-Ça, Ludwig, c'est la chose la plus stupide que tu ais jamais faite !
Merci, Tcheren, mais j'étais au courant. Nous étions tous les trois assis à une table du Centre Pokémon d'Arabelle, attendant la venue du Professeur. L'Infirmière Joëlle avait pris en soin Gruikui, ainsi que les équipes de mes deux amis, qui comptaient chacune un nouveau membre. J'avais donc fini bon dernier du concours de capture, n'ayant, à mon grand dam, réussi qu'à choper qu'une belle morsure à la jambe.
-Franchement, Spock, Gruikui et ma cheville te remercient de cette information.
-En même temps, quelle idée d'aller nager dans une rivière regorgeant de Bargantua...
-Peut-être parce que je connaissait les Bargantua ni de leurs noms, ni de leur hargne, ni de leur Pistolet à O, ni de leur mâchoire ?
-Je me demande ce que je fais encore à tenter d'argumenter avec un ergoteur pareil...
-Parce que tu es mon ami ?
Tcheren leva un sourcil à cette réplique, celle-ci lui ayant visiblement posé une colle ultraforte. Il finit par lâcher un "heureusement pour toi", mettant un terme à la discussion. Bianca s'empressa de briser la glace, en enchaînant sur ma blessure de guerre.
-Mais... euh... t'es vraiment sûr que ça te fait pas mal ? Je crois que tu devrais le dire à l'infirmière que t'as été mordu !
-Nope ! Pas besoin de lui dire, ça fait rien du tout.
-Si, ça fait de la mythomanie, rétorqua Tcheren.
-Wow, Spock ! Celle-là, je dois la noter ! C'est juste gégé... Mes efforts ont porté leurs fruits, j'ai enfin un copain de sarcasme !
-Ludwig... Mais t'as quel âge ?
-Trois mois de moins que toi, pourquoi ?
-Trois mois de bonheur... Non, pour rien.
L'air pas convaincu, je m'attaquai à la bouteille de Soda Cool que je m'étais faite servir, après avoir vérifié si le nom d'une de mes connaissances n'y figurait pas. Mes deux compagnons ne tardèrent pas à entamer les leurs également, et la discussion reprit un cours à peu près rationnel. (sous-entendu : je ne parlais pas). L'Infirmière Joëlle vint à notre table, brandissant un plateau porteur de cinq Pokéballs. Chacun récupéra sa ou ses bestioles, et je m'empressai de délivrer Gruikui. Bien qu'il arborait un air crevé peu en accord avec l'énergie que je lui connaissais, il semblait heureux de me retrouver.
-Salut, mon gars... désolé pour tout à l'heure.
-C'est ton Pokémon ? m'interrogea soudain l'infirmière.
-Non, non, c'est mon frère, il a eu quelques ennuis avec Arceus, l'autre jour. Pas vrai, Alcide ?
Tcheren nous afficha un splendide facepalm à l'écoute de ma réplique.
-Excusez le, Infirmière Joëlle... marmonna-t-il. Mon ami est un peu...
-...un peu fâché de savoir que son ami d'enfance préfère être dans un état végétatif dans lequel il ne saurait que crier, bouffer, brailler, chialer et, éventuellement, dormir, que de me supporter ? suggérai-je.
-Ce n'est pas vraiment ce à quoi je pensais, mais enfin... Madame, il a toujours été comme ça.
-Je vois, soupira Joëlle. Mon garçon, il faudra que tu fasses plus attention à l'avenir.
-Mais, m'dame...
-Pas de mais, je te prie. Tout ce que je veux savoir... c'est comment tu t'es débrouillé pour le mettre en tel état en ne faisant que traverser la Route 1.
Devais-je conter mon aventure dans ses moindres détails ? Embarrassé, j'optai pour une semi-vérité.
-En fait, j'ai voulu capturer un Bargantua.
-Et ? insista l'Infirmière.
-Et ils sont de type Eau.
-Et tu as oublié de préciser que tu as voulu nager dans la rivière, fit remarquer Tcheren.
-C'était fait exprès, figure toi !
Les sourcils de l'Infirmière Joëlle se froncèrent un peu plus, d'autant que Bianca ne tarda pas à dire mot au sujet de ma morsure.
-Désolée, mais il fallait le dire, se hâta-t-elle de conclure.
-Bian-ca...
Moi qui voulait garder cet épisode comme le grand secret du bêtisier de mon voyage, c'était mort. L'annonce des vulgaires traces de dent marquant mes chevilles piqua l'instinct de l'Infirmière, qui se hâta de s'occuper de mon cas. Quelle chance de bosser dans un village pareil, et d'ainsi se permettre de panser les plaies désuètes du client sans avoir à se soucier de la foule de dresseurs entassée devant le comptoir. Alors que Bianca prit la décision de rester me tenir compagnie, Tcheren, Grahyèna solitaire qu'il était, sortit découvrir la ville.
Prenant sur mes genoux Gruikui, qui émergeait peu à peu de son état lymphatique, je me laissai donc à mon grand dam aller aux joies de l'infirmerie.

Je suis un imbécile.
Cette pensée fut pour moi la plus évidente au monde, et me taraudait l'esprit alors que je sortais du Centre. Alors que la plus irréfutable des preuves de mon aberrante stupidité se dissimulait sous une couche de bandage et le tissu de mon pantalon, j'avais toujours en moi la certitude suprême. J'étais un imbécile.
Quand j'y repensais, je regrettais profondément mon impulsivité. J'avais pleinement conscience d'être la seule personne de toute la région, pour ne pas me rabaisser en disant ''le monde'', capable de plonger spontanément dans un cours d'eau infesté d'une poiscaille teigneuse. Certes, je n'étais guère au courant de leur existence... Mais je devais néanmoins reconnaître que les piquants hérissés sur leur échine auraient bien pu me mettre la puce à l'oreille. Je devais, a passage, même avouer que j'avais bien merdé du début à la fin. Mais non.
Bien que conscient de mes torts, je dissimulais automatiquement mes remords derrière une façade intrépide et ignorant tout danger. Par fierté je suppose, je passais pour un gamin casse-cou niant toutes ses erreurs, alors qu'au fond, je savais que le problème venais de moi. Puisque j'étais un imbécile.
Et cette fois encore, j'allais laisser en arrière mon âme torturée. Parce que j'étais..., devinez donc !, un imbécile. Un imbécile qui se voulait heureux.
Seul un ''pfff'' consterné fut marque externe de ma désolation. L'après-midi était d'ores et déjà généreusement entamée, et je me rendais à la demeure des musiciens, au nord de la ville. Après tout, ils étaient la raison pour laquelle j'étais devenu guitariste. Bien qu'eux mêmes étaient plutôt focalisés sur la batterie et le piano, Arpège et Mélodie avaient de nombreuses années été mes enseignants, et le motif de ma connaissance à présent absolue de la ville d'Arabelle.
Je caressai la Pokéball de Gruikui du bout du doigt, me dirigeant silencieusement vers ma destination. Arrivé à la place centrale de la ville, je fus bloqué par un rassemblement qui m'intrigua aussitôt. Curieux, je me glissai dans la foule, pour me retrouver aux côtés de, le hasard fait si bien les choses, Tcheren.
-Qu'est-ce que c'est ? lui soufflai-je, après avoir prit compte de l'aménagement qui nous faisait face.
Sur la pelouse, sept individus vêtus d'une sorte d'uniforme muni d'une capuche étaient alignés entre deux drapeaux ornés d'une lettre Z surmontée d'un P, le tout sur fond blanc et noir. Le même blason était arboré sur la tenue des sept mystérieux.
-Aucune idée, répondit-il.
-Du théâtre de rue ? suggérai-je.
Mon ami n'eut pas le temps d'exposer ses théories, puisque la personne le plus au milieu du rang s'en écarta, laissant place à une personne plus intrigante encore. Depuis ma place, je le devinai d'une taille impressionnante, dans les deux mètres si ce n'est plus. Une chevelure d'un vert si clair qu'il se confinait presque à la blancheur descendait sur ses épaules, elles-mêmes protégées par ce qu'il me semblait être une armure d'or. Tout portait à croire que le côté droit de son corps était invalide, puisque l'oeil était masqué par un monocle et le bras visiblement inexistant.
-Sympa, le costume, murmurai-je.
-Si tu veux mon avis, Ludwig... cet homme ne me dit rien qui vaille, répliqua Tcheren.
Je ne pouvais qu'approuver. S'il y avait une chose que cet étranger n'était pas, c'était bien rassurant. Néanmoins, il fallait encore attendre sa parole pour se forger une opinion. Par ailleurs, les mots ne se firent pas attendre.
-Écoutez, commença-t-il. Écoutez moi bien. Mon nom est Ghetis ! Ghetis de la Team Plasma ! Je suis venu vous apporter la bonne parole, celle de la libération des Pokémon !
Des cris d'étonnement montèrent depuis la foule. Bon, d'accord. Vu les réactions, c'était pas du théâtre.
Ledit Ghetis commença à faire les cents pas sur la pelouse, parcourant l'assemblée de son œil unique et rougeoyant. Son discours ne reprit que lorsqu'il s'arrêta enfin.
-Nous autres, humains, avons toujours vécu aux côtés des Pokémon. Au nom d'un partenariat mutuel et tacite, d'une entraide naturelle et indispensable... Du moins, c'est ce que pense le plus grand nombre.
-Hé, Spock, tout à l'heure, j'ai oublié de te demander ce que ergoteur veut dire, lui glissai-je.
-Tais-toi, Ludwig, j'essaie de suivre...
-Mais je vous le dit, ces gens là sont dans l'erreur, poursuivit Ghetis. Le déni... LE MENSONGE !
Cet éclat de voix provoqua un nombre incalculable de sursauts dans l'assemblée.
-Songez-y... L'Homme préfère se vautrer paresseusement dans les certitudes. Ne les avez-vous jamais remises en question, ces certitudes ?
Visiblement, non.
-Pis que tous sont les dresseurs. Ils asservissent leurs Pokémon, les accablant d'ordre ! Ces pauvres créatures, soi-disant leurs partenaires, sont leurs serfs, taillables et corvéables à souhait ! Si je ne dis pas la stricte vérité... que quelqu'un ose me contredire !
Là, je séchais. Visiblement, c'était également le cas de tout le monde dans le coin. Véracité de ses dires ou indéniables talents d'orateur, l'une de ces deux choses avait rendu Ghetis on ne peut plus convaincant.
-Or donc, je vous le dit ! Les Pokémon, contrairement aux humains sont des êtres au potentiel insoupçonné. Nous avons tant à apprendre d'eux. Et notre devoir, en tant qu'êtres humains, est clair. N'est-ce pas ?
-C... C'est-à-dire ? hésita quelqu'un dans la foule.
-Les libérer ? en suggéra un autre.
-Parfaitement ! clama Ghetis. Nous avons le devoir, que dis-je, l'impératif, de libérer les Pokémon ! À cette seule condition, Pokémon et humains pourront, pour la première fois, vivre sur un pied d'égalité! Écoutez, écoutez moi bien! Et réfléchissez à ce qu'il faut faire pour que les Pokémon puissent goûter à la douce vie qui leur est naturellement échue. Ainsi se termine ma déclaration. Merci encore de votre attention. Et que la paix soit avec vous.
Les personnes derrière se mirent en formation, ramassant les drapeaux, et entourant Ghetis pour mieux quitter les lieux.
-Ça, c'était la pièce la plus bizarre que j'aie jamais regardée, fis-je remarquer.
Lorsque l'assemblée fut dissimulée aux quatre coins de la ville, je repris conversation avec Tcheren.
-Non, Ludwig, ça, c'était juste un fanatique.
-C'est sensiblement la même chose.
-Si tu le...
-...ton Pokémon... Il m'a parlé... débita à toute vitesse une voix inconnue.
Mon ami et moi fîmes volte-face. À nos côtés se tenait debout un jeune homme inconnu. Sans être aussi gigantesque que Ghetis, il nous dépassait bien d'une tête. Ses longs cheveux étaient d'un vert égal à celui de ses yeux, qui eux-mêmes étaient dissimulés par sa casquette noire. D'autres détails insolites subsistaient, tels que le Rubik's Cube quasiment unicolore pendu à sa ceinture. Ce n'était qu'un fragment de son être tout entier, mais ça me perturbait vraiment. Je ne voyais pas l'intérêt d'un tel objet.
-Pardon ? fit Tcheren. Je ne suis pas sûr d'avoir compris... parles moins vite.
-Ton Pokémon. Il m'a parlé, répéta l'étranger.
-Dis-moi... tu es bien direct. Et l'un de mes Pokémon parlerait ? Qu'est-ce que c'est que ces balivernes ?
Sans se démonter, son interlocuteur confirma.
-Il a parlé, oui ! Les Pokémon parlent.
-C'est cela, oui ! imitai-je le mec du film ''le Cadoizo est une ordure''.
-C'est que vous ne pouvez pas les entendre... Comme je vous plains.
-C'est quoi, ton nom ?
-Je m'appelle N.
Sans retenu, j'éclatai de rire. Décidément, s'il n'y avait pas de caméra cachée, je ne m'appelais plus Ludwig Black.
-Ton vrai nom, fis-je, une fois calmé.
-Je m'appelle N, insista-t-il.
-Mais c'est pas un n...
Cette fois encore, ce fut Tcheren qui me stoppa dans mon élan, d'un discret coup de pied dans ma cheville valide.
-Moi, c'est Tcheren.
-Et moi, Ludwig... pour l'instant.
-Shttt. Il nous a été confié la très importante mission de compléter le Pokédex, et nous voici sur les routes ! Même si mon objectif ultime est de devenir Maître Pokémon, mais bon...
J'aperçus les sourcils de N se froncer sous la visière.
-Le Pokédex, dis-tu ? Et pour ce faire, vous allez séquestrer d'innombrables Pokémon dans des Pokéballs ?
-Mais... commençai-je.
-...je suis dresseur, tout comme vous, mais j'interroge toujours la ''normalité''.
-Moi aussi, la normalité, je la défie chaque jour, plaisantai-je.
-On était au courant, fit remarquer Tcheren.
-Je n'ai pas fini, reprit N. Croyez vous que les Pokémon soient heureux ainsi ? Oui... Ludwig, c'est ça ?
Sans que je vois venir, il s'était approché de moi. Mais à une réduction distancielle impressionnante.
-Laisse-moi te...
-...ouh là, non, non, non ! Je suis trop jeune !
-Consternant, soupira Tcheren.
-Que veux-tu dire ? Allez. Laisse-moi te faire entendre ce que pense ton équipe Pokémon...
-Ah, si c'est un défi... Je suis prêt !
Je lançai tout de go la Pokéball de Gruikui, espérant qu'il avait suffisamment récupéré pour assurer ce duel. Visiblement prêt à l'assaut, mon Pokémon fixa l'adversaire avec fougue.
-Alors, c'est toi le Pokémon de Ludwig...
-Grui !
-Je vois... Chacripan, viens à moi !
Le félidé violâtre bondit depuis un toit de la ville, et vint se placer aux côtés de son dresseur.
-Je prends l'initiative ! m'exclamai-je. Gruikui, attaque Charge !
Néanmoins, l'adversaire le prit de vitesse, et attaqua de ses griffes.
-Utilise Mimi-Queue, mon gars, pour voir !
Une fois la défense adverse baissée, Gruikui attaqua, ce qui n'était pas une bonne chose pour l'adversaire.
-Dis-moi, Gruikui...
-Grui ! Kuikuikui !
-Je vois. Chacripan, Rugissement !
Une fois l'attaque de Gruikui baissée, la baisse de défense occasionnée par Mimi-Queue n'avait plus aucune valeur. Néanmoins, ces deux choses ne concernaient que les attaques physiques, aussi j'optai pour la spéciale Flammèche. Les gerbes de feu fusèrent jusqu'au félin, qui sauta de son mieux pour en esquiver la plupart. Sans que je ne le vois venir, il bondit à nouveau sur Gruikui.
-Te laisse pas faire ! Fais encore Flammèche, il fera moins le mariole !
En effet, ce contact serré avec le feu naissant ne plut pas particulièrement à Chacripan, qui en fut éjecté aux pieds de N.
-Chacripan, cours !
Tout comme un athlète saute les haies, Chacripan sautait les flammes. Au vu de sa vivacité, j'allais devoir changer de stratégie.
-Très bien, Gruikui... Vise bien Chacripan et... Flammèche !
Comme prévu, le Pokémon adverse fuit le mini-incendie. Gruikui, lui avait d'ores et déjà fait volte-face, et s'était lancé, face au félin. Avant même que le fuyard n'ait le temps de faire course arrière, Gruikui l'avait déjà gratifié d'une Charge qui suffit largement à l'achever.
-Bravo, Gruikui ! m'exclamai-je, levant mes deux pouces avec enthousiasme.
-Pas mal, admit Tcheren. Pas mal du tout, même.
N, sans piper mot, avait pris le Chacripan dans ses bras, et s'était penché vers Gruikui. Mon Pokémon levait haut la tête, satisfait de cette victoire, et criait son nom à tout va.
-Je... commença N. Tu en es sûr ?
-Gruikui !
-Certains Pokémon parleraient ainsi de leur dresseur ?
-Quoi ? m'enquis-je. Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
Sans daigner m'offrir quelque réponse, il se releva, et nous fixa de son regard perçant.
-Tant que les Pokémon seront enfermés dans leurs Pokéballs... Ils n'auront pas d'existence propre.
-Mais qu'est-ce qu'il t'a dit ?
N continua de m'ignorer, et commença à s'éloigner.
-Je suis l'ami des Pokémon, conclut-il avant de disparaître plus loin. Et pour eux, je dois... changer... le monde.
Et il partit donc. J'en étais stupéfait. Même après ce duel, je ne savais toujours quoi penser de ce type. J'abandonnais cependant l'hypothèse de la caméra cachée. Ça me faisait déjà une certitude.
-Quel drôle de bonhomme ! fit remarquer Tcheren. Pas vrai, Ludwig ?
-Non, plus Ludwig.
-Quoi ?
-Private joke, tu peux pas comprendre.
-D'accord. Mais bon, ce n'est pas grave. Les dresseurs et les Pokémon s'aident mutuellement !
-T'en es sûr !
-Ne me dis pas que tu crois à leurs sornettes.
-Non, non, ne t'en fais pas.
C'était un mensonge. Il avait bien raison, Spock. La morsure de Bargantua, ça faisait bien de la mythomanie. Nous retournâmes au Centre, et bien que tentant de passer pour détendu, je savais que la vérité était toute autre. Les paroles de ce Ghetis et de ce N me tournaient dans la tête, suivies d'une seule et même questions. Et s'ils avaient raison ?