Chapitre 11
Goten était exténué. Un mal de tête lancinant tambourinait sourdement dans son crâne. Il était tôt et il s'était attendu à se rendormir assez vite après le départ de Trunks. Mais le sommeil le fuyait étrangement. Il repensait à Bra. Sa voix faisait encore écho dans son esprit. « Je t'aime ! Tu entends connard ! Je t'aime ! ».
A ce moment-là, il avait su qu'elle disait vrai.
Il s'était toujours interdit de l'approcher. Il l'avait toujours considérée comme un diamant sous cloche, magnifique et fragile. Intouchable. Toute sa vie, tout le monde l'avait considérée comme ça. Mais il devait bien reconnaître qu'elle n'était ni fragile, ni intouchable. Elle était même plus que tout ce qu'il aurait imaginé.
Quoiqu'il en soit, il avait manqué à la promesse qu'il s'était faite de se tenir à distance. Au début, ça avait été facile parce qu'il y avait Damon. Elle avait paru si heureuse avec lui pendant ces deux années, il n'aurait jamais imaginé qu'elle pourrait renoncer à tout ça, surtout si brutalement. Les choses lui avaient apparemment échappé. Mais, même si il avait souffert de la voir avec lui, il devait bien admettre, en même temps, que cette relation l'avait rassuré parce que ça l'avait aidé à se tenir à distance et qu'il la croyait heureuse.
Ca l'avait aussi convaincu que sa résolution était la bonne. Il se sentait si mal depuis la mort de Valese qu'il avait bien conscience qu'il n'avait pas grand-chose de positif à offrir à Bra. En tout cas rien de comparable à ce que Damon pouvait lui apporter.
Pourtant, ce jour-là dans le grenier, il avait failli à tout ça. Il s'en était voulu mais l'idée qu'elle allait en épouser un autre, que le cours de son existence prendrait un virage qui la mettrait définitivement hors de sa portée, lui avait fait perdre le contrôle. Il n'avait pas imaginé un instant que cela aurait pu révéler des sentiments chez elle.
Il se sentait si indigne d'elle.
Même quand elle avait essayé de revenir vers lui, même quand elle avait annulé son mariage avec Damon, il avait pensé qu'il s'agissait d'une tocade dans sa petite tête de Princesse. Il ne voulait pas qu'elle souffre et il avait tout fait pour qu'elle s'éloigne. Il lui avait dit la vérité quand il lui avait affirmé qu'il ne serait jamais son Prince charmant. C'était pourtant de ça qu'avait besoin une Princesse, non ?
Il soupira et se retourna encore une fois dans le lit. Son esprit était tout à fait réveillé et restait rebelle à toute léthargie. Il se leva et enfila un pantalon. Il avait faim mais il n'avait plus rien à manger et plus un sou en poche. Il referma le frigo avec lassitude et sortit sur le porche qui était maintenant inondé de soleil.
Il contempla le spectacle apocalyptique que les évènements des dernières heures avaient laissé dans sa cour. Une myriade d'éclats de verre scintillait sur le sol. Ca et là, se dressaient encore des bouteilles ou des canettes, intactes ou défoncées, comme des soldats survivants sur un champ de bataille.
Les marches du perron, qui menaient à cette plaine de la désolation, étaient encombrées d'un enchevêtrement d'autres bouteilles qui étaient, quant à elle, totalement vides. Sa consommation de la nuit.
Laissant ses yeux errer sur ce décor lamentable, il pensa à Végéta.
Végéta ne lui avait pratiquement pas parlé en cinq ans. Goten ne se souvenait même pas l'avoir vu à l'enterrement, quoique Bulma l'y ait sûrement traîné. Pas une fois, il n'avait eu l'air de s'intéresser à son sort. Goten avait tout juste pu décrypter du mépris dans son œil, de temps à autre, quand ils se croisaient.
Cela n'avait jamais préoccupé le jeune homme de toute façon. Il s'était placé dans une situation qu'il assumait et la seule chose qui le tenait peut-être encore était le dévouement de ses proches. Il attendait que leur patience s'use pour sombrer tout à fait et voir enfin le fond, qu'il visait depuis le départ, pour être honnête.
Il avait été très surpris de voir arriver Végéta dans la cafétéria ce matin-là après le départ de Trunks. Il pensa aussitôt, à juste titre, qu'il avait suivi son fils. Il s'était assis à sa table sans dire un mot, les bras croisés, le regard froid comme l'enfer.
En un instant, Goten sut qu'il avait compris qu'il avait frappé Bra. Quelle autre raison pouvait le pousser à être là ? Goten n'arrivait même pas à avoir peur.
- Tu viens à cause de Bra ? demanda le jeune homme sans détours.
Végéta acquiesça silencieusement.
- Tu viens me tuer ? Ca ira peut être plus vite, comme ça. Si on peut juste épargner un peu les meubles et les gens que nos histoires n'intéressent pas, ce serait pas mal, reprit Goten avec un calme dont il s'étonna lui-même.
- Ca ne m'intéresse pas de te tuer, répondit Végéta sur un ton glacial.
- Oh, on se fait vieux, hein ? Tu veux quoi ? Une bonne dérouillée à l'ancienne ?
- Même ça me paraît sans intérêt te concernant.
Goten hocha la tête et se remit à manger. Soudain, Végéta le saisit par le col et le força à cesser son repas en le tirant vers lui. Une partie des plats fut renversée. La serveuse s'immobilisa avec méfiance et les scruta, dans l'attente d'une bagarre. Mais Végéta se contentait de tenir Goten par le T-shirt, afin de s'assurer qu'il avait toute son attention.
- Ecoute-moi bien, mon garçon, ce qui peut advenir de toi m'indiffère à un point que tu n'imagines pas. Je trouve que tes petites misères interfèrent déjà un peu trop dans la vie de ma femme et de mon fils. Jusqu'ici, Bra était à l'abri de tout ça. Il est HORS DE QUESTION que tu t'approches d'elle. T'as bien entendu ?
Goten, qui était en équilibre dans une situation désagréable, et ne parvenait pas à relâcher l'emprise du Saïyen, fit signe qu'il avait compris. Végéta le rejeta en arrière et il s'écroula à moitié sur la banquette.
- Tu ne lui arrives pas à la cheville, cracha t-il.
Goten leva les yeux avec défi et détermination.
- Je sais ! Je sais ça ! T'as qu'à lui dire, toi, si t'es si malin !
Végéta s'était levé et lui rendit son regard.
- Ca ne ferait que la convaincre du contraire. Arrange-toi pour la tenir éloignée de toi, fais-le pour elle, à défaut de plus rien faire pour toi…Et fais-le sans plus toucher un seul de ses cheveux.
Ayant dit cela, il tourna les talons et se dirigea vers la sortie.
- J'ai essayé ! cria Goten à son attention alors qu'il n'écoutait visiblement déjà plus. J'essaye et j'y arrive pas !
En contemplant les restes de sa beuverie au bas des marches du perron, Goten repensa à Végéta, à ce qu'il lui avait dit ce jour-là. Il avait devant lui, si besoin en était, la démonstration de sa clairvoyance.
Pourtant Bra refusait de voir. Sa ténacité avait un peu désorienté Goten au début, elle le déroutait carrément maintenant. Surtout qu'elle connaissait la vérité à présent.
Cette vérité ignoble, il la lui avait livrée à dessein, après avoir lâchement cédé, à nouveau, à l'appel de ses désirs. Il aurait pensé qu'après avoir compris sa vraie nature, sa lâcheté répugnante, elle serait rentrée chez elle et ne lui aurait plus jamais adressé la parole.
Mais non, elle était restée là, sans rien dire. Comme pour lui signifier qu'elle serait toujours là.
Il avait contemplé son petit visage de porcelaine après qu'elle se soit endormie à même le sol. Il avait résisté à l'envie de se blottir contre elle. Et il avait bu bien sûr.
Cette nuit-là, saoul comme toujours, devant son corps endormi, recroquevillé dans sa couverture crasseuse, dans la poussière de son porche, dans la fraîcheur impitoyable de la nuit, jamais il ne s'était senti aussi indigne d'elle. A quoi avait-il réduit sa princesse ?
Mais ce n'était que lors de son explosion de colère, le lendemain matin, qu'il avait vraiment compris qu'elle ne le considérerait jamais comme un être indigne, comme un lâche. Alors qu'elle avait toute les cartes en mains, qu'elle pouvait décider de se coucher sans perdre la face, ses sentiments et sa détermination n'avaient pas faibli.
« Je t'aime ! Tu m'entends connard ! Je t'aime ! »
Ces mots l'avaient saisi. Il était assis sur le lit et venait d'envoyer un texto à Trunks pour qu'il vienne la chercher, quand elle les avait hurlés. Il l'épiait par le carreau de la porte d'entrée; il la vit saisir une première bouteille pour la lancer contre la façade, indifférentes aux plaies sanguinolentes sur ses bras et sur son visage, enragée comme son père aurait pu l'être. Il sentait son ki jusqu'à l'intérieur de la maison.
Pourtant il ne pouvait pas bouger. Son corps refusait tout mouvement. Il la surveilla encore longuement tandis qu'elle restait abattue, agenouillée au milieu des débris de bouteilles, sanglotant de temps à autre, jusqu'à ce que Trunks vienne la relever et l'emmène.
Sors, demande lui pardon, ne la laisse pas saigner devant ta porte close. Son esprit ne tendait qu'à une chose, serrer son corps meurtri, l'extirper de cette fange où il l'avait conduite. Mais ses jambes restaient inertes, sa bouche demeurait scellée. Il se sentait à la croisée des chemins et ses pas le conduisaient tout naturellement vers la route qui descendait, refusant tout net d'en envisager d'autre. Et Trunks avait emmené Bra.
Il était revenu avec un air contrarié.
- Bordel ! Qu'est-ce que vous foutez tous les deux ? Vous êtes fatigants ! râla t-il dès que la porte se fut refermée.
Goten regarda son ami. Il réalisa, à quel point Trunks était son ami. Quasiment son frère en fait. Un autre lui aurait cassé la gueule sans autre forme de procès. Trunks ne le faisait pas parce qu'il était à peu près aussi attaché à Goten qu'à sa sœur. Parce qu'il ne renoncerait jamais à l'amitié de Goten qui avait pourtant bien peu à lui apporter. Il n'y a qu'à un frère qu'on pardonne en toute circonstance.
- Je lui ai tout raconté au sujet de Valese, dit Goten sans même y réfléchir.
Trunks haussa les sourcils. Il croisa les bras et s'approcha de son ami, toujours assis sur le lit, son portable entre les mains.
- C'est-à-dire ?
Goten regarda Trunks dans les yeux. Il lui devait bien la vérité.
- J'ai quitté Valèse. Juste avant qu'elle prenne son avion. Nous avons eu une scène terrible et j'avais enfin eu le courage de la quitter… Elle est partie en larmes s'installer aux commandes de ce putain d'avion.
La stupeur se lut sur le visage de Trunks qui eut un petit mouvement de recul.
- Tu l'as… quittée ? articula t-il, comme pour mieux comprendre.
- Je ne l'aimais plus. Depuis longtemps.
Trunks souffla, comme si il venait d'accuser un coup de poing dans le ventre. Il s'assit à côté de son ami sur le lit. Il resta silencieux un instant, digérant les paroles de Goten.
- Et tu crois que… reprit-il, sans oser terminer sa phrase.
- Qu'elle a délibérément crashé l'avion ? Peut-être. Qui sait ? C'est une question qui mérite d'être posée, tu crois pas ? poursuivit Goten.
Trunks hocha la tête et fixa le sol. Au bout d'un moment il se leva et serra l'épaule de son ami.
- Et Bra ? demanda t-il subitement.
Goten baissa la tête sans répondre. Trunks soupira.
- De toute façon, je suis pas sûr que vous vous faites du bien.… Je vais essayer de lui parler. Elle est tellement… têtue, des fois.
Goten l'avait laissé repartir sans le détromper. Trunks était un vrai ami.
Se remémorant tout ça sur son perron, Goten s'aperçut que son ki s'était élevé. Il le poussa un peu. Ca faisait longtemps qu'il ne s'entraînait plus. Tellement longtemps. Il joignit ses mains et entreprit d'y accumuler de l'énergie. Ce fut laborieux, presque douloureux, mais il parvint à réunir une petite boule. Minuscule à la vérité.
Il se décida pourtant à la libérer et elle désintégra littéralement toutes les bouteilles et débris de verre qui se trouvait sur son passage.
Le chaos de la cour s'était transformé en désert fumant. Goten leva la tête vers le ciel radieux. Il se sentait vivant.
