Voilà une semaine qu'elle ne l'avait pas revu. Pas de nouvelle, pas de visite, rien. La voix d'un élève la détourna du paysage immobile qu'elle contemplait à travers la fenêtre de la salle de classe. Elle secoua légèrement la tête avant d'adresser un petit sourire à Scott. Elle s'avança vers sa table et se pencha vers la question qu'il indiquait du bout du doigt. Cet élève avait quelque chose de particulier. Elle avait l'étrange impression de manquer quelque chose à son propos, ou bien que ce dernier lui cachait une chose importante sur lui. Ses élèves avaient bien évidemment le droit d'avoir leurs secrets. Néanmoins, Scott McCall avait ce petit truc en plus qui la poussait à croire que ce secret n'était pas comme les autres. Une sorte d'intuition ou de sixième sens, en somme. La jeune professeur demanda l'attention de tous avant de répondre à la question du jeune homme. Elle n'avait aucune envie de répéter sans cesse la même chose le restant de l'heure.

La fin de l'heure arriva rapidement. Dernières minutes de la journée, enfin. Un petit soupir lui échappa dès qu'elle constata que le dernier élève de la classe de terminale venait de passer la porte. Elle se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Elle fixa longuement les copies que venaient de lui rendre les élèves avant de les rassembler dans un tas bien construit et de se lever. Elle classa les copies, tria les documents éparpillés sur son bureau et rangea le tout dans son sac noir. Jennifer passa la bandoulière par-dessus son épaule tout en s'avançant à son tour vers la sortie, cherchant dans son sac à main les clés de la salle. Une fois trouvées, elle les tourna dans la serrure et n'attendit pas une minute de plus dans l'établissement. Elle rejoignit d'un pas empressé le chemin le plus court pour se rendre sur le parking. Elle jeta un regard circulaire tout en continuant de marcher vers sa voiture. Ses collègues prenaient encore moins de temps qu'elle pour quitter les lieux. Impressionnant. Soulagée d'avoir terminé cette nouvelle semaine, la jeune femme déposa ses sacs à l'arrière avant de se poser sur le siège conducteur et de claquer la porte sans ménagement. Un sourire enjoué gagna ses traits. Rien que le fait de mettre un premier pied dans le week-end faisait un bien fou. Alors qu'elle tournait la clé dans le contact, sa voiture fut secouée par un violent coup.

Son regard paniqué se tourna immédiatement vers l'origine du bruit. Un cri traversa ses lèvres tremblantes. Une trace de sang, semblable à celle d'une main traînante, barrait de long en large la vitre de sa portière. Inquiète, elle tenta d'ouvrir sa porte, sans succès. Sa respiration s'accéléra légèrement. Décidée à comprendre ce qui était en train de lui arriver, elle se débrouilla pour passer sur le siège passager et sortit de la voiture en trombe. Une main dépassait de l'avant de la voiture. Une main d'homme. Jennifer s'avança d'un pas prudent. Elle ne savait pas ce qui pouvait se cacher derrière une telle découverte. On pouvait l'accuser de l'avoir tué. En supposant qu'il soit mort. Ou il pouvait tout aussi bien lui faire du mal. La jeune professeur fit un pas de plus en direction du corps, les mains tremblantes. Elle eut un petit mouvement de recul.

« - Derek ! », cria-t-elle d'une voix étranglée.

Le sang semblait couvrir chaque parcelle de son corps. Son visage paraissait apaisé, presque trop serein, ce qui inquiéta Jennifer. Angoissée, elle s'accroupit à ses côtés. D'une main hésitante, elle vint placer ses doigts sous le nez de Derek afin de s'assurer qu'il était toujours en train de respirer. Un petit rire nerveux lui échappa. Il respirait. Faiblement mais il respirait encore.

« - Tu respires, tu... », souffla-t-elle d'une petite voix.

Doucement, comme si elle pouvait le blesser un peu plus, elle vint déposer son oreille contre son cœur. Les battements de ce dernier, même si irréguliers, calmèrent le sien, complètement affolé. Elle se releva, sentant le sang imprégner sa peau délicatement, et lui jeta un nouveau regard désespéré. Jennifer ne savait pas ce qu'elle devait faire dans ce genre de situation. Elle ne savait rien de lui. Aucun moyen de le ramener chez, d'appeler un de ses proches ou même de le conduire dans l'hôpital le plus proche car il ne semblait pas avoir de papier sur lui. Derek. Voilà tout ce qu'elle savait de lui. Son unique chance de le sauver résidait en cette connaissance précieuse. La jeune femme se rapprocha de son visage.

« - Derek ? Derek est-ce que vous- est-ce que tu m'entends ? »

Un froncement de sourcils traversa ses traits durs. Jennifer se recula légèrement, par peur de l'empêcher de bouger ou même de lui prendre trop d'espace ou d'oxygène. Beaucoup de choses nous traversait l'esprit dans ces moments-là, surtout celles qui se référaient à la partie « ne rien aggraver ». Un faible gémissement parvint à ses oreilles. Le corps de Derek se souleva brusquement. La jeune professeur eut un nouveau mouvement de surprise qui s'effaça rapidement sous le coup de l'adrénaline. Le regard du jeune homme croisa le sien. Affaibli, son visage se crispa dans une expression de douleur. La main de Jennifer caressa son visage. Elle n'avait pas pu s'en empêcher. Elle avait envie de tout faire pour le rassurer. Si les mots ne suffisaient pas, alors peut-être que les gestes aideraient à leur manière. Son regard s'embua légèrement de larmes. Elle ne voulait pas pleure, pas maintenant, pas alors qu'il était peut-être en train de lui faire ses adieux.

« - Chez m-moi... », murmura-t-il.

Jennifer secoua la tête, désemparée.

« - Je ne sais pas où tu habites Derek, je...

- Près de l'entrepôt. »

Sa tête bascula sur le côté. La mâchoire inférieure de Jennifer tremblait anormalement. Elle devait agir. Maintenant. Jetant un regard aux alentours, elle constata que personne ne se trouvait dans les parages. Secouée, elle reposa ses prunelles sombres sur le corps inerte de Derek avant de se relever comme elle le put. Peu rassurée, elle s'avança vers l'arrière de la voiture et ouvrit la portière. Elle dégagea ses sacs d'un geste maladroit. Elle se recula et vint se placer derrière le corps du jeune homme. Elle s'empressa de passer ses bras sous les siens et l'entraîna à sa suite vers la banquette arrière. Jennifer faisait preuve d'un sang-froid sans précédent. Même si elle apparaissait comme complètement paniquée par ce qui venait de lui tomber dessus, elle parvenait à rester à peu près réfléchie ce qui ne pouvait que l'aider à aller jusqu'au bout. Elle dût poser une main sur le torse de Derek pour sortir de l'habitacle ce qui arracha un grognement à ce dernier.

« Je suis désolée, je suis désolée », dit-elle sans prendre le temps de plus tergiverser.

A présent, elle devait tout faire pour le ramener chez lui. Les entrepôts se trouvaient au centre de la ville, à quelques kilomètres d'ici. Les pneus neufs crissèrent sur le goudron du lycée. Jamais elle n'était allée aussi vite de toute sa vie, elle détestait presque de trop la vitesse. Néanmoins, aujourd'hui n'était pas comme les autres jours. Un homme était en train d'agoniser sur la banquette arrière. Situation d'urgence. Jennifer appuya de nouveau sur la pédale d'accélérateur. Ses parents la tueraient probablement s'ils la voyaient faire. Elle secoua la tête. Ce n'était pas le moment de penser à ce que telle ou telle personne aurait dit sur son comportement. Celle qui importait le plus actuellement était Derek.

Un dernier virage signa leur arrivée sur les lieux. La jeune professeur enclencha le frein à main pour s'arrêter le plus rapidement possible. Elle fut quelque peu secouée mais s'empressa de quitter sa place de conductrice pour celle de sauveteuse. Ou celui de demoiselle qui n'y connaissait finalement pas grand chose. Elle fit le tour de la voiture. Elle manqua de tomber à cause de ses talons. Agacée, elle les enleva l'un après l'autre avant de les jeter sur le bas-côté. Elle traça ensuite jusqu'au côté où elle pourrait sortir Derek avec plus de facilités et entreprit d'ouvrir la portière. Le jeune homme lui lança un regard fatigué.

« - Je suis là, Derek, je suis là. »

Jennifer se voulait rassurante. Il devait être encore plus paniquée qu'elle, au fond, mais ne le laisser pas voir ou, surtout, n'avait plus la force de laisser voir quoi que ce soit. Comme auparavant, elle passa ses bras sous ceux de Derek et l'extirpa non sans mal de la voiture. Elle le traîna sur plusieurs mètres avant de regarder autour d'elle. Une porte se trouvait non loin. Ça ne pouvait être qu'elle. Déterminée, elle se mit à reculer vers cette dernière et la cogna violemment, une fois arrivée devant, afin de la voir s'ouvrir. Ce qui arriva sans qu'elle n'ait besoin de forcer. Prenant son courage à deux mains, elle tira de toutes ses forces le corps de Derek à l'intérieur. Son souffle se faisait de plus en plus irrégulier. La jeune femme releva le regard vers le couloir qui menait, semblait-il, à une nouvelle porte imposante. Elle acquiesça lentement, comme pour s'obliger à user des dernières forces qui lui restaient, et reprit son chemin ardu. Le visage de Derek se contractait, par moment. Elle savait qu'elle lui faisait mal avec ses gestes maladroits doublés de ses hésitations à répétition. Mais comment pouvait-elle faire autrement ? Elle s'excusa mentalement. Elle le supplia de la pardonner pour cette souffrance supplémentaire qu'elle lui inculquait inconsciemment. Son dos cogna enfin contre la porte métallique. Poussant un soupir soulagé, elle relâcha doucement le bras de Derek avant d'entourer la poignée imposante de ses doigts indécis. Elle tira dans un cri impuissant. Par chance, la porte s'ouvrit assez pour les laisser passer tous les deux. Jennifer ne se connaissait pas cette force. Elle s'empressa de poursuivre ce qu'elle s'acharnait à faire depuis qu'elle avait découvert Derek près de sa voiture : sauver sa vie. Arrivée dans l'appartement, elle jeta un regard circulaire aux lieux. Elle eut un petit sourire enfantin. Maintenant, elle avait le loisir de dire qu'elle connaissait une chose de plus à son sujet. Secouant la tête négativement, elle se mordit la lèvre supérieure. Ce n'était certainement pas le moment de songer à de telles choses.

« - Où est-ce que... »

Son regard tomba nez-à-nez avec une chambre, dont la porte entre-ouverte laissait apercevoir un lit défait. Jennifer ne perdit pas une seconde de plus et emmena Derek jusqu'à ce dernier avant de laisser tomber le haut de son corps sur le matelas blanc. Une mauvaise idée au vue de son état physique. La demoiselle grimaça avant de se saisir de ses jambes et de les entreposer dans l'allongement de son buste. Ses bras à elle la démangeaient. Telles des dizaines de petites fourmis parcourant son échine. Ses prunelles affolées remontèrent vers le visage du jeune homme.

« - Réfléchis, Jennifer, réfléchis... Qu'est-ce que tu peux faire pour... Un médecin, il te faut un méde-

- Non. »

Jennifer se retrouva attirée contre lui. Le bras de Derek enserrant massivement son corps pour l'empêcher d'esquisser le moindre mouvement. La jeune femme écarquilla les yeux. Pourquoi ne voulait-il pas qu'elle appelle un médecin, au point de la retenir de la sorte ? Il était étrange. Terriblement étrange mais atrocement attirant. Tremblante, elle releva le visage vers le sien. Elle sentit ses membres se détendre. Ses yeux clos la laissèrent supposer qu'il venait de s'endormir... ou de s'évanouir. Sa main froide releva légèrement le t-shirt de la jeune professeur, ce qui la fit frissonner. Elle ne savait pas quoi faire. Appeler tout de même quelqu'un sans son accord ? Rester à ses côtés pour s'assurer qu'il se réveillerait au petit matin ? Ou partir pour ne pas paraître trop envahissante. La deuxième option lui parut la plus évidente. Après tout, elle venait bien de le traîner jusqu'ici, elle pouvait bien se conforter dans l'idée qu'elle avait rempli sa mission jusqu'au bout.