Chapitre 2

Bra avait littéralement planté devant l'autel l'un des héritiers les plus en vue de la région. Damon Stunt était le parti à prendre.

Dieu qu'elle s'était donné du mal pour le séduire. Dieu qu'elle avait dû sortir du lot pour qu'il la remarque. Il n'y a que dans les contes de fées que la princesse est unique. Il n'y a que dans les contes de fées que les autres princesses sont insipides, méchantes ou laides. Elle était riche et pouvait naviguer dans son milieu mais elle n'était pas la seule.

Elle avait fait son chemin vers lui petit à petit, malade à crever de le voir en fréquenter d'autres, tandis qu'il n'avait pas encore réalisé seulement qu'elle existait. La première fois qu'ils s'étaient croisés, elle avait été charmée dans l'heure alors que lui s'affichait déjà avec une fille parfaite; il avait à peine remarqué « la fille Brief ». Sa fierté avait souffert de se voir reléguée au décor d'une salle de bal.

Elle avait couru toutes les mondanités pour espérer le revoir et pourtant elle détestait ce monde. Elle avait même assisté aux courses, elle qui les avait en horreur. Une journée entière à s'ennuyer ferme en regardant, sans vraiment comprendre, des chevaux qui couraient, sous les cris d'excitation de pimbèches en chapeaux.

Pendant plusieurs mois, à chaque fois qu'elle avait eu la chance de le trouver dans une soirée ou à un repas, sa présence avait été supplantée, par une fille plus belle, plus spirituelle, plus intime. Toujours plus « quelque chose » qu'elle. Elle s'était trouvée si pathétique. Si pathétique.

C'est au moment où elle était sur le point de jeter l'éponge, le cœur gros, qu'elle avait finalement attiré son attention d'une manière tout à fait inattendue.

Elle avait opté, pour son diplôme de fin de lycée, pour une matière qui la passionnait personnellement mais qui constituait l'épine dans le pied de la plupart des étudiants.

C'était une matière dont l'examen était oral, un oral soutenu devant plusieurs professeurs d'université. Ils étaient trois candidats sur tout le lycée à avoir osé s'y inscrire, car les examinateurs étaient réputés pour être particulièrement sévères et il fallait souvent rattraper les points perdus devant eux.

Elle était arrivée avec une grande angoisse au lieu-dit, le jour dit. Tandis qu'elle descendait les marches de l'amphithéâtre d'un pas raide vers ces Messieurs du Jury pour tirer son sujet, elle avait eu la stupeur de le trouver là. Ses nerfs, déjà serrés par l'épreuve, étaient sur le point de lâcher. Elle donna son nom, d'une voix mal assurée, remit aussi impassiblement que possible sa pièce d'identité et émargea les documents qu'on lui présentait.

Elle veilla à ne pas le regarder, se concentrant au maximum sur le président qui lui parlait, sans qu'elle arrive à enregistrer le sens de ses paroles. Elle tira son sujet d'un geste si brusque que plusieurs autres volèrent hors de l'urne en même temps.

L'un des examinateurs lâcha une plaisanterie sur son état de stress et les autres rirent, sans qu'elle y prête vraiment attention. Alors, mécaniquement, elle leva les yeux vers lui. Il la fixait avec un petit sourire et lui fit un petit signe de tête et un clin d'œil complice d'encouragement.

Elle comprit qu'il l'avait certainement reconnue. Il m'a reconnue. Il sait qui je suis. Il sait que j'existe. Son cœur se réchauffa en une minute. Elle lut son sujet à voix haute, avec une assurance qui contrastait totalement avec la maladresse qu'elle avait affichée jusqu'ici.

Elle ne fut jamais aussi brillante que ce jour-là sur ce sujet-là. Elle avait une double raison d'être parfaite et elle le fut. C'est ainsi que le destin lui avait donné l'occasion d'attirer l'attention de celui qui hantait à cette époque ses pensées et ses nuits.

Allongée sur son lit, dans sa robe de mariée, Bra se souvenait de tout ça. Et des deux ans qui avaient suivi. Elle n'avait rien à lui reprocher. Il avait cinq ans de plus qu'elle et il était suffisamment intelligent pour être le plus jeune enseignant de la faculté. Il était riche, il était drôle, il était beau, évidemment. Elle n'était plus amoureuse.

Elle se redressa. Pourquoi fallait-il toujours qu'elle veuille ce qu'elle ne pouvait avoir ? Est-ce que sa vie allait être comme ça toujours une course sans ligne d'arrivée ?

Ses pensées furent interrompues par la vibration frénétique de son téléphone, qu'elle avait laissé posé sur son bureau. C'était lui. Son cœur se serra un peu parce qu'elle venait de réaliser qu'il n'avait eu aucune chance de comprendre sa fuite. Il n'avait eu aucune chance de la soupçonner. Elle se dit qu'elle lui devait une explication. Pas la vraie explication bien sûr, mais quelque chose qui s'en rapprocherait. Par respect. Et ce serait encore un moment horrible, quoiqu'elle devait s'attendre à pas mal de moments horribles dans les mois à venir.

Pour l'instant, elle était trop fatiguée. Elle ouvrit un tiroir et sortit un paquet de cigarettes en dégraffant sa robe. Elle se débarrassa des étoffes et de la lingerie sans ménagement et enfila son pyjama, avant de sortir sur le balcon.

Elle venait d'allumer sa cigarette quand on frappa à sa porte.

- Je suis dehors, Pan, répondit-elle sans même vérifier qui entrait.

Pan la rejoignit sur le balcon.

- Comment va ? demanda t-elle sur un ton anodin.

Bra la regarda avec amusement.

Pan et elle n'étaient pas des amies au sens classique du terme. Elles fréquentaient des écoles différentes, des gens différents (sa bande de copains motards laissait toujours Bra dubitative) et elles se voyaient peu. Elles avaient également des personnalités et des centres d'intérêt assez éloignés. Mais par un jeu d'alchimie assez mystérieux, elles se comprenaient. Quand elles se voyaient, elles avaient toujours l'impression d'être des amies de toujours et Bra devait bien admettre, que dans les moments difficiles, elle ne parvenait à s'ouvrir complètement qu'à Pan.

- Ca va, répondit Bra, c'est pas comme si j'avais planté un mec extraordinaire au pied de l'autel devant cinq cents personnes.

- Bon, ça pourrait être pire, alors.

Pan prit une cigarette dans le paquet et accompagna son amie, assise en tailleur à même le sol, à côté d'elle. Elle resta silencieuse, attendant que Bra décide du sujet de la conversation, s'il devait y avoir une conversation. C'était une façon subtile de la soutenir et Bra appréciait.

- Je sais que j'ai merdé, finit par murmurer Bra, je réalise. Ma mère n'a pas totalement tort parce que je ne réalise que maintenant.

Pan hocha la tête sans répondre. Elle jeta un œil oblique à son amie pour voir si elle pleurait mais elle avait les yeux secs.

- Si tu n'avais pas envie, tu n'avais pas envie, finit par soupirer Pan.

- La réalité, articula Bra, c'est que j'avais envie d'un autre à sa place.

Pan écarquilla les yeux et se retint de tousser sa fumée. Elle ne put s'empêcher de fixer Bra, qui prenait soin de ne pas la regarder. Pan ne demanda pas de détails mais elle les attendait avidement.

- Un autre qui n'y sera jamais, finit par préciser Bra.

Pan avait très envie d'en savoir plus. Mais finalement, peu importait l'identité de cet autre, la façon dont il avait pris la place de Damon, le discours de Bra lui parlait.

- Pourquoi tu dis ça, tu es sûre ? demanda finalement Pan.

Bra se tourna enfin vers elle pour lui faire face.

- Oui, il me l'a expliqué de vive voix, si j'avais un doute. C'est une situation merdique.

- Je ne sais pas tout mais je trouve que tu lâches bien vite, l'encouragea Pan.

Bra saisit son amie par le cou.

- Je ne lâche pas. Mais je sais que je vais me prendre un mur. Et toi ? Tu devrais pas lâcher ?

Pan sursauta et regarda son amie avec étonnement. Bra s'approcha de son oreille et chuchota « Je vais te dire un secret. Mon frère est un connard. Laisse tomber. »

Pan eut un mouvement de recul.

- Mais de quoi tu me parles ? s'écria t-elle

- De rien, je ne te parle de rien, je pense qu'on va toutes le deux se prendre un mur, soupira tristement Bra.

- Certainement pas. Je ne cours pas après un mec inaccessible en ce qui me concerne, protesta Pan.

- Non, bien sûr que non.

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