Nous nous promenons chaque soir, nos mains enlacés, jusqu'au lac où nous regardons l'eau blottis l'un contre l'autre. J'aime cet instant où nous sommes les seuls à exister, à l'avoir enfermée dans mes bras, ma tête sur son épaule, son corps contre mon corps. Nous profitons de l'instant, silencieusement. Il m'arrive de lui croquer son épaule quand celle-ci est dénudée. Nous étions ensemble depuis déjà trois mois, Marta et moi et nous n'avions toujours pas fait l'amour et personnellement, ça ne me dérangeait pas, Marta non plus n'en parlait pas et nous n'y faisions aucune allusion. Nous avons tous les deux besoin de poser de solides bases à notre relation, prendre le temps et le soin de nous connaître. Même si j'avoue que parfois et même souvent, je suis excité à l'idée de le faire. Son chez soi est devenu notre chez nous, j'avais toujours mon appartement mais j'y mettais rarement les pieds. Elle n'était jamais très à l'aise dans mon appartement, elle le trouvait sans vie et disait toujours que c'était le genre d'appartement que l'on ne retrouve que dans les magazines, je peux la comprendre puisque même moi, je le trouve sans vie et qu'il manquait toujours quelque chose, une femme sans doute. La coquine s'est abstenue un certain temps de me dire qu'elle avait une centrale qui faisait les produits qu'elle vendait et qu'un employé faisait la tournée pour servir ses boutiques avant leur ouverture. Elle aime son métier et elle aime principalement façonner plus que vendre, elle a tout de même choisi de rester au lit avec moi jusqu'au matin où nous prenons notre petit-déjeuner que je prépare. Je ne mange jamais dans le lit, je déteste ça et Marta aussi. Nous nous ressemblons beaucoup sur certains points, d'autres pas mais ça ne menait jamais à une dispute. Nous détestons tous les deux les disputes, nous parlons et échangeons et surtout nous respectons chacun nos avis, nos opinions. Nous nous promenons chaque soir, nos mains enlacés et marchons du même pas. Il nous arrive parfois de voir quelques spectacles et chaque week-end, nous sortons de la ville de Chicago. Marta aimait faire du vélo. Elle m'en a offert un qu'elle avait récupéré, bien loin des nouveaux vélos que l'on fait maintenant avec toutes les suspensions, les freins à disque, les vitesses. Non, le mien, il grince de partout, il faut toujours que je lui gonfle les pneus avant d'en faire et je n'ai qu'une vitesse, au moins ça évite les déraillements. Un bon vieux vélo. Comme celui de Marta. Je l'aime bien ce vélo et je suis à l'aise, j'ai juste dû le laver, le décaper, retoucher et changer quelques petits trucs et acheté une selle plus confortable en gardant le même esprit du vélo. C'est agréable d'en faire surtout en compagnie de Marta. Il nous arrivait de les charger dans la voiture et de partir dans les campagnes en faire, à l'abri des dangers urbains. Pour profiter pleinement de nos week-ends ensemble, j'ai mis en place un système de roulement au sein du cabinet pour le week-end, je donne ainsi plus de responsabilités à mes avocats et ils ne doivent m'appeler qu'en urgence absolue. Je ne trouvais pas de partenaire digne de ce nom, digne de Diane. David Lee voulait être un partenaire mais je ne pouvais lui faire entièrement confiance. Je pouvais être destitué de mes fonctions, ça m'importait.
Tout ce qui compte, c'est Marta et moi assis là.
" Marta "
Elle se tourne légèrement vers moi et me regarde. Je l'embrasse. Peut-on être amoureux sans relation sexuelle ? Oui mais je ne sais pas ce qu'en passe Marta. Enfin, je présume qu'elle a des sentiments parce que nous sommes ensembles. Je m'allongeais en l'accompagnant. La voilà sur moi. Nous nous regardions.
" Je suis amoureux de toi "
Elle m'embrassait. Je n'attendais rien en retour. Je ne voulais pas qu'elle me le dise si elle ne voulait pas me le dire. Je voulais juste qu'elle le sache.

Nous étions en réunion. Alicia n'arrêtait pas de me regarder, de toucher ma main quand elle devait passer une feuille, de toucher ma jambe avec son pied. J'avais envie d'hurler d'arrêter. Je gardais mon calme même si je bouillais. Je ne supporte plus que cette femme me touche. Je ne supporte plus qu'elle me regarde. Je ne la supporte plus. J'avais reculé mon siège, me trouvant plus loin de la table. Encore une feuille qu'elle me tend.
" Pose-la s'il te plaît ", lui dis-je
Elle la posait sur la table, l'air offusqué comme elle sait si bien le faire. Elle manipule son monde et je suis le seul à le voir. Elle me jette puis tente de me séduire. Si elle savait que ses espoirs étaient vains, elle croit me faire craquer, que je suis en colère car je ne supporte pas son départ et que je suis blessé au plus profond de mon âme telle une femme qui vient d'apprendre les infidélités répétées de son mari. Mais ce n'est pas le cas. Si tu savais Alicia. Elle croit avoir le dessus, elle croit qu'elle me manque, elle croit que je reviendrais. Mais non. Mon téléphone sonnait. Je ne connais pas le numéro mais qu'importe, c'est mon échappatoire.
" Will Gardner ", dis-je
Il y avait un brouhaha incroyable derrière.
" Je n'entends pas "
Mon interlocuteur me demandait si j'étais Will Gardner. Je crois savoir que je me suis présenté.
" Oui, je suis Will Gardner "
Je l'écoutais. Marta. Il est arrivé quelque chose à Marta et il ne veut pas me le dire.
" J'arrive "
Je raccroche aussitôt.
" Comme par hasard ", ajoutait Alicia
Je pars. Je me fous de ses commentaires à celle-là. Je sors de la réunion sans m'excuser, cours à mon bureau prendre ma serviette où se trouve mes clés de voiture et sors de mon cabinet en courant, sous le regard ahuri des autres.

J'arrive dans la rue de Marta. Les pompiers. Les pompiers et la police bloquent la rue. Je me gare où je peux, je ne serais pas surpris si ma voiture n'est plus là à mon retour et je cours jusqu'à sa boutique. Enfin, ce qu'il en reste. Elle était entièrement brûlée. Tout avait brûlé. Marta est en larmes et dès qu'elle me voit, elle fond dans mes bras. A part ça, qu'est-ce que je pouvais faire d'autre ?
" Qu'est-ce qu'il s'est passé ? "
Elle sanglotait. Elle était incapable de parler. Je sentais son corps se raidir et glisser, elle était devenue blanche. J'essaie de l'asseoir mais son corps est si raide que je n'y arrive pas. Je la porte et m'assoit avec elle.
" Marta "
Je la regardais. Elle avait fermé les yeux. Je pose ma main sur son front, elle est chaude. Je la pose contre un mur et lui fais de l'air. Malaise vagal. Elle doit sans doute avoir les oreilles bouchées également.
" Comment elle va ? "
" Malaise vagal "
" Vous êtes le conjoint ? "
" Oui. Qu'est-ce qu'il s'est passé "
" Braquage au cocktail Molotov. C'est le dixième ce mois-ci "
Je regardais Marta, l'embrassait sur le front et l'enlaçait. Elle ne mérite pas ça Marta.
" Heureusement, personne n'a été blessée ", me dit le policier, " les dégâts sont matériels comme vous pouvez le voir. J'aimerai beaucoup prendre votre déposition aujourd'hui "
Marta reprenait conscience.
" Ca va mon coeur ? "
Elle hochait affirmativement la tête mais elle était toute tremblotante encore.
" Faut que j'appelle mes assurances "
" On va le faire, ne t'inquiète pas. On va au poste faire une déposition, d'accord ? "
J'aurai préféré attendre mais plus Marta en parle vite, mieux ce sera pour elle.
Je prends le nom de l'inspecteur en charge du dossier et l'adresse du poste de police. J'emmenais Marta avec moi dans ma voiture qui, surprise !, était toujours là et conduisais jusqu'au poste. Elle n'avait pas vraiment parlé, elle se demandait pourquoi elle. Nous étions face à l'inspecteur. Elle racontait ce qui s'était passé. L'agresseur était arrivé avec sa bouteille déjà enflammée, Marta ne l'avait pas vu ni entendu entrer parce que la porte était grande ouverte et que la cloche ne pouvait pas faire son travail, il avait demandé la caisse et une fois le pactole en main, avait lâché la bouteille. L'agression avait tellement été rapide que personne n'a rien eu le temps de faire, à part sortir. Elle était la dernière à sortir de sa boutique pour être sûre que personne ne soit blessée et elle attendait les pompiers en regardant impuissante la destruction et l'anéantissement de ses rêves réalisés. Elle pleurait Marta et je déteste la voir comme ça. Je me sens impuissant face à ses larmes, tout comme elle face aux flammes. Marta avait demandé un crayon et une feuille blanche. Elle dessinait le portrait-robot. Elle avait une excellente mémoire des visages et des noms et elle dessinait très bien.
" Je ne sais pas si ça vous aidera. Il n'avait que la partie du haut du visage visible "
" C'est déjà beaucoup. C'est la première chose de concrète que nous avons. Nos techniciens ont pris vos enregistrements de vidéosurveillance mais nous savons malheureusement que parfois, ça ne suffit pas "
" Je ne me suis jamais sentie en danger surtout dans ce quartier d'affaires "
" On ne peut jamais prévoir là où ils vont frapper "
Il imprimait sa feuille. Je prenais la main de Marta, elle me la serrait. Elle signait son témoignage.
" Vous devriez vous rendre à l'hôpital. Il y a une psychologue qui vous prendra en charge pour votre traumatisme. Nous en avons également parler aux autres témoins "
" Ca serait bien que tu y ailles ", lui dis-je, " ça pourrait te faire du bien "
Marta hochait la tête sans me regarder. Je sais que si elle me regarde, elle craquerait mais elle ne veut pas, en tout cas pas devant ce policier. Nous partons. Direction l'hôpital. Je me fiche de l'avis de Marta, je veux son bien et dans ces moments-là, la personne concernée ne sait plus ce qui est bien pour elle. Elle n'avait toujours rien dit dans la voiture. Je lui parlais, parfois je cessais pour la laisser parler et parce que je me saoulais moi-même mais elle ne disait rien, je me sentais inutile. Je l'attendais dans la salle d'attente de l'hôpital. J'avais annulé tous mes rendez-vous pour la journée. J'ai attendu deux heures. Patiemment. Marta sortait de la pièce, les yeux rouges, le nez qui coule. La psychologue ne m'a rien dit et elle est déjà rentrée dans son bureau. Cette psychologue manque de psychologie. J'embrasse Marta.
" Ca va Marta ? "
Elle hochait la tête. Je n'aime pas quand elle ne me parle pas.
" Tu veux rentrer à la maison ? "
" Non. Je ne veux pas y retourner. Demain mais pas maintenant. Je veux aller chez toi "
" J'ai loué mon appartement "
Elle me dévisageait.
" C'était une blague "
" Elle aurait pu marcher ", dit-elle en souriant légèrement
Le premier sourire depuis que je l'ai rejoint.
" Tu veux passer à la maison chercher des affaires ? "
Marta n'avait pas beaucoup d'affaires chez moi, ce que je regrettais.
" Après "
Je lui prends la main et nous sortons de l'hôpital. Marta tient si fermement ma main que mon bras pourrait s'arracher. Direction mon appartement. Arrivés à mon appartement et à peine entrés, Marta craquait enfin. C'est ce que j'attendais. Je redoutais le moment ou du moins le lieu de ce moment. Dans la voiture, ça n'aurait pas été pratique de la réconforter et Marta étant assez pudique comme tout le monde dans ces moments, je savais qu'elle ne le ferait pas au poste ni à l'hôpital. Elle s'accrochait à moi. Si je tombais, elle tombait. Si je marchais, elle marchait. Mais je la gardais dans mes bras parce que c'était là où elle voulait être, là où elle se sentait en sécurité, là où elle pouvait se lâcher parce que moi, je ne la lâcherai pas. Elle prenait ensuite sa douche, elle voulait se nettoyer de tout ça. Je la laissais seule parce que nous sommes autour d'elle depuis le début. L'agresseur, le feu, les pompiers, les policiers, moi, la psychologue, encore moi. Je lui préparais un petit plat de pâtes, il n'y avait que des pâtes dans mes placards, un truc pas présentable pour ne pas lui rappeler ses produits qui donnent envie de manger. Enfin, je n'ai jamais trop su faire des plats présentables mais tant que ça reste mangeable, c'est le principal mais je sais qu'elle ne mangera pas. Dès qu'elle sortait de sa douche, je l'informais de mon intention de se rendre chez elle pour prendre des vêtements et qu'en attendant mon retour, elle devait manger.

J'étais de retour à la maison. Marta était au lit mais elle ne dormait pas. Je me déshabillais et laissais mon boxer vert sur moi. J'embrasse Marta, le visage humide.
" Tu as mangé mon coeur ? "
" Je n'ai pas faim "
" Promets-moi que demain matin, tu mangeras mes pancakes "
" Promis Will "
Je passais ma main sur ses cheveux que je dégageais derrière son oreille.
" Tu en as mis du temps "
" J'ai téléphoné aux assurances. Un expert passera demain matin à neuf heures pour évaluer les dégâts. J'ai posé des plaques en bois pour protéger ta boutique ainsi qu'un mot à l'attention de tes clients "
" Tu es un amour Will "
" Je suis ton amour "
Elle souriait. Un sourire triste mais le regard est tout de même là. Elle m'embrasse et enlace ma main. J'aurais aimé qu'elle ne connaisse jamais ça. La reconstruction va prendre du temps, aussi bien pour sa boutique que pour Marta elle-même.
" Pourquoi tu gardes ton appartement ? C'est au cas où on se sépare ? "
La question qui tue et qui me laisse sans voix. Je ne sais pas quoi répondre. Se séparer dit se quitter, dit rupture. Je n'y ai jamais pensé. Et je ne veux jamais y penser.
" J'ai mal posé ma question Will, je suis désolée. Ma vraie question est : et si on se prenait un appartement à nous deux ? "
" Tu as le tien, tu l'aimes "
Elle voulait sans doute partir loin de ce quartier.
" Le mien me donne toujours l'impression d'être au travail même si j'avoue qu'il est pratique de ce côté-là. Je voudrais qu'on ait notre appartement, même si c'est celui-là. Je pourrais louer le mien ou le vendre "
Quelque chose de concret, bien que nous sommes ensemble depuis quelques mois
maintenant. Mais je ne sais pas si Marta dit ça parce qu'elle le veut vraiment ou parce qu'elle est sous le choc. Je sais qu'il arrive parfois que les gens reconsidèrent leur vie après un tel événement.
" Je t'autorise à mettre le bazar dans ma cuisine "
Elle souriait puis essayait de dormir sans doute avec cette dernière pensée. Elle savait pourtant qu'elle pouvait mettre tout le bazar qu'elle voulait mais elle n'aimait pas spécialement mon appartement. Elle le trouvait froid et sans vie. Je ne demandais que ça, qu'elle y mette sa chaleur et sa vie, son empreinte dans chacune de mes pièces, son odeur, ses objets, sa brosse à dents dans la salle de bains, ses culottes dans la chambre, sa couverture dans le salon, sa théière et ses sachets de thé dans ma cuisine, ses tampons et serviettes hygiéniques dans mes toilettes, ses paquets de bonbons dans les endroits les plus improbables, son chocolat dans mon frigidaire. D'ailleurs, je lui dois quelques tablettes. A peine en achète-t-elle que je les mange sans qu'elle puisse en prendre et puis naturellement, tel un enfant, je me fais engueulé en niant farouchement que non, je n'ai pas mangé un seul de ces carrés de chocolat et que je n'ai même pas vu cette fameuse tablette invisible dont mes papilles gustatives se sont follement excitées à son contact. Nous nous endormions, mon visage contre le sien, ma main sur ses cheveux, nos jambes enlacées, nos coeurs à l'unisson, nos pensées au plus profond de nous-mêmes.