Bonsoir à tous et à toutes. Voilà la suite de Mémoire en fuite. Et oui, je n'ai toujours pas trouvé le super méga génial nouveau titre qui changera tout et qui sera comme une illumination, quand vous le verrez vous ferez « mais oui mais c'est bien sûr, c'est LE titre parfait ! ».
Bah quoi ? Bon d'accord… Laissez tomber.
En tout cas merci beaucoup déjà de lire cette fic, et aussi de la commenter pour ceux qui font cet effort (mais oui mais oui, j'ai bien dit effort). C'est mon carburant préféré^^ Je n'ai plus qu'une chose à vous dire : Bonne lecture !
Chapitre 12
- Sciezka est encore plongée dans ses bouquins ? demanda Emma en s'asseyant sur les marches du perron, à l'arrière de la maison.
- Toujours, cette fille est un rat de bibliothèque, répondit Winry avec un sourire. Je n'ai jamais compris les gens comme ça. Oh pardon, réalisa-t-elle soudain, peut-être que toi aussi tu…
- Je n'en sais rien du tout, l'interrompit la brune.
- Ah bah ouais, ton amnésie, dit la mécanicienne, un peu gênée. Excuse-moi, le jour de la distribution du tact je devais être absente.
Emma lui sourit pour lui montrer qu'elle ne lui en voulait pas, et elles reportèrent toutes les deux leur regard sur les frères Elric qui s'entraînaient dans le jardin. Mais la jeune fille ne les voyait pas vraiment, elle était perdue dans ses pensées. Ca faisait plusieurs jours qu'ils étaient là, et Ed leur avait tout raconté. Il leur avait également fait comprendre à quel point ses souvenirs étaient importants, il fallait tout faire pour l'aider à les retrouver…
S'ils savaient que sa mémoire revenait au galop, par bribes qu'elle ne comprenait souvent même pas. Ce n'était pas leurs efforts qui avaient réactivé ses souvenirs, mais l'annonce de la guerre et l'angoisse qu'elle avait éprouvée en pensant au colonel Mustang et à ses hommes.
Depuis son agression, son sommeil était peuplé de cauchemars où elle revivait sans cesse son attaque, ressentant encore la douleur de la lame perçant sa chair, sentant l'odeur de l'Homonculus qui la plaquait contre le mur. Elle entendait souvent sa voix moqueuse alors qu'elle se réveillait en sursaut, obligée de se mordre la main pour ne pas hurler. Son quotidien était aussi fait de flashes, plus ou moins nombreux et clairs, souvent aux moments où elle s'y attendait le moins.
Mais depuis l'annonce de cette guerre, c'était devenu de pire en pire. Elle avait flash sur flash, ça pouvait se passer à n'importe quel moment, elle avait des absences de plus en plus répétées et elle avait du mal à les cacher aux autres. Mais le pire, c'était les rêves. Elle se sentait complètement épuisée car elle accumulait les nuits courtes et agitées. Ses rêves étaient comme les pièces d'un puzzle qu'elle ne comprenait pas, qui ne s'emboîtaient pas car trop décousues, sans aucune cohérence.
Désormais elle gardait un bloc-notes et de quoi écrire à son chevet, pour pouvoir noter ce qu'elle retenait de ses rêves quand elle se réveillait. Ca n'avait jamais rien donné d'intéressant, du moins jusqu'à la nuit dernière.
Les deux femmes étranges sont revenues, encore. En revenant d'aller chercher du bois elle les trouve devant la porte. Elle les observe attentivement. La plus grande, la brune aux cheveux bouclés, qui ressemble plus à une prostituée qu'à une femme respectable, frappe avec insistance à la porte. Près d'elle, l'autre est plus petite. Ses longs cheveux châtains cachent presqu'entièrement son visage, elle semble timide, effacée à côté de l'exubérance de l'autre. Elles ne semblent pas menaçantes mais c'est la troisième fois qu'elles viennent en quelques semaines, et à chaque fois elles se font plus insistantes. Et il y a quelque chose chez elles qui lui glace le sang.
Elle prend son courage à deux mains et leur demande ce qu'elles veulent. Elles se retournent lentement et Emma se dit que, contrairement aux apparences, c'est la femme discrète qui est la plus inquiétante. C'est pourtant l'autre, la grande, qui commence à parler et demande à voir son père. Encore une fois. Comme d'habitude, elle répond qu'il ne reçoit pas. La femme insiste. Emma ne se démonte pas et lui dit qu'il est sorti pour ses recherches. La grande brune s'apprête à répondre, énervée, mais l'autre femme pose une main sur son bras et lève les yeux pour les fixer sur la jeune fille.
Emma sent à nouveau un long frisson lui parcourir l'échine. Cette femme a quelque chose d'effrayant, comme si elle n'était pas vraiment humaine. Elle dit qu'elle croyait que le WaveMaker ne pouvait plus se déplacer à cause de la blessure reçue à Ishbal. La jeune fille serre les dents mais ne montre rien. Elle n'a pas été assez prudente. Son interlocutrice se présente, Juliette Douglas, secrétaire du Généralissime.
La jeune fille fronce les sourcils. L'armée a fini par venir. La femme veut rajouter quelque chose mais la brune l'interrompt. Elles ont été gentilles jusqu'à maintenant mais elles en ont assez, elles veulent voir Arthur Silver. Emma persiste, il n'est pas là. Elle se retient de jeter un regard vers la fenêtre de la chambre de son père, espérant qu'il ne se fasse pas remarquer.
La brune semble sur le point de se jeter sur elle, mais la militaire la retient. Elle prévient qu'elles reviendront vite et que la prochaine fois elles verront l'alchimiste, même si elles doivent enfoncer la porte pour ça.
Emma s'était réveillée en sursaut après ce rêve, en proie à un vrai sentiment de panique. Elle avait aussitôt saisi son bloc-notes et tenté de retranscrire les visages des deux femmes, et surtout leurs expressions, sans y parvenir vraiment. Quelque chose lui échappait, elles étaient toutes les deux à la fois magnifiques et monstrueuses, un peu comme l'Homonculus qui la poursuivait.
Des bruits de métal sortirent la jeune fille de ses pensées. Edward et Alphonse poursuivaient leur entraînement. C'était impressionnant. Ils bougeaient si rapidement qu'il était difficile de suivre l'enchaînement de leurs mouvements. Les automails d'Ed brillaient au soleil et éblouissaient leurs spectatrices.
- Comment peut-il bouger aussi vite ? demanda Emma.
- Qui ça ? Al ? dit Winry en la regardant. Je crois que c'est parce que son armure est vide.
- Je le sais ça mais… Cette armure est énorme et pour bouger avec ce truc, il doit falloir avoir une force colossale. Mais lui, il n'a même pas de corps…
- Tu sais moi j'y comprends rien à tous ces trucs d'alchimie, marmonna la blonde avec une grimace. Mais toi tu devrais comprendre ? Tu es alchimiste toi aussi, non ?
Le visage de la jeune fille se ferma et Winry s'en voulut aussitôt d'avoir abordé ce sujet tabou. Edward leur avait pourtant dit de ne pas lui parler de ça, mais elle n'avait pas pu s'en empêcher.
Plus loin, les deux frères mettaient toute leur énergie dans le combat. Ils s'entraînaient ensemble depuis tellement longtemps qu'ils connaissaient parfaitement leur façon de se battre, anticipant les attaques de l'autre, percevant ses failles, le tout avec une rapidité incroyable.
Edward surtout était impressionnant. Il semblait à peine toucher terre. Il enchaînait les coups et les parades avec une fluidité qui confinait à la grâce. En le regardant, Emma se sentit soudain aussi faible qu'une enfant. Elle n'était pas capable de la moitié de tout ça. Elle ne pouvait pas se défendre.
Izumi lui avait demandé si elle voulait rester une victime et ça l'avait mise en colère. Elle n'était pas, elle ne serait jamais une demoiselle en détresse. Si seulement elle pouvait se défendre elle-même… Elle y pensait de plus en plus depuis qu'ils étaient arrivés à Resembool. Les Rockbell l'avaient tellement bien accueillie. Si cet Envy les attaquait, elles risquaient d'être blessées, voire pire…
Il n'y avait qu'une solution.
- Ca ne va pas ? demanda Winry. Je t'ai fait de la peine ?
- Non, ne t'en fais pas.
Elle ne vit pas le regard perplexe de la blonde et rentra dans la maison. L'alchimie… Izumi lui avait dit qu'elle avait un grand pouvoir mais qu'elle serait dangereuse et faible tant qu'elle ne saurait pas l'utiliser. Elle sentait qu'elle avait raison mais d'un autre côté… Il y avait quelque chose dans l'alchimie qui la dégoutait, elle éprouvait une vraie sensation de rejet pour cette science.
Elle se rendit compte qu'elle s'était arrêtée devant la porte du bureau des garçons. C'était la troisième fois que ça arrivait. Ed lui avait fait visiter la maison mais elle n'avait pas pu entrer dans cette pièce. Encore ce rejet de tout ce qui touchait à l'alchimie. Mais depuis, elle était revenue plusieurs fois devant cette porte, incapable d'aller plus loin. Et cette fois-ci encore, elle ne savait pas quoi faire. Elle sentait confusément que si elle pénétrait dans cette pièce, elle ne pourrait plus revenir en arrière.
La question était de savoir ce qu'elle voulait vraiment. Apprendre l'alchimie pour pouvoir se défendre elle-même et ne plus être totalement dépendante d'Edward, et cela malgré son dégout ? Ou céder à sa répulsion, et rester une victime, les mettre tous en danger ? Hésitante, elle leva la main, avant de s'arrêter, le cœur battant. Elle devait se décider. Elle serra le poing un instant puis inspira un grand coup et posa finalement la main sur la poignée de la porte, avant de commencer à la tourner, lentement.
- Emma ?
La jeune fille sursauta et lâcha la poignée avant de se retourner. Ed, qui avait terminé son entraînement, la regardait. Elle allait lui répondre quand elle vit sa tenue. Il avait enlevé son débardeur trempé de sueur et l'avait négligemment jeté sur son épaule. La jeune fille résista mais ne put empêcher ses yeux de se poser sur le corps musclé de l'alchimiste. La sueur ruisselait sur son torse et sa tenue était plus qu'indécente. En tout cas, elle la mettait franchement mal à l'aise, et elle détourna rapidement le regard sans pouvoir empêcher le rouge de lui monter aux joues (voire même jusqu'aux cheveux).
- Ca ne va pas ? s'inquiéta-t-il en voyant son trouble.
- Si Mustang te voyait en ce moment qu'est-ce que tu prendrais…
L'alchimiste fronça les sourcils, ne voyant pas tout de suite où elle voulait en venir, avant de baisser les yeux, puis de la regarder, et de rebaisser les yeux, de nouveau. Plusieurs expressions passèrent sur son visage, qui allaient de l'agacement manifeste à la gêne la plus totale. Finalement, elle se fixa sur un mix des deux qui donnaient à son visage une expression très… particulière, ce qui fit sourire la jeune fille.
- Je me fous complètement de ce qu'il pense, ce con de colonel, grogna finalement Edward en réenfilant quand même son débardeur.
- Ah oui ? Pourtant j'avais l'impression que ça t'avait marqué quand il t'a menacé de faire cramer ta tresse ?
- Pff, même pas peur.
- Ou quand il a dit qu'il allait te faire bouffer ton automail vis par vis ? ajouta-t-elle avec un sourire malicieux.
- Ca va j'ai compris l'idée, pesta l'alchimiste. Et je te signale que si j'ai pas répondu, c'est uniquement parce que t'étais là, mais je me le fais quand je veux moi le Flame Alchimiste, je peux le latter comme de le dire.
- Mais oui.
- Je te jure ! On s'est déjà battus et je l'ai ridiculisé, insista Edward.
- Oui, oui…
- Mais t'as qu'à demander à Al ! C'est vrai !
- Mais je te crois mon petit Edward, je te…
- Qui est petit ? hurla le jeune homme.
Son cri se perdit dans le silence qui régnait dans le couloir. Emma se contenta de le regarder, sans parler, pendant une longue, longue minute.
- Euh…
- Il faudrait vraiment que tu fasses quelque chose pour ce problème de susceptibilité, dit-elle enfin en lui lançant un regard désespéré.
Le jeune homme leva les yeux au ciel, dépité. Pourquoi fallait-il toujours qu'il se ridiculise devant elle ? Pourquoi ? Et surtout, pourquoi est-ce que ça le gênait autant ? Il s'en fichait de se taper la honte devant Winry par exemple. Il soupira et se rendit compte qu'elle regardait fixement la porte du bureau. Il l'observa plus attentivement et remarqua ses traits tirés et les cernes qui s'étaient récemment formés sous ses yeux.
- Emma… Est-ce que ça va ? demanda-il finalement, ne sachant pas bien comment s'y prendre.
- Oui pourquoi ?
- Euh, c'est juste que… Comment dire…
Pourquoi Al n'était-il pas là ? C'était lui qui se montrait sensible et compatissant, prévenant et délicat. Lui, il n'était que le rustre indifférent. Ca avait toujours bien fonctionné comme ça, pourquoi fallait-il qu'il change de rôle tout d'un coup ?
- Tu… Tu as l'air fatigué, dit-il enfin, gêné.
- Oh.
Elle lui jeta un coup d'œil et vit à son expression qu'il ne savait pas trop comment lui parler, il avait sans doute peur de la vexer. Elle hésita un instant à le faire un peu tourner en bourrique, mais elle eut pitié de lui finalement. Et puis elle était trop fatiguée pour ce petit jeu.
- Je dors mal en ce moment, répondit-elle. Je me sens fatiguée.
Edward fronça les sourcils, un peu inquiet, mais il comprit qu'elle n'en dirait pas plus. Il haussa finalement les épaules et la suivit lorsqu'elle quitta enfin le couloir pour rejoindre la cuisine, vide à ce moment. Elle s'arrêta devant le tableau suspendu au-dessus du téléphone, sur lequel étaient accrochées de nombreuses photos.
- Est-ce que c'est Al, là ? demanda-t-elle en montrant une photo où ils posaient tous les deux, à la pêche.
- Ouais, répondit-il. On adorait aller pêcher tous les deux.
Emma le regarda attentivement. A cet instant, il avait perdu son habituel air supérieur, assez énervant, et sa carapace. Il arborait un sourire, un vrai, un beau, qui le transformait totalement. Ses yeux dorés pétillaient, et on y lisait un amour immense pour son frère. Et de la nostalgie. Il était si beau à cet instant.
- J'adore le sourire d'Alphonse, dit Emma en reportant son attention sur la photo. Il a l'air… doux, et gentil. Il est mignon, ajouta-t-elle en le regardant de côté, mine de rien.
Ca ne rata pas, Ed se renfrogna et fronça les sourcils.
- On dit qu'il me ressemble beaucoup, lança-t-il.
- Je trouve pas moi.
Touché. Elle ne put s'empêcher de rire en sentant son énervement. Il était si facile à manipuler.
- Là c'est Winry et toi ? Vous êtes mignons tous les deux, dit-elle en montrant d'autres photos. Et Al à nouveau ?
- Ouais, je me souvenais plus qu'il y avait autant de photos, répondit Ed en souriant, à nouveau nostalgique. Je les avais plus regardées depuis… Depuis longtemps, finit-il alors que de la tristesse envahissait son regard.
- Vous aviez l'air heureux.
- On l'était, c'était avant… avant tout.
Ils restèrent silencieux quelques instant. Emma sentait sa tristesse, ses questions avaient remué des choses qu'il aurait préféré laisser endormies. Elle eut soudain une furieuse envie de lui prendre la main. De lui faire comprendre qu'elle était là. Et qu'elle comprenait. Il dut le sentir car il la regarda et retrouva son beau sourire qu'elle aimait tant.
- Ce sont tes parents ? demanda-t-elle en montrant la dernière photo.
Elle montrait la mère des garçons, près d'un homme blond, tenant dans ses bras un nouveau né alors qu'Ed souriait, l'air heureux.
- Ouais, répondit-il simplement.
- Ils sont beaux, ils ont l'air… Je sais pas, bien, heureux. Tu as une belle famille Ed, tu as de la chance.
Il sentit l'amertume et l'envie dans sa voix et retint les paroles qui lui brûlaient les lèvres. Il comprenait ce qu'elle ressentait à ce moment précis, elle qui n'avait aucune souvenir de sa propre famille. C'était pas le bon moment pour cracher sur Hoenheim…
- Tu ressembles à ton père.
C'était la phrase de trop, il se mit à tousser violemment, comme s'il s'étouffait, et elle lui tapa dans le dos, un peu inquiète.
- Ed, ça va pas ?
- Laisse tomber, dit-il finalement en reprenant son souffle.
Il s'éloigna et alla chercher un verre d'eau pendant qu'Emma reportait son attention sur la photo. Et plus particulièrement sur la femme qui souriait, son beau visage illuminé, plein d'amour et de joie. Elle ressemblait étrangement à la militaire dont elle avait rêvé. Elles étaient toutes les deux parfaitement semblables et en même temps complètement différentes…
- La mère des garçons, murmura-t-elle en touchant la photo du bout de l'index. Impossible…
oOo
A Madge City, dans le Sud, le Major Armstrong planta son poing dans le sol dans un geste majestueux. Des éclairs alchimiques l'entourèrent et un mur émergea de nulle part devant lui, coupant la route des rebelles qui fuyaient. Il entendit leurs cris de frustration. Ils étaient pris dans une souricière géante, un piège qui allait se refermer sur eux, inexorablement.
- Impressionnant, Major ! s'exclama l'un des hommes qui le suivaient.
Il ne répondit même pas. Il se dégoutait. Mais les ordres étaient clairs. Il entendait encore la voix du Généralissime. S'il ne remplissait pas sa mission, s'il se laissait bouffer par ses scrupules, comme à Ishbal, il n'y aurait pas de pardon, aucune clémence. Il serait exécuté pour trahison. Et la honte rejaillirait sur le nom des Armstrong, le marquant à jamais.
- Ils bougent Major, annonça son aide de camp. Il faut les suivre.
Les suivre. Pour leur couper la route. Encore. Du moins c'est ce qu'il croyait. Il rejoignit sa nouvelle position la mort dans l'âme. Depuis le début du conflit, il n'était plus le même. Mustang et ses hommes auraient eu du mal à le reconnaître. Il avait perdu son bel enthousiasme, sa sensibilité légendaire. Il était… éteint. Et ça n'allait pas s'arranger.
Il se prépara à recommencer son travail de « terrassement » quand il sentit un regard posé sur lui, qui lui glaça le sang. Un coup d'œil dans son dos lui apprit qu'il était surveillé, et pas par n'importe qui. Le lieutenant-colonel Franck Archer, son supérieur, l'avait à l'œil. Ce type était un bloc de glace. Seuls lui importaient les succès qui lui permettraient de rapidement monter en grade. Il se fichait des causes, ou des conséquences. Il obéissait aveuglément aux ordres, sans se poser une seule question. Ce type n'était qu'un putain de robot.
- Tenez-vous prêt Major, lança Archer avec un petit sourire qui n'annonçait rien de bon. Ils arrivent.
Armstrong fronça les sourcils et regarda devant lui. Et il comprit. Il pâlit et ses mains se mirent à trembler. Devant lui, il voyait arriver un groupe compact de citoyens. Mais ça n'était pas des rebelles. C'était…
- Allez Major, susurra Archer qui s'était rapproché pour ne rien rater de la scène. Ecrasez-moi ces cloportes.
Des femmes. Des vieillards. Des enfants. Certaines femmes avaient des bébés dans les bras. Quelques hommes armés de fourches les entouraient pour les protéger.
- Mais… Ce ne sont pas des rebelles, protesta l'alchimiste.
- Ils sont des citoyens de cette ville, ils se sont dressés contre le Généralissime, ils doivent payer. Tous.
- Mais les enfants…
- De futurs rebelles, des terroristes en herbe. Ecrasez-moi tout ça.
Des frissons secouaient le Major. C'étaient des civils, juste… Ils ne méritaient pas ça.
- Attendez, réagit-il enfin. Les écraser ? Je suis juste là pour les « guider » là où vous le souhaitez, rien de plus.
- Les ordres ont changé Armstrong, dit Archer. Vous voyez les deux immeubles abandonnés devant nous. Quand les rebelles passeront au milieu, vous devrez leur faire tomber dessus. Et là, ils seront vraiment écrasés pour le coup, ajouta-t-il avec un ricanement.
L'alchimiste aux bras puissants dut utiliser toute sa force mentale pour ne pas se jeter sur son supérieur et lui faire ravaler son mépris, et ce rire. Il regarda devant lui. Les civils approchaient.
La rue était assez large et bordée d'immeubles dont la plupart avaient été abandonnés depuis le début du conflit. Deux bâtiments plus grande et larges que les autres se dressaient, face à face. Leurs fondations avaient déjà été ébranlées par les combats, et il n'aurait aucun mal à les faire s'écrouler, même de là où il était. Il vit arriver la foule devant lui. Il était assez près pour entendre leurs cris, les pleurs des femmes et des enfants, il voyait leurs visages déformés par la peur.
- Allez ! insista Archer qui avait perdu son sourire. Sinon vous le regretterez !
Il serra ses poings tremblants. La sueur froide qui le recouvrait lui coulait dans les yeux. Ou bien étaient-ce ses larmes qu'il sentait ?
- Vite ! aboya le lieutenant-colonel.
- Laissez-les-moi.
Armstrong ouvrit la bouche. Cette voix. Il releva les yeux. Sur l'un des bâtiments qu'il devait faire écrouler. Il était là. Il n'avait pas changé. Il entendit un claquement de mains. Puis il y eut l'explosion et la déflagration. Enormes.
Il fut projeté en arrière par le souffle de l'explosion mais réussit à rester debout, bien campé sur ses jambes. Il leva un bras pour protéger son visage. La poussière avait envahie les lieux, on ne voyait plus rien. Mais il entendait les hurlements. La bile lui remonta dans la gorge et il dut faire un effort surhumain pour ne pas se laisser aller devant ses hommes. Mêlée à l'odeur de poussière, il sentait celle du sang.
Le vent se leva et commença à dissiper un peu la poussière. Le major se rendit compte qu'Archer s'était déplacé et se tenait maintenant à ses côtés. La présence de ce type près de lui était presqu'insupportable. Mais il l'oublia rapidement. Avançant dans la poussière, sa silhouette se dévoilant au fur et à mesure qu'il s'approchait… Il était là. Ses cheveux bruns, toujours attachés en queue de cheval, bougeaient derrière lui, au rythme de ses mouvements.
Comme il y a treize ans, il portait juste son pantalon réglementaire et un simple débardeur blanc. Comme il y a treize ans, on lisait la satisfaction dans ses yeux marron, presque dorés. Comme il y a treize ans, il se léchait les lèvres avec délectation après un nouveau carnage.
- Comment… Que…, balbutia Armstrong, abasourdi.
- Je crois que vous connaissez déjà le Major Kimblee ? dit Archer avec un regard appréciateur.
- Mais… Ce monstre a…
- Il a été blanchi de tout ce qu'on lui reprochait, le coupa son supérieur.
- Tout ?
- Mais oui, vous savez, d'avoir utilisé ses propres compagnons d'arme comme… combustible, d'avoir tué indifféremment amis et ennemis. Une rumeur calomnieuse, ajouta Archer avec un sourire terrifiant.
- Tout à fait.
C'étaient les premières paroles de l'Ecarlate. Il n'avait pas perdu son sourire, au contraire, il semblait même s'élargir alors qu'il fixait Armstrong. Celui-ci tremblait de plus en plus.
- Vu la situation actuelle, continua le lieutenant-colonel, il a été lavé de tout soupçon et réintégré dans ses fonctions initiales. Pour venir vous prêter main-forte.
- En renfort quoi, ajouta Kimblee en tendant la main au colosse.
Celui-ci le regardait avec horreur. Derrière l'Ecarlate, la poussière s'était enfin dissipée, et il pouvait voir le carnage. Les bâtiments étaient couverts du sang et des entrailles des victimes. Les corps s'amoncelaient, la plupart entièrement déchiquetés et non reconnaissables. Certaines victimes encore en vie, mais perdant leur sang, hurlaient à la mort. Des membres étaient épars, un peu partout. Il avait les yeux fixés sur un bras, un bras d'enfant, sa petite main pointée vers lui comme pour l'accuser.
La nausée le faisait trembler et il ne savait pas combien de temps il pourrait la retenir alors que les larmes coulaient sur ses joues. Kimblee l'observait, se délectant de sa détresse. Il finit par lui prendre la main et la serra, sans que le colosse ne fasse le moindre mouvement. Archer s'éloigna pour donner ses ordres tandis que l'Ecarlate posait son autre main sur le bras d'Armstrong.
- Belle matière première, murmura-t-il. Quelle belle explosion vous provoqueriez, Major…
Non loin de là, sur les hauteurs, un homme observait la ville de Madge City. Il avait vu le tracé des rues changer et les éclairs alchimiques. Et puis il y avait eu l'explosion. Le vent avait ramené jusqu'à lui les odeurs, la poussière, mais aussi le sang. Et l'odeur de peur.
Le soleil se reflétait dans ses lunettes, cachant ses yeux dorés, alors que le vent s'engouffrait dans ses cheveux blonds. Il soupira et remonta ses lunettes de l'index.
- Les temps changent mais tout recommence, murmura Van Hoenheim en serrant plus fort la poignée de sa petite valise. Dante, qu'est-ce que tu fais ? ajouta-t-il sombrement.
Il se détourna finalement de la ville et regarda devant lui. Il se trouvait à un croisement. Il hésita un instant et prit finalement la voie de droite. Dans sa main droite, il tenait une photo. A l'arrière, un seul mot. Resembool.
oOo
Dans le Nord, toute la garde rapprochée de Mustang entourait Kain Fuery. Le jeune garçon, livide et tremblant, se balançait d'avant en arrière, les bras serrés autour de ses genoux relevés. Il avait enlevé ses lunettes et son visage était plein de larmes. Le colonel Mustang et Hawkeye, qui n'étaient pas avec eux, s'approchèrent finalement.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda le lieutenant.
- On a été envoyés dans le quartier nord après votre dernière intervention, répondit Havoc, les traits tirés. Pour vérifier qu'il n'y avait plus de survivants. Mais il en restait un.
- Un enfant, poursuivit Breda d'un ton fatigué. Il s'est jeté sur Fuery en hurlant. Il avait la moitié du corps brûlée mais il tenait encore debout.
Roy les écoutait, les yeux fixés sur Kain. Il passa une main dans ses cheveux d'ordinaire impeccablement coiffés, aujourd'hui en bataille. Lui aussi avait le teint pâle et les traits tirés, et les cernes violacés qui s'étendaient sous ses yeux montraient qu'il avait du mal à dormir. Son regard d'ordinaire vif et acéré était vide, éteint après avoir vu trop d'horreurs. Près de lui, Hawkeye était dans le même état.
- L'enfant était désarmé mais Fuery a été surpris. Il a pris son arme et… Il a vidé son chargeur sur lui.
- C'est la première fois qu'il tue quelqu'un, murmura Jean à son supérieur. Et il faut que ce soit un gosse désarmé…
Mustang se passa une main sur le visage. Il comprenait enfin la détresse de son Sergent-major.
- Je… Ce… C'est pas pour ça, marmonna le jeune homme.
- Quoi ?
- C'est pas pour ça, répéta-t-il en levant un regard désespéré vers Roy. C'est pas pour faire ça que je me suis engagé.
Sur le coup, personne ne répondit. Ils se regardaient, attristés qu'il ait eu à vivre cette épreuve, et frustrés de ne pas trouver les mots, de ne pas pouvoir lui expliquer l'inexplicable, justifier l'atrocité. Finalement Hawkeye s'accroupit face à lui. Fuery avait laissé son arme traîner sur le sol devant lui, il ne pouvait plus la toucher, elle lui faisait horreur. La jeune femme la prit.
- Il faudra la nettoyer, se contenta-t-elle de dire. C'est important.
Fuery détourna les yeux mais elle ne le lâcha pas du regard.
- C'est votre meilleure amie Sergent-major, n'en doutez jamais. Si vous prenez bien soin d'elle, elle ne vous laissera jamais tomber. Elle vous sauvera la vie un jour. N'en doutez jamais, répéta-t-elle avec conviction.
Elle lui tendit mais il ne fit aucun mouvement.
- Sergent-major, dit le colonel d'une voix dure. Regardez-moi. Regardez-moi, insista-t-il jusqu'à ce que son subordonné obéisse. Vous allez prendre cette arme, Fuery, et vous allez vous relever. Et vous allez continuer à vivre.
Son regard se perdit et Hawkeye sourit tristement. Il ne parlait plus de Fuery.
- Vous vous réveillerez toutes les nuits avec l'envie de hurler, vous vous trouverez monstrueux, vous penserez que vous ne méritez plus de vivre, mais vous continuerez quand même. Parce que vous n'avez pas le choix. Parce qu'il faut bien continuer à vivre. Pour que tout ça ne recommence jamais.
- Et pourtant ça recommence quand même, murmura Kain. Il y a eu Ishbal. Et maintenant…
- Je sais, Fuery, murmura-t-il en le fixant intensément. Mais croyez-moi. Suivez-moi. Aidez-moi à atteindre le sommet. Et ce genre de choses ne se reproduira plus. Jamais.
Sa voix était à peine audible dans le bruit du camp, mais ses paroles portèrent comme si elles avaient été clamées. Il sentait les regards de son équipe posés sur lui. Ils étaient ses fidèles. Ils étaient les premiers. Mais d'autres suivraient. Il serra le poing.
Fuery lut une telle détermination sur son visage que ses larmes se calmèrent. Il remit ses lunettes et baissa les yeux. Hawkeye, avec un sourire en coin, lui tendait toujours son arme. Il tendit la main et n'hésita qu'un instant avant de reprendre son revolver. Il le rangea et se remit debout lentement. Il ne se mit pas au garde-à-vous pour ne pas attirer l'attention, comme ses collègues, mais son attitude était suffisante.
- Est-ce que vous êtes avec moi ? demanda Mustang.
- Jusqu'à la mort, Monsieur.
