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Note de l'auteur:

Un chapitre "un peu" violent. Scarification. Mort. Drogue. Anorexie. Sang. Mickey. Vous pouvez toujours faire demi-tour...

C'était devenu un rituel. Tous les matins : deux glaçons que je m'amusais à manger comme on mange des bonbons, avec délice, avec futilité, avec extase.

Ca m'amusait, de contrôler mon poids. Je crois. Ca m'amusait de contrôler quelque chose dans cette putain de vie qui partait en vrille. Spectateur de sa vie ? Non merci. Nous étions, danseurs, acteurs, vivants, peut être même morts. Juan était comme moi, un peu à l'envers de moi, mais comme moi. Sauf que je ne voulais pas le croire. Je ne voulais pas le voir. Il mangeait beaucoup. Beaucoup trop. Je ne voyais pas le problème. Il prenait un peu en muscle et alors ? Il en fallait du muscle pour soulever la grosse baleine que j'étais. C'était normal. Jamais je n'ai osé murmurer ces mots terribles jusqu'à la : …

Tourne, et tourne le Monde. Sans nous.

Nous étions des enfants à cette époque. Des enfants à qui on avait promis le monde. On nous avait dit que l'on serait des étoiles. Nous allions devenir des étoiles filantes.

Je me rappelle encore de ce jour. Il faisait froid. Très froid. Un froid qui entre en vous et vous ronge les os. Les manteaux en cachemire, les écharpes de soie, les bottines fourrées… rien de tout ce fastueux luxe ne nous séparait du vent. Chaque pas dehors ressemblait à un coup de fouet. Et nous ca nous amusait. Les autres étaient derrière, sous le préau. Comme si celui – ci allait les protéger de quoi que se soit. On riait. En silence. Je portais une tenue pas vraiment académique. Des collants opaques noirs, de fines chaussures de toiles couleur charbon. Un T shirt long et difforme Vivienne Westwood, sur un pull noir à col roulé. Les cheveux en bataille, rebelles, au vent. Juan riait affirmant que je faisais tout sauf ballerine. J'étais une ballerine rockeuse. Une vrai rebelle. Rebelle qui se limait les ongles (enfin du moins avant, avant tout ceci, quand mes ongles ne se cassaient pas…), rebelle au maquillage parfait, une rebelle qui connaissait bien Bach, une rebelle qui faisait attention à son poids. Une vraie rebelle. Mme Cagliari hurlait. J'allais prendre froid. La veille du ballet. Moi qui avais un solo, je ne pouvais ni ne devais prendre froid ! Elle soupira, sachant déjà que le froid ne me ferait rien. De toute façon quand on se consume de l'intérieur on ne peut geler de l'extérieur.

Nous devions partir pour l'école de sorcellerie de Bulgarie. Et parce qu' au milieu de ces danseurs se trouvait une sang de bourbes, nous nous retrouvions avec une escorte composé de l'élite serpentardienne, à la tête de laquelle se trouvait le jeune survivant. Juan et moi écoutions à peine les consignes de « voyage ». Nous parlions de Noureev, de son charme transcendant, de ses mouvements si gracieux qu'ils vous emportaient avec lui, de ce qui semblaient être des heures à l'admirer suspendu dans le ciel. Juan en était fan. Moi, j'en étais amoureuse. Ce qui était bien plus qu'ironique...

Une fois arrivés à l'école des glaces, nous vîmes ces petites filles s'échapper de leurs rangées pour courir vers nous. Leurs bouches grandes ouvertes face à la tenue de celle dont on disait qu'elle mourrait suspendue au ciel tant son sens dramatique et son professionnalisme ne lui permettait pas de redescendre. Elles murmuraient. Qu'elle était mince ! Quelle grâce ! Elle se tient bien droite ! Elle est plutôt jolie ! Très fine ! Ses mains ! Tu as vu ses mains ? Regardes son visage, ne ressemble t il pas à celui d'une poupée ? Mes lèvres se détendirent un peu. J'observais leurs ainées les pousser sans ménagement. S'avancer vers nous avec cette haine, mêlée à une pointe d'envie et beaucoup de jalousie.

Nous dansâmes. Encore et encore. Jusqu'à ce que mes os se cassent. Mon corps me brulait. Ma fatigue était insupportable. Mon cœur allait lâcher. Mais qu'importe ? Les pilules, drogues et autres potions ne faisaient plus leurs effets. Vous voilà surpris. Vous ne devriez pas. Comment avez-vous cru que j'avais tenu tout ce temps sans manger ? Juan n'était pas en meilleur état. Notre solitude imposée nous obligeait à ne pas en parler. Nous ne partagions pas la souffrance. J'étais à peu prés sure que j'avais un os brisé. L'anorexie. Un mot. Une cause. Des milliers de conséquences. Personne n'a rien à envier aux anorexiques. Elles ne sont pas un modèle. Notre haine pour ce monde qui nous gave est si grande que cela vous ferait peur si vous le deviniez. Notre souffrance corporelle et mentale si profonde que revenir en arrière est impossible ou presque. Notre solitude si pesante que vous ne nous remarquez même plus. Notre tristesse si maladive que l'on ne voit rien d'autres que des os. Contrôler la vie pour se rapprocher de la mort. Tel fut mon choix. Après ce ballet, je devinais le problème. Un nom hantait ma tête et mon corps. Mais comment le reconnaitre ? Juan me parla. Cria. Je pleurai. Mon corps était couvert de bleus. Mes pieds ensanglantés. Mes os trop fragiles. J'étais déréglée. Dans tous les sens du terme. Je n'étais plus une femme. Je n'étais rien. Je me serai contenté d'être un sac d'os. Mais là encore j'avais échoué. Cette graisse immonde qui me tuait chaque jour un peu plus était toujours présente. Imperturbable, malgré tout. On m'a dit que beaucoup de filles on eut du mal à arrêter la faim. Je n'avais pas eu ce problème. Comme si je ne connaissais pas ce mot. Je n'avais jamais eu faim. Jamais. Et là ciel que j'avais faim. J'étais si fatiguée, si affamée… J'aurai du mourir. J'aurai voulu mourir. Pour empêcher mon corps de se révolter. Pour l'empêcher de crier sa douleur. Mais c'a n'est pas arrivé.

Je me suis allongée prés de Juan. Dans le même lit. Comme frère et sœur se rassurant par une nuit noire. Jurant qu'il n'y a pas de monstre sous le lit, quand au fond d'eux-mêmes, ils imaginaient le pire. Se réconfortant sans y croire. Jurant de sauver l'autre sans savoir comment. Priant le ciel d'écouter leur prière perdue. Espérant que cela cesse sans que cela ne s'arrête vraiment.

On a bu du lait. Trop de lait. Trop vite. Je crois que l'on se mit à gonfler. Il riait. Je le suivis malgré la douleur. Mon corps n'était pas habituer à du 'trop' et encore moins à du 'trop vite'. On s'enivrait de lait, comme on s'enivre de vin. Cela nous monta à la tête, je crois.

Il me raconta un secret. Ou plutôt m'en montra un. Lentement il défit ses collants. Sur une cuisse était dessiné un ange. Sur l'autre une rose. J'eu un hoquet de surprise, lorsque je me rendis compte qu'il s'agissait là de cicatrices. Scarification. Un mot difficile à prononcer. Difficile à avaler. Difficile à admettre. Il me raconta l'effet que cela lui faisait de voir le sang couler. Il pensait que la beauté naissait de la douleur. Que la douleur naissait dans le bonheur. Que le bonheur appartenait au sang. Je ne comprenais rien. Je ne comprends toujours pas. Mais comme une gamine devant Mickey, j'hochais la tête. Il releva sa manche. De fines lignes blanches apparaissaient sur son poignet. Il éclata de rire. Je fis un effort pour ne pas pleurer. Il m'expliqua gentiment qu'il aimait contrôler la douleur. Monter en grade. Choisir ou avoir mal et comment avoir mal. La première perle de sang lui faisait l'effet d'un glaçon de champagne. La dernière celle d'un fin de banquet. Je ne répondis pas. Là fut ma plus grande erreur. Que dire ? Pour lui c'était de l'art. Pour moi c'était de la torture. Avais je le droit de lui dire ca, quand moi-même je m'imposais une souffrance choisie ? Qui de nous deux avait raison ? Que dire ? Que faire ? Rien.

Alors je lui expliquai ma fatigue continuelle. Les comprimés, les pilules. Ma crainte de me lever un jour et de ne plus pouvoir danser parce que j'étais devenue trop fatigué. Je lui racontai comment je passais des heures à lire et à étudier pour ne pas perdre mes neurones comme je perdais ma graisse. Je lui expliquai que mes cheveux s'envolaient. Que mes ongles se brisaient. Que le sang qui apparaissait tous les mois ne venait plus. Je lui expliquai toutes mes combines pour que nul ne se rende compte de rien. Ma fierté face à cette 'réussite'. Cette drogue qu'était les amphétamines censés m'aider. Cette autre drogue censé pallié la douleur. Le fait que sans elles je n'étais rien. Je lui disai ma souffrance. Mon impasse. Continuer de maigrir quand je n'avais plus rien à perdre ? Rester à ce poids stable quand je ne supportais plus ma vue dans un miroir ? Prendre du poids pour soulager ce fin fond de conscience qui m'hurlait de me reprendre ? Je ne savais pas.

Il soupira. Il me confia que ces drogues, lui aussi y avait gouté. Que tous les danseurs ou presque le faisait. Comment danser toutes les nuits et tous les jours sinon ? que ce poids qui me hantait le hantait aussi. Que lui à la différence de moi avait du mal à perdre du poids. A calmer cette faim. Que lui pleurait tout le temps mais souriait entre ces larmes. Il me raconta son histoire. Celle d'un garçon aimé de tous, si beau que lui se trouve laid, si talentueux qu'il en perd la raison et si seul qu'il s'en moque.

Je lui demandai que faire.

« On verra demain. »