Mémoire en fuite

Prologue

Ce soir là, Edward traînait sous la pluie dans les rues encore très animées de Central. La ville, quelle que soit l'heure, le temps, ou les évènements, était toujours pleine de vie, les rues étaient remplies de gens qui parlaient, riaient, faisaient des achats, et de voitures qui se klaxonnaient. Les commerces restaient ouverts très tard, certains ne fermaient même pas. Ce soir là, malgré l'heure tardive et le crachin, on pouvait voir des jeunes couples se tenant la main, des familles dont les enfants sautaient joyeusement dans les flaques d'eau, des groupes d'hommes qui jouaient les piliers de bar.

Mais Edward ne remarquait rien de tout ça. Il soupira ostensiblement et, les mains dans les poches, continua à errer sans savoir où il allait.

- J'm'ennuie ! cria-t-il soudain au monde entier.

Plusieurs personnes sursautèrent et le regardèrent avant de détourner les yeux. Un petit jeune homme bond, avec un manteau rouge frappé d'un symbole alchimique et une montre en argent à la ceinture… Tout le monde savait qu'il s'agissait du Fullmetal Alchemist et ses accès de colère et réactions disproportionnées étaient de notoriété publique à Central, comme son sale caractère et sa susceptibilité exacerbée. Aussi chacun s'efforça de ne surtout pas croiser son regard, et le jeune homme reprit sa marche boudeuse et silencieuse.

Si Alphonse était là, ils pourraient au moins parler tous les deux. Et même s'ils restaient silencieux, il saurait qu'il était là avec sa grosse présence rassurante et ses bruits de métal mal huilé. Mais là, non seulement il s'ennuyait mais en plus il s'ennuyait seul. Il donna un coup de pied dans une pierre qui frappa la portière d'une voiture garée sur le côté. Le conducteur sortit, furieux et prêt à invectiver le malotru qui s'avisait d'abîmer sa précieuse auto mais quand il reconnu Ed et qu'il vit l'expression peinte sur son visage, il se fit tout petit et remonta dans sa voiture avant de démarrer le plus vite possible, passant dans une flaque et arrosant le jeune homme au passage. Celui-ci, une veine gonflant dangereusement sur sa tempe, serra le poing, se retenant de détruire la belle auto de ce type.

- Saleté de colonel à la con..., maugréa-t-il finalement en repartant lentement.

Lorsqu'Ed et Al avaient été convoqués au QG par le colonel, l'alchimiste d'Etat avait tempêté, persuadé que son supérieur allait encore lui confier une mission rébarbative, alors qu'ils étaient en pleine recherche d'informations sur la pierre philosophale. C'était donc en traînant les pieds qu'il avait pris la route du QG, suivi de son petit frère qui essayait de le calmer et lui enjoignait de ne pas sauter à la gorge du colonel.

- Il a sûrement une bonne raison pour te convoquer, grand frère, avait dit Alphonse. Tu sais que le colonel nous aide toujours…

Mais ces bonnes paroles n'avaient en rien amélioré l'humeur du Fullmetal, et c'est avec l'intention d'en découdre qu'il était arrivé dans le bureau du colonel. Mais là, il avait eu la surprise de se faire éconduire par le lieutenant Hawkeye. Mustang ne voulait absolument pas parler à Ed, c'était Al qu'il voulait voir. La porte avait claqué devant le visage du blond, sans qu'il comprenne ce qui se passait.

Il avait fait les cent pas pendant ce qui lui avait paru être une éternité, lançant des regards furieux à la porte du bureau comme aux militaires qui avaient la malchance de croiser sa route. Mais finalement, la porte s'était ouverte et c'est une furie blonde qui avait déboulé dans le bureau avant de s'arrêter, surpris. Al était assis de l'autre côté du bureau de Mustang, plaisantant avec le colonel qui arborait un sourire ravi. La tension était montée en flèche dès que le Flame alchemist avait croisé le regard de son subordonné. Il avait instantanément perdu son sourire et pris l'air vaguement méprisant qu'il lui réservait toujours.

- Eh bah, Ed, c'est moi ou t'as encore rapetissé ?

- Vous dites que je suis si petit que je pourrais me perdre dans les poils de votre tapis ? avait hurlé Edward au militaire.

Celui-ci avait soupiré. C'était tellement facile que ça en perdait tout intérêt. Alphonse s'était placé entre les deux alchimistes et avait tenté d'apaiser la situation.

- Ed, avait-il dit d'une voix douce, il n'a pas du tout dit ça. Pourquoi tu t'énerves comme ça ?

- Qu'est-ce qu'il te veut d'abord ? Hey, pas question qu'il devienne alchimiste d'Etat, d'accord ? Vous avisez pas d'essayer de le recruter !

- Ca n'a rien à voir, grand frère…

- Tu t'énerves toujours aussi facilement, Fullmetal, était intervenu le colonel en s'asseyant et en prenant la tasse de thé que lui tendait le lieutenant. Si j'ai voulu voir ton frère, c'est parce que j'ai une petite mission à lui confier.

Edward avait accusé le coup. Une mission ? A son frère ? Celui-ci, gêné, ne savait plus trop où se mettre.

- Quelle mission ? avait enfin demandé le blond. Il n'est pas sous vos ordres, lui.

- Disons plutôt que c'est un… échange de services. Je garde le secret d'Alphonse donc il me rend un petit service en se chargeant d'une mission très simple et absolument sans danger.

- C'est pas un échange de service, ça ! avait crié Edward. C'est du chantage !

- Bonnet blanc, blanc bonnet, avait répondu Mustang avec un léger sourire. En tout cas ton frère a accepté, donc l'affaire est classée. Vous pouvez disposer les gars.

- At-Attendez… C'est tout ? Et moi ?

Ed sursauta en entendant klaxonner, et se rendit compte qu'il avait traversé la rue sans regarder, plongé dans ses pensées. Surpris, il aperçut la silhouette sombre du QG de l'armée un peu plus loin. Il avait tourné en rond et il était de retour à son point de départ, comme si penser à Mustang l'avait conduit à revenir près de son meilleur ennemi.

Il serra les poings en repensant à son entrevue avec le colonel. Le colonel avait envoyé Al à Yous Well, une ville dans laquelle il s'était illustré quelques années auparavant. Un peu trop illustré en fait… Des rumeurs étaient revenues au colonel disant qu'il avait peut-être, éventuellement, bravé l'un des principaux tabous de l'alchimie en transmutant de l'or… Le jeune homme rougit à ce souvenir et se gratta la tête. Il est vrai qu'après la transmutation humaine, c'était le principal interdit en alchimie. Ce qui voulait dire qu'il avait déjà violé les deux règles les plus importantes… C'est pour ça que c'était Alphonse qui état allé rencontrer les nouveau exploitants de la mine de Yous Well, pour éviter que les habitants, en reconnaissant Ed, ne se montrent trop loquaces.

Mais si son petit frère avait été fier et heureux de devoir mener une mission seul, preuve qu'on lui faisait confiance, Ed se sentait étrangement désœuvré, le colonel n'ayant aucune tâche à lui confier. C'était la faute de ce con de Mustang qui ne lui laissait rien faire, il n'avait aucune confiance en lui lorsqu'Al n'était pas dans les parages pour le surveiller. Ed grogna en se disant aussi que si son supérieur lui avait donné du boulot, il aurait protesté en l'accusant de le surcharger de travail.

- Bah, d'une manière ou d'une autre c'est un con, marmonna-t-il en donnant un coup de pied dans un réverbère.

Il s'interrompit, sur le qui-vive, en entendant un gémissement de douleur. Il regarda autour de lui, surpris de ne voir personne, avant de jeter un regard au réverbère qu'il venait de frapper.

- J'ai dû rêver…

Et pour se le prouver, il recommença. Soudain, il entendit une longue plainte. Cette fois, les yeux ronds, il fixa le réverbère et le toucha du bout du pied, doucement, sans provoquer la moindre réaction.

- Je suis en train de virer cinglé ou quoi ? se demanda-t-il à haute voix.

Un nouveau gémissement lui répondit et, cette fois, il se rendit compte qu'il venait d'une petite ruelle, à peine éclairée, qui se trouvait à sa droite. Il approcha prudemment, ne voyant d'abord qu'un amas de sacs poubelles sur le sol. Mais alors que ses yeux s'habituaient à l'obscurité, il vit une forme allongée sur le sol. Le jeune homme se précipita et s'accroupit. La personne étendue face contre terre bougea un peu et poussa un nouveau cri de douleur. Edward n'hésita qu'un instant avant de la retourner prudemment. Il sentit quelque chose de chaud mouiller sa main, et se rendit compte que le sol et le corps qu'il retournait étaient trempés de sang. Et il n'était pas au bout de ses surprises.

La personne allongée là était une jeune fille, peut-être de son âge, livide et les yeux fermés. Son visage était couvert de poussière et de sang et, dans la pénombre, il distinguait à peine ses traits. Mais il vit tout de suite qu'elle était gravement blessée. Une voiture passa dans la rue, éclairant la ruelle de ses phares, et l'alchimiste remarque de grandes traînées de sang sur le sol qui conduisaient à la jeune fille. Il comprit qu'elle avait dû se traîner sur le sol, sans doute pour chercher de l'aide, avant de s'écrouler. Il examina sa blessure en fronçant les sourcils. La lumière n'était pas suffisante pour établir un diagnostique précis, et ses connaissances en médecines étaient lacunaires, mais il savait reconnaître une blessure par arme blanche quand il en voyait une.

- C'est pas vrai ! s'écria-t-il. Elle pisse le sang !

Il réfléchit rapidement. Il fallait faire un point de pression pour arrêter l'hémorragie, sinon elle ne survivrait pas longtemps. Mais d'un autre côté, le seul moyen d'aller chercher du secours était de la laisser là et alors, le temps qu'il aille à l'hôpital du QG chercher une équipe médicale, elle se serait vidée de son sang. Mais s'il restait là à comprimer la blessure, personne n'irait chercher du secours…

Il en était là de ses réflexions quand, soudain, la blessée ouvrit les yeux et saisit son bras d'un geste vif. Edward la fixa et plongea littéralement dans son regard glacé, les plus beaux yeux bleus qu'il ait jamais vus. Elle le fixa quelques secondes, comme pour le jauger, sans desserrer sa prise sur son bras, avant de laisser échapper un nouveau gémissement.

- Ecoute, t'es gravement blessée, si je t'aide pas tu vas mourir ici. Alors lâche mon bras…

Elle ne lui répondit pas, et ne relâcha pas sa prise. Ses yeux semblaient sonder son âme, accrochés à son regard doré, le mettant étrangement mal à l'aise.

- Je veux t'aider, insista Edward. Si tu me lâches je vais t'emmener à l'hôpital. Fais-moi confiance.

Ces derniers mots eurent enfin un effet, et elle lâcha son bras. Sa main retomba mollement sur le sol, alors qu'elle semblait sur le poing de tourner de l'œil. Edward la secoua un peu pour qu'elle ne perde pas conscience.

- Hey, regarde-moi ! Tu vas devoir m'aider, sinon on ne va pas y arriver, d'accord ? Bon, continua-t-il une fois qu'il eut accroché son regard, il faut comprimer la blessure pour arrêter le saignement. Mais je vais devoir te porter jusqu'à l'hôpital, donc tu vas devoir faire ça toute seule. Tu t'en sens capable ?

Elle ne répondit pas mais la détermination qu'il lisait dans son regard était suffisante, et Ed se sentit un peu impressionné par son courage. Il enleva son manteau, notant qu'elle réagissait à peine en voyant son automail. Il en déchira un large pan qu'il roula en boule et qu'il appliqua sur le ventre de la jeune fille. Ensuite il lui prit doucement une main et la posa sur le tissu, appuyant fermement. La jeune femme serra les dents et ferma les yeux sous le coup de la douleur, les larmes ruisselant sur ses joues, mais elle ne cria pas. Elle appuya sa main aussi fort qu'elle put, comme le lui montrait Edward. Celui-ci la recouvrit de son manteau et, avec des gestes délicats, il la souleva, passant le bras droit de la blessée autour de son cou pour qu'elle puisse s'accrocher.

La jeune femme était légère, il la sentait à peine dans ses bras. Elle comprimait toujours sa blessure et s'accrochait de l'autre bras au cou du jeune homme. Elle avait toujours les yeux fermés et le jeune homme comprit qu'elle devait souffrir le martyr. Il se rendit compte que la pluie les trempait tous les deux et qu'elle tremblait violemment. S'il ne se dépêchait pas, elle allait tomber malade et là, elle n'aurait plus aucune chance de survivre à sa blessure. Il se mit rapidement en route, essayant de ne pas trop la secouer. Il voyait le bâtiment du QG, non loin de là, et s'y dirigea sans prêter attention aux badauds qui s'arrêtaient en les regardant. Il sentait les larmes de la blessée ruisseler dans son cou, alors que sa tête reposait sur son épaule. Soudain, la pression de son bras autour du cou d'Ed se resserra et elle entrouvrit les yeux.

- Mus… Mus…, essaya-t-elle de murmurer à son oreille.

- N'essaye pas de parler, garde tes forces.

- Mustang, lâcha-t-elle dans un dernier souffle avant de reposer sa tête sur l'épaule de l'alchimiste.

Edward accusa le coup. Mustang ? Qu'est-ce qu'il venait faire là-dedans celui-là ? Il interrompit ses réflexions en arrivant au QG. Les gardes de faction, en le reconnaissant, le laissèrent aussitôt entrer et il se précipita à l'hôpital militaire où il fut pris en charge sur le champ. Des infirmières et des médecins se précipitèrent et lui enlevèrent la jeune fille qu'ils emmenèrent immédiatement au bloc. Edward les regarda partir avec une certaine appréhension qu'il ne s'expliquait pas. Elle était entre de bonnes mains, il n'avait pas à s'en faire. Alors pourquoi était-il aussi inquiet ?

- Monsieur Elric, dit une infirmière en le regardant. Est-ce que vous êtes blessé vous aussi ?

- Euh… Non, répondit-il en se rendant compte qu'il était plein de sang. Je n'ai rien. Vous savez pour combien de temps ils en ont pour la soigner ?

- La soigner ? Et bien… Ecoutez, c'est très grave, elle risque de ne pas survivre.

L'alchimiste la regarda, interloqué. Elle pouvait mourir ? Alors qu'il ne savait même pas qui elle était, ni ce qui lui était arrivé. Ni ce qu'elle voulait au colonel. Il se sentit soudain extrêmement fatigué, le contrecoup de la formidable montée d'adrénaline qu'il avait ressentie en la trouvant. Il s'assit sur une chaise.

- Je suis désolée, dit l'infirmière, c'est une amie à vous sans doute. Est-ce que je peux faire quelque chose ?

- Non… Euh, si. Appelez le colonel Mustang et dites-lui de venir ici de toute urgence s'il-vous-plaît.

L'infirmière s'exécuta sur le champ. Edward ressentait une lassitude extrême et, avachi sur sa chaise, il regardait le personnel soignant courir autour de lui sans les voir. Il avait l'impression que le temps s'était arrêté. Il fixait la porte par laquelle étaient passés les médecins de la jeune fille, attendant de les voir ressortir. Mais il ne se passait rien, elle restait obstinément fermée. Soudain il entendit qu'on l'appelait et, en relevant la tête, il vit le colonel Mustang et le lieutenant Hawkeye se précipiter vers lui en courant. Il eut à peine le temps de se lever que son supérieur le prit par les épaules, le visage déformé par l'inquiétude.

- Ed ! Tu n'as rien ?

- Euh non, ça va, je suis juste crevé.

- Mais tout ce sang, c'est quoi ?

Edward se rappela seulement à ce moment là qu'il était couvert du sang de la blessée, et il leur expliqua ce qui s'était passé. Mustang soupira de soulagement alors qu'Hawkeye allait chercher quelque chose à manger au Fullmetal qui semblait à bout de forces.

- Vous vous êtes inquiété, colonel ? demanda Edward avec un sourire en coin.

- Pas du tout, s'exclama Mustang en reprenant sa réserve habituelle vis-à-vis du jeune homme.

- On dirait pas…

- J'ai beaucoup investi sur toi, Fullmetal, et s'il t'arrivait quelque chose il faudrait que je trouve une nouvelle personne sur qui passer mes nerfs, ce serait trop fatigant.

Hawkeye arriva juste à temps pour empêcher Edward de répondre à son supérieur, lui tendant un bol de soupe chaude volé sur un plateau. Le jeune homme ne se fit pas prier et il se sentit rapidement mieux une fois la soupe avalée.

- Tu dis que tu as trouvé cette fille blessée dans une ruelle, près du QG ? demanda Riza Hawkeye en surveillant que personne ne les écoutait.

- Ouais, et c'est pas ça le plus bizarre.

Il soupira et s'étira sur sa chaise avant de se lever et de faire quelques pas, suivi par les deux militaires.

- Elle n'a rien dit qui pourrait nous renseigner sur son identité ? demanda le colonel.

- Non, en fait elle a juste prononcé un nom. Et ça avait l'air important.

- Quel nom ?

- Le vôtre, colonel, répondit Edward en lui lançant un regard inquisiteur. Cette fille vous connaît.

- Je sais que je suis connu dans tout Amestris…

- Connu comme le loup blanc, ouais, marmonna le blond.

- Mais je ne vois pas du tout ce que cette jeune fille pourrait me vouloir. En plus, la seule adolescente que je connais c'est ta petite copine mécanicienne.

- Winry n'est pas ma petite copine ! s'insurgea Ed.

- T'as tort, parce qu'elle est vraiment ravissante.

- La ferme, on croirait entendre Hugues.

Il ne sentit pas le colonel se raidir en entendant le nom de son ami décédé. Roy échangea un coup d'œil avec le lieutenant Hawkeye. Il n'avait toujours pas dit au Fullmetal que Maes Hugues avait été tué, malgré l'insistance de la sniper qui arguait que si Ed l'apprenait par quelqu'un d'autre, par hasard, sa réaction serait terrible et il lui en voudrait à mort. Mustang soupira et se passa une main dans les cheveux, se promettant une fois encore de parler rapidement avec Edward. Mais pour l'instant il y avait plus urgent. Apprendre l'identité de cette fille, et comment elle le connaissait.

Plusieurs heures passèrent sans qu'ils aient de nouvelles. Mustang et Hawkeye patientaient en salle d'attente, le colonel passant agréablement le temps en draguant toutes les infirmières et patientes séduisantes qu'il voyait. Ed, par contre, trouvait l'attente de plus en plus difficile. Il ne tenait pas en place et faisait les cent pas, sursautant chaque fois que la porte du bloc s'ouvrait, et soupirant en se rendant compte que ça ne concernait pas la jeune fille.

- C'est bizarre qu'il s'inquiète autant pour cette fille, dit Roy en amenant une tasse de café à sa subordonnée, agréablement surprise.

- Merci. Je ne trouve pas ça étrange personnellement, on sait bien qu'il a un grand sens des responsabilités.

- Et alors ?

- Et bien, expliqua Hawkeye en buvant son café, c'est lui qui l'a trouvée dans cette ruelle et qui l'a amenée. Et une infirmière m'a dit qu'il lui avait sûrement sauvé la vie, quelques minutes de plus et elle serait morte là-bas. Alors maintenant il doit se sentir responsable d'elle.

- Vous croyez que quand on sauve la vie de quelqu'un on en devient responsable ?

- Croyez-moi sur parole, répondit la jeune femme avant de se replonger dans la lecture de son magazine.

Leur conversation n'alla pas plus loin car la porte du bloc s'ouvrit à nouveau et, cette fois, le médecin et l'infirmière qui en sortirent se dirigèrent directement vers eux. Edward, l'air inquiet, leur sauta littéralement dessus.

- Comment va-t-elle ? Est-ce qu'elle est…

- Elle va bien, répondit le médecin en souriant. Mais c'est uniquement grâce à vous, et aussi à sa combattivité, parce qu'elle était vraiment très gravement blessée.

- Qu'est-ce qui lui est arrivé ? demanda Mustang qui s'était approché.

- Ce jeune homme avait raison de soupçonner une blessure à l'arme blanche, répondit l'homme. Je préciserai que, pour moi, c'est un sabre qu'on lui a planté dans le ventre.

- Mais… Ca n'est qu'une gamine, s'exclama le colonel.

- Peut-être un vol, dit l'infirmière, pas convaincue.

- Je connais peu de voleurs qui se baladent dans les rues avec un sabre, répondit le lieutenant Hawkeye.

- En tout cas, elle est saine et sauve, et elle va bien se remettre car aucun organe vital n'a été touché. Elle gardera une cicatrice, mais ça n'est qu'un moindre mal.

- Où elle est ? demanda Eward d'un ton pressant. Est-ce que je peux la voir ?

- L'infirmière va vous emmener à sa chambre, dit le médecin. Mais elle n'est pas encore réveillée.

Le Fullmetal n'entendit même pas la fin de la phrase, il s'était déjà précipité dans les couloirs en faisant des signes pressants à l'infirmière qui se dépêcha de le suivre. Le médecin sourit avant de se souvenir de quelque chose.

- Nous avons trouvé ça dans ses vêtements, dit-il en donnant à Mustang un portefeuille trempé par la pluie. Je passerai la voir demain matin pour le suivi postopératoire. D'ici là, elle ne doit surtout pas se fatiguer.

A ce moment, il fut appelé par une infirmière et quitta les deux militaires. Pendant qu'Hawkeye se renseignait sur le numéro de la chambre de la jeune femme, Mustang ouvrit le portefeuille. Il trouva d'abord une photo montrant une femme portant une petite fille sur ses genoux.

- Ca doit être elle, dit le lieutenant en regardant par-dessus son épaule et en désignant l'enfant. Ed m'a dit qu'elle était brune avec les yeux clairs.

- Et cette femme près d'elle, ça doit être sa mère. La ressemblance entre les deux est frappante…

- Colonel ?

- Cette femme… Elle me rappelle quelque chose, je suis presque sûr de l'avoir déjà vu.

- Dites, murmura Hawkeye, vous ne seriez pas sorti avec elle il y a une quinzaine d'années ?

- Hein ? fit le colonel avant de comprendre où elle voulait en venir. Non mais vous pensez…

- Et bien, ça expliquerait comment elle vous connaît… Sa mère aurait pu lui parler de vous.

- Non, je suis sûr que non. Enfin…

Les paroles du lieutenant avaient instillé le doute dans l'esprit du jeune colonel. Il était un séducteur, c'était de notoriété publique. Il fouilla sa mémoire, essayant de se souvenir s'il avait eu une aventure avec la femme de la photo, mais il n'arrivait pas à se rappeler où il l'avait connue. Pendant ce temps, Riza avait récupéré le portefeuille et le fouillait à la recherche de papiers d'identité. Elle finit par trouver ce qu'elle cherchait.

- Emmanuelle Silver, lut-elle. Est-ce que ça vous dit quelque chose ?

Le colonel s'était tendu, et il lui arracha le portefeuille et les papiers des mains. Il était pâle et ses mains tremblaient.

- Colonel ? s'alarma la jeune femme.

- Silver… Silver ?

Il releva la tête et posa un regard incrédule sur sa collègue.

- Ce serait… Ce serait la fille d'Arthur ?

Une infirmière traversa le long couloir de l'hôpital, poussant un chariot rempli de plateaux repas. Elle passa devant un jeune homme brun, un militaire très séduisant, et se redressa en essayant de prendre une pose avantageuse, mais il ne remarqua pas sa présence et elle soupira avant de poursuivre sa route. Le colonel Mustang n'entendit même pas le bruit du chariot décroître alors qu'elle s'éloignait. Appuyé contre un mur, il regardait à l'intérieur d'une des chambres par la porte entrebâillée. Il entendit quelqu'un arriver et se placer près de lui, mais ne manifesta aucune réaction.

- Colonel, j'ai les informations que vous m'aviez demandées, dit le lieutenant Hawkeye en l'observant.

- Alors ?

- Vous aviez raison, c'est bien la fille d'Arthur Silver, le WaveMaker Alchemist.

- Arthur, murmura doucement Mustang, le regard perdu dans le vague. Vous savez, il était avec nous à Ishbal.

- Je sais.

- Ishbal…, continua Roy sans entendre la réponse de la jeune femme. On était toujours ensemble, tous les trois, avec Hugues. Les Inséparables, qu'ils nous appelaient. Mais après la guerre, il n'a plus donné aucun signe de vie, du jour au lendemain.

- D'après mes informations, dit Riza, il s'est retiré dans les montagnes du Kent, à l'Ouest, à l'écart de tout, complètement coupé du monde. Et il a obtenu une dérogation pour ne pas aller aux examens annuels, à cause de la distance et de la blessure qu'il a reçue à Ishbal.

- C'est étrange, il était si sociable, c'était la joie de vivre personnifiée. Je me demande ce qui a pu lui arriver.

- Et bien, avança Hawkeye, en rentrant il a dû apprendre le décès de sa femme.

Mustang eut sa première vraie réaction depuis le début de leur conversation, et il se retourna vers elle.

- La femme d'Arthur est morte ?

- Oui, Mary Silver, née Wyatt, décédée le 15 avril 1907, à Central, dans un accident de voiture.

- 1907… Mais Arthur était à Ishbal à ce moment. Il n'était pas au courant, comprit Roy. Pauvre Arthur… Il parlait tout le temps d'elle, il en était fou amoureux. Ce qui le faisait tenir c'était de penser à sa femme et à sa fille, qu'il allait retrouver. Emma…

Il reporta son regard sur la jeune fille, allongée dans sa chambre. Hawkeye risqua un œil par l'entrebâillement de la porte et aperçut Ed près d'elle.

- Il est encore là ? demanda-t-elle, franchement étonnée.

- Il n'a pas bougé d'ici depuis qu'ils l'ont ramenée du bloc. Il dit qu'il veut attendre qu'elle se réveille.

Assis sur une chaise, près du lit, Ed observait Emma. Elle semblait dormir paisiblement, et s'il n'y avait pas eu la perfusion accrochée à son bras, on aurait pu douter qu'elle venait d'échapper à la mort. Depuis qu'elle était revenue du bloc, des infirmières passaient fréquemment prendre ses constantes, mais elle ne se réveillait pas. Son visage avait été lavé de tout le sang et de la poussière qui le recouvraient et le jeune homme pouvait maintenant apprécier la finesse de ses traits, son teint de porcelaine, ses yeux ourlés de longs cils, fermés pour l'instant, mais qu'il savait magnifiques. Ses longs cheveux châtains reposaient autour d'elle. Il avait remarqué avec surprise qu'une longue mèche d'un blanc pur, partant de son front, se perdait dans ses boucles foncées. Encore un mystère, un de plus.

Il s'étira, mal à l'aise sur la chaise, et regarda par la fenêtre en réprimant un bâillement. Le soleil n'allait pas tarder à se lever, et le ciel se teintait déjà de rose. La pluie ne tombait plus et les nuages avaient tous disparus, laissant espérer une journée agréable et ensoleillée. Le Fullmetal soupira en pensant à son frère, parti en mission tranquille, peinard. Il reporta finalement son attention sur la jeune fille et sursauta. Elle avait les yeux grands ouverts et braqués sur lui. Il ne put s'empêcher d'admirer à nouveau ses iris bleus, si clairs et si limpides, pour l'heure débarrassés de toute trace de douleur ou de peur. On n'y lisait plus que de la curiosité alors qu'elle observait le jeune homme blond, son regard s'attardant quelques instants sur son automail qui luisait dans la lumière matinale. Un peu troublé par cet « examen », Edward hésitait.

- Hum… Euh, commença-t-il, t'es à l'hôpital, on t'a opérée hier soir parce que t'étais gravement blessée.

Pas de réaction. L'alchimiste était de plus en plus gêné.

- C'est moi qui t'aies trouvée et qui t'aies amenée ici. Mais tu ne te souviens sûrement pas de moi.

- Si, murmura-t-elle. Tes yeux… Leur couleur… Et tu m'avais dit de te faire confiance, c'est ça ? Tu m'as sauvée on dirait… Merci.

Edward rougit sans comprendre pourquoi le fait qu'elle s'en souvienne lui faisait un tel effet.

- Bah c'est normal, dit-il en essayant de se reprendre, pas la peine de me remercier. T'as pas trop mal ? ajouta-t-il pour changer de sujet. Tu veux que j'appelle un médecin ?

- Non, ça va.

- Ok. Euh, au fait, je m'appelle Edward Elric.

- Edward, répéta-t-elle doucement. Enchantée. Est-ce que je peux te poser une question ?

- Bien sûr.

- Je suis qui ?