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Thème : Ciel -

La Princesse Oubliée

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Le ciel est noir et gris ; et bleu et vert. Le ciel est rouge, aussi, d'un rouge de sang et de tornade ; du rouge que soulève le sable sous l'œil du soleil quand se lève le vent ; le ciel est rouge d'un peu de larme carmin séchée au coin de l'iris d'un géant.

Le ciel est rouge, surtout.

Elle, Princesse déchue d'un royaume Perdu, jetée en plein milieu du ciel, elle danse.

[Elle est celle qui a voulu la Porte. Elle est celle qui a fait ouvrir la Porte. Elle est celle par qui tout est arrivé ; elle a invoqué les mystères d'un autre temps, et ils ont tué, tué, blessé et tué. Tout est de sa faute…]

Son port altier, desséché par les épreuves et amaigri par les morts, s'étire dans la grâce du jour nouveau qui se lève. Avec la délicatesse de l'habitude de toute une vie, ses petits pieds se soulèvent dans le nuage de débris – un nuage de morts réduits en poussière, de cendre chaude et de cet imperceptible souffle de culpabilité qui lui mord le talon, juste sous la cheville, là où la peau est la plus tendre.

Ciel bleu, ciel noir, ciel rouge.

Tout est de sa faute. Eclipse, la porte, les dragons, les morts ; tout est de sa faute.

Ciel bleu, noir, rouge.

Son mollet gauche tourne dans l'air tendu, et son corps contracté se relache en une figure étincellante d'ange levé vers le ciel – et durant quelques secondes illusoirement splendides, elle est un défi lancé au soleil qui lance sa course dans le ciel et à la gravité terrible qui tente de l'assoir à terre pour lui retirer ses armes de grâce, seule parure de cette impératrice déchue.

C'est juste une silhouette, dans la brûlure du ciel qui étend ses voiles pourpres derrière elle, à danser comme si sa dernière heure s'imprimait en ombre chinoise sur le soleil qui s'envole.

C'est juste un morceau de noir qui se détache sur le rouge ; et le ciel danse et danse avec elle.

C'est juste un petit bout de morte qui brille et se consume, seul dans son Palais en ruine de silence et de mensonges, auréolée de ciel et d'éclats de nuages morcelées.

La plante du pied retombe au sol, et les cendres lui brûlent la peau sans qu'elle ne s'en rende vraiment compte, prise dans le tourbillon de délicatesse rosé qui entoure son corps d'une aura de poupée. Aussitôt, elle arque un bras qui s'élève dans le semi-jour pour cacher un instant les rayons de l'astre, et son être entier se transforme en une merveille de délicatesse retenue, qu'elle prend plaisir à exiber dans les ruines de son Palais.

Elle danse.

Ciel bleu, ciel noir, ciel rouge.

Dans la quiétude transparente de l'aube, dont les fins cheveux d'or s'enroulent autour d'elle dans une étreinte chaude et protectrice, sa silhouette nacrée se détache comme un spectre trop consistant sur le jade du jour nouveau. Noire et vive, tourbillonant feu follet, sa robe déchirée bat le vent en un étendard troué de cendres, qui s'éparpille dans l'air pour venir froufrouter sur ses mollets, tel l'imperceptible chuchotement de la nuit, qui s'éloigne avec douceur.

Auréolée de la déchirante lueur de la nuit qui cède sa place au jour, elle danse.

Simple silhouette noire et grise aux couleurs des cauchemars sur le tapis sanglant du ciel, elle danse et dansera jusqu'à la fin, alors que le soleil observe ses pieds blancs brûlés par la cendre.

Et c'est comme si tout allait bien.

[Et c'est comme si tout s'écroulait.]

Ses cheveux verts, de la rafraichissante couleur des tiges de rose qu'elle aimait humer, s'envolent dans un mouvement svelte pour retomber noircis de flammes sur ses épaules fines, mèche par mèche, alors qu'elle se transforme peu à peu en fantôme incolore. Devant elle, le monticule dégrossis des cadavres de serviteurs étale sa masse d'ossements blancs comme le lait dans le Palais en ruine, projetant, touché par l'incendie, des cendres sur sa robe brulée.

Et elle, elle danse.

Tout ça est de sa faute.

Les morts, les cendres, l'épave du Palais et l'ombre des dragons qui lui cache le soleil alors qu'ils s'éloignent. Les taches de feu que les tissons lancent sur sa robe, aussi – cette belle robe ouvragé, tissée de fils d'or et de pierres précieuses et si rares, qu'elle n'avait encore jamais porté et dans laquelle elle mourrait folle. Il y a des trous sur la robe… De tous petits trous partout…

Pleins de petits trous ; est-ce qu'ils se moquent d'elle, à sourire comme ça ?

Plein de tous petits trous…

Et elle s'en fiche. Dieu, qu'elle s'en fiche. ELLE S'EN FICHE, ELLE S'EN FICHE ; C'EST SA FAUTE , ELLE S'EN FICHE ! LA PRINCESSE EST FOLLE, LA PRINCESSE EST FOLLE, LA PRINCESSE S'EN FICHE !

Appelez les gardes, la princesse s'en fiche…

Appelez le Roi, la princesse est folle…

Appelez le ciel, la princesse voudrait mourir…

Et elle danse. Et elle rit.

Et le ciel s'embrase et s'illumine, et les dragons y tournoient comme des bougies grises sur l'éther sanglant.

Ciel bleu, ciel noir, ciel rouge.

Elle rit.

D'un rire glaçant et inhumain, froid comme une poignée de glaçon, qui gèle instantanément au contact de l'air, attendant l'inévitable instant où il finira par se briser. Longtemps, son hilarité hystérique résonne sur les pierres disloquées, jusqu'à se répercuter dans le ciel, où les sons s'entrelacent aux hurlements de Dragons.

Elle rit.

Parce qu'il n'y a plus de garde. Parce qu'il n'y a plus de Roi. Et qu'il n'y a même plus de Princesse. Il ne reste que des survivants. Et la cendre des autres.

Il ne reste que l'ombre gigantesque d'une aile de dragon qui s'étale sur la terre et qui lui cache le soleil. Il ne reste plus que les Dragons, la culpabilité, la puissance de l'erreur et une unique plume blanche, du heaume du Chevalier Blanc, qui s'enfonce dans les ruines, virevoltant autour d'elle, pour la suivre dans sa danse. Il ne reste plus qu'une fille qu'on disait princesse, devenue fantôme, qui danse à la folie dans les cendres de son Palais d'or.

Il ne reste plus que le ciel rouge et brillant qui étant ses cauchemars sur le monde inerte, et c'est comme s'il riait lui aussi de ce monde dévasté.

Elle rit, encore et encore. Parce que tout le monde a disparu, parce tout le monde est mort, et parce qu'elle a tué tout le monde. Elle rit de sa démence, et de ce rire faux de spectre qui résonne comme un glas dans l'immensité de sa culpabilité. Elle rit parce que c'est de sa faute et qu'elle s'en fiche complètement.

[Elle rit parce que si elle cherchait un peu dans son âme cabossée, elle verrait qu'elle ne s'en fiche pas du tout.]

Et son pas léger retentit dans les décombres. Un pas par çi, un pas par là. Un pas qui avance, et ensuite, un pas qui recule. Dans les ruines, sous les ombres qui s'élargissent sur le sol plein de gravas et en dessous du ciel qui lui lance à la figure ses promesses perdues de futur, elle danse.

Elle danse comme une ballerine folle.

Dans sa robe blanche, ses pieds s'accrochant au tapis de cendre encore fumant, on pourrait la prendre pour une flammèche humaine, avec ses cheveux brûlants de cendres et de flammes – blanc cadavre dépoli sur une armature de cire. Et inlassablement, ses jambes se tendent et se détendent, pour former leur hypnotique ballet dément.

Ciel bleu, ciel noir, ciel rouge.

Il le lui a dit. Il le lui a dit, l'homme du futur, ce démoniaque homme au regard de faucon. Il le lui a dit, avec ses yeux comme des poignards qui lui transperçaient l'âme, alors qu'il la fixait, son sourire narquois au coin des lèvres, comme s'il connaissait déjà son destin et riait de l'apparence de fillette brisée qu'elle revêtirait dans les ruines de son Palais. Dans quelques instants, sept ans exactement avant que lui n'apparaisse comme une fleur pour rater ce sauvetage – par sa faute -, elle mourrait.

Ciel bleu, ciel noir, ciel rouge.

Alors elle attend. En dansant dans l'aube, au beau milieu du ciel détruit.

Elle meurt, d'un coup bref et précis, rapide comme un éclat d'aiguille. Elle meurt en un instant, sans réellement souffrir. Elle meurt en dansant, sous les feux du jour nouveau, marquant la fin de l'ère qu'elle a connu et contribué à détruire, et alors tout s'efface.

Tout s'efface. Tout s'efface, tout s'efface, tout s'efface, tout s'efface très vite très fort sans faire mal sans faire peur. Puis tout revient, d'un coup, et c'est comme si rien n'avait existé et qu'elle n'était pas encore morte. La danse recommence, alors que le temps se remonte et que le soleil disparait sous l'horizon dans les méandres déchirés de son esprit. La danse recommence.

La danse recommence.

Ciel bleu, ciel rouge, ciel noir.

Ciel d'apocalypse, ciel de destin brisé, ciel de princesse fantôme, ciel d'enfant brisée.

Ciel bleu, ciel rouge, ciel noir.

La danse recommence.

Encore une fois.

Eternellement. Jusqu'à ce que le ciel rouge s'effondre et se brise pour se consumer en flammes de mort.

[…]

« Elle ne guérira pas. C'est terminé, Majesté. Nous ne pouvons plus rien pour elle. Vous devriez arrêter de vous tourmenter et penser à l'avenir de votre peuple et de ce royaume. »

Il est dur, ce médecin. Il est dur, avec cet homme qui est son Roi. Mais il s'en fiche. Parce qu'il a raison. Et surtout parce qu'il n'est plus médecin, et que le vieillard en face de lui n'est plus son Roi. Ils ne sont plus que des survivants de l'enfer qu'on leur a légué – ils ne sont plus que deux êtres humains épargnés par les dragons, pataugeant dans les ruines d'un monde détruit.

Ils ne reviendront Roi et sujet que quand le monde aura cessé de pleurer ses morts et que le Royaume pansé ses blessures. Ils ne sont plus désormais que des survivants.

Et la fille aux cheveux verts, tournoyant comme une toupie perdue dans les jardins détruits, à quelques pas seulement de la salle de bal, dans sa longue robe blanche trainant sur le sol de cendre, seulement une loque.

Il faut la laisser là – il faut la laisser folle, en plein milieu des cendres, à danser ; il faut la laisser parce qu'elle n'est plus qu'une humaine comme toutes les autres, à présent que le monde s'est effondré et qu'il faut tout reconstruire.

Il faut s'adapter.

« Elle revivra toujours cet instant, votre Majesté. La Porte a laissé en elle un traumatisme insurmontable. Husui ne sera plus jamais l'enfant que vous avez connue. C'est terminé pour elle. »

Le regard vide du Roi lèche les pourtours de la silhouette mouvante de sa fille qui hurle en riant, alors que le froufrou de sa robe déchirée laissant libre son corps désarticulée de pantin brisé résonne dans le silence du Palais détruit. La peau blanche dénudée brille dans la lumière du jour qui se couche, alors que cette pauvre enfant responsable trop tôt d'un trop lourd poids revit mille fois la terrible seconde où elle prenait conscience de sa culpabilité.

Et derrière elle, le ciel.

Le ciel trop bleu.

Le ciel qui n'est plus rouge que dans son esprit lacéré.

Le ciel qui ne pansera plus ses plaies et n'effacera pas les mensonges.

Pour elle, l'aube jette ses premiers rayons sur le monde détruit. Mais pour ceux qui vivent dans le monde réel, le soleil s'enfonce sous la terre pour cacher à sa vision ces ruines et cette démence. Pour elle, les dragons tracent encore dans le ciel qui pâlit peu à peu d'immenses cercles de morts qui viennent doucement l'enserrer dans une étreinte doucereuse et suave. Mais déjà, cela faisait plusieurs semaines que leurs ombres étouffantes s'étaient envolées menacer d'antiques contrées perdues.

[Les dragons sont repartis. Les dragons n'existent plus dans le présent. Il n'y a plus que ruines et cadavres, mais il n'y a plus de dragon.]

Et Hisui est folle. Hisui voit les dragons et subit la même mort ; depuis des semaines. Hisui est folle.

Irrémédiablement, définitivement et éternellement folle.

Hisui, la Princesse Emeraude, danserait longtemps, seule, folle et inconsciente de rien qui ne fut pas de la culpabilité et cette terrifiante démence que le Roi lisait dans ses yeux clairs qui ne l'apercevaient pas, dans les ruines du Palais Mercurius.

Jusqu'à ce que la mort ailée, dont les ailes battaient son esprit, vienne la prendre.


Et cette fois, tout s'arrête pour ne plus recommencer.

Il n'y a plus de ciel, il n'y a plus de ruine, il n'y a plus de dragon ; tout s'arrête pour ne plus recommencer.

Tout s'arrête.

Tout s'arrête.

Tout s'arrête.

Il n'y a plus de dragon.

Il n'y a plus de ruine.

Il n'y a plus de ciel.

Il n'y a plus d'Hisui.