Marta. Je ne cessais d'y penser. Et je passais une journée horrible. Horrible dans le sens où je ne peux pas me libérer et horrible dans le sens où Marta me manquait. Je n'avais pas son numéro de téléphone, je voulais l'appeler, entendre sa voix, l'entendre prononcer mon prénom ou mon surnom mais même ça, je n'ai pas eu le temps de le faire. J'étais enfermé là dans cette salle d'interrogatoire avec mon client, les seules fois où je sortais, dix minutes toutes les heures, c'était pour téléphoner à Kalinda. Kalinda et ses précieuses informations. Je me demande comment font les autres avocats à avoir une vie privée et j'aimerai connaître le taux de divorce au sein de notre profession. Je priais pour que Kalinda me sorte de cette impasse avec ce client. Il jure qu'il n'a rien fait et je suis obligé d'être là parce qu'il est un client important et que les premières heures sont toujours décisives. Une journée entière à ne pas pouvoir m'en décharger. Diane me manque, elle aurait pu prendre le relais mais elle est juge désormais. Je l'envie en ce moment-même.
Il était 22 heures quand j'ai enfin pu me libérer. Je fonçais chez Marta. Mais le salon de Marta est fermé. Je fais le tour du quartier pour pouvoir accéder à la cour intérieure qui menait à l'appartement de Marta mais toutes les portes nécessitaient une clé. Il est loin le temps où une porte s'ouvrait sans clé. Me voilà SDF dans ma voiture. Marta se lève à deux heures, j'ai quatre heures de sommeil devant moi. Je la verrais dans la nuit.
Il était deux heures trente du matin. Je n'ai pas dormi, je suis assis à l'entrée de sa boutique. On ne sait jamais si je m'endors, elle me percutera. Je vois la lumière s'allumer. Enfin. Je me lève et m'adosse contre ma voiture. Elle franchit la porte, me regarde et paraît surprise. Je ne peux m'empêcher de lui sourire bien que je sois terrifié à l'idée qu'elle me jette. J'aurais dû m'arrêter chez un fleuriste prendre un bouquet de roses, j'aurais dû m'arrêter chez le chocolatier prendre une boîte aux chocolats. Cette dernière idée est mauvaise, je les aurais mangé ces chocolats. Je manque toujours à mes principes.
" Will "
" Marta "
Je m'avance vers elle, pose ses mains sur ses hanches et l'embrasse.
" Je suis désolé. Je voulais passer dans la journée et je n'ai pas eu le temps ", m'excusais-je
" Tu n'as aucune obligation vis-à-vis de moi "
Je me glace sur place. Elle devait sans doute m'attendre toute la journée, elle doit être aussi vexée que je suis déçu de ne pas l'avoir vue plus tôt.
" J'en veux Marta "
" On s'est fait la promesse de ne jamais se marier "
On se sourit.
" J'ai un boulot de merde que j'adore. Ca ne m'a pas empêché de penser à toi toute la journée et mon Dieu qu'elle était merdique cette journée Marta bien qu'elle ait parfaitement commencé ", lui dis-je
" Pourquoi tu te justifies ? ", me dit-elle avec le sourire.
" Parce que je me sens coupable. Coupable de ne pas t'avoir appelée, de ne pas être passé. En te quittant ce matin, j'avais l'intention de t'emmener dîner chez moi avec des plats préparés par mes petits soins, je ne dis pas que ça aurait été bon parce que tout ce que je fais à manger, c'est pour moi donc pour moi, c'est mangeable mais c'était pour que nous puissions être ensemble "
Je m'enfonce tout seul. Elle m'embrasse.
" Tu veux mes clés pour dormir et te faire réveiller à six heures ? "
" Non. Je veux aller au marché avec toi chercher tes fruits et participer à l'élaboration de tes produits "
Elle souriait.
" Tu ne travailles pas ce matin ? "
" Je ferais une sieste dans l'après-midi s'il le faut "
Elle fermait son salon, me prenait la main et m'emmenait avec elle.
" De la main d'oeuvre gratuite, j'accepte "
" Je vais pouvoir te montrer mes muscles "
Je n'ai pas de muscles. Elle avait une petite camionnette, une 2CV camionnette vieille de 20 ans avec un deuxième tour au compteur venant tout droit de France, qui nous menait jusqu'à son marché. Marché sur lequel se trouvaient les plus beaux fruits de Chicago et même des fruits que je n'ai jamais vus. Je la suivais en l'aidant, je ne voulais pas la perturber dans son travail. Elle me parlait de ces fruits, d'où est-ce qu'ils venaient et comment repérer les meilleurs. Nous avons fait le tour du monde en restant à Chicago et un voyage dans le temps avec sa voiture. Nous revenons à son salon et nous préparons cupcakes, macarons, croissants, pains au chocolat, quelques tartes et gâteaux ainsi que de la crème à glacer et des sandwiches. Je n'avais pas besoin de lui dire que je n'étais pas doué, elle le voyait d'elle-même. Je m'étais davantage charger de la mise en place que de l'élaboration. Quand elle jugeait qu'elle en avait suffisamment assez pour tenir la matinée, nous dégustions les pâtes crus.
" Tu fais ça toute la journée ? "
" Non, généralement, je fais en sorte de toujours bien finir les pots pour qu'il ne reste pas autant de pâte mais comme je sais que tu es un gourmand "
" Les femmes retiennent les hommes par le ventre. Je parlais de toute la préparation, l'élaboration et la mise en place "
" Oui, je vais au marché, je fabrique, je cuis, j'expose, je vends, je recommence "
" Sans aide ? "
" Si, avec toi "
Je l'embrasse.
" Mais je ne t'embaucherai pas. Il te faudrait six mois pour être aussi compétent que moi alors qu'il n'en faut que deux en temps normal "
" Je peux te former à mon métier si tu veux "
" Non. Il faut porter des costumes "
" Tu ne sais pas ce que je fais "
Elle me regardait de haut en bas.
" Un métier où il faut porter des costumes, avoir un cravate qui serre le cou, des chaussures qui font mal aux pieds et un corps qui penche plus d'un côté à cause de la serviette "
Je riais.
" Tu as un tablier "
" Que je peux enlever si je veux. Mais tu as de la chance d'être un homme, vos costumes ont l'air plus confortable à porter que les tailleurs "
" Je ne sais pas, il faudrait que j'essaie un toute une semaine et je te dirais mon ressenti "
Elle rit. Je l'embrasse.
" Tu ne veux pas savoir ce que je fais ? "
" Avocat "
" Comment tu le sais ? "
" J'ai posé un avis de recherches hier ici avec ta photo tirée de ma vidéo de surveillance "
" Donc tu m'attendais hier "
Elle sourit en s'avouant vaincu.
" Je m'excuse encore Marta "
Je l'embrasse. J'étais tout de même heureux de savoir qu'elle m'attendait, même si je n'ai pas pu venir plus tôt.
" Tu es sorti de l'immeuble d'en face. Depuis qu'il y a un nouveau cabinet d'avocats, il y a beaucoup d'allers et venues et de voitures mal garées dans la rue et je l'ai surtout conclu à ta façon de marchander une glace "
" C'était une glace à l'italienne Marta, j'aurai tout subi pour ça "
" Tu es un grand gamin "
" Je sais. J'ai mon propre cabinet et tes voisins d'en face étaient mes employés "
" Gardner ? "
Je la regardais, surpris.
" Alors le Will Gardner, c'est toi ? "
" Qu'est-ce que tu as entendu sur moi ? "
Je n'aime pas ça et je ne veux presque pas entendre la réponse. Dommage que nous ne puissions boucher nos oreilles sans y mettre nos mains.
" Des paris sur la chute de ton empire. Certains avocats viennent ici et ils parlent de toi, en bien et en mal mais surtout pour la mauvaise gestion du cabinet et des vieillards mourants qui prennent tout l'argent tandis que les nouveaux font tout le travail sans être remerciés. Ils parlent aussi de leurs dossiers. Ils rompent leur clause de confidentialité à chaque fois qu'ils entrent ici. Mon salon doit être une excroissance de leur cabinet sans que je ne le sache. Je peux te servir de taupe "
" Non. Je ne veux pas que tu écoutes ce qu'ils disent sur moi. Il y a l'homme d'affaires comme tu dis et il y a l'homme tout court avec un coeur qui bat et je veux que tu connaisses celui-ci parce que même moi, je ne le connais pas vraiment "
Elle me regarde d'un air compatissant puis m'embrasse.
" D'accord Will "
" Il y a mon travail et puis il y a toi "
Elle m'enlace, je l'enlace à mon tour. Nous restons ainsi enlacés quelques minutes, je respirais ses cheveux, je m'imprégnais de son odeur, j'enregistrais les contours de sa silhouette dans mes bras.
" Tu veux prendre une douche ? "
" Je pue ? "
" Non mais il est malheureusement bientôt l'heure pour toi "
Je ne voulais pas aller au travail. Je ne voulais pas que nos moments soient passés uniquement dans sa boutique.
" Quand est-ce que tu prends ton jour de repos ? "
" Je suis ouverte tous les jours "
Je la regardais, enfin je la dévisageais je crois.
" Marta ! Et nous ? "
" Tu es libre quel jour ? "
" Le week-end normalement "
" Je peux prendre tous mes week-ends si tu veux. J'appellerai un de mes employés dans une de mes boutiques pour lui dire de venir ici "
" Tu as d'autres salons ? "
" Oui. J'en ai six réparties dans la ville. J'ai deux employés tournants, je pourrais en mettre un là les week-ends "
Je l'embrasse. Elle me prend la main et nous marchons pour aller chez elle.
" Et tu travailles de trois heures du matin à vingt heures ? "
" C'est un choix "
" Que tu es prête à remettre en considération ? "
Je ne savais pas ce qu'elle pensait de moi, de tout ça.
" Tu travailles de trois heures à vingt heures. Je travaille généralement de huit heures à 18 heures, je ne compte pas les cas particuliers où je peux travailler jour et nuit. Ton sommeil de 21 heures à 02 heures, le mien de 22 heures à 6 heures. Nous ne nous verrons qu'une heure par jour entre nous seulement, sans compter si je viens t'embêter au travail "
" Tu ne m'embêtes pas Will "
" Une heure "
" C'est la vie de tous les couples "
" Les couples se lèvent ensemble, déjeunent ensemble, dorment ensemble et font des choses ensemble "
" Nous avons pris notre petit déjeuner ensemble et dormi ensemble "
Il fallait que j'organise ma vie un peu mieux que ça, que je pose des limites à mes propres libertés, que je lève le pied sur le travail, que je m'en décharge sur d'autres. Nous entrons dans son appartement et Marta me passe un sac en plastique.
" Va prendre ta douche "
J'ouvre le sac et découvre un boxer bleu. Je souris.
" Marta, je t'adore "
" C'était le dernier en bleu. J'étoffe ta garde-robe "
Je l'embrasse.
" Va falloir m'acheter un costume. Ca va faire trois jours que je porte celui-ci "
" Tu peux en placer quelques-uns ici "
Je souriais.
" Je passerai te prendre ce soir pour choisir chez moi les costumes qui iraient mieux chez toi "
" Si ta journée n'est pas merdique "
" J'ai décidé qu'elle ne le sera pas. Pourrai-je avoir ton numéro de téléphone ? "
" Je n'ai pas de portable. Je te donnerai ma carte de visite de la boutique en descendant, le numéro est le même que pour mon appartement "
" Si seulement je pouvais me défaire de mon portable parfois "
Je sors une carte de visite de ma poche et écris dessus.
" Ca fait trop professionnel mais tu as là sur cette carte mon numéro de portable, mon numéro de bureau en ligne directe sans passer par ma secrétaire, mon numéro privé de chez moi, mon adresse mail privé et professionnel. Et mon adresse personnelle "
Elle regardait ma carte.
" Les quartiers mal-famés "
" C'est bien pire que ce que l'on dit et je te déconseille vivement d'y aller seule. Tu dois toujours t'y rendre accompagnée et par moi en l'occurrence "
" Tu as peur que je vois ta femme ? "
" Serait-ce de la jalousie ? "
" Non "
" Je n'ai ni femme ni enfant ni animal de compagnie. Enfin, je dois avoir une araignée qui doit être planquée quelque part dans un placard, sans compter les acariens de mon lit, les milliards de microbes dans tout mon appartement. Enfin tous ces trucs qu'on ne voit pas à l'oeil nu et je n'ai pas de mari non plus ni même d'amant ou de maîtresse "
Elle sourit et m'embrasse.
" Je n'ai que toi ", rajoutais-je pendant qu'elle m'embrasse
" Comment cela fait-il que tu sois célibataire ? "
" J'étais célibataire. Pour faire court, j'étais l'amant éperdu d'une femme mariée "
" Qui ne l'a jamais été ? Le mien travaille dans le même immeuble que tes anciens esclaves. Il vient tous les jours chercher son cappuccino et son sandwich l'air de rien, je suis un dossier qu'il a jeté à la poubelle "
" Un ingénieur informaticien ? "
" Oui. Et la tienne ? "
" J'ai plaidé pour ma cause, j'ai été condamné à l'oubli. Et je suis heureux ainsi "
" Une juge ? "
" Une avocate "
" C'était celle d'hier avec sa glace ? "
" Oui. Elle avait de l'argent sur elle "
Elle sourit.
" Elle prend ta défense quand ils ont une réunion ici "
" Je ne veux même pas le savoir. Je ne veux plus rien savoir ni rien à voir avec elle. Malheureusement, nos métiers nous y obligeront "
" Ca se voit. Tu reculais à chaque fois qu'elle avançait vers toi "
" Je ne m'en suis pas rendu compte "
" Tu l'as fait. Ca t'a soulagé d'un poids quand elle t'a quittée ? "
" J'aurai dû pleurer mais j'ai ri. Je me suis senti libre. Et toi ? "
" J'ai pleuré et une fois vidée, je me suis sentie libre. Ca fait un an que je suis célibataire, que j'ai arrêté de consommer des hommes, pour que je sache ce que je veux et ce que je ne veux pas et je veux ce que tu veux et je ne sais pas ce que tu ne veux pas "
" Je ne veux pas ce que j'ai connu, ce qu'on a connu. Je ne veux pas être le second, la roue de secours, celui qu'on cache, celui dont on a honte parce qu'on le désire, être le sextoy avec qui on réalise ses fantasmes, le joystick avec qui on s'amuse "
Marta me regarde d'un air compatissant.
" C'est ce dont tous les hommes rêvent pourtant "
" Les hommes mariés seulement et j'étais amoureux. Heureusement, elle a embarqué tout mon amour pour elle mais pas mon coeur qui ne demande qu'à aimer et à être aimé "
" Nous voilà avec un projet commun "
" Et je veux mettre le bazar dans ta cuisine "
Elle sourit.
" Vas-y. Prépare-nous un petit déjeuner "
Je l'embrasse. Ce goût sucré. Je risque de devenir diabétique.