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Thème : Aiguille -
Et elle résonnait Encore
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Il y avait des couloirs un peu froids, des cellules blanches et noires aux couleurs de son âme, et des prisonniers aux allures d'ombres, qui déambulaient dans leurs allées en marmonnant des mots venus d'autres langages. La prison entière fourmillait de fantômes gris délavés, luisants de regrets et de haine, dont la litanie désespérée résonnait sur les murs jusqu'à briser le toit et s'échapper vers le ciel.
Lui, il était au milieu de tout ça, et il attendait qu'on lui rende la vie ou lui offre la mort.
C'était comme si on l'avait lancé dans un Enfer brûlant de regrets et de murs blancs, où ses seuls amis étaient le froissement des draps quand le matin se levait, et les innombrables yeux émaciés qui fixaient d'un air effrayé la marche cauchemardesque de l'aiguille sur l'horloge perfide.
Parce qu'il n'y avait plus rien d'autres que ces fissures dans son cœur, ces rêves perdus qu'enterrait le temps, et juste un petit morceau d'espoir qui malgré tout lui rongeait l'âme, et contre lequel il ne pouvait pas lutter, parce cet espoir se nommait vie et qu'il y associait le mot Erza.
Le plus important, c'était l'horloge, suspendue au dessus d'eux comme l'improbable œil d'un monstre dont l'iris les aurait surveillés tout le jour. Sur son immense cadran, que tous ne cessaient de fixer que quand le sommeil les prenait, les chiffres d'or semblaient onduler de leur effrayante longueur, pour les étouffer de leurs rondeurs et de leurs angles bruts. Chaque fois qu'il s'endormait, Gérard était pris de la hantise de se retrouver, au matin, crucifié par les aiguilles de bronze sur le cadran blanc, à regarder s'écailler les âmes sous lui.
L'horloge, c'était leur salut et leur mort, et elle seule régnait sur la terre des morts et des oubliés. L'horloge, c'était la distraction unique, la hantise et le cauchemar ; et la seule entité capable de glacer le sang et le cœur des démons pour s'abreuver de leur terreur et tourner un peu plus lentement encore.
L'horloge, c'était la mère de la folie et la reine du jeu, et personne ne pouvait en détacher les yeux. Surtout pas lui.
Et quand le sommeil venait, elle lui soufflait dans la tête, sa belle guerrière de flammes qu'il avait toute sa vie tenté de dompter et d'éteindre sans parvenir à les assécher, avec ses cheveux de feu, sur son île perdue et engloutie loin sous la mer. Avec ses longs doigts calcinés qui tapaient le long du cadre de son lit, et sa face brûlée par le feu d'un dragon, elle venait le hanter toutes les nuits pour le punir un peu plus.
C'était encore Erza, avec ses yeux oscillant entre brouillard et améthyste, son visage décidé et les minuscules rides qu'avaient tiré ses moues graves et faussement boudeuses autour de son front et de sa bouche. C'était encore la vaillante et brave Erza qu'il avait connu et tenté tant de fois de détruire, sauf que cette Erza là avait un visage calciné par des flammes d'horreur, et qu'elle dormait sous l'eau.
Cette Erza avait un regard triste, depuis qu'il avait vu les aiguilles se plisser de douleur, et que, pris d'un mauvais pressentiment, il avait vu s'approcher deux hommes en noir qui lui avaient appris la nouvelle. « Les membres de Fairy Tail. L'île Tenrou. Achnologia. Morts ? Morts. »
Erza...
Et il n'avait rien pu faire, il n'avait pu que la savoir morte et brûlée, et écouter encore se briser les secondes sur les aiguilles qui paraissaient crier. Il ne la voyait plus que la nuit, quand ses cheveux encore flamboyants venaient se frotter contre son oreille. Elle riait et se moquait de lui, et alors qu'elle lui hurlait sa haine au visage, il se réveillait, collant de sueur, et l'œil blanc de l'horloge immense, suspendue à sa tête comme la lune éclatante de blancheur dans leurs ténèbres de meurtriers, paraissait s'amuser, alors que cliquetaient ses aiguilles de cuivre.
Elles étaient trois, longues et polies, semblant prêtes à s'enfoncer dans son cœur pour en saisir les regrets et les implanter dans chaque cellules de son être. Toute la journée durant, fasciné, il les suivait du regard, attendant l'irrésistible instant où l'une d'elle déciderait de tenter sa chance et de lui arracher l'âme pour en orner son cadran.
Ça n'arrivait pas.
Alors comme les autres prisonniers lentement changés en fantômes, il gardait les yeux fixés sur la lente valse des trois sœurs, dans l'attente de la plus intrépide.
Il avait presque hâte de la retrouver, sa guerrière brûlante de flammes et de reflets dorés, pour que toute sa rage ne le hante plus toutes les nuits, sous l'œil torve et moqueur de l'horloge d'ivoire. La mort, c'était peut être la plus belle des récompenses, dans cette prisons dans laquelle le temps se distordait pour ne former qu'une linéaire et éternelle seconde. C'était ce qu'ils se mettaient tous à penser, quand ils avaient oublié toute maitrise de l'avenir et de leur volonté.
Et puis il y avait eu un moment où tout était brusquement devenu beaucoup plus clair et durant lequel seule la trotteuse s'était remise à sa folle danse sur le tapis blanc de la lune divine. C'était vrai, définitif, rapide et presque doux à ses oreilles abimées par le presque imperceptible murmure du temps, cette sentence précise et calme, énoncée d'une douce voix féminine qu'il n'entendrait jamais plus.
C'avait été un procès rapide et sans concession - on n'avait pas laissé une chance à ce jeune fou, dont les yeux dans le vague semblaient chercher quelque chose et dont les dix doigts battaient irrésistiblement et d'un ton frénétique le passage des secondes, dans la salle presque vide des magistrats. On l'avait juste posé sur une chaise, fait attendre ; et on lui avait parlé d'Erza et de Simon, dont l'horloge temporelle avait déjà happé le visage, et la sentence était tombée. Personne n'avait eu l'air désolé, et il était parti sans un regard derrière lui - parce qu'il savait ce que voulait dire ce marteau tombant sur le bureau, et que ça ne le dérangeait pas plus que ça, puisque ce monde l'avait déjà abandonné.
Alors on l'avait ramené en prison dans une autre cellule, où les horloges ne comptaient plus et dans lesquelles le temps n'importait à aucun prisonnier – parce qu'eux aussi voulaient à tout prix échapper à la tyrannie dévastatrice de leurs remords, et que le seul moyen qu'ils avaient trouvé pour ça était la jouissance d'un tout petit peu de poison, dans son écharpe de verre.
L'horloge ne tirait plus ses toiles d'attente sur le temps ; mais alors qu'elle aurait du s'arrêter, il l'entendait encore marquer la cadence dans son esprit brisé, et faire résonner dans ses souvenirs tristes un glas final.
[...]
Il allait la revoir, finalement, sa guerrière en flammes, toute consumée de haine. Et quand bien même elle le haïssait, ce n'était pas le plus important ; Erza Scarlet saurait faire s'éloigner les raideurs du temps et se charger d'oublier à sa place les rires des aiguilles d'horloge. Elle était son héroïne, sa drogue, sa vie, et elle serait aussi sa mort. Qu'elle lui crie sa haine ne lui ferait qu'un peu mal en plus, s'il pouvait la voir et la regarder, pour toujours.
[Dans une prison, la Mort, c'est le plus beau des cadeaux.]
Elle avait toujours su s'occuper de tout, jusqu'à finir brûlée sous l'eau, sa fée rouge, qui l'attendait pour lui hurler sa souffrance dans les oreilles. Gérard n'entendait plus l'horloge de la salle commune que dans ses songes, battant la mesure du mouvement des cils consumés d'Erza.
Ça ne serait ni une belle fin ni une fin glorieuse. Ce serait la fin minable d'une criminel renégat, qui avait tué, blessé et aimé.
« Gérard Fernandez, condamné par le tribunal de Grande Instance de Fiore à la peine de mort. »
Il se souvenait avoir sourit, juste comme ça, comme s'il voyait déjà devant lui la lueur éclatante qu'il avait toujours aimé dans les yeux d'Erza, et les aiguilles avaient continué leur ballet intemporel, parce qu'il ne s'était rien passé qui fut digne d'intérêt.
