Je me lève ce matin en me disant qu'à partir d'aujourd'hui, je fais la révolution dans ma vie. Je sors ma bonne vieille paire de baskets qui me sert juste à occuper une place dans le placard à chaussures, j'enfile mon survêtement et part courir dans les rues de Chicago avant même que le soleil ne se lève. Je transpire de tous les pores, il était vraiment temps que je remette au sport. Je préfère ne pas jouer la performance et courir tant que je peux, sans chronomètre ni appareil de mesure. Je me réapproprie mon corps mais je pense que ça serait mieux avec une meilleure paire de baskets. Avec Tammy, je pouvais courir 16 kilomètres, je n'en cours pas six aujourd'hui. Mais je recommencerais chaque matin, au moins jusqu'à la disparition de mon ventre et de l'apparition de quelques muscles, je ne préfère pas savoir combien de temps que ça prendra.
Le lendemain, à quelques heures de décalage, Alicia était à Hawaï. Avec Peter, Zach et Grace. Ils s'étaient levés tôt pour pouvoir être avant quatorze heures à Hawaï. Il était dix-sept heures, il faisait nettement plus beau qu'à Chicago. Les parents faisaient une sieste sur la plage tandis que Zach et Grace profitaient des vagues, c'était la première fois de l'année qu'ils se mettaient en maillot de bain et ça sera sans doute l'unique fois de l'année. Elle pensait à Will, dans la monotonie de sa vie et sous le ciel gris de Chicago. Que pensait-il ? Pensait-il à elle ? Il ne savait pas qu'elle était là, à des milliers de kilomètres de lui. Elle essayait de s'imaginer Will en maillot de bain sortant de l'océan, elle ne savait même pas s'il avait un maillot de bain dans sa garde-robe. Elle l'imaginait porter un short bleu marine avec deux lignes, l'une blanche et l'autre rouge.
" Qu'est-ce qui te fais sourire ? ", lui demandait Peter
" Nous, ici, à Hawaï ", mentait-elle sans rougir
" Sans aucun appel, aucun mail ne provenant de l'extérieur "
" Les enfants n'ont pas râlé quand on leur a dit de laisser leur téléphone à la maison "
" Parce que nous avons dû y laisser les nôtres également "
" Une semaine rien qu'à nous "
" Ca fait longtemps que ... je ne me souviens même pas de la dernière fois qu'on était en vacances ", constatait Alicia
" C'était qu'il était temps d'en prendre alors "
Peter prenait la main de sa femme.
" Régime ? ", lui dit-elle
" Tu es parfaite chérie. Toujours aussi belle, surtout avec ce maillot de bain "
" Je parlais pour toi "
" Tu es méchante, même si je sais que tu n'as pas tort ", lui dit-il en souriant, " au vu de mes nouvelles fonctions, je n'aurais pas le temps de me mettre au sport ni de faire attention à ma ligne "
" Cette semaine, si "
Ils avaient établi tout un programme : initiation au surf, balade à cheval, plongée sous-marine, randonnée pédestre, circuit en vélo, tour en bateau. Ils profiteront de la plage le soir, s'ils avaient encore de l'énergie. Ils n'avaient qu'une semaine pour tout faire et une semaine de corps-à-corps pour leurs retrouvailles. Sans compter la semaine suivante où Alicia devait déménager dans leur maison. Elle avait fait en sorte de prendre ses vacances avant la prise de ses fonctions dans son nouveau cabinet, où Cary et les autres se démenaient pour qu'il soit légalement viable.
Je me sentais beaucoup mieux depuis qu'Alicia était partie, j'avais l'impression d'avoir retrouvé toutes mes facultés. Cary m'avait glissé à l'oreille qu'Alicia était de retour après un séjour à Hawaï. J'étais dans l'ascenseur de leur bâtiment, de leur cabinet Florrick, Agos et associés. Je devrais stressé, être angoissé, me remémorer chacune de mes tactiques mais j'étais incroyablement serein. Je pourrais jouer ce jeu de l'homme détestable à l'égard d'Alicia mais je n'en voyais pas l'intérêt. Les choses si compliquées sont désormais si simples : elle reste mariée à son époux et je ne tenterais plus jamais rien pour elle parce que je ne la veux désormais plus. Les portes s'ouvrent. Ce cabinet est beaucoup plus design et moderne que le sien, ce sont bien des petits jeunes les patrons de cet endroit. Je me présente à la secrétaire qui m'emmène directement dans leur salle de conférence, beaucoup plus petite que la nôtre. Mon client n'avait pas pu venir mais il s'agissait principalement de formalités ; cependant, Alicia m'a téléphoné en disant revoir certains points sur lesquels son client n'était pas totalement d'accord. Je m'installe, les sièges sont durs, c'est du neuf. Je sors de ma serviette mes papiers et mon bloc-notes qui ne me sert généralement à rien car tout rentre dans ma tête et n'en sort pas, c'était davantage pour combler l'ennui d'un tel rendez-vous.
" Bonjour ", entendais-je
Je lève la tête et elle est là, parcourant le chemin qui la menait en face de moi, d'un pas élégant tenant son bloc-notes serré contre son poitrine et son rouge à lèvres rouges sur les lèvres telle une actrice pornographique qui va se prendre une fessée, les grosses lunettes noires et le regard provocateur en moins. Sainte Alicia dans toute sa splendeur. J'avais le coeur qui battait la chamade ... en fait non, c'était avant mais maintenant, il bat normalement, enfin que je constate qu'il bat normalement parce que je pensais qu'il battait la chamade mais je ne l'entendais pas avant que j'y pense.
" Bonjour. Mon client n'a pas pu venir ", lui dis-je
Le sien non plus apparemment.
" Le mien non plus. Prends tes affaires, on va dans mon bureau "
Merde, je suis déjà installé. Je prends tout de même mes affaires. Je la suis, ne sachant où est son bureau. Le bruit de ses talons cognant contre le sol m'agace, ce qui provoque en moi une envie de ne pas faire de bruit. Sans doute pense-t-elle que je regarde ses fesses que j'ai aimé fesser mais non, je regarde les locaux. J'inspecte, je vérifie, je juge. D'un coup d'oeil rapide et vif. Pas de fleurs, pas de peintures, pas de sculptures. Architecture minimaliste. Elle ouvre la porte de son bureau aux portes vitrées. Elle s'asseyait fièrement sur sa chaise de patronne en mettant sa main sous sa jupe. Elle a décoré son bureau de tout ce que je déteste : les photos de famille. Je n'ai jamais compris pourquoi les gens ornaient leurs bureaux de ces photos. Oubliaient-ils qu'ils ont une famille ? J'ai toujours conclu que ce genre d'individus était le genre de personnes qui ne savait pas poser de barrière entre leur vie privée et leur vie professionnelle, sans compter le fait de montrer aux autres qu'ils ont tout réussi dans la vie en jouant de ces façades de bonheur absolu où les sourires hypocrites me donnaient toujours envie de rire et dans le cas d'Alicia, envie de gerber quand on sait que tout est faux, comme des personnes qui ne se connaissent pas que l'on aurait placé là pour prendre une photo. S'ils savaient. Et cette odeur, ce parfum de femme qui empestait dans la pièce, de quoi me donner un mal de tête. Je n'ai jamais aimé les parfums, je supportais celui d'Alicia car elle n'en mettait si peu que pour le sentir, il fallait y plonger son nez dans son cou et c'était davantage l'action de sentir son parfum que de sentir vraiment son parfum que j'aimais. Elle a dû en mettre avant notre rendez-vous, petite attention inutile, sauf pour détruire mon odorat paralysé jusqu'à ce que je respire l'air pollué de Chicago.
" Belle vue, non ? "
Plus belle que la tienne. Hypocrisie de sa part pour atténuer son propre malaise vis-à-vis de moi. J'aimerai lui dire à quel point c'est effrayant de ne plus ressentir pour elle comme ça, en une fraction de seconde et tellement libérateur. Mais non. Nous n'avons jamais pu vraiment parler entre nous alors pourquoi le faire maintenant ? Mauvais timing ou mauvais feeling ?
" En effet "
Elle me regardait. Elle me regardait comme cette fois, cette première fois dans la chambre d'hôtel, comme une femme qui savait ce qu'elle voulait mais qui avait une certaine retenue jusqu'à ce que je l'embrasse pour la libérer de cette crainte, qui pensait dominer la situation mais qui voulait juste s'abandonner. Elle avait tout simplement peur, peur de la situation et de moi. Que c'est amusant. Je peux la terrifier si je veux, elle m'en donne les clés de sa terreur sans qu'elle ne le sache. Elle prenait d'une main tremblante ses feuilles. Je la vois perdre confiance en elle au fur et à mesure. Et pourtant, je suis normal. Je ne fronce pas les sourcils, je n'ai pas une position de fermeture, je suis comme je suis avec tout le monde. Je sors mes papiers que j'avais rangés.
" Mon client accepte de payer ", me dit-elle
Alors c'était donc ça les termes du contrat dont nous devions parler pour un accord commun ? Je me déplace pour une signature, moi qui était prêt pour le tribunal. Sans doute un prétexte pour me voir.
" Le versement est prêt à être effectué, il ne manque plus que la signature de ton client "
Elle me donne une pochette avec les deux exemplaires du contrat dont un que je devais rapporter et une carte de visite accrochée par un trombone. Je mettais le tout dans ma serviette.
" Merci "
La moindre des politesses tout de même. Je me levais et souriais. La noix de coco de Stern.
" C'était à Hawaï avec Peter et les enfants "
De quoi elle me parle ? Je regarde mieux. Ah, la photo de famille au bord de l'eau.
" Je regardais la noix de coco de Stern "
" Je l'avais jetée et puis j'en ai racheté une autre là-bas. Pourquoi aller à Bora-Bora quand on peut aller à Hawaï ? Tu vas bien ? ", me demandait-elle, l'air de rien
Elle recherchait la colère dans mon regard. J'avais envie de rire mais je restais sérieux. Si elle savait. Si elle savait à quel point elle ne me faisait plus effet, à quel point sa beauté ne faisait plus faillir mon coeur, à quel point sa voix ne résonnait plus comme une douce musique de rue dans ma tête, à quel point je n'avais plus envie de lui arracher les vêtements, à quel point je ne voulais plus lui arracher un cri d'orgasme au milieu de nos gémissements.
" Oui "
Alors que je rangeais mes affaires, je sentais son regard sur moi. Ce regard bienveillant, ce regard culpabilisant, cette situation délicate dans laquelle elle se trouvait dont elle n'était pas obligée d'être.
" Et toi ? "
Je la vois regarder mes lèvres. Je me sentais comme une femme dont on regardait la poitrine au lieu de ses yeux quand on lui parle. J'avais l'impression de n'être qu'un corps sur lequel il fallait à tout prix se jeter.
" Bien "
Conversation inutile. Je me levais et partait, Alicia me rejoignait pour m'escorter jusqu'à l'ascenseur au cas où je me perde dans les locaux. Les portes s'ouvraient.
" Tu veux déjeuner avec moi ? "
" Non merci "
" Un café ? "
" Non plus, merci. Maître Florrick, à bientôt ", lui dis-je avant de monter dans l'ascenseur
Elle est là juste devant moi à me regarder pendant que j'attends que les portes se referment. Je crois qu'à sa tête, elle n'a pas apprécié le "Maître Florrick", ce que je dis à chacun de mes confrères avant de les quitter.
Alors que je sors du cabinet d'Alicia, que vois-je en face de moi ? Une machine de glaces à l'italienne. Mon pêché mignon ! Mieux que l'alcool et les femmes. Une bonne glace à l'italienne rafraîchissante sous cette chaleur torride au parfum vanille-fraise. Je prends la plus grande, la maxi, c'est ma première de l'année et je sais que j'en croise de moins en moins de cette machine exceptionnelle, celle-là est positionnée en dehors d'un salon de thé. 5 dollars, j'ai honte mais je la prends. Je fouille dans mon portefeuille, je n'ai que quatre dollars. C'est bien connu : les plus riches n'ont jamais d'argent sur eux.
" Vous prenez la carte bleue ? "
" Pas pour cinq dollars, désolée. Il y a des distributeurs à quelques rues d'ici "
J'ai le temps pour une glace, pas pour chercher un distributeur, revenir et prendre ma glace. Je joue la carte de mes puppy-eyes.
" S'il vous plaît "
Je mets mes mains jointes en la suppliant.
" Je peux vous faire la moyenne si vous le souhaitez "
Décidément, mes puppy-eyes ne fonctionnent sur personne.
" Non ! Je veux la maxi ! "
Je me sens comme un gamin frustré. Je me sens comme cette femme enceinte qui veut ses fraises en plein hiver.
" Vous n'allez pas taper des pieds et vous roulez par terre ? ", dit-elle avec peur
Presque. Je souriais. Elle devait avoir trente-cinq ans, le salon de thé devait sans doute lui appartenir, une petite aux cheveux châtains bouclés qui paraissait frêle, fragile mais très sympathique. Elle respirait la naïveté et l'innocence. Elle n'était pas belle, elle était charmante. Sans compter un petit air rebelle discret.
" Je vous apporte ce dollar dès que je l'ai trouvé. Promis, juré, craché "
Je ne vais pas cracher. Je m'avance vers elle et pose mes lèvres contre les siennes. Elle n'ose protester, elle a reculé d'un pas, elle pose ses mains sur mon torse mais n'exerce aucune pression. Elle mérite mieux qu'un simple baiser sur la bouche et son goût sucré me donne envie de la goûter davantage. Je lui offre un baiser passionné auquel elle répond, je pose mes mains sur ses hanches, je la rapproche de moi. Je sens ses mains glissées de mon torse à ma taille et elle m'écarte d'elle. Je me décroche à contre-coeur d'elle. Je la regarde. Elle est toute troublée. Elle a toujours ses mains sur moi.
" A considérer que l'échange de nos salives et de nos quelques milliards de bactéries soit une promesse de ce dollar "
Elle souriait. Elle me faisait ma glace qui se dessinait sous mon regard envieux, la maxi et me la donne.
" Merci "
Je l'embrasse d'un simple baiser sur la bouche.
" Je ne crois pas que vous allez apporter ce dollar "
" Vous serez surprise "
Une personne entre dans son salon de thé, elle entre à son tour. Je pourrais manger cette glace dans ma voiture mais elle fondra plus vite. Je la mange debout. Je ferme les yeux. Cette glace provoque en moi immobilisme, à croire que le fait de marcher altère de façon négative mes papilles gustatives. J'oublie tout. Ca me rappelle mes vacances d'enfance avec ma famille en Europe à en manger à chaque coin de rue. Aubrey faisait toujours tomber la sienne et il était décrété par je ne sais quelle loi que moi, Will, devait partager la mienne.
" Elle est bonne ? "
Oh non, non, non ! Mon plaisir ! Mon plaisir éphémère s'échappe à cause de ce délit de gourmandise. J'ouvre les yeux. Alicia. Il me restera au moins le souvenir du plaisir procuré au contact de mes lèvres contre cette glace glaciale mais si bonne.
" Oui "
" Je peux en manger une en ta compagnie ? "
" Tant que je déguste la mienne "
Mademoiselle Ice Cream, j'ai décidé de la surnommer ainsi bien qu'elle ne soit pas froide, sort de sa boutique et lui fait une petite glace. Je la regarde faire. Elle rougit encore. Alicia est une femme et fait donc attention à sa ligne comme la majorité des femmes et n'a pas besoin de l'embrasser, elle a beaucoup de monnaie sur elle. Dès que je finis la mienne, je pars. Mais j'ai une maxi.
" Comment va ton cabinet ? "
" Bien "
Avant, j'avais envie de tout lui dire, tout ce qui me traversait dans la tête mais aujourd'hui, il n'y a rien qui ne se passe. Nous mangions nos glaces silencieusement.
" Je suis désolée de t'avoir fait subir tout ça. Aussi bien pour le travail que pour nous. Je sais quels étaient tes projets mais je préfère donner une dernière chance à mon mariage "
Je ne disais rien. Que devais-je dire ? Que je lui pardonne ? Mais je ne peux pas lui en vouloir de m'avoir rendu libre. Je pourrais la remercier mais je ne veux pas qu'elle sache que je n'ai plus de sentiment envers elle. Mais pourquoi remercier son bourreau qui a sévi pendant quatre ans ? Elle me regarde manger ma glace, c'est gênant, j'ai l'impression qu'elle est un homme qui regarde une femme manger sa glace avec des idées perverses derrière la tête. Je ne la regarde pas, non pas pour avoir aussi de telles idées mais parce que je suis seul avec cette glace et plus rien n'existe, sauf peut-être voire sans doute Ice Cream. Sans doute qu'Alicia pensait qu'il me faudrait du temps.
" Je ne veux pas que nous soyons ennemis "
Ne souris pas, ne souris pas. Ne soyons pas amis non plus. Restons d'anciens collègues, d'anciens patron-employé, d'anciens amants, d'anciens camarades. Ne soyons plus rien aujourd'hui ou juste deux avocats patrons de leur propre entreprise qui s'affrontent de temps à autre.
" J'aimerai que nous restons amis "
Avons-nous déjà été amis ? A partir du moment où l'un de nous engage des sentiments amoureux, je veux dire moi car je suis le seul à l'avoir fait, il n'y a plus d'amitié. Et il n'y a, selon mon jugement, eu aucune amitié digne de ce nom entre nous. Nous n'avions pas été en contact pendant quinze ans, je n'ai pas été invité à son mariage ni même aux baptêmes de ses enfants. Peut-être que je serai invité à son divorce. J'ai reconsidéré le mot 'amitié' et le mot 'amour' et j'ai décidé qu'aucun de ses deux mots ne soient associés à Alicia.
" Dis quelque chose s'il te plaît "
Dire quoi ? Je n'ai rien à dire.
" Elles sont bonnes nos glaces "
Elle sourit.
" Oui "
" Tu n'as jamais aimé les glaces "
Elle me dévisageait. Oui, je m'en souviens et j'ai trouvé ça honteux de ne pas en aimer.
" Ca dépend avec qui on la partage "
Alicia Florrick dans tout son art. La drague alors qu'elle ne veut pas d'ambiguïté entre nous. Elle entretient cette ambiguïté. Ambiguïté à laquelle je ne réagis plus.
" Pourquoi dis-tu ça ? "
Elle me regarde avec interrogation.
" Quand on n'aime pas quelque chose, on n'aime pas, peu importe qui est à côté "
" Non. Il y a certaines choses que l'on pense qu'on n'aime pas et des personnes vous font apprécier cette chose en vous la faisant découvrir d'une autre façon "
" Pas quand il s'agit de nourriture "
" Je n'ai jamais voulu manger de poulpe et tu m'en as fait goûté et j'ai aimé "
" Tu as aimé ce que tu ne connaissais pas avant "
" Je n'aimais pas la chantilly avant toi "
Je n'y crois pas. Elle parle de nos relations sexuelles. De cette fois où nous avons utilisé une bombe entière de chantilly. Mais merde Alicia, je croyais que tu étais avec ton mari et que tu essayais de m'oublier.
" Tu en as repris après l'avoir léchée sur tout mon corps ? "
Elle rougit. Elle ne pensait pas que j'en parlerais aussi librement.
" Oui "
" Je pense que c'est psychologique. Tu aimes désormais la chantilly parce que ton souvenir est associé à notre relation sexuelle. C'est comme manger des pancakes, c'est comme une machine à remonter le temps où on se voit petit les dimanches en famille. Tu penses à moi, à mon corps et à mon sexe quand tu prends de la chantilly ? "
Elle bafouillait. Je me sens puissant, surtout en utilisant le mot 'sexe', non pas pour les pêchés commis et les gâteries faîtes, mais pour mettre mal à l'aise Alicia.
" Tu peux très bien dire que ça te dégoûte "
" Non ! "
Un non franc et direct. Poussons plus loin.
" Que toute notre relation te dégoûte "
Je mangeais ma glace en la regardant. Elle ne savait pas quoi dire. Sa réponse m'importe.
" Je n'ai jamais regretté quoique ce soit avec toi Will. Tu n'as jamais été une erreur non plus. Et ... je t'ai toujours apprécié et je veux continuer à pouvoir t'apprécier. Je sais que tu es en colère contre moi, je le comprends mais n'en viens pas à me détester "
N'en viens pas à me détester. Le disque est rayé, j'ai déjà entendu ça. Alicia pense me lire comme dans un livre ouvert. Je suis un livre en braille et elle ne lit pas le braille. Elle attendait que je lui dise quelque chose. Nous mangions encore silencieusement. Elle finit enfin sa glace.
" Bonne journée Will "
Alicia pourra se vanter d'avoir mangé une glace avec moi et d'avoir eu une discussion avec moi. Cette discussion est comme mon amour que je lui portais : à sens unique. Je pars en souriant à Ice Cream mais elle est occupée et ne me voit pas, ou intimidé, fait semblant de ne pas me voir.
J'avais besoin de régler certains de mes problèmes. Je devrais me consacrer à mon cabinet mais je devais le faire maintenant. Je me rendais dans son bureau où elle était penchée sur son bureau, ses cheveux longs tombants ne laissant pas apparaître son visage.
" Laura ? "
Elle lève la tête et me regarde. Elle a l'air étonné de me voir ici. Je n'ai pas d'affaire contre elle.
" Maître Gardner ? "
Pourquoi nous les avocats ne parlons pas comme tout le monde ?
" Puis-je te déranger ? "
Il y avait de la crainte et de la fuite dans son regard. Elle savait que je n'étais pas là pour affaires mais pour d'autres affaires.
" Tu le fais déjà donc continue "
Je ne m'attendais pas à cette réponse. Je pensais qu'elle trouvait une excuse du genre 'je n'ai pas le temps'. Je m'installe devant elle. Je lui pose un gobelet de café devant elle.
" C'est pour toi "
" Merci "
" J'y ai mis un sérum de vérité "
Elle souriait. Je ne souriais pas.
" J'ai besoin de réponses à mes questions "
" Je t'écoute "
" Quelle est la véritable raison de notre rupture ? "
Elle me regardait, je voyais qu'elle voyait que j'avais besoin de savoir avec son regard désemparé à mon égard.
" Alicia "
" Tu croyais que j'hésitais entre vous deux ? "
" Non. Je crois qu'Alicia te veut "
" Comment ça ? "
Elle voulait me dire quelque chose mais on dirait qu'elle voulait se censurer.
" Je t'en prie Laura "
" Alicia est le genre de femme à garder ses griffes sur toi, à te faire miroiter des choses que tu n'aurais jamais et tu t'accroches comme un poisson ayant mordu à l'hameçon et convaincu que, malgré tes blessures, tu tiens ta proie bien serrée entre tes mâchoires saignantes. Tu es le phoque Will qui agonise à cause du requin Alicia qui joue avec toi "
Je voulais une claque, la voilà, malgré ses drôles de métaphores.
" Lors de l'affaire de votre client tué et les policiers qui gardaient Alicia au poste de police, je lui ai fait part de mes intérêts pour toi et en ai profité pour lui demander des conseils pour mieux t'aborder. Elle m'a simplement dit qu'elle serait heureuse que je sois avec toi et que le plus simple était que je te le demande directement sans avoir peur. Et puis tu es venu dans ton costume de James Bond. Elle avait l'air de te ... draguer bien qu'elle sache que j'étais intéressée par toi. J'ai tout de même voulu essayer avec toi mais ... Alicia est une menace. Et puis, tu ne m'as pas vraiment retenu "
" J'y croyais à ton soldat. Et je voulais vraiment que ça marche entre nous deux "
" Jusqu'à la première relation sexuelle "
" Non "
" Je t'aime bien Will. Je trouve monstrueux le comportement d'Alicia envers toi et le seul conseil que je puisse te donner, c'est de te trouver une jolie petite femme à l'esprit normal qui n'a aucun rapport avec nos vies professionnelles et que tu te fabriques un cocon inviolable avec elle à l'abri des regards "
Elle était sincère avec moi. Ca faisait chaud au coeur qu'une femme est pitié de moi, je n'ai même pas eu besoin de faire mes puppy-eyes.
" Et toi ? Côté coeur ? Ca se passe bien ? "
" J'ai mis en application ce que je viens de te dire. Pour vivre heureux, il faut vivre cacher "
Je lui souris. Elle avait sans doute quelqu'un et j'étais content pour elle.
" Merci Laura. Bonne journée "
" Bon courage Will "
Il m'en faudra, du courage.
