Ohayô gozaimasu ! En espérant qu'il fasse meilleur chez vous que chez moi (mais où est le soleeeeiiiil ?). Merci à tous pour vos commentaires. Et petite pub au passage pour une auteure géniale inscrite depuis peu sur le site : Hagarenn ! Je trouve ses fics formidables et si ma petite pub peut vous permettre de découvrir son « œuvre » (oui j'ose^^) alors j'aurais fait ma B.A !

Voilà le long chapitre 15, j'espère qu'il vous plaira (et ne ma balancez pas trop de pierres pour mon sadisme à la fin svp, chuis douillette^^). Bonne lecture !


Chapitre 15

- Magnifique travail Pride, murmura Dante, arborant un sourire satisfait.

King Bradley sortit de l'ombre. Il ne répondit pas mais marcha d'un pas raide jusqu'à la fenêtre. A l'extérieur s'étendait la ville souterraine, si majestueuse, qui courait sous l'actuelle Central. Si les habitants, au-dessus, pouvaient imaginer… L'architecture imposante, la magnificence de ces ruines, le théâtre immense, les rues pavées restées vides si longtemps…

Il ne se retourna pas en entendant Dante aller jusqu'à l'immense carte d'Amestris. La femme posa une main dessus, presqu'avec délicatesse, et ferma les yeux.

- Est-ce que tu la sens, Pride ? Cette colère qui gronde, cette haine… Je la sens émaner des habitants de ce pays, comme une onde magnifique… Tu ne sens pas leur peine ? Tu n'entends pas les hurlements des mères devant les corps sans vie de leurs enfants ? Des maris devant leurs femmes brûlées par ce Mustang ? Ou tuées par l'autre, l'Ecarlate ?

Il se retourna finalement et observa la femme. Leurs regards se croisèrent.

- Pride… Ma plus parfaite création… Tu ne ressens donc pas leur désespoir ?

- Je ne suis pas humain, moi, murmura l'Homonculus.

- C'est la meilleure chose qui soit pour nous, poursuivit-elle sans prêter attention à sa remarque. Ils vont tous se jeter à corps perdu dans la recherche de la pierre philosophale pour ramener les êtres chers qu'ils ont perdus… Les humains sont si prévisibles, ajouta-t-elle avec un rire sans joie. Vous allez bientôt avoir des frères et sœurs.

Bradley ne répondit pas mais son regard dériva vers l'homme prostré dans un coin de la chambre, entièrement nu, une expression débile sur le visage. Il fixa ensuite Dante, très légèrement vêtue. La femme soutint son regard, le défiant de dire quoique ce soit.

- Votre corps pourri rapidement, dit-il finalement en détournant les yeux.

- Oui il va très vite m'en falloir un nouveau, celui-ci n'était vraiment pas assez fort pour m'accueillir. Tu as une idée ?

- Peut-être… Une militaire très proche du colonel Mustang.

Dante fit une moue déçue et s'approcha d'Arthur, posant une main sur sa tête comme elle caresserait un animal de compagnie.

- Une militaire… Ca ne me dit rien, elles sont trop musclées, pas du tout gracieuses. Et puis je préfèrerais un corps plus jeune…

- Est-ce que vous avez des nouvelles de la fille et du Fullmetal ? demanda soudain Pride.

- Ils se tiennent tranquilles pour l'instant, ce qui est parfait.

- Vous n'avez pas peur qu'elle retrouve la mémoire ?

- Je ne sais même pas ce qu'elle sait, ou croit savoir… De toute façon je n'ai pas le temps de m'occuper de ça pour l'instant, et Envy est occupé ailleurs. Mais ça ne durera pas, ajouta-t-elle en s'agenouillant près d'Arthur et en l'embrassant.

L'Homonculus détourna les yeux non sans noter l'éclair qui avait traversé les yeux d'Arthur : de la détresse pure.

- Envy et les autres vont bientôt nous rejoindre, et là nous agirons. Cette sale gamine aura le traitement qu'elle mérite. Elle sera punie, susurra-t-elle à l'oreille de son prisonnier, très, très sévèrement, parce que c'est une très vilaine fille…

Elle rit en disant ça et s'assit à califourchon sur Arthur avant de commencer à faire courir sa langue sur son corps. Pride toussota et elle tourna la tête, visiblement contrariée d'être interrompue.

- Allez généralissime, lança-t-elle d'un ton ironique. Vas donc conduire ce pays à sa ruine. Sois un bon Homonculus, ajouta-t-elle en reprenant son manège, alors que le regard d'Arthur s'éclairait.

Homonculus…

oOo

Arthur titube et manque tomber, il se rattrape de justesse. Il a le regard vide, un air hébété. Il erre depuis une heure déjà à l'extérieur du camp militaire, sans but. Il passe sa main sur son visage, sentant sa barbe naissante sous ses doigts. Il ne reste plus de trace du jeune homme enthousiaste qui a commencé cette foutue guerre…

Il n'a pas dormi depuis des jours. Son sommeil est perturbé par des visions d'enfants morts, des cris. La nuit dernière il a rêvé que sa femme et sa fille étaient dans les derniers bâtiments qu'il avait détruits, et qu'il trouvait leurs corps sans vie… Il s'est réveillé en sursaut, un hurlement bloqué dans la gorge, secoué par une nausée terrible.

Il a quitté le camp discrètement, ne supportant plus d'être là-bas ni de sentir les autres militaires près de lui. Hugues a été renvoyé à Central, quittant le champ de bataille. Ne reste plus que Mustang, son ami. Ils se soutiennent, tentent de supporter ensemble l'horreur de ce qu'ils font, de ce qu'ils sont. Mais ce soir, même la présence de son ami lui est insupportable.

Arthur traîne les pieds et trébuche sur une pierre, à nouveau. Il tombe à genoux, s'éraflant les mains sur la rocaille. Son estomac se contracte et il lutte quelques instants, secoué de spasmes. Finalement il se relève, tremblant. Un bruit derrière lui le fait sursauter. Il se retourne vivement, prêt à claquer des mains, mais ça n'est qu'un oiseau qui s'envole. Preuve qu'il reste encore un peu de vie dans ce gigantesque charnier qu'est devenue la région.

Il regarde ses mains tremblantes, toujours tendues devant lui. Il entend à nouveau les cris de ses victimes et il gémit en plaquant ses mains sur ses oreilles. Mais ça ne change rien, leurs voix, leurs hurlements résonnent dans sa tête. Il plaque ses mains sur sa bouche pour camoufler son hurlement, et il se met soudain à courir droit devant lui, sans regarder. Il espère au fond de lui qu'un tireur ishbal sortira de nulle part et mettra un terme à cette vie qu'il ne supporte plus.

Sa famille l'attend, il le sait. Sa femme. Sa fille qu'il a à peine connue, et qui grandit sans lui. Il brûle de les retrouver mais… Il est parti en voulant devenir un héros, il était le génie de l'alchimie admiré de tous. Et maintenant il n'est plus qu'un meurtrier, un vulgaire assassin… Il ne mérite plus de les retrouver. L'énormité de son péché est telle qu'il les souillerait. Il ne mérite plus de vivre.

Il arrête soudain de courir et regarde autour de lui, hagard. Il est dans la ville. Il reconnaît ces lieux, ces ruines. C'est tout ce qu'il reste du quartier dont il s'est « occupé » ce matin-même. Un bruit parvient à ses oreilles et il se concentre. C'est un gémissement très faible. Il se laisse guider par ce son, gardant l'espoir que quelqu'un ait survécu.

Il finit par arriver devant un chien qui pleure doucement devant un amas de gravats. Il est couvert de poussière et semble blessé, du sang coule de ses oreilles. Arthur s'approche lentement, craignant que le chien ne l'attaque mais celui-ci réagit à peine. Il se contente de fixer le tas de pierre en pleurant. L'alchimiste remarque que ses pattes avant sont déchirées et ensanglantées et il comprend que l'animal a essayé de gratter le tas de gravats.

Son cœur s'arrête dans sa poitrine et il se précipite près du chien, grattant la pierre de ses mains nues, encouragé par l'animal qui gémit. S'il y a quelqu'un là-dessous… Il s'arrache la peau des mains, ne prenant même pas garde à la douleur. Et il trouve… Le chien aboie une fois, faiblement. Arthur, lui, laisse enfin ses larmes ruisseler le long de ses joues.

Sous les pierres il vient de dégager le bras droit et le visage d'un vieil homme. Son visage est figé dans un masque de souffrance, et l'alchimiste comprend qu'il est responsable de la mort de cet homme. Le chien cesse un instant de gémir et lèche la main de son maître avant de se coucher le long de son bras en continuant à pleurer.

Arthur le tire par le cou, voulant le forcer à se lever et à partir, mais le chien ne bouge pas. L'animal se contente de le regarder et le WaveMaker recule. Ses yeux. Cet animal a une telle tristesse dans les yeux que c'en est insupportable. L'alchimiste se remet debout et s'éloigne le plus vite possible, comme si c'était suffisant pour fuir sa culpabilité. Mais il ne lui échappe pas.

Il tombe à genoux près d'une maison et vomit enfin, pleurant en silence. Au bout de quelques instants il tente de se relever en s'appuyant au mur, s'essuyant la bouche de l'autre main. Il s'adosse au mur et soupire. C'est l'horreur à l'état pur, cet endroit est son enfer… Comment pourrait-il retrouver sa famille, les regarder et les serrer dans ses bras après tout ça ? Il sort de sa poche une photo de sa femme et sa fille, et il la regarde un instant avant de fermer les yeux. Sa main se crispe sur la photo.

De son autre main il prend son arme. Il met le canon de son revolver dans sa bouche et pose un doigt sur la détente. Il aurait préféré être tué au combat, sa femme aurait touché une pension. Là, non seulement elle ne touchera rien mais leur nom sera entaché de honte… Mais il ne supporte plus cette vie. Il va en finir.

Soudain il entend des voix venant de la maison contre laquelle il est appuyé. Il fronce les sourcils. Il resterait des survivants ? Le canon de son arme toujours dans sa bouche il rouvre les yeux. Sa curiosité est la plus forte, il baisse finalement son revolver, lentement. Il y a une brèche dans le mur, près de lui. Il s'en approche et jette un coup d'œil à l'intérieur avant de reculer, livide.

A l'intérieur, une créature monstrueuse se traîne sur le sol en émettant des cris de bête blessée. Arthur se reprend et se rapproche, regardant la scène avec des yeux de scientifique cette fois. Cette chose, quoi qu'elle soit, a une apparence vaguement humaine quand on y regarde de plus près. Son corps est désarticulé, osseux, et son visage torturé présente une expression de douleur intense. Elle est couverte de sang et d'autres choses, indéfinissables mais qui laissent une traînée noirâtre sur le sol.

Ses longs cheveux noirs tombent sur le sol lorsqu'elle bouge, dévoilant son crâne blanc et osseux. Cette chose, c'est l'horreur à l'état pur… Soudain l'alchimiste se tend. La créature n'est pas seule dans la pièce. Il bouge un peu et colle son visage contre le mur pour avoir un meilleur angle de vue.

- On dirait qu'on va avoir une nouvelle petite sœur, lance une voix sarcastique.

- Sœur ? Envy je peux manger ? demande un petit homme rondouillard à l'air bête, un doigt dans la bouche.

- Crétin ! crie l'autre qu'il a appelé Envy. Pas touche Gluttony, c'est compris ? Elle veut qu'on lui amène…

Arthur voit enfin l'autre personne. Il ressemble à un adolescent, garçon ou fille, c'est difficile à dire. L'alchimiste fronce les sourcils. Il y a quelque chose chez ces deux personnes… d'étrange. Elles ne lui semblent pas normales.

- Où est la pierre de ce cher Marcoh ? demande Envy.

Marcoh ? Qu'est-ce qu'il a à voir là-dedans ? Le Wavemaker suit la scène avec horreur. Il voit cet Envy sortir d'un sac une poignée de pierres philosophales, celles-là même qu'on leur a données, à lui et aux autres alchimistes. Comment ces personnes qui ne font à coup sûr pas partie de l'armée ont pu s'en procurer ? Et comment connaissent-elles Marcoh ?

- Allez, dit Envy en s'agenouillant près de la créature. Mange…

Arthur retient un cri. Il fait avaler la pierre à la créature. Celle-ci, d'abord effrayée et réticente, se jette désormais sur les pierres, les gobant littéralement. Et soudain elle change, sous ses yeux, son apparence se modifie.

- Bien, commente Envy avec un sourire diabolique. Très bien… Mange petite Lust…

- Lust ? demande Gluttony.

- Qui-Qui… Suis-je ? coasse la créature.

- Chaque chose en son temps, répond l'adolescent. Elle t'expliquera tout ça. Pour l'instant il faut qu'on se tire d'ici, faudrait pas qu'on nous trouve là. Elle serait déçue si quelqu'un abîmait l'un de ses précieux Homonculus.

Homonculus ? Non… Impossible…

- Debout, ordonne Envy à Gluttony, tu vas la transporter.

- Et toi Envy ?

- Moi ?

Arthur émet un petit cri qu'il étouffe aussitôt. Sous ses yeux l'adolescent vient de se transformer en militaire. Il le reconnait, il est dans son unité. Il ne se souvient plus de son nom mais…

- Allons tuer un peu d'Ishbals, lance Envy. C'est pour ça qu'on est là…

- Pride a dit qu'il faut faire attention, dit le petit homme en chargeant la créature sur son dos.

- Tu parles, ce vieux machin peut parler, il est tranquille dans son grand bureau de Central. Monsieur le Généralissime dit ceci, Monsieur le Généralissime dit cela… Et qui se tape le sale boulot pendant ce temps là ?

Arthur se mord la main pour ne pas hurler. Il recule et trébuche sur une pierre, faisant du bruit, mais il ne s'en soucie pas. Ces gens sont…

- Il y a quelqu'un !

Envy se précipite dehors à temps pour voir un militaire s'enfuir en courant comme si tous les démons de l'enfer étaient à ses trousses. Mais il est trop loin pour qu'il le reconnaisse.

Arthur court à perdre haleine. Il ne comprend pas encore tout ce qu'il a vu mais ce qu'il sait c'est que ces monstres ont un rapport avec l'armée, et avec le massacre auquel il doit participer. Il se rend compte que la photo de sa famille n'est plus dans sa main, mais il ne peut pas s'en soucier. Tout ce qui compte maintenant c'est de rester en vie. Et de comprendre…

oOo

Olivia tentait désespérément de ne pas entendre les explosions et les bruits de combat qui parvenaient jusqu'au camp, mais en vain. Le général Hakuro avait lancé la reconquête de sa forteresse depuis plusieurs jours déjà, mais sans succès. Ce n'était pas pour rien qu'on la disait imprenable… Ses hommes étaient partis prêter main forte aux soldats, mais ça ne servait à rien.

Ils se faisaient massacrer, littéralement. Les hommes de Drachma étaient d'excellents artificiers et ils pilonnaient la plaine sous les remparts, par où attaquaient les amestrisiens. Olivia avait voulu aller avec eux, donner les ordres, les guider. C'était sa forteresse, elle la connaissait par cœur, elle savait comment la reconquérir. Mais Hakuro avait refusé, préférant la garder près de lui, au camp d'Ambre. C'était à n'y rien comprendre.

Elle se souvenait encore de la réaction de Mustang lorsque ses propres hommes avaient dû partir sur le front, sans lui.

- Laissez-moi y aller ! avait-il crié.

- Reprenez-vous colonel, avait grondé la général. Vous vous donnez en spectacle, c'est indigne d'un haut-gradé.

- Pardon Monsieur mais…

Il s'était remis au garde-à-vous difficilement, retenant un cri de frustration. Lorsqu'ils avaient appris que les drachmiens disposaient de chimères, il avait pâli. Les soldats n'étaient pas de taille à lutter contre ce genre de créatures. D'autant plus qu'il y avait des chimères mi-humaines, mi-animales… C'était d'ailleurs étonnant, surtout que Drachma s'était toujours refusé à utiliser l'alchimie.

- Je serais d'une grande aide sur le front, Monsieur, tenta-t-il d'expliquer. S'ils utilisent des soldats issus de l'alchimie, il faut leur répondre…

- Non.

Hakuro se tourna vers la carte d'Amestris.

- Ce sont les ordres, les alchimistes ne vont pas au front.

- Mais pourquoi ? A quoi servons-nous si nous ne pouvons pas nous battre.

- Les alchimistes d'Etat sont trop précieux, répondit le général sans se retourner. Si vous étiez capturés, nos ennemis détiendraient une puissance terrible… Nous ne pouvons prendre le risque de vous mettre en première ligne.

- Vous préférez sacrifier tous nos hommes ?

Mustang serra les dents. Hawkeye, Havoc, Breda, Fuery… Ils étaient sous les murs de Briggs, se battant pour reprendre la forteresse alors qu'ici et à Central les dirigeants de l'Etat les sacrifiaient comme s'ils étaient de simples objets, sans familles, sans existence, insignifiants. C'était insupportable. Il risquait de les perdre. Il risquait de la perdre.

La réunion avait tourné court, Hakuro les avait tous congédiés, refusant de poursuivre cette discussion stérile. Les ordres étaient les ordres. Rien de plus, rien de moins. Comment pouvait-on être aussi con ?

Mustang traversait le camp comme un fantôme. Il se sentait vide, seul, abandonné. Il ne s'était pas rendu compte à quel point la présence de Riza, toujours dans son dos, lui était devenue indispensable, surtout depuis la mort de Hugues. Elle était son point d'ancrage, il savait qu'il pouvait compter sur elle en toutes circonstances, dans le privé comme dans le travail.

Elle était son ange gardien. Elle lui était aussi indispensable que l'air qu'il respirait. Il avait besoin qu'elle soit là, près de lui, en permanence. Hagard, il ne se rendit pas compte tout de suite qu'il était observé.

- Mustang, appela soudain Olivia.

Il se retourna, surpris. Etonnamment il n'y avait pas trace d'animosité dans la voix du général de Brigade Armstrong. Ni de sarcasme. Leurs regards se croisèrent et il y vit le reflet de l'inquiétude qu'il ressentait pour ses hommes. Cette femme venait de tout perdre. La forteresse qu'elle s'était jurée de défendre, ses hommes de confiance dont on l'avait séparée.

Et on l'avait empêchée d'aller se battre elle aussi, sous prétexte qu'elle ne pourrait pas prendre de bonnes décisions, trop inquiète pour ses hommes, touchée trop personnellement. Hakuro n'écoutait même pas ses conseils. C'était à croire qu'il n'avait en fait aucune envie de reconquérir la forteresse.

Les deux militaires se regardèrent en silence quelques instants avant de commencer à parler. Longtemps. De tout. De rien.

- Avez-vous des nouvelles de votre frère ? demanda par exemple Roy.

- Ce pleurnichard inutile ? répondit-elle avec un reniflement méprisant. Il fait honte à notre nom, mes parents auraient dû l'empêcher d'entrer dans l'armée.

- Vous êtes dure.

- Et vous, vous êtes un mou, rétorqua-t-elle sèchement. Mon frère est un poids mort dont il faudrait se débarrasser.

Ils parlèrent aussi d'Hawkeye qui avait fait forte impression à Olivia, ainsi que de ses hommes à elle qui étaient des modèles de sérieux et de loyauté. Ils parlèrent longtemps avant de se séparer, chacun rentrant dans ses quartiers. Aussitôt arrivé à sa tente Mustang ordonna de ne pas le déranger et prit une feuille et un crayon, songeur.

Le code qu'ils avaient utilisé était simple, mais il n'était pas sûr de ce qu'il avait crû comprendre. C'était capital, s'il se trompait, ou si elle le trahissait, s'en était fini de lui. Quand il eut fini de retranscrire leur conversation, plus aucun doute ne fut permis.

Le problème venait d'en haut. Tout concordait. Ils y avaient pensé chacun de leur côté et étaient parvenu aux mêmes conclusions. Non seulement il y avait quelque chose de pourri au sein de leur armée, mais en plus ça venait du haut commandement. Et sur le terrain, Hakuro était en train de décimer leurs troupes. Ca n'était pas une coïncidence, une simple accumulation de mauvaises décisions. C'était une destruction délibérée de l'armée, un sacrifice.

Mustang frémit. Il avait bien compris ce qu'elle avait voulu lui dire. Le seul moyen de survivre et de sauver leurs hommes, c'était de se débarrasser du général. Définitivement.

Il fut interrompu dans ses réflexions par des mouvements à l'extérieur et des cris. On bougeait dans le camp. Il claqua des doigts et attendit que la feuille soit complètement consumée avant de sortir. Il ne devait laisser aucune trace, c'était trop important. Sa vie et sa carrière étaient en jeu bien sûr, mais aussi celles de ses hommes, et de tout son pays.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-il à un sergent qui passait en courant près de lui.

- Monsieur, des blessés et des morts viennent d'être rapatriés, répondit le militaire avant de repartir aussi vite qu'il était venu.

Mustang avait pâli. Son estomac s'était serré et son cœur avait manqué un battement. Il avait un pressentiment. Un horrible, terrible pressentiment. Il le sentait. Elle était là…

Il essaya de rester calme en traversant le camp mais il finit par courir. La pression sur sa cage thoracique se faisait de plus en plus forte, il pouvait à peine respirer. Pas encore. Il avait perdu Hugues sans pouvoir rien y faire, Arthur était dieu sait où, peut-être mort... Il ne pouvait pas revivre ça…

Il s'arrêta, pétrifié par le spectacle. Devant lui, allongés sur des brancards, les soldats morts se comptaient par centaines. Et d'autres arrivaient, encore et encore. Tous morts. Les médecin constataient leurs blessures et les recouvraient d'un drap, les uns après les autres. Il scruta les visages, terrifié à l'idée de reconnaître celui de l'un de ses hommes. Ou le sien. Et soudain il la vit.

Riza était pâle, le sang semblait avoir quitté son visage. Elle avait été rapatriée après avoir été blessée au combat. Elle avait bien failli y passer. Les drachmiens avaient fait une sortie et l'affrontement avait été sanglant, terrible. Elle était sniper, pas habituée à se trouver au milieu des combats. Elle prenait de mauvaises décisions, tentant de protéger ses collègues, sans se préserver elle-même.

C'était intenable. Elle avait entendu un cri derrière elle et s'était retournée, prête à tirer, avant d'hésiter. Et ça avait failli lui être fatal. Le soldat drachmien qui se jetait sur elle était jeune, brun, avec des lunettes. Il ressemblait tellement à Fuery... Au moment où il allait abattre son sabre sur la jeune femme, Havoc s'était jeté sur elle. Elle avait été blessée néanmoins, le sabre lui avait largement entaillé le bras et le sang s'était mis à couler à flot. Jean avait tué son ennemi et avait vérifié qu'elle était toujours en vie.

- Le colonel m'aurait cramé sur place si ce mec vous avait eue, s'était-il contenté de dire. Faites gaffe.

Mustang voulut l'appeler mais il se retint. Quelque chose n'allait pas, outre sa blessure. Elle semblait différente. Il l'avait quittée seulement trois jours plus tôt, mais elle semblait avoir vieilli de dix ans.

Elle errait au milieu des corps sans vie, scrutant les visages, hagarde, une main posée sur son bras blessé. Elle avait refusé d'être soignée, et devant l'urgence de la situation les médecins n'avaient pas pu la retenir, les blessés étaient trop nombreux pour perdre du temps avec elle.

Elle passait entre les corps, regardant leurs visages. Elle avait perdu les autres dans la bataille : Havoc, Fuery, Breda. Mais il y avait aussi les hommes de son unité, Milo le dragueur invétéré qui lui faisait des avances en riant, Mickels qui lui avait montré la photo de son fils, né juste avant le début de la guerre, Caroline aussi qui voulait devenir sniper, comme elle. Ils pouvaient tous être là, morts. Soudain, elle posa une main sur sa bouche et pâlit un peu plus. Elle s'agenouilla près d'un corps sans vie.

Roy voulut aller vers elle, pour la réconforter, mais un groupe de soldats en portant un autre, gravement blessé et hurlant sa douleur, passa devant lui. Le jeune homme les contourna mais trop tard. Riza avait disparue. Il se rendit près du brancard qu'elle observait et regarda la victime qui y était allongée. C'était un jeune homme, presqu'un adolescent. Il devait être juste un peu plus vieux qu'Edward.

Il soupira et se remit à la recherche de sa subordonnée. Il avait lu une telle détresse sur son visage… Jamais il ne l'avait vue comme ça. Enfin, pas depuis Ishbal. Ce jour-là, lorsqu'il l'avait trouvée devant la tombe de cet enfant, il s'était juré qu'elle n'aurait plus jamais à revivre ça. Encore une promesse non tenue.

Il traversa tout le camp, plusieurs fois, mais il n'y avait plus aucune trace de Riza. Il commençait à se dire qu'il avait rêvé, que c'était une espèce d'hallucination. Il ne dormait plus depuis des jours, hanté par ses crimes et ses cauchemars. Finalement il revint jusqu'à sa tente, sentant toujours cette boule dans son ventre, cette inquiétude qui l'oppressait.

Soulevant le battant de sa tente, il s'arrêta. Elle était là, assise par terre, les genoux remontés contre la poitrine, ses cheveux dénoués tombant devant son visage. Elle ne bougea pas quand il s'approcha doucement. Son bras gauche saignait, elle ne l'avait pas fait soigner. Roy prit dans son bagage de quoi désinfecter la plaie et faire un pansement. Il s'agenouilla près d'elle et elle se laissa faire quand il entreprit de la soigner avec douceur.

- Riza…, commença-t-il.

- Ne dites rien, l'interrompit-elle sans relever la tête. S'il-vous-plaît.

Le cœur de Roy se serra. Sa voix… Elle était éteinte. Cette guerre était en train de la détruire. L'alchimiste serra les dents. Cette saloperie de guerre… Il repensa à sa conversation avec Olivia Armstrong. Elle avait raison. Il n'y avait plus à hésiter, il fallait agir. Il se rendit compte qu'Hawkeye le regardait et il se concentra sur elle.

- Riza…

- Il avait une femme, murmura-t-elle. Une femme. Ils étaient mariés depuis quelques mois. Ils ont un petit bébé, un garçon. Il est né juste avant qu'il soit mobilisé. Il avait… Une famille. Une famille qui l'attend.

Sa voix se cassa alors qu'elle prononçait ces mots et elle le repoussa en se levant.

- Calmez-vous, hey…

- Il avait une famille qui l'aime, répétait-elle en pleurant, tentant d'échapper à son colonel qui la retenait par un bras. Vous entendez ? Il ne devait pas mourir ici. Pas comme ça. Il avait une famille, qui l'attend. Et son fils va grandir sans son père. Ils l'attendent, vous entendez ?

Elle montait le ton et Roy commençait à avoir peur qu'on l'entende de l'extérieur. Elle sanglotait maintenant, complètement hors de contrôle. C'était la première fois qu'elle craquait, il ne savait pas comment la calmer, rien de ce qu'il disait ne suffisait. Finalement il fit la seule chose qui lui vint à l'esprit et il la gifla.

L'écho de sa gifle résonna autour d'eux. Riza se calma et lui lança un regard peiné et chargé d'incompréhension. Ses larmes ruisselaient toujours sur ses joues, mais en silence. Roy la prit dans ses bras et la serra contre lui, murmurant des paroles réconfortantes à son oreille, lui caressant les cheveux. Finalement la jeune femme se calma et ses larmes se tarirent.

- Pardon, murmura-t-elle en s'accrochant à lui. Pardon…

- Chut, calmez-vous.

- Je m'excuse mon colonel, je… Je ne suis pas à la hauteur.

Elle se détacha de lui à regret et essuya ses joues trempées de larmes du dos d'une main. Elle n'osait plus regarder Mustang. Comment avait-elle pu se donner en spectacle comme ça ? Et devant lui en plus ? Elle venait de donner raison à tous les clichés qui poursuivaient les femmes depuis toujours : trop sensible, pas les nerfs assez solides…

- Ne dites pas ça, dit le Flame Alchemist en souriant. Je comprends…

- Je n'ai pas d'excuse, ma conduite n'est pas digne d'une militaire. Je comprendrais si vous étiez déçu, ajouta-t-elle en regardant le sol.

- Déçu ? Voyons, pour une fois que je me sens utile.

Etonnée Riza releva les yeux et croisa le regard presque malicieux de son supérieur. C'était la première fois depuis des semaines qu'elle retrouvait le Mustang qu'elle connaissait depuis si longtemps.

- Pour une fois, laissez-moi être l'ange gardien de mon ange gardien, dit-il en lui reprenant doucement le bras pour finir son pansement.

Elle se laissa faire, surprise, avant d'esquisser un timide sourire.

- Merci.

- C'est mon côté prince charmant, plaisanta-t-il. Je ne peux pas résister aux larmes d'une femme, je sauve les demoiselles en détresse.

- Je ne suis pas une…

- Laissez-moi vivre mon rêve, lieutenant, la coupa-t-il avant de s'interrompre, songeur.

- Est-ce que vous pensez à une autre demoiselle en détresse ? demanda Riza.

- J'espère qu'elle va bien…

oOo

Black Hayate gémit et s'étira. Emma sourit et lui fit une caresse sur la tête avant de s'étirer elle aussi. Le soleil était rayonnant, il n'y avait pas un nuage dans le ciel, une légère brise agitait les feuilles des arbres et caressait doucement son visage. Ca devait être ça le bonheur…

- Emma ? Qu'est-ce que tu fais ? Je t'attends ?

La jeune fille soupira et perdit son sourire. Le bonheur n'avait pas duré bien longtemps.

Elle n'en pouvait plus… Toutes ses matinées se passaient avec Edward, dans le bureau, à étudier encore et encore les principes de l'alchimie. Les après-midi, elle s'entraînait avec Alphonse. Et ses soirées étaient consacrées à l'étude des notes de Hugues avec Sciezka. C'était bien simple, elle avait l'impression de ne faire que travailler. Elle n'avait même plus le temps d'aller se balader avec Hayate. Et ça faisait plusieurs jours qu'elle n'avait pas pu parler avec Winry ou Pinako.

- Emma ! insista Edward en sortant.

Prise en flagrant délit de flemmardise au soleil. Elle se retourna pour affronter l'expression sérieuse de son professeur.

- Ed, plaida-t-elle. Tu ne veux pas qu'on laisse tomber pour aujourd'hui ?

- Laisser tomber ?

- Juste pour aujourd'hui, on prend un jour de repos. Regarde ce temps, insista-t-elle. Ca ne te donne pas envie de sortir du bureau ?

Le jeune alchimiste voulut répliquer mais lui aussi sentait la chaleur du soleil, lui aussi avait envie d'en profiter. Mais ils devaient travailler…

- Ed, continuait Emma, qui sentait qu'elle le convainquait. Tu ne préfèrerais pas aller te promener et profiter du beau temps ?

- Me promener ?

- Oui, on pourrait aller faire un tour tous les deux, tu me ferais visiter les environs, les petits coins que tu aimes…

Un tour tous les deux… La proposition était tentante. Le jeune homme sourit en pensant à la rivière dans laquelle Al et lui allaient pêcher quand ils étaient enfants, au rocher qui leur servait de trône dans la forêt et sur lequel ils s'imaginaient des histoires fabuleuses. Il repensa au verger du vieux Tommy dans lequel ils allaient voler des cerises tous les étés, avant de se faire courser par le vieil homme. Oui, il y avait plein d'endroits de son enfance qu'il pourrait lui montrer.

- Alors ? demanda-t-elle avec espoir.

- Emma… Je suis d'accord mais avant ça je veux que tu me montres si tu as bien compris notre dernier cours en réalisant…

La jeune fille soupira et se leva sans l'écouter.

- Tu vas où ? demanda-t-il en s'interrompant dans ses explications.

- Je fais grève, lança-t-elle en rentrant dans la cuisine où se trouvaient Sciezka et Winry. Et je ne serai pas la seule.

Les deux jeunes filles relevèrent les yeux, l'une des notes de Hugues, l'autre de l'automail qu'elle réparait.

- Vous avez vu la journée magnifique qu'on a ? C'est triste de rester enfermé à travailler…

- Tu n'as pas tort, répondit Winry en passant une main pleine de cambouis dans ses cheveux. Argh !

- Mais il faut bien qu'on le fasse, dit Sciezka d'une petite voix. C'est tellement important…

- Et tu crois franchement que quelques heures de plus ou de moins changeront quelque chose ? Tu vas te tuer à la tâche si tu continues. Il faut faire des pauses…

- C'est quoi cette mentalité de feignasse ? lança Ed avec une grimace.

- C'est toi qui dis ça ? rétorqua Winry. Monsieur Je-m'endors-partout ?

- C'est même pas vrai, protesta le blond en lançant un regard assassin à son amie d'enfance.

- Mais ouais…

- De quoi vous parlez ?

Alphonse venait d'entrer avec une pile de livres demandés par Sciezka.

- Je disais qu'il fallait qu'on prenne une journée de repos, où on ne travaillerait pas.

- Oh oui, répondit tout de suite le cadet avant de voir le regard de son frère. Enfin je veux dire…

- Non, non ! Tu as dis oui, exulta Emma. Ca fait deux voix pour.

- Et depuis quand on vote ? répondit le Fullmetal. On n'est pas en démocratie…

- Tss-tss-tss, tais-toi deux minutes, Ed. Winry, tu en penses quoi ? demanda la brune en se tournant vers la mécanicienne.

- Tu me dis pas de me taire d'abord, grommela le jeune homme.

- Je suis assez d'accord, répondit finalement la mécanicienne en reposant l'automail qu'elle faisait manœuvrer. Mamie n'est pas là aujourd'hui, elle ne reviendra que ce soir, alors c'est le jour où jamais.

- Mais…, commença Ed.

- Pas de mais, intervint Emma avec un grand sourire. Trois voix contre deux, la journée de farniente est adoptée à la majorité !

Al poussa un grand soupir qui résonna dans sa cage thoracique vide, et posa les livres sur la table avant de sortir dans le jardin. Winry le suivit rapidement, retenant un petit sourire devant la mine renfrognée d'Edward. Elle ne savait pas vraiment si elle avait répondu ça parce qu'elle avait envie de se reposer ou pour énerver le jeune homme. Sans doute un peu des deux. Emma la suivit en souriant avant de rejoindre Black Hayate et de lui lancer un bâton.

Finalement Sciezka haussa les épaules et sortit elle aussi. Elle s'étira comme un chat sur la terrasse avant de rejoindre ses amis, se disant que ce n'était peut-être pas une si mauvaise idée finalement. Après tout, ça faisait des semaines qu'elle planchait sur tous ces documents sans parvenir à en extraire quoique ce soit. Peut-être qu'en prenant du repos et du recul elle aurait une illumination ?

Edward dut finalement les suivre, marmonnant dans sa barbe pour la forme. Il détestait perdre. Et là, en plus, c'était Emma qui le contredisait et qui avait gain de cause. Cette journée débutait mal… A ce moment il entendit un miaulement derrière lui et se tendit. Ca empirait… Il jeta un regard derrière lui et vit le chat avancer, très dignement, jusqu'à Emma qui le prit dans ses bras en le cajolant.

Une veine commença à enfler sur la tempe du Fullmetal qui grogna, comme Black Hayate qui vouait une aversion viscérale au chat, lui aussi. Celui-ci se contenta de les narguer en ronronnant un peu plus fort. Ed était sûr qu'il souriait.

- Alors qu'est-ce que vous voulez faire ? demanda soudain Alphonse.

Un long silence se fit. Tous se regardèrent un long moment.

- Je le crois pas, marmonna Ed. Tout ça pour ça.

- Non mais en fait c'est ça l'idée, se défendit Emma. On ne fait rien.

- Rien du tout ?

- Enfin… Non, on peut faire ce qu'on veut, du moment qu'on ne bosse pas. Euh…

Son idée géniale était en train de se transformer en pétard mouillé. Une journée entière à ne rien faire ça allait vite être… insupportable.

- Bon écoutez, chacun fait ce qu'il veut, c'est quand même pas compliqué, intervint Winry. Moi je vais faire de la cuisine, ajouta-t-elle, prise d'une impulsion.

- Oh oui j'adore cuisiner, dit Sciezka. Je peux t'aider ?

- Bien sûr.

- Et toi Emma ? demanda Alphonse.

- Je crois que… Je vais peindre. Oui, ça fait longtemps que j'en ai envie. Tu ne voudrais pas être mon modèle ?

- Moi ? Euh… Je…

La jeune fille sourit. Si Alphonse avait eu un corps, il serait sûrement devenu rouge comme une pivoine. Elle rit finalement et le prit par la main avant de l'entraîner derrière la maison en lui expliquant ce qu'elle attendait de lui. Winry jeta un coup d'œil vers Ed et soupira. Il était jaloux comme une teigne, ça se voyait tout de suite. Elle haussa les épaules et rentra dans la cuisine.

- On dirait qu'on reste tous les deux, Hayate, dit finalement le jeune alchimiste.

Il baissa les yeux et se rendit compte que le chien l'avait lâchement abandonné pour aller poursuivre le chat roux dans la maison. Ed soupira et prit le chemin du village en traînant les pieds. La balade à deux avec Emma avait tourné court mais c'était sa faute. S'il avait accepté tout de suite au lieu de vouloir lui faire faire ses exercices…

- Mille pétards, quel boulet, marmonna-t-il en donnant un coup de pied dans une pierre.

Le temps passa rapidement et Emma libéra enfin son modèle, pas fâché de pouvoir bouger un peu.

- Je peux voir ? demanda Alphonse en s'approchant.

- Bien sûr, répondit la jeune fille en lui montrant son œuvre.

Le jeune garçon émit un sifflement appréciateur en voyant le résultat. Elle l'avait représenté assis sur une souche d'arbre, des mésanges perchées sur ses épaules, le regard tourné vers la ville qu'on devinait au loin. Il se dégageait de la scène une impression de calme, de sérénité même, paradoxale alors que le sujet était une gigantesque armure de guerre.

- Ca te plaît ? demanda la brune, un peu inquiète du mutisme d'Alphonse.

- C'est… magnifique…

- Ouf tu me rassures, il est pour toi alors il valait mieux qu'il te plaise.

- Pour moi ?

Le jeune garçon la regarda, ému. Un cadeau ? Pour lui ? Emma était perplexe. Elle ne comprenait pas pourquoi il semblait si surpris, et pourquoi elle avait cru entendre des sanglots dans sa voix. Elle ne pouvait pas deviner que, depuis qu'il était dans cette armure, les seuls cadeaux qu'avaient reçus Al étaient des burettes d'huile ou des pièces neuves. Les premières années, Winry lui avait fait un gâteau pour son anniversaire, mais il n'avait jamais pu y gouter et ils avaient finalement arrêtés.

Un cadeau pour Alphonse, c'était des souvenirs qui revenaient en cascade. Ses anniversaires avec sa mère et Edward, ses premiers cadeaux, les fêtes avec ses amis de l'école, Winry qui lui faisait un baiser sur la joue et lui qui rougissait comme une pivoine. Ce cadeau, ça lui rappelait qu'il était encore humain malgré son apparence, alors que les gens autour de lui semblaient parfois l'oublier, lui et ses sentiments.

Mais elle ne pouvait pas savoir ça, et elle fut donc plus que surprise quand la gigantesque armure se pencha vers elle et la prit dans ses bras avec une délicatesse insoupçonnée.

- Merci, murmura Alphonse, la voix tremblante.

Emma sourit. Elle savait que le jeune garçon ne pouvait pas sentir son étreinte mais elle comprenait son besoin de contacts humains. Elle aussi en avait été privée trop longtemps, seule avec son père qui était plus un fantôme qu'un vrai compagnon. Alors elle comprenait très bien… Elle lui rendit donc son étreinte jusqu'à ce qu'un aboiement ne les interrompe.

Alphonse la lâcha et prit l'œuvre d'Emma avant de courir à la recherche de son frère pour lui montrer, voulant partager sa joie avec lui. La jeune fille sourit à nouveau et rentra dans la cuisine, s'attendant à y sentir l'odeur délicieuse d'un repas préparé avec amour. Mais elle s'arrêta sur le seuil de la porte, surprise.

- Qu'est-ce qui se passe ?

Assises chacune à un bout de la table, Sciezka et Winry se tournaient ostensiblement le dos et la tension était à couper au couteau dans la pièce. Tous les ustensiles et les ingrédients étaient sur la table, mais apparemment aucun n'avait servi. Un livre de cuisine était ouvert entre elles deux.

- Alors ? insista Emma.

- C'est de sa faute ! crièrent finalement les deux jeunes filles. Non c'est toi ! Arrête de répéter tout ce que je dis !

- Stop, on se calme. Sciezka qu'est-ce qui vous prend ? Je croyais que vous deviez cuisiner ?

- C'est ce qui était prévu avant que Madame Winry ne décide de s'en mêler et de vouloir tout commander.

- Mais c'est Madame Sciezka qui voulait faire n'importe quoi, riposta la mécanicienne.

- Et c'est Madame Winry qui…

- Arrêtez ça ou j'en prends une pour taper sur l'autre, s'énerva Emma. C'est quoi le problème exactement ?

Ses deux amies se regardèrent en chiens de faïence avant de baisser les yeux.

- Il se trouve que Sciezka pense que la cuisine ça se fait au jugé, à l'instinct, sans suivre de recette, marmonna Winry.

- Et ?

- Et moi je suis pas d'accord !

- Ouais, intervint l'ex-militaire, elle pense qu'il faut suivre la recette à la lettre, peser les ingrédients au gramme près…

- Et alors ? s'énerva la blonde. La cuisine c'est une science…

- Nan, la cuisine c'est un art, ça se fait à l'instinct.

- Une science !

- Un art !

- Une science !

- Un art !

- Emma !

La jeune fille sursauta. Ses deux amies s'étaient tournées vers elle et attendaient visiblement qu'elle les départage.

- Euh… Est-ce que la cuisine est un art ou une science ? Et bien, hésita-t-elle, cherchant à gagner du temps. Hum… Un peu des deux ?

- Tu sais cuisiner au moins ? demanda Winry.

- Non. Enfin, reprit-elle, je n'en sais rien, je sais pas pourquoi j'ai dit ça. Après tout, poursuivit-elle, songeuse, ça n'a rien de compliqué, il suffit juste de suivre la recette sur le bouquin…

- Et bien tu n'as qu'à t'occuper du repas de ce soir ! dit la blonde en lui lançant son tablier.

- Oui, ce sera mieux je pense, ajouta Sciezka en lui lançant le livre de cuisine.

- Quoi ? Mais… Je croyais que vous vouliez vous en occuper…

- Plus envie, répondirent en chœur les deux jeunes femmes.

- Ah… Bon et bien, pourquoi pas ? Ca peut être amusant, dit Emma en haussant les épaules. Ca ne doit pas être bien compliqué après tout…

Quand Edward revint de sa longue balade, quelques heures plus tard, il fronça les sourcils. Avant même d'atteindre la maison, une étrange odeur flottait dans l'air. Ca n'était pas une odeur nauséabonde, ça ne retournait pas le cœur, ça ne faisait pas éternuer, ni ça ne brûlait les yeux. Mais c'était étrangement… désagréable.

Il pressa le pas, vaguement inquiet, avant de s'arrêter devant le perron. Sur les marches, Winry, Sciezka et Alphonse étaient assis, les yeux baissés, trouvant le temps long. A l'intérieur de la maison, des bruits de lutte se faisaient entendre.

- Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que vous foutez là ?

- On attend, répondit Alphonse.

- Euh… Mais où est Emma ?

- Là-dedans, dit Winry en désignant la cuisine.

- Mais qu'est-ce qui se passe ? C'est quoi ces bruits et… Et ça c'était un cri ? s'inquiéta le Fullmetal. Je dois y aller…

- Non ! crièrent en même temps son frère et ses amies.

- N'y vas pas grand-frère !

- S'il-te-plaît Ed !

- Tu es trop jeune pour mourir !

- Hein ?

Il les regarda comme s'ils avaient tous perdu l'esprit.

- Elle nous a tous virés de la cuisine, lui expliqua son cadet. Elle est en train de nous préparer le dîner et… Je crois qu'elle a pété les plombs, murmura-t-il en jetant un regard inquiet derrière lui, des fois qu'une certaine brune l'entende à travers les murs.

- Vous êtes dingues, répondit Ed en souriant. Vous n'avez pas peur d'elle quand même ?

- Regarde un peu ce qui est arrivé aux derniers qui ont essayé d'entrer, lui dit Winry.

Le jeune homme se retourna et trouva Hayate, Den et le chat roux, couverts de farine et terrorisés, cachés en tremblant derrière un arbre. Edward fronça les sourcils en se tournant à nouveau vers la maison. Il commençait à hésiter. Après tout, il avait déjà vu Emma en colère… Mais un nouveau cri le décida.

- J'y vais, c'est n'importe quoi d'avoir peur d'elle, dit-il en grimpant les marches et en ouvrant la porte.

Un objet volant, identifié comme étant une casserole lancée de toutes ses forces par une folle furieuse, le percuta de plein fouet et il tomba en arrière, la marque de l'objet en question s'imprimant en rouge vif sur son visage.

- Dégage de là !

Le jeune alchimiste, tombé dans le coma sous la violence du coup, ne répondit pas mais ses amis frissonnèrent et Black Hayate se mit à hurler à la mort, lugubrement.

Mais lui au moins n'eut pas à manger le résultat de cette après-midi en cuisine. Le dîner fut long, très long, terriblement long même pour les adolescents. Mamie Pinako n'était pas encore entrée, étonnamment, et à ce moment Winry regrettait vraiment de ne pas l'avoir accompagnée chez sa vieille copine. Et pourtant elle détestait la vieille bonne femme qui continuait à lui pincer la joue comme quand elle avait cinq ans en lui faisant remarquer qu'elle était beaucoup trop masculine pour une jeune fille, qu'aucune garçon ne voudrait l'épouser, et dans quel monde on vit.

Elle jeta un regard à Sciezka qui, elle, fixait Alphonse avec envie. Le jeune garçon aurait bien souri de triomphe s'il avait pu. C'était bien la toute première fois, depuis qu'il avait perdu son corps, qu'il était content de ne pas manger. Surtout quand il voyait l'aspect des plats en question. Et encore plus quand il voyait la tête des autres. Etrangement, alors qu'il était plutôt de nature compatissante, là il avait vraiment envie de rire.

Emma les regardait, anxieuse. Elle n'avait pas goûté ses créations qui ne lui inspiraient pas confiance. Elle avait galéré comme jamais. Elle ne pensait pas que ça pouvait être si difficile de cuisiner. Après tout, comme elle l'avait dit, il s'agissait juste de savoir lire les indications. Un chimpanzé neurasthénique pourrait le faire. Enfin ça c'était la théorie… La pratique s'était révélée plus… périlleuse, comme le montraient les poêles et casseroles, brûlées, ainsi que sa main, et les ustensiles de cuisine torturés.

- C'est si mauvais que ça ? demanda-t-elle finalement, les joues rouges.

- Et bien… Comment dire… C'est pire que ça, lança Winry.

- C'est infect, j'ai jamais rien goûté d'aussi mauvais, ajouta Sciezka.

- Vous exagérez, rétorqua Emma, un peu vexée.

Elle gouta une bouchée de son ragout et pâlit avant de la recracher dans sa serviette.

- Oh merde mais c'est horrible, cria-t-elle avant de tousser.

- Je pense que la mort doit avoir ce goût là, commenta la mécanicienne.

- Merci bien… Ed…, commença Emma en le regardant. Mais…

Le jeune alchimiste avait un peu verdi et sa main de chair tremblait violemment, mais il venait de terminer son assiette.

- Tu as tout mangé ?

- Edward va mourir, murmura Sciezka avant qu'un regard du Fullmetal ne la fasse taire.

- C'était… bon…, dit-il difficilement, comme si les mots et la « nourriture » se livraient une terrible bataille pour savoir qui sortirait en premier. Hum… Je crois que… Je vais prendre… du dessert.

- Quoi ?

C'était un véritable cri du cœur. Tous le regardaient, impressionnés. Même le chat qui observait la scène le considérait d'un œil nouveau.

- Ed, dit Emma, étrangement émue. Tu n'es pas obligé, je sais que c'est infect.

- Non non… C'est très… Bon. Je veux bien une part de… gâteau… S'il-te-plaît.

La jeune femme obéit, retenant difficilement un sourire. Il se forçait pour lui faire plaisir, elle le savait. C'était étonnamment gentil et délicat de sa part. Elle lui servit une part de sa… tarte ? C'était assez indéfinissable en fait, bizarrement trop cuit à l'extérieur et pas assez à l'intérieur. Edward inspira un grand coup et en goba un grand morceau, partant du principe que si on enlevait le pansement rapidement, ça faisait moins mal. Mais il se plantait royalement. Il devint livide et tous eurent peur que sa dernière heure soit arrivée.

- Grand-frère, gémit Alphonse, mort d'inquiétude.

- Qu'est-ce qui lui arrive ?

- Emma, qu'est-ce que tu as mis dans ta tarte ? demanda Winry.

- Euh… Des fraises et de la crème pâtissière.

- De la crème… Oh.

- Quoi « oh » ?

- Tu l'as faite avec du lait ta crème ?

- Bah oui, comment veux-tu faire autre… Oh.

Emma se tourna vers lui. On lisait une telle détresse dans les yeux d'Edward qu'elle fut submergée par une vague de culpabilité (et une petite vague de « mais c'est que du lait comment ça peut le mettre dans cet état ? »).

- Ed je suis désolée, j'avais complètement oublié ton aversion pour le lait… En plus j'en avais mis dans le ragout. Respire Ed, respire je t'en prie !

- Elle est morte, murmura Winry, attendant l'explosion avec une certaine satisfaction.

Mais elle en fut pour ses frais. Ed déglutit difficilement, après quelques essais. Il finit sa part, comme un condamné à mort allant fièrement au devant de la guillotine, avant de lever des yeux larmoyants vers Emma.

- C'était très bon, murmura-t-il d'une voix rendue tremblante par l'effort.

- Merci, répondit la jeune fille en réfrénant une envie furieuse de lui sauter au cou pour le remercier.

Alphonse et Sciezka échangèrent un regard et pensèrent en même temps « comme c'est mignon ». Mais Winry, elle, ne souriait pas. Elle se sentait mal. Presque trahie. Il avait mangé ces horreurs et lui avait dit que c'était bon. Avec elle, même quand c'était délicieux, elle n'avait droit à aucune compliment ni remerciement. Par contre quand ça n'était pas à son goût il ne se gênait pas pour le lui faire remarquer.

Elle ravala les larmes qui montaient à ses paupières et quitta soudainement la pièce pour se réfugier dans sa chambre. Adossée à la porte fermée, elle laissa enfin couler ses larmes. C'était fini. C'était clair maintenant. Il la considérerait toujours comme une sœur. Jamais il ne l'avait regardée comme il la regardait, elle. Jamais il ne s'était montré jaloux. Jamais il n'avait fait le moindre effort… Elle devait se rendre à l'évidence, une fois pour toutes.

Elle ne bougea même pas en entendant des cris venir de la cuisine et le bruit d'une chaise qui se renversait.

- Qu'est-ce qu'il fout là ? cria Edward, fou de rage, difficilement retenu par Alphonse. Lâche-moi. Je vais lui exploser la gueule.

- Calme-toi un peu Ed, s'énerva Mamie Pinako. Je l'ai trouvé à la gare…

- T'avais qu'à l'y laisser ! Je vais lui faire ravaler son sourire à cette espèce de sale con !

- Arrête grand-frère…

L'homme blond entra dans la pièce et regarda autour de lui, un peu perdu.

- Hum… Vous avez l'air d'aller bien… les garçons, dit Van Hoenheim en se passant une main dans les cheveux, l'air gêné.