Avant dernier chapitre (ouf !). Merci pour votre (infinie) patience, bonne lecture !

7 – Charlie flottait. Il leva ses bras et les agita. Nope, il ne flottait pas, il volait. Hu, est-ce que l'on ne pouvait pas aussi flotter dans les airs ? Il faudrait qu'il demande à Ray Galuski, il était un ingénieur, il saurait. Ou alors il pourrait demander à Larry. Il battait tout le monde au petit jeu du « qui en sait plus que les autres sur l'art du vol », après tout, il était allé dans l'espace. Yep, il demanderait à Larry. Il lui donnerait peut-être des conseils pour améliorer sa technique. Ou pour atterrir. C'était le plus difficile, douloureux même, pour preuve, Larry avait passé des semaines dans ce temple bouddhiste a pansé les blessures occasionnée par son retour sur terre.

- Avance ! Grommela une voix masculine près de lui.

Même la voix semblait flotter. Charlie essaya d'obéir mais il vit le sol venir vers lui à grande allure. Une main le rattrapa juste avant que son pauvre vol ne se termine en atterrissage catastrophe (preuve supplémentaire qu'il avait besoin d'un sérieux coup de main en la matière).

- Mais bon sang ! Qu'est-ce qu'elle lui a donné ? Demanda une autre voix.

- J'sais pas. Un truc chaud qu'elle avait dans un thermos. Du thé je crois, répondit une voix, féminine cette fois.

Du thé ? Oui, c'était ce qu'elle avait dit, il se le rappelait maintenant. Helen. C'était elle qui lui avait donné ses ailes. Euh, qui lui avait donné du thé. Du thé oui, c'était ce qu'elle lui avait dit que c'était, du thé, juste du thé …

Après son petit entretien avec Simmons, Charlie était resté un long moment prostré, incapable de bouger, et pire encore, incapable de penser. Son cerveau était juste passé en mode « off » et ç'avait été son corps qui avait pris le pouvoir. Au sens littéral du terme … Toutes les sensations physiques lui avaient semblé exacerbées : la douleur dans sa cheville, les larmes chaudes coulant sur ses joues, les frissons occasionnés par le froid contre lequel la tunique en coton ne pouvait pas grand-chose.

Il était resté assis là, dans son coin, fixant la chaise au milieu de la pièce, frissonnant, recroquevillé sur lui-même. Pathétique. Perdu.

Jusqu'à ce que la lune fasse son apparition …

Sur le moment, il avait trouvé la situation un peu cliché : enfermé dans une pièce plongée dans le noir avec juste un rayon de lune pour éclairer son petit univers. Cela aurait presque pu être romantique … Il existait certainement, un roman à l'eau de rose dans lequel l'héroïne se trouvait enfermée par le méchant dans une pièce sombre, juste éclairée par la pleine lune. Il faudrait qu'il demande au Professeur Werder. C'était une femme charmante, une spécialiste de la littérature dite de gare. Sa thèse avait porté sur les écrits de la Grande Barbara Cartland … un truc sur le paratexte (32). Bref, il en était là de ces forts intelligentes observations, lorsque les rayons de l'astre lunaire (poésie, quand tu nous tiens …) avaient éclairé cette maudite chaise.

Et un petit éclair argenté avait réveillé le cerveau de Charlie.

Doucement, Charlie s'était levé et, péniblement, il avait gagné le milieu de la pièce. Il s'était, tant bien que mal, agenouillé près de la chaise et avait souri. Un sourire qui aurait fait pâlir la lune elle-même. Et qui aurait certainement beaucoup plu à Mlle Cartland. Son héroïne avait trouvé le moyen de sortir de sa prison.

Un clou.

Juste ça. Un clou dépassait de l'un des pieds de la chaise. C'était une de ces vieilles chaises en bois, comme on pouvait en trouver dans les bistrots parisiens. Ah : Paris, la lune et des héroïnes en mal de cavalerie à la rescousse … yep, tout l'assortiment romantique dont il avait besoin.

Il lui avait fallu un petit moment pour extraire le clou. Il avait à peine remarqué le sang sur ses doigts, oubliés le corps et ses faiblesses, son cerveau avait été en overdrive concentré sur un seul objectif : sortir de là.

Clou enfin à la main, Charlie avait boitillé vers la porte qu'avaient emprunté Simmons et Tinsdalle quelques temps plus tôt et avait posé son oreille sur la porte. Des murmures étouffés lui étaient parvenus. Ok, pas la bonne sortie. Il avait alors clopiné vers la seconde porte et réitéré sa petite séance d'espionnage auditif. Silence total de l'autre côté de la paroi. Parfait.

C'était étrange comment des souvenirs enfouis au plus profond de votre mémoire pouvaient soudainement resurgir, avait-il pensé, penché sur la serrure, farfouillant le mécanisme avec le clou. L'image de Don, sa panoplie du parfait petit détective endossée (énorme loupe, chapeau à la Sherlock Holmes, pipe au bec et épingle à nourrice à la main) crochetant la serrure du meuble dans lequel leurs parents gardaient alcool et liqueurs avait été aussi claire que si la scène s'était déroulée il n'y avait que quelques jours de cela. Charlie se rappelait même du « AHA ! » fier de son frère lorsqu'il avait réussi à ouvrir le meuble … ainsi que la subséquente punition (il faut dire que Charlie qui avait eu cinq ans à l'époque des faits avait insisté pour « goûter » la liqueur de mûre de leur tante Abigaïl, autant dire que le résultat avait été catastrophique).

Lorsqu'il avait entendu le « clic » annonçant qu'il était, comme Don quelque 20 ans plus tôt, parvenu à ses fins, Charlie avait lui aussi poussé un petit « AHA ! » de victoire. Il avait, le plus doucement possible, ouvert la porte et avait été surpris par le vent froid qui soufflait dehors. Frissonnant, il avait fait quelques pas puis s'était enhardi et, tenant sa chemise contre lui, avait fait le tour de l'immeuble.

Il avait trouvé la voiture dans laquelle Don était enfermé et c'est là que, rétrospectivement, il devait bien avouer avoir perdu son sang-froid de Sherlock Holmes en herbe.

Charlie ferma les yeux, laissant le souvenir de ce qui s'était passé le submerger.

Charlie reconnut immédiatement la voiture qui se trouvait garée le long du building. Vérifiant que personne ne se trouvait dehors, il clopina aussi vite que sa cheville et ses pieds nus le lui permettait et, arrivé, au véhicule il se pencha sur le capot.

- Don … murmura–t-il.

Aucune réponse.

Charlie tapota le capot.

- Don, c'est Charlie.

Toujours rien.

OhMonDieu et si cette folle avait mis ses menaces à exécution ? Le capot ne portait la trace d'aucun impact de balles mais le cerveau de Charlie passa sur ce « détail » le bombardant d'images horribles. Don en sang, Don les yeux ouverts, vides, morts … Charlie s'appuya au capot et se mit à le frapper de toutes ses forces :

- DON ! DON ! Réponds ! Don !

Une main se posa sur son épaule, le faisant sursauter.

Kevin se tenait là. Déguisé. Du moins c'était l'impression qu'il donnait : il portait une longue tunique à capuche blanche, un peu comme la bure d'un moine.

- Mais comment est-ce que tu as fais pour sortir ? Demanda Kevin.

Il saisit Charlie par le bras mais celui-ci le repoussa, restant fermement calé à la voiture.

- Non ! Vous devez l'aider ! Mon frère ne vous a rien fait et … et il est du FBI. Vous ne voulez pas être responsable de … de la disparition d'un agent fédéral !

Une pointe d'hystérie pointait dans la voix de Charlie. Il devait leur faire comprendre, il fallait qu'ils aident Don !

Kevin leva les yeux au ciel et secoua Charlie sans ménagement.

- Et dire que tout le monde raconte que t'es un génie. Il est à l'intérieur ton frère, espèce d'idiot et tu devrais y être aussi, allez, avance !

Il poussa Charlie vers le building. Charlie trébucha et Kevin le rattrapa de justesse. Il l'attira à lui et lui murmura à l'oreille.

- Je te préviens une dernière fois, tu nous refais un coup comme ça et tu peux être sûr qu'agent du FBI ou pas, tu peux dire adieu à ton frérot, pigé ?

Encore sous le choc d'avoir appris que Don allait bien, Charlie ne répondit rien. Kevin le secoua une fois encore. Cette fois, il l'agrippait si fort que Charlie était certain qu'il allait avoir des bleus partout.

- J'ai dit : PIGE ? Répéta Kevin, qui contenait visiblement difficilement sa fureur.

- Ou---oui. Oui, j'ai compris, balbutia Charlie.

- Bien, bien, alors on y va. Tu es le principal acteur de notre petit show, tu sais, tout le monde t'attend.

Charlie frissonna en entrant à nouveau dans le building. Et cette fois, ce n'était pas le froid qui en était la cause.

Et c'est là que Tinsdalle lui avait fait boire ce thé infect. Sauf que maintenant, Charlie était sûr que ce n'était pas du thé. Nope, pas du thé ça. Charlie gloussa. S'il buvait ce genre de « thé », Don serait obligé de l'arrêter parce que -- OhMonDieu, DON ! Où était-il et …

- CHARLIE ! Cria une voix qu'il reconnut immédiatement.

Oh, il était là ! Don était là. Cela voulait dire que tout allait bien se passer, non ?


- CHARLIE ! Cria Don en voyant entrer son frère, chancelant, soutenu par … mais qu'est-ce qui se passait ici, bon sang ! Est-ce qu'ils avaient tous perdu la tête ?

Plusieurs personnes encadraient Charlie. On les aurait tous dit échappés d'un mauvais film de série B : habillées de longues tuniques blanches, capuche rabattue, scandant une espèce d'incantation dans une langue étrangère que Don ne parvint pas à identifier. Yep, un mauvais film. Et dans ce genre de film, c'était à peu près à ce moment là que le méchant sortait une dague effilée, en appelait à une quelconque déité, juste avant de plonger la lame dans le cœur de sa pauvre victime. Sauf que généralement, la victime en question était une femme, généralement une superbe fille, vierge et pure. Pas un professeur de mathématiques appliquées. Qui plus est plus franchement puceau si Don devait en croire ce qu'il avait trouvé l'autre jour dans la salle de bain (et brrr, ça faisait un drôle d'effet d'imaginer son petit frère en train de faire l'amour à une femme dans sa chambre d'ado !).

Charlie lui souriait, ne le quittant pas des yeux.

Don fronça les sourcils. Il connaissait ce type de regard … drogué. Ces fils de pute l'avaient drogué !

- QU'EST-CE QUE VOUS LUI AVEZ DONNE TISDALLE ! Hurla t-il.

Helen ignora Don. En fait, tout le monde l'ignorait. Don avait l'impression d'être complètement transparent. Ou bien ces gens avaient définitivement perdu pied avec la réalité ou bien ils étaient sous l'effet de la drogue. Ou bien c'était un peu des deux …

Don tira une fois encore sur ses liens. Rien à faire. Il posa son front sur les canalisations qui le retenaient prisonnier. Cette fois, il sentait que les mathématiques seules ne les sauveraient pas : c'est d'un miracle dont ils avaient besoin et franchement, ils --

- Rebonsoir Don, prêt pour votre dernière nuit sur Terre ? Murmura la voix de Simmons dans son oreille.

-- étaient dans la merde, une grosse, grosse merde.


Charlie aurait voulu aller vers Don mais Kevin et xx, le poussèrent une fois encore en avant et il fut obligé d'avancer. Une main le stoppa net devant ce qui ressemblait à un autel. Helen se tenait derrière. Déguisée en fée Mélusine. Ou en Elfe. Charlie cligna des yeux. Tout était si … surréaliste. Un peu comme dans un rêve. Ou plus exactement un cauchemar.

Helen lui sourit et leva les bras au ciel. Charlie avait beau se concentrer pas moyen de comprendre ce qu'elle chantait. Il n'avait jamais été très doué en langues étrangères. En fait, ils disaient tous qu'il était un génie mais le génie n'était-il pas sensé désigner quelqu'un qui sait tout sur tout. Un peu comme Léonard de Vinci. Charlie, lui, n'était qu'un génie des maths.

Il sursauta lorsque Laurie agrippa sa main. La jeune fille, comme Helen, lui souriait. Charlie lui sourit en retour … gah ! Yep, un génie, ça ! Voilà qu'il faisait ami ami avec ses geôliers. Mais il fallait dire qu'il avait une bonne excuse pour ça : le thé qu'Helen lui avait fait boire lui donnait une furieuse envie de sourire et ... Oups ! Et de jouer à la nouille al dente s'il devait en croire le bras qui venait juste de l'empêcher de glisser à terre. Il réprima un gloussement. « Jouer à la nouille al dente », l'expression était plutôt rigolote, non ? Il fallait qu'il la répète à Don. Il tourna la tête vers l'endroit où était assis son frère …

… et son regard rencontra celui de Sheryl Simmons.


Contrairement à ce que sa famille et ses proches pouvaient croire, Charlie Edouard Eppes n'était pas « gentil ». A les entendre, Charlie n'aurait jamais fait de mal à une mouche, bon, ok, ça, en fait, c'était le cas : aucune mouche n'avait jamais eu à subir la terrible loi du Talon Fou Eppsien. Ni aucun autre insecte d'ailleurs. Don avait toujours trouvé ridicule ses sauvetages d'araignées (Charlie déposait celles qui s'aventuraient dans sa chambre sur une feuille de papier puis les emmenait dans le jardin) ou de mulots (qui avait un goût prononcé pour les fils électriques notamment ceux des moteurs de voitures où ils élisaient domicile après que Charlie les aie nourri des restes de leur repas malgré l'interdiction de leur mère). Bref, Charlie n'avait jamais porté la main sur un autre être vivant, qu'il fut humain ou pas. L'idée même lui répugnait mais contrairement à la science des mathématiques, qui ne connaît pas d'exception, Charlie savait qu'il y avait une situation pour laquelle il pourrait volontairement s'en prendre à une autre personne.

Si quelqu'un s'attaquait à l'un de ses proches.

Mais avant de rencontrer Simmons, il ignorait jusqu'où il pourrait aller. Aujourd'hui, Charlie savait qu'il pourrait tuer pour ceux qu'il aimait. Lorsqu'il avait vu Simmons penchée sur son frère la pensée lui était immédiatement venue : « si elle touche à un seul de ses cheveux, je la tue ». Une pensée si claire au milieu du chaos qui régnait dans son pauvre cerveau qu'il s'en était senti tout étourdi.

- … j'en appelle à TOI ! Cria soudainement Helen, arrachant Charlie à ses sombres pensées.

Il eut juste le temps de pousser un petit cri de surprise avant que la personne qui se trouvait derrière lui (certainement Kévin) le propulse vers l'autel. Helen lui saisi les poignets et les posa avec force sur …

OHMONDIEU !

C'était mou et … et …

Ce qu'il avait pris pour un autel n'était autre qu'un corps posé sur une civière.

- NON ! Hurla t-il, sorti de sa stupeur par l'effroyable révélation de ce qui se trouvait devant lui. Non !

Il ne remarqua pas Helen faire un petit signe de la tête à ses acolytes. Eric et Kevin saisirent chacun un des bras de Charlie et le forcèrent à toucher le corps devant lui. Même recouvert d'un drap, la sensation était horrible et Charlie continua de se débattre … jusqu'à ce qu'un coup de feu retentisse.

A suivre …

(32) Yep, cette thèse existe, elle a été écrite par une française de l'Universté de Lille en 1995 : Isabelle Werder : Le paratexte dans les romans de Barbara Cartland, sous la direction du professeur Jean-Michel Adam. Cool, non ?