Pas trop de retard, tout de même, non? J'espère que vous ne m'en voudrez pas! Une grosse partie de ce chapitre est consacrée à un flashback (ce qui est en caractère italique, comme d'habitude).

J'ai refait un rapide calcul des événements à venir, et je crois que je vais devoir allonger ma fic d'un ou deux chapitres. Sinon, vous vous retrouverez avec deux chapitres de plus de 10 000 mots, c'est certain! Alors bon, aussi bien l'allonger, non?

Bref, j'espère que vous apprécierez celui-ci. Bonne lecture!


Chapitre 39 - Dans la tête du tueur


Le battant blanc que fixait Drago fondait tranquillement jusqu'à transformer sa vision en un voile noir. Les murs, le sol, les cabines, les lavabos… tout disparus. Une épaisse brume glauque rendait maintenant ambiguë le lieu où il se trouvait. Seul le cadre de porte restait dressé dans cet abîme tel un écran de ses pensées, envoyant dans ses prunelles glacées le souvenir de la soirée d'avant, lorsqu'il s'était glissé hors des bras d'Hermione :

La chaleur devenait progressivement insupportable au fil de sa contemplation. Le front perlé de sueur, Drago avait la tête penchée sur l'objet qu'il percevait comme une libération future, comme un vague aperçu d'une rédemption pourtant impossible d'accès. Nichée dans un tiroir de vêtements, le poignard tranchant qu'il toisait avec peur au ventre semblait le supplier de faire couler du sang, celui dont tous deux connaissaient pertinemment le possesseur. Seulement, maintenant qu'il était si près du but ultime qui tailladait ses entrailles depuis qu'Hermione avait regagné ses bras, le Serpentard n'était plus aussi sûr de lui. Oh, oui, il était sûr qu'il voulait assurer la protection de la Gryffondor, mais l'action en soi que nécessitait cette dérogation assenait chez lui de vifs doutes quant aux conséquences qui s'ensuivraient.

Drago saisit le manche et leva l'arme blanche avec la crainte que la lame lui saute au visage. Une gouttelette salée qui traçait un chemin pénible sur son front chuta sur le fer du couteau en brouillant le reflet qu'il y voyait de ses propres yeux. Ne voulant pas que cette nouvelle terreur provoque dans ses idées une abdication face à ses plans, il pivota sur lui-même, posant sur sa déesse endormie un regard qui se chargerait immanquablement de lui redonner cette soif de vengeance envers Rogue.

Que minimement enroulée dans un mince drap blanc, Hermione était étendue sur son ventre et dormait paisiblement. Son bras positionné tout près de son visage trahissait un ancien confort autour de son propre corps, juste avant qu'il ne s'écarte de son étreinte. La lumière tamisée épousait la chute de ses reins dans une ambiance opalescente, féérique, irréelle, lui donnant l'apparence d'une nymphe divine. Que diable avait-il bien pu faire pour devoir en arriver là…

Apaisé par ce tableau spectral, Drago abaissa ses yeux pour se reporter à la réalité de la situation. Comme il l'eut espéré, cette ardente convoitise de vendetta se ranima avec virulence. Poussé par cette soudaine volonté, il enfila, par dessus son caleçon, le pantalon qu'il avait abandonné quelques heures plus tôt au pied de son lit, puis attrapa le premier chandail qui passa sous sa main dans le tiroir ouvert. Camouflant le poignard sous la manche dont l'ourlet chatouillait superficiellement sa paume, il inspira bruyamment afin d'emmagasiner ce parfum érotique et langoureux qui voyageait encore dans la pièce, puis quitta la chambre sans se permettre de poser un seul dernier regard sur Hermione.

Lorsqu'il parcourut la distance entre les appartements des préfets-en-chef et celui de Rogue, la chaleur torride mais ô combien lénitive le suivait encore tel un baume sur son angoisse, loyale et stimulante.

Trois grands coups tapageurs brisèrent la quiétude des cachots, et le silence qui en dériva eut la sournoise réaction de déserter le pauvre blondinet de son sentiment de sécurité. Inopinément, son corps se paralysa de froid tandis qu'il perçut tout à coup la déplorable odeur que l'arôme de sa chambre avait camouflée jusqu'à cet instant. La même pestilence qu'à l'habitude étouffait maintenant ses narines, puanteur qui amenait chez ses visiteurs ce même et habituel inconfort de s'y retrouver. Toutefois, la possibilité de quitter la place n'était plus dans ses possibilités, car Drago pouvait déjà entendre les pas du professeur de potions s'approcher de sa position de l'autre côté du battant.

La porte s'ouvrit dans un grincement lugubre. Rogue, vêtu d'un peignoir noir comme l'ébène, se présenta à lui dans un état bien révélateur quant au moment inopportun que le Serpentard eut choisi pour se présenter au seuil de son antre. Consignant son désir de fuir à la manière d'un lâche, Drago déglutit avec peine puis replaça, du bout des doigts, la lame du poignard qui menaçait dangereusement de glisser hors de son maigre refuge.

- Bien le bonsoir, fit le maître de potions à mi-voix.

Sans attendre une seule seconde de plus, Rogue offrit un libre chemin à Drago afin qu'il pénètre les murs de son logement. Pinçant les lèvres, le jeune homme adopta le comportement le plus banal qu'il avait la crédibilité de calquer puis franchit le pas de la porte. Rogue, comme si la visite d'un élève dans les temps environnant les douze heures du soir était chose courante, referma le battant derrière lui puis se dirigea vers un bureau personnel au fond de la pièce dominante dans laquelle ils se trouvaient.

- Je dois avouer que votre visite en ces lieux m'indispose largement, déclara-t-il sobrement.

D'humeur égale, il captura une carafe d'allure impériale au creux de sa main puis fit apparaître deux minuscules verres de vitre d'un coup de baguette. Drago, tendu par l'angoisse, l'observa agir sans savoir comment procéder, impuissant.

- Whisky? proposa Rogue en tendant à sa recrue un des verres remplis à rebord qu'il venait tout juste de servir.

Forcené par l'absurdité de sa proposition, le Serpentard grimaça avec condescendance. Les sourcils froncés, il tentait de contrôler le faible tremblement que son corps amorça.

- Croyez-vous vraiment que je suis venu ici pour boire un verre avec vous? éructa-t-il en serrant les mâchoires.

- Non, bien sûr que non, répliqua l'enseignant après avoir bu une gorgée de whisky Pur Feu d'une impassibilité insultante. La raison de votre présence m'est franchement insondable, pour être franc.

Son attitude désinvolte volait seconde après seconde le courage qui habitait Drago face à sa tâche. Si hâbleur, si suffisant… Cette massive prestance le déstabilisait grandement.

- Alors? poussa Rogue avec ennui. Que puis-je faire pour vous?

Nonchalamment, il s'avança vers son invité. Drago permit au couteau qu'il cachait dans sa manche de se loger lentement dans sa main en le laissant s'y tapir. Le bout du manche, placé vers le bas, rencontra le creux de sa paume. Ce contact avec l'arme raviva en lui sa détermination et son aplomb.

- N'avez-vous pas la moindre idée de ce qui aurait pu m'amener ici, professeur?

Le regard de l'homme se durcit soudainement, jugeant que son vouloir à feindre l'ignorance face à la raison de sa présence n'avait définitivement plus sa place dans l'actualité des choses. Tandis qu'il lorgnait Drago avec une fulgurante rancune, celui-ci, notant ce changement brutal de comportement, serra son poing libre en y rassemblant toute son audace.

- Si, clairement, céda Rogue suite à une deuxième gorgée de son whisky. Peut-être êtes-vous venu pour me faire part de vos excuses suite au vol de mon antidote à la Goutte du Mort-Vivant que je gardais précieusement dans mes armoires?

- Mes… mes excuses…? marmonna Drago, courroucé par ce mot.

- Oui, vos excuses, appuya l'autre. Celles qui auraient peut-être la bonté de pardonner la rage colossale que vos parents ont maintenant établi contre ma personne par votre faute. La rage qui aurait due vous revenir à vous seul.

Le Serpentard resta momentanément figé, indigné par l'absence de réplique que la mise en place incongrue des excuses avait provoquée chez lui. Puis, hors de ses gonds, une moue furieuse prit place sur son visage. Au diable les précautions!

- J'espère que vous savez où vous les mettre, mes damnées excuses, grogna-t-il du ton le plus méprisant qu'il eut jamais usé.

Inexpressif, Rogue sonda longuement le jeune Malefoy avant d'aller poser son verre vide contre son bureau. Le second, celui qu'il eut rempli dans l'intention de l'offrir à son visiteur, se fit vider d'une traite avec la même imperturbabilité. Comme si Drago n'avait jamais prononcé cette dernière phrase, le professeur fit face à son élève et croisa les bras. À l'inverse de ce qu'il laissait paraître, Rogue pouvait flairer les incidents subséquents.

- Mon âme est bonne, cependant, et même sachant pertinemment que vous êtes celui qui a administré l'antidote à Granger, j'ai couvert vos arrières à vos parents et au Seigneur des Ténèbres. Peut-être devriez-vous nettoyer les traces de vos passages lors de vos infractions futures ; cela pourrait avoir la fâcheuse conséquence de vous trahir.

Un silence tendu s'étira. Drago, revigoré par la haine, sentait le moment où il se jetterait sur Rogue approcher avec hâte. Contrairement au moment qui s'était étiré avant son départ de sa chambre, une impatience folle face à cet instant s'animait en lui.

- Et vous, peut-être devriez-vous cesser d'encaisser mes faux pas, car sachez que je ne vous suis reconnaissant d'absolument rien du tout. Absolument rien.

Rogue afficha un piètre sourire, amusé par l'insolence du jeune Serpentard.

- Alors j'imagine que vous ne verrez aucun inconvénient à ce que j'annonce à vos parents que vous êtes l'unique auteur de ce contretemps.

- Vous n'en aurez pas la chance, monsieur.

Son sourire puéril s'effaça graduellement, la puce à l'oreille.

- Je vous demande pardon? fit-il en haussant un sourcil, le plus sérieux du monde.

- Selon toute vraisemblance, mes parents auraient maintenant une dent contre vous ; il sera donc beaucoup plus facile de faire passer votre mort sur leur dos.

Brouillé par ses propos confus, Rogue plissa les yeux en pratiquant une grimace d'incompréhension. D'une lenteur exagérée, il décroisa les bras, sentant une ferme méfiance s'emparer de ses prochains réflexes. Puis, arrachant un tressautement de panique à Drago, il plongea sa main dans son peignoir. Aussitôt que l'homme entama son geste, le Serpentard dégaina l'arme qui chauffait atrocement sa peau sous sa manche puis le pointa vers lui d'une main tremblante. Rogue, interloqué face à cette intervention, suspendit son mouvement sans toutefois retirer sa main de son vêtement. Les yeux écarquillés au-dessus de ses sourcils froncés, ses doigts manipulaient la baguette magique qu'il avait insérée dans sa poche intérieure, attendant le bon moment afin de parer une quelconque attaque de la part du jeune novice.

- Je ne suis pas venu m'excuser, professeur. Loin de là.

Lentement, un pied passa devant l'autre, et cet autre devant le précédent. Avançant tranquillement vers sa victime, le professeur Rogue, lui, reculait, abusivement décontenancé par l'attitude imprévisible de Drago. Oserait-il vraiment?

- J'ignore ce que vous avez exactement en tête, Drago, mais je vous conseille fortement d'y réfléchir quelques secondes avant de procéder à quelque chose dont vous pourriez éventuellement regretter.

- Oh, j'y pense depuis bien plus de quelques secondes…

Drago se sentait progressivement délirer. Dès le moment même où il eut dégainé son poignard, une sueur chaude et harcelante s'était mise à couvrir son corps en entier, et maintenant qu'il réduisait la distance entre sa proie et lui-même, il semblait peu à peu perdre sa capacité à respirer. Il était apeuré.

- Retirez votre main de là, ordonna le blondinet de son menton tremblant.

- Pourquoi un poignard? fit l'enseignant à l'improviste.

Désabusé par une telle question dans un moment pareil, Drago grimaça de mésentente. Il n'allait certainement pas abaisser ses défenses parce que Rogue aurait envie de bavarder au sujet de sa mise à mort.

- Pourquoi avoir choisi un poignard? explicita le condamné. Vous avez l'intention de me tuer, ai-je tort? (Drago resserra sa poigne autour du manche de son arme et s'immobilisa.) Alors pourquoi avoir choisi une telle arme? Vous êtes pourtant devenu expert dans le maniement et le contrôle d'une baguette magique…

- Ne me sous-estimez pas, ragea le Serpentard. Je ne suis pas idiot!

Il étira une courte pause. Rogue semblait réceptif d'une éventuelle clarification.

- « Prior Incanto », précisa le jeune homme. Ce n'est pas moi qui serai dupé en offrant à ceux qui retrouveront votre corps la possibilité de m'incriminer.

- Astucieux, commenta le maître des potions sur un ton flatteur.

- Retirez votre main de là, renchérit Drago en serrant les dents.

Il s'était avancé d'un pas agile, près à le ronger de sa lame. À l'affût, Rogue leva instantanément sa main, celle qui était libre, en guise de défection. L'autre, cependant, ne bougea pas d'un seule et minime centimètre de son peignoir. Craignant plus que tout un revers de situation et qu'il se retrouve ainsi lui-même mort à la fin de la nuit, Drago se mit à fixer sa main suspecte qui persistait à rester dissimulée. Sa tête le menaçait d'exploser sous l'accumulation de stress.

- CESSEZ IMMÉDIATEMENT VOTRE CINÉMA! hurla-t-il en sentant une vague de chaleur insoutenable l'assaillir. RETIREZ VOTRE SATANÉE MAIN DE VOTRE FOUTU PEIGNOIR!

Chacun de ses membres frémissaient avec violence, trop fébrile à l'idée de se retrouver dans une telle position. Le professeur, suite à cette subite perte de sang-froid, sursauta chétivement. Il semblait toutefois apte à garder un calme obstinément considérable, ce qui angoissait l'agresseur à un point tel qu'il se sentait sur le point d'éclater sous la tension.

- Très bien, céda Rogue en hochant la tête. Très bien, je vais le faire. Calmez-vous…

Posément, il dégagea sa main de son peignoir. Seulement, par la lenteur de son mouvement, Drago doutait clairement de ce que Rogue aurait le culot d'en exhumer.

Effectivement, lorsque le dos de sa main apparut aux yeux du Serpentard, il eut la faculté de distinguer, entre ses doigts, une tige de bois qui rappelait très nettement celle d'une baguette magique. Ce n'est que lorsque le professeur discerna dans les yeux de son élève une traître lueur lui indiquant qu'il l'avait entraperçue qu'il la dévoila ouvertement dans un élan prompt. Une demi-seconde plus tard, il la pointait vers Drago. Il n'eut toutefois pas la chance de prononcer la moindre incantation que le vert et argent, d'une poussée impulsive, se rua sur lui en le faisant vaciller vers l'arrière. Par chance, le professeur perdit momentanément le contrôle de son corps et envoya sa baguette magique planer tout à l'autre bout de la pièce.

Tout se passa bien rapidement par la suite. Tandis que Drago rassemblait toutes ses forces afin de lui assener ne serait-ce qu'un coup de poignard où bon se plairait-il de se loger, Rogue lui avait empoigné les bras et faisait dériver la trajectoire de la lame qui menaçait sa vie. À un moment, épuisé par cette vive dépense d'énergie, le jeune homme perdit de sa stabilité et Rogue profita de cette faiblesse pour lui envoyer un coup de poing droit sur sa pommette. Drago gémit, souffrant, mais ne lui offrit pas l'avantage pour autant. De nouveau, il tenta en vain de traverser le corps de son opposant de son poignard brûlant jusqu'à ce qu'un élan féroce de Rogue lui fasse échapper son arme.

Paniqué à l'idée d'avoir perdu sa protection, Drago se mit à couvrir le visage de son professeur de violents coups de poing. Son moment de folie s'interrompit cependant lorsque Rogue lui balança un genou directement entre les deux jambes. Drago déchira ses cordes vocales d'un cri rauque que l'autre étouffa rapidement en plaquant ses doigts autour de la gorge de son élève. Haletant, il serra son étreinte tandis que l'étudiant toussait avec difficulté, le visage virant au pourpre. Les bras volants dans tous les sens, Drago trouva la force de plaquer ses pouces dans les globes oculaires de l'homme qui les referma aussitôt en tournant la tête. À cette seconde, Drago lui balança son coude sur sa mâchoire.

La main de Rogue se tendit vers sa baguette qui reposait à quelques mètres de leur position, incapable de bouger à cause des mains du blondinet qui tentaient maintenant de l'étrangler. Limité dans ses mouvements, il reporta alors tant bien que mal son attention sur celui qui l'arrachait progressivement à la vie. À l'aveuglette, Rogue se mit à taper sur son agresseur, devenant de moins en moins lucide. Puis, soudainement, il fit chavirer Drago sur le côté en l'envoyant heurter un bureau à leur proximité. La carafe de whisky précédemment utilisée bascula et déversa son contenu sur le sol en faisant naître une odeur piquante dans la pièce. La tête atteinte par cette dure rencontre, Drago fut dans l'incapacité de réagir durant les quelques secondes qui permit au maître de le rejoindre. Rogue posa une main triomphante sur le torse de l'élève puis étira son bras vers sa baguette :

- Accio baguette! grogna-t-il avec presse.

La baguette vola instantanément jusqu'à sa main dans laquelle ses doigts se refermèrent. Son visage et son arme pivotèrent en direction de Drago aussitôt ensuite.

- Endolo…

Un hurlement sauvage et désespéré qui n'était pas le sien coupa la fin de son incantation et troubla la quiétude de l'appartement. Les yeux grands ouverts et la bouche inexpressive, Rogue ouvrit une main lâche de laquelle sa baguette chuta en émettant un faible claquement contre le sol. D'un bruissement paisible, elle roula bien loin d'eux. L'enseignant, devenu qu'une piètre loque, abaissa la tête vers le côté de son abdomen d'un mouvement saccadé ; un poignard y était enfoncé. Sur le manche, la main blanche de Drago ne cessait d'appliquer une lourde pression afin d'approfondir l'entaille qui venait indéniablement de tuer Severus Rogue. Un liquide chaud et visqueux coulait sur ses doigts en abondance.

- Prends ça, sale ordure! sanglota furieusement Drago, le visage tordu par le supplice de sa lutte.

Rogue marmonna quelque chose d'inaudible dont Drago frissonna à ouïr tel un horrible son liquéfié. Retenant un haut-le-cœur, le jeune garçon toisa avec révulsion le mince filet de sang qui coula entre les lèvres de Rogue. Puis, après que le liquide écarlate se soit écrasé contre son propre chandail dans un bruit minime et mat, le corps de Rogue s'effondra sur le sien, flasque, inarticulé, mort. Aussitôt, comme s'il aurait voulu éviter la peste, Drago recueillit les derniers efforts qu'il possédait encore afin de repousser l'homme dont la plaie ouverte déversait son sang sur lui. Il s'écarta du cadavre d'une démarche vacillante et ferma les yeux, pantelant, en tentant de reprendre haleine, choqué, traumatisé, pétrifié.

Le mélange d'odeurs qui emplissait ses narines intensifia sa nausée : celle des cachots, celle du whisky, celle du sang, de la mort… La tête contre le mur derrière lui, Drago n'osait plus ouvrir les yeux, car il était certain qu'il vomirait s'il imposait cette scène à ses yeux. Il refusait de voir le fruit de son énervement, l'étendue de sa haine, le résultat de son accès de rage. Il refusait de revoir le regard de sa victime. Mais pourtant, juste afin de s'assurer que tout était fini, il éleva ses paupières.

Son cœur remonta instantanément jusqu'à sa gorge. Il ignorait l'endroit exact où il avait poignardé Rogue, mais l'immense flaque pourpre lui indiquait clairement qu'il avait exécuté sa tâche à un endroit fatale. À son beau milieu, telle une île s'érigeant d'une mer sanglante, le corps du maître des potions gisait contre son dos, figé, son vêtement s'imbibant rapidement de ce liquide dégoûtant. Puis, perpendiculairement à son torse, le manche de son poignard vertigineusement enfoncé se dressait sur cette planéité inerte.

Drago entrouvrit la bouche, se devinant sur le point de dégueuler. Il fallait qu'il sorte de là, et ce, le plus rapidement possible. Il ne pouvait plus supporter cette puanteur, il ne pouvait plus supporter cette intense luminosité, il ne pouvait plus supporter ce spectacle… Il ne pouvait plus supporter l'air qu'il respirait, le sentiment d'insécurité qu'il ressentait… Il étouffait, littéralement.

Une substance liquide épousa les contours de ses doigts plaqués au sol : du sang, encore ce sang, le sang de Rogue. Comme électrifié par ce contact, Drago retira sa main du plancher et toisa avec dédain sa main maculée. Lentement, une goutte opaque et sombre coula de sa paume afin de tracer un chemin sinueux vers son poignet, puis, tel un feu d'artifice, la manche de son chandail absorba le liquide en créant une multitude de fines zébrures sanguinaires dans le tissu. Il ne tarda pas bien longtemps avant de découvrir son pull presqu'entièrement recouvert de ce sang. Derechef, à cette constatation, il fut secoué d'un haut-le-cœur qu'il contînt en inspirant une grande bouffée d'air.

Rapidement, il se releva en s'aidant du meuble à ses côtés. L'esprit encore ébranlé, son corps chancela brusquement lorsqu'il fut sur ses deux pieds, l'envoyant paresseusement rencontrer le mur sur lequel il s'était précédemment adossé. Il soupira maladivement lorsqu'il scruta l'étendue de son carnage : c'était obscène, totalement épouvantable. C'était lui qui avait provoqué tout ça? Plaquant son avant-bras contre son ventre, Drago se sentit bientôt incapable de retenir sa nausée. C'est exactement à cet instant qu'il s'obligea à déserter la place. Repassant tout près de la dépouille du Mangemort, le Serpentard reprit possession de son poignard sans même regarder la victime puis sortit des appartements de Rogue en tentant d'effacer, de sa mémoire auditive, le son répugnant que son arme avait engendré lorsqu'il l'eut retirée de sa plaie.

Titubant, Drago courait vers une destination qu'il connaissait déjà mais sans en connaître la véritable raison. Peut-être était-ce seulement parce qu'Hermione l'avait déjà retrouvé là qu'il se rendait précisément dans cette salle de bain? Il l'ignorait, et pour tout dire, il s'en moquait ; il ne voulait que mettre le plus de distance possible entre lui et le cadavre de l'homme qu'il venait de tuer.

Durant tout ce temps, Drago eut la capacité de retenir cette nausée. Mais là, lorsque ces images cessèrent leur cheminement continu, elle remonta jusqu'à sa bouche à la manière d'un boomerang. Automatiquement, il pivota sur lui-même et s'effondra au-dessus d'un lavabo, là où il extériorisa tout son écœurement sans plus s'abstenir. Appuyé sur ses mains, il gémit bruyamment en réalisant le mal qu'il éprouva suite à cette décharge qui ne se chargea aucunement d'apaiser sa souffrance morale. Au contraire, elle raviva son entière douleur, elle lui renvoya au visage son homicide, elle lui rappela le douloureux abandon d'Hermione, elle lui remémora que le moment crucial où il devrait risquer sa vie aux dépens de Lord Voldemort approchait à grands pas.

Mal-portant, Drago releva la tête afin d'observer son reflet dans le miroir. De larges cernes boursouflées rendaient son visage ridicule, et son teint verdâtre, quant à lui, rendait son état tout simplement excentrique. On aurait dit un pathétique maquillage de cirque Moldu destiné à faire rire ses idiots de spectateurs. Lassé, il poussa un rire soupiré en rebaissant la tête. Mais quelle situation dérisoire, tout de même… Drago Malefoy s'était entiché d'une fille après l'avoir malencontreusement sauvée des griffes d'un Détraqueur. Suite à ça, cette fille se mit à le harceler afin de lui apporter une aide qu'il ne désirait pas. Cédant un de ces jours, ils vécurent ensemble des moments diverses : certains inquiétants et dangereux, d'autres émotifs et affectueux. Parmi ce nombre incalculable d'incidents, le professeur Rogue vint mettre son grain de sel afin de compliquer le tout et fit d'ailleurs si bien son boulot que Drago Malefoy croula sous la pression et le tua de ses propres mains. Finalement, maintenant qu'il désirait plus que tout une aide extérieure afin de rester droit et fort face à la mission dangereuse dont il était forcé d'accomplir, voilà que ladite fille qui l'eut jadis harcelé pour lui apporter son aide n'avait plus rien à lui offrir.

Drago ricana, la tête penchée entre ses épaules. Grotesque, stupide, insensé, totalement absurde! Non, il n'allait pas se laisser abattre par sa situation… C'était franchement sot.

L'amour… Mais qu'est-ce que c'était, au fond? Dans les temps qui courraient, là, maintenant, l'amour avait-il véritablement une place dans la société? Prestement, il se redressa son menton et planta ses prunelles dans ses propres prunelles, s'analysant durement. Il pouvait aisément répondre à cette question : non. La mort, les tueries, l'hypocrisie, l'obtention de pouvoir, voilà ce qui régnait. C'était Voldemort, qui régnait. L'amour n'avait rien à voir là-dedans. Admettons un instant qu'Hermione n'aurait pas réagi ainsi suite à la nouvelle du meurtre que Drago avait commis ; auraient-ils pu, un de ces jours, vivre cet attachement librement? Non. L'amour n'était rien. Rien du tout.

Et dans tous les cas, un Malefoy – car c'était bien ce qu'il était – ne pouvait pas tomber en amour. Ce Malefoy-ci, lui-même, portait la Marque des Ténèbres. Il aurait dû la porter fièrement, mais Drago avait peur. Son fléchissement face à sa destinée l'avait tellement affaibli qu'il s'était abaissé au niveau de croire en l'amour… Voilà la preuve qu'il ne pouvait être porteur de cette preuve d'appartenance au Seigneur des Ténèbres. Mais puisqu'il n'avait plus rien à perdre… Puisqu'il venait de perdre celle qu'il croyait aimer… Puisqu'il venait de prouver qu'il était celui qu'il refusait de croire qu'il était devenu en tuant un homme… Puisqu'il n'avait aucun autre choix que d'accomplir sa mission, et ce, au péril de sa propre vie… Pourquoi ne pas tout simplement aller devant? Plus rien ne le retenait, alors soit.

Il inspira excessivement, puis expira en étirant son souffle sur plusieurs secondes. Avec volonté, il se ressaisit. Il n'avait pas le choix, il devait reprendre possession de sa tête. Afin de s'aider, Drago tourna les robinets du lavabo dans l'intention de s'asperger le visage d'une eau bien froide. Ceci fait, il prononça un « récurvite! » qui rendit son chandail aussi propre que neuf et quitta la salle de bain sans se soucier de ce qu'il laissait derrière lui.

- Oh! Par Merlin, Drago! couina une voix derrière lui qui perça ses tympans.

À la première syllabe, le jeune homme avait tressauté. Il pivota en direction de ce son strident dans l'espoir niais qu'il s'agisse d'Hermione, mais fut grandement exaspéré d'y voir une Pansy Parkinson plus qu'hystérique. Suivie par sa horde habituelle de serpents, la jeune femme dont le visage était couvert de larmes se jeta dans ses bras puis éclata en sanglots. Pris sur le vif, Drago grimaça d'incrédulité sans savoir comment réagir.

- Mais où étais-tu, Dragounet-chéri? poursuit-elle sur le même ton. C'est com-plè-te-ment-ho-rri-ble, ce qui est arrivé! (Elle se recula légèrement afin de s'accrocher à ses épaules, face-à-face.) L'as-tu su? As-tu su ce qu'il s'est produit?

Perturbé par un tel accueil, Drago se força à reconnaître qu'il n'avait pas la moindre idée de ce dont elle parlait. Il lança un regard confus à ses confrères qui s'approchaient tranquillement d'eux et réalisa finalement la raison de ce délire lorsqu'il décoda leurs expressions sépulcrales sur leur visage. Oui, bien sûr… Comment avait-il pu l'oublier ne serait-ce que durant l'espace de quelques petites secondes?

- Le professeur Rogue! s'exclama Pansy en devinant sa brume. Tu n'as pas su ce qu'il lui est arrivé?

- Oh, ah, oui… baragouina Drago en haussant les sourcils. Oui, oui, bien sûr…

Son cœur était lourd. Il se mit bêtement à croire qu'il avait le mot « meurtrier » de gravé sur son front tellement le choc était ressent. Zabini, Nott, Crabbe, Goyle et Millicent arrivèrent à leurs côtés, la tête basse. Au même moment, les sanglots de Pansy se renouvelèrent d'une puissance décuplée, au grand mécontentement de ses fragiles tympans. Chétive, elle enfouit son visage humide dans le cou de son amoureux.

- Salut, mec, marmonna Zabini en broyant du noir, les mains dans les poches.

Drago les salua d'un bref signe de tête, mal à l'aise. Pourquoi avait-il l'impression qu'ils pourraient tous très facilement déchiffrer son air crapuleux?

- Pourquoi as-tu manqué le discours de Dumbledore? fit Nott.

- J'ai tout appris par La Gazette, expliqua Drago, donc je… je me suis dis que c'était inutile de me pointer là-bas pour entendre ce que je savais déjà…

Ses amis hochèrent la tête en un mouvement lugubre synchronique. Le blondinet, ne sachant que faire de ses bras, entoura le corps de sa « petite amie » en resserrant son étreinte. Pansy pleurait encore, mais s'apaisa en se lovant plus confortablement contre son torse.

- Aurait-il dit quelque chose de plus concernant l'identité du meurtrier? demanda le coupable avec appréhension.

- Non, bien franchement, affirma tragiquement Zabini. Les autorités du ministère travaillent encore là-dessus. Ils vont rester un certain temps à Poudlard à défaut de renvoyer prématurément chacun des élèves chez eux pour l'enquête… Sinon, c'est tout ce que nous avons appris de plus de ce dont La Gazette mentionnait déjà.

Tendu par la nouvelle, le leader de la troupe de Serpentard hocha superficiellement la tête en pinçant les lèvres.

- Et qu'adviendra-t-il de nos cours de potions? ajouta-t-il.

- Il n'y en aura plus jusqu'à la fin de l'année, annonça Zabini. Dumbledore aurait bien pu convoquer un remplaçant, mais il veut rendre hommage aux longues années d'enseignement de Rogue à ce poste en le laissant vacant.

Un petit moment de silence corsé s'installa, donnant la vedette au doux pétillement de la pluie qui martelait les quelques baies vitrées colorées du long corridor dans lequel ils se tenaient tous.

- Je ne comprends pas comment quelqu'un pourrait tant détester le professeur Rogue! s'emporta subitement Pansy. Il était si humble, si… respectable!

- Certains idiots sont incapables de jauger la précellence des sang-pur, commenta Nott sur un ton compatissant. J'espère qu'ils trouveront l'assassin et qu'ils lui feront regretter son geste…

Le visage de Drago se ternit tandis que ceux de ces condisciples approuvèrent à la proclamation de Nott. L'idée soudaine d'avoir une fanatique de Rogue d'enfouie entre ses bras et d'autres tout autour de sa personne lui déplut considérablement. Sans démontrer une trop grande marque d'agacement, il se dégagea de son accolade. Il fallait qu'il quitte les environs avant de concrétiser son vœu et de fracasser chacun de leur crâne de moineau contre le mur de pierre froide…

- Je retourne à ma chambre, déclara Drago d'une prestance austère.

- Non, attends. T'as reçu du courrier, vieux, fit Nott en lui tendant une missive excessivement cachetée. Je ne sais pas trop qui est le destinateur, mais dans tous les cas, il voulait clairement que son contenu soit gardé secret.

Drago lorgna l'enveloppe humide avec morgue, comme s'il s'attendait à ce qu'une multitude d'asticots en ressortent. Ne voulant toutefois pas attirer davantage de questions sur son contenu qu'elle en suscitait sûrement déjà par son soin de confidentialité, il la saisit d'un geste désinvolte puis s'éclaircit la gorge.

- Merci, déboula-t-il.

- Veux-tu que je t'accompagne, Drago? minauda Pansy en frottant ses yeux.

- Non, j'aimerais être seul, répondit-il en reculant, prêt à quitter sa compagnie maintenant indésirable. Pour… pour réfléchir à tout ça…

Il se tut quelques instants, dévisageant ses camarades avec embarras. Les six Serpentard semblaient complètement troublés à l'idée de voir leur meneur les abandonner une fois de plus. Ne s'en souciant que très vaguement, il leur fit un dernier signe de main puis se retourna en poursuivant son chemin vers sa chambre de préfet. Il n'avait certainement pas assuré en ce qui concernait un état conséquemment choqué à aborder par rapport à l'annonce du décès de son directeur de maison, mais Salazar savait à quel point il s'en moquait.

Quelques étages plus bas, Drago trouva enfin un coin isolé où il put consulter sa missive en toute discrétion. Lorsqu'il posa les yeux sur l'enveloppe, il se surprit à la découvrir presque entièrement chiffonnée. Sans s'en rendre compte, durant son trajet jusqu'à son point actuel, il n'avait cessé de la manipuler avec nervosité entre ses doigts énervés et fébriles. Mais maintenant, ils s'affairaient déjà à décacheter l'enveloppe avec ardeur, pestant sur la quantité industrielle de colle qui avait été appliquée afin que son contenu ne se retrouve pas violé. Enfin, après plus de deux minutes de travail acharné, il tenait entre ses mains un parchemin si fin qu'il en paraissait vieux de mille ans. Avec précaution et frayeur, il la déplia. Son cœur pratiqua un saut périlleux lorsqu'il y reconnut l'écriture de son père :

« Tout se passe cette nuit même. Tu seras informé aussitôt que tu pourras t'y rendre, et n'oublie pas de lancer le signal lorsque tu y seras. Nous bloquerons aussitôt les forces et renforts de Poudlard. Ne t'inquiètes pas pour Potter, il te suivra sans problème.

L'avenir de l'histoire de la magie repose sur toi, Drago. Tu n'as plus le droit à l'erreur. Fais de nous les parents les plus fiers, et tu seras le Mangemort le plus respecté de tous les temps.

Ton père »

Ses mains tremblaient à outrance. Figé, il devint soudainement frigorifié, maladif, totalement malsain. Il relut ces mots maintes et maintes fois, tentant de réaliser que cette nuit-là, il irait droit vers le chemin du suicide.