Il avait tué...
Il avait tué sa sœur.
C'était un fait, une pièce de leur passé que ni lui ni elle ne pourrait jamais changer. Tout ce qu'ils pouvaient faire c'était de l'y laisser, d'en cacher toute pensée dans les recoins les plus sombres de leurs âmes ou ils pourraient l'ignorer en toute quiétude et continuer avec leur quotidien paisible.
Mais comme tout souvenir que l'on cherche à oublier, il a tendance à ressurgir aux moments ou l'on s'y attend le moins et ou cela gène le plus.
L'homme fixait ses yeux vers le bas, immobile, tandis que la phrase se déroulait du recoin maudit ou il l'avait contenu pour mieux enlacer le reste de son esprit.
"J'ai tué sa sœur."
Il n'y avait pas grand-chose qu'il pouvait faire pour se distraire de la notion lorsqu'elle se présentait à lui ainsi. La vaisselle dans l'évier sur laquelle il s'appuyait avait besoin d'être nettoyée, mais c'était à peine s'il la remarquait. Ses yeux d'un bleu froid regardaient sans voir l'eau coulante, tandis qu'elle les fuyait au travers d'un siphon. Le bouchon qu'il n'avait pas encore utilisé ce soir reposait dans les doigts sans vie de sa main droite.
Il se secoua dans une tentative de se sortir de cet état, ce qu'il parvint à accomplir suffisamment longtemps pour boucher l'évier et le remplir d'eau savonneuse. Sa main gauche s'avança pour adroitement fermer le robinet, et c'est alors qu'il vit son reflet dans la fenêtre au dessus de l'évier avant de s'immobiliser de nouveau.
Oui, c'était bien lui. Un grand homme d'origine japonaise, il avait les pommettes hautes et prononcées. Son menton bien défini ressortait lorsqu'il fit la grimace en se souvenant de l'homme qu'il était, fut un temps. La ou autre fois il y avait eu de longues mèches ondulantes de cheveux décolorés, il portait maintenant une chevelure courte d'un brun maltraité. Son long manteau noir et col roulé bleu avaient été remplacés par une chemise froissée et un pull coloré, la main qui maintenant se tenait sur le haut d'un robinet n'avait pas tenu de fusil depuis des années. Cela n'empêchait pas ce fantôme de blesser...
Cela faisait quoi, déjà quinze ans?
Il avait l'impression que c'était hier, et il avait l'impression qu'il y avait eu tout une vie depuis, entre une sombre, macabre nuit sur les docks et cette froide nuit d'hiver.
Ses yeux parvinrent à se fixer sur un tourbillonnement de neige de l'autre coté de la vitre et, avec un soupir bien lourd, il se remit à sa corvée. Forçant ce qu'il restait de vaisselle dans l'évier remplit, il rajouta une touche de savon avant de les laisser mariner en quittant la cuisinette pour aller s'asseoir dans le salon. Une fois assit sur le sofa, il éteignit la télévision qu'il avait laissé allumée tout en ignorant de façon délibéré la paperasse couvrant la table.
Dieu, que le temps l'avait changé. Il n'était certainement plus l'assassin de sa jeunesse, maître dans l'art d'être toujours propre et efficace, sans jamais laisser de traces... Cela ne voulait pas pour autant dire qu'il ne restait pas des traces de Gin en lui. Il était resté tout aussi alerte, précis dans sa manière de faire les choses. C'était juste que... Maintenant, il avait quelque chose pour le distraire de tout cela, quelque chose qui l'épuisait au point ou la vaisselle pouvait bien attendre. Quelque chose de plus efficace pour écraser toute envie de meurtre ou de torture que ces maudites sessions hebdomadaire avec le psychiatre.
Ce n'était pas la prison qui l'avait changé, bien loin de la.
On aurait du lui donner la peine de mort, où une corde bien nouée et une courte chute se serait occupé de lui, mais il y avait échappé. Il avait été bien trop doué lorsqu'il s'agissait de détruire toute preuve incriminante de ses crimes, il avait choisi les bons avocats pour le défendre... Encore plus efficace, il avait lancés des regards meurtriers aux bonnes personnes aux bons moments. Alors on ne lui avait donné qu'une courte sentence de vingt années, ces dernières se muant, au fil du temps et en poussant comme il le fallait par-ci par-là, en une libération avancée de dix années. Il était libre de faire comme bon lui semblait à condition qu'il se tienne a son suivi psychologique, et le psychiatre était facile a manipuler.
Bien sur, son temps derrière les barreaux lui avait perdu bon nombre de contactes du milieu dont il était issu. Ses talents aussi avaient perdu de leur tranchant par perte d'habitude, son intellect aiguisé n'ayant trouvé comme seul défi que la politique des prisons a laquelle il devait sa liberté avancé. Se retrouvant donc en ville, sa première priorité fut de décider si oui ou non il devrait tenter de retourner à sa vie de crime ou garder un profil bas pour un temps.
Ne vous trompez pas, jamais Gin ne ressentit de regrets lors de son incarcération pour ses nombreux crimes. Il ne se souvenait jamais des visages de ceux qu'il tuait. Il n'avait jamais eu de cauchemars ou il se sentait coupable. Pour lui, cela n'avait jamais été ni plus ni moins qu'un mode de vie, une profession. Une profession a laquelle il avait été bigrement doué, et une qu'il savait pouvait lui offrir bien plus que tout autre carrière, que ce soit financièrement ou mentalement.
Il aurait repris son ancienne vie en un clin d'œil s'il n'avait pas suivi d'un œil prudent l'enthousiasme d'un nombre de jeunes détectives qui s'attelaient à démanteler successivement nombre de syndicats criminels. Il ne pouvait pas encore se permettre un retour en prison, surtout pas à cause d'un justicier récurrent qui n'aurait qu'à le reconnaitre pour mettre fin a ses complots. Alors Gin avait choisi de tourner le dos à son passé mafieux pour le moment et de chercher un autre emploi qui pourrait satisfaire ses talents.
Le sort en voulut ainsi, cela ne lui prit pas longtemps avant de se retrouver face au jeune homme responsable de son arrestation, vu que l'emploi qu'il avait fini par accepter le mit en contact avec elle.
Depuis son sofa, l'homme maintenant connu entant que Jin jeta un œil morose sur un cadre se tenant sur la table prés de lui. La pile de papiers parvenait à cacher a moitié l'image de la ou il se tenait, mais il pouvait encore voir la silhouette de la femme représentée, son sourire.
Elle n'avait pas sourit alors. Elle l'avait fixé des yeux d'un mutisme horrifié l'espace d'un instant, avant de se tenir les bras en lui offrant un demi sourire faussement amusé, comme avait toujours été son reflexe en le voyant avant. Leur première conversation fut calme, civilisée, et ils s'étaient séparés sans dispute. Cela ne l'avait guère surpris d'apprendre que Sherry s'était reconvertie, n'était plus la scientifique empoisonnée qu'ils avaient fait d'elle. Cela ne l'étonna pas de voir la semaine suivante qu'on avait signalé la nature avancée de sa libération à un certain Kudo qui menait l'enquête. Gin ne s'en souciait guère. Tant qu'il ne commettait aucune faute suite à sa libération, le gamin n'aurait qu'à se contenter d'accuser les divers employés de prison impliqués. Diantre, il lui souhaitait de bien s'y amuser... Bien qu'il regrettait un peu la visite impromptue de Kudo chez lui faite pour bien lui rappeler son regard acéré et sa facilité de déduction.
Le temps passant, Gin ressentait de moins en moins le besoin de chercher un moyen de retourner dans le monde du crime organisé, et était de plus en plus intéressé dans l'échange de diverses railleries avec une certaine demoiselle. Il avait connu le monde des riches, et trouvait maintenant qu'il n'avait besoin de rien de plus que le minimum nécessaire a un niveau de vie respectable et un petit extra par-ci par-là pour prendre soin de sa Porsche trop-longtemps-négligée. Il avait aussi connu le monde des frissons et femmes faciles, et il trouvait qu'étrangement il n'offrait plus la même attraction qu'autre fois.
A la place il se prenait à rêver d'une vie plus tranquille, plus comme la sienne, ou elle figurerait.
S'il y avait un terme dont on ne pouvait se servir pour qualifier Gin, c'était "échec"; mais ce fut Jin qui parvint a leur but commun. Apres quatre années de pics sarcastiques, remarques acérées et l'occasionnel flirt titillant, Jin Kurosaki avait mis avec succès sa bague au doigt de Shiho Miyano.
Malgré le fait qu'il avait tué sa sœur.
Ce n'était cependant que maintenant que la pleine réalisation de ce que cela signifiait le frappait.
La neige tourbillonnait dehors et le vent faisait claquer les volets. Sa voiture grelottait dans leur garage tandis qu'il sortit de sa poche un minuscule morceau de tissu. Il était rose. La couleur de sang frais faisant fondre la neige. Il se souvenait encore de s'être tenu dehors sur un toit par un temps similaire. Il avait vu cette nuit-la son sang teindre la neige de cette couleur. Il avait été déterminé à la tuer. Lentement. Qu'elle réponde ou non à ses interrogations. Il avait souhaité pleine compensation pour tout l'embarras qu'elle lui avait causé. Maintenant Jin était torturé par la honte qu'il ressentait pour ce qu'il avait fait cette nuit la.
Un petit son miaulant le réveilla de sa torpeur pour lui faire quitter le sofa, mais cette nuit restait bien fraiche dans ses pensées tandis qu'il quittait le salon pour la chambre à coucher. Une fois arrivé il jeta le tissu rose, une chaussette, sur le haut d'une commode avant de se pencher au dessus du berceau non loin. Les petits cris ne s'arrêtèrent que lorsqu'il avait pris le bébé les émettant dans ses bras pour le bercer. C'était une petite fille. Sa petite fille. Il vérifia rapidement qu'elle n'avait pas besoin d'une nouvelle couche ou victime d'une fièvre, avant de doucement lui caresser la joue. Cela l'estomaquait encore a quel point un individu si petit pouvait lui donner le sentiment d'être si impuissant. Cela faisait bien plus d'une semaine maintenant qu'elle était rentrée de l'hôpital à la maison avec sa mère. Et penser qu'il avait failli tuer la femme qui allait devenir sa mère... Satisfait que tout ce que l'enfant demandait fût une rassurance avant de se rendormir, et non une énième bouteille, Jin la replaça doucement dans le berceau, aux cotés de sa sœur.
Des jumelles.
Jin n'avait jamais eu de frère ou sœur. Il ne s'était jamais senti très proche de ses parents non plus. La relation la plus précieuse qu'il ait jamais entretenue avec qui que ce soit avant Shiho fut avec son second, Vodka... Et même alors, ils n'avaient jamais été proches.
Gin n'avait jamais vraiment compris alors pourquoi Akemi Miyano avait fait tout ce qu'elle avait pu, juste "pour sa sœur". Il n'avait pas su se représenter ce qui avait poussé Sherry à mettre fin à son travail pour demander des réponses quant a la fin sordide de sa seule famille. Non.
Mais si jamais c'était similaire à ce qu'il ressentait pour ces deux petites filles qui demeuraient a présent sous son toit...
Il avait tué sa sœur. Il avait tué leur tante.
Le cœur lourd mais son pas tendre, Jin alla s'asseoir sur le lit auprès de sa femme endormie. Sa main gauche flottait au dessus de ses mèches éparses et cuivrées tandis qu'il observait sa douce respiration, son sommeil non perturbé par les cauchemars qu'il lui avait connus.
Un doux murmure s'échappa d'entre ses lèvres tandis qu'il se baissa pour lui baiser le front.
"Pourrais-tu jamais me pardonner?"
FIN.
