Bijour à tous et à toutes ! Juste un pitit mot pour tous vous remercier pour vos coms, comme toujours. Les choses sérieuses commencent (parce qu'avant elles n'avaient pas commencées me demanderez-vous ? Bah si mais j'avais envie d'utiliser cette expression^^). Bon j'arrête de parler (écrire) pour ne rien dire et sur ce, Bonne lecture !!


Chapitre 18 (1ère partie)

- Papa tu dois manger, dit Emma en mettant la cuillère dans sa main.

Autant donner un couteau à une poule. Arthur, une expression débile sur le visage, ne la regarde même pas. La bouche ouverte, il attend la nourriture. Un peu de bave coule au coin de ses lèvres et, avec une grimace, la jeune fille l'essuie. Elle a quinze ans, mais des fois elle a l'impression que c'est elle le parent dans leur famille. Famille… Est-ce que c'est vraiment ce qu'ils sont ?

Déjà en rentrant d'Ishbal ils n'en formaient plus vraiment une. Ils étaient deux étrangers. Le lien qui existait entre eux, Mary, était mort. Ils ne se connaissaient pas du tout, Emma était tellement jeune quand il était parti à la guerre. Elle n'avait que les souvenirs de sa mère, les histoires qu'elle lui racontait, et les photos. Quelle n'avait pas été sa surprise quand elle avait eu devant elle son père, si différent du jeune homme enthousiaste, drôle, sociable, généreux dont elle avait tant entendu parler.

Celui qui était rentré de la guerre paraissait vingt ans de plus que son âge, il était handicapé et surtout, il était comme mort à l'intérieur. Il avait versé quelques larmes en apprenant la mort de sa femme, mais il semblait comme anesthésié, extérieur à tout ce qui se passait autour de lui. Il s'était contenté de prendre sa fille avec lui, presque comme un fardeau, avant de rentrer chez eux. Mais il ne reconnaissait plus rien, ni personne, il s'était coupé du monde.

Ils étaient restés quelques mois dans leur maison, et Emma avait pu trouver ailleurs l'affection qui lui manquait avec son père. Celui-ci s'était plongé dans l'alchimie comme si sa vie en dépendait, commandant toujours plus de livres, faisant toujours plus d'expériences. Elle ne le voyait plus que pendant les repas, quand il pensait à manger, lui laissant la charge de la maison désormais trop grande pour eux deux.

Parfois elle se disait qu'il ne l'aimait pas, ou qu'il lui en voulait d'être vivante alors que sa mère était morte. Mais la vérité, c'est qu'il la voyait à peine, comme s'ils étaient deux étrangers cohabitant sans vraiment se rencontrer. Comme des fantômes. Il savait que sa fille était là, bien sûr, mais il ne lui serait jamais venu à l'idée d'interrompre ce qu'il faisait pour lui parler et s'intéresser à elle. Elle était là, et c'est tout. Et ce qu'il faisait était trop important. Parfois, la nuit, Emma l'entendait vociférer dans son bureau, comme s'il s'en prenait à des ennemis invisibles. Mais elle n'était pas vraiment malheureuse avec lui. Elle avait encore ses amis.

Et puis un jour il avait décidé de déménager. Il se sentait épié, poursuivi. En danger. La petite fille ne comprenait pas pourquoi, mais il était sûr de lui. Quand elle avait protesté, il l'avait regardée, semblant prendre conscience de sa présence pour la première fois depuis longtemps. Et quand il l'avait fixée de son regard vide, un long frisson lui avait parcouru l'échine. Qu'avaient pu voir ces yeux ? Elle avait cessé de protester et l'avait suivi.

Ils n'avaient rien emmené de leur vie d'avant, sauf les ouvrages de son père et la photo de mariage. Emma avait aussi gardé une petite photo d'elle et sa mère, qu'elle avait cachée dans son portefeuille, et un médaillon qui se transmettait de mère en fille dans sa famille depuis longtemps. Ils avaient laissé tout le reste derrière eux. La petite fille avait à peine dix ans et elle avait quitté sa ville, sa maison et ses amis sans un regard en arrière, sachant que si elle voyait le visage plein de larmes de sa meilleure amie, la douleur serait trop forte. Alors elle s'était blindée, forgé une carapace que plus rien ne percerait, elle y veillerait. Pourquoi s'attacher si les gens qu'on aime nous sont enlevés ?

Ils avaient quitté les plaines verdoyantes du sud ouest pour les sombres montagnes du Kent, recouvertes de forêts profondes et inquiétantes. C'était une région sinistre. La ville la plus importante, dans cette région, s'appelait Rowena et ressemblait plus à un trou à rats qu'autre chose. Leur nouvelle maison était perdue dans les montagnes, au milieu de la forêt, loin de tout et de tous, à une plusieurs heures de marche de la ville.

La maison en elle-même était aussi sombre que la région. C'était un ancien manoir à l'abandon, aux hauts plafonds et aux grandes fenêtres, avec des enfilades de pièces peu éclairées, et effrayantes pour une si jeune enfant. Mais elle était difficile à trouver, et coupée du reste du monde, et c'était exactement ce que voulait Arthur. Ainsi, il avait l'impression d'être sur son île déserte, protégé de la curiosité des gens, et surtout loin de ses propres démons. Du moins c'est ce qu'il espérait.

La maison était bien trop grande pour eux, et trop loin de tout. Emma ne pouvait pas aller à l'école à Rowena, elle dut arrêter sa scolarité. Son père s'en fichait royalement, et il ne prit même pas la peine d'engager un précepteur. Il eut cette phrase lapidaire quand elle se plaignit :

- Tu sais lire ? Vu le nombre de livres dans cette maison tu devrais être capable de te débrouiller.

Mais est-ce que les livres remplacent les contacts humains ? avait-elle voulu hurler. Mais elle n'avait rien dit, se contentant de se renfermer encore plus, si c'était possible. Et elle lut ses livres. Longuement. Avec difficulté pour certains. Elle se forgea sa propre culture et apprit tout ce qu'il y avait à savoir sur les ondes alors que les enfants de son âge apprenaient la socialisation. Quand les filles de dix ans donnaient leur premier baiser, elle s'acharnait à apprendre les théories métaphysiques des grands penseurs. Quand les autres s'amusaient, elle regardait par la fenêtre de la grande maison vide, seule.

Le seul être humain qu'elle côtoyait, en dehors de son père, c'était Pierre. Ils l'avaient rencontré à leur arrivée, c'était le fils du maire de Rowena. Il avait seize ans et était, selon les dires de son père « un crétin fini dont il ne pourrait jamais rien faire ». Pour lui, Pierre était juste à bon à livrer les marchandises de leur magasin, rien de plus. Cette désaffection manifeste, et les brimades, auraient pu faire de Pierre quelqu'un de méchant, d'hargneux. Mais c'était pour Emma le garçon le plus gentil du monde, le rayon de soleil qui éclairait sa morne existence. Son ami.

Ils avaient tous les deux été trop heureux de partager leur solitude, leur ennui, leur peine. Malgré la différence d'âge, ou peut-être à cause d'elle, Pierre avait pris Emma sous son aile. Il venait deux fois par mois environ, quelques heures à chaque fois, pour livrer de la nourriture aux Silver. Il était toujours heureux ces jours-là, d'une part parce qu'il pouvait prendre la camionnette de livraison de son père, et ensuite parce qu'il allait voir Emma sourire.

Pierre n'était pas beau, ni intelligent. Affublé de grosses lunettes disgracieuses pour corriger sa vision déficiente, il était le sujet de moquerie des enfants et des jeunes femmes de la ville. Et son esprit, parfois un peu lent, faisait le reste, achevant de l'isoler des autres jeunes de son âge, qui se privaient de sa gentillesse. C'était un cœur d'or qui vivait dans son monde, un doux rêveur qui s'inventait des histoires abracadabrantes. Et qui avait trouvé en Emma un public enthousiaste.

Malgré sa lenteur apparente, et son air un peu idiot, il était un fin observateur, et il comprenait sans un mot ce que les gens avaient au fond d'eux. Chez son père, il avait rapidement vu la déception qu'il éprouvait d'avoir pour seul enfant un demeuré. Et chez Emma il avait tout de suite vu la tristesse, la solitude, et l'impression d'avoir déçu son père, de ne pas être aimée. Ils s'étaient tout de suite compris, tous les deux.

Lorsqu'elle entendait la camionnette monter la côte menant à la maison, Emma sortait en courant dans la cour et lui faisait de grands gestes, folle de joie. Dans ses moments-là, elle ressemblait vraiment à une enfant et ça lui faisait chaud au cœur. Il lui montrait ce qu'il avait réussi à chaparder dans le magasin de son père : des magazines et des illustrés, des bonbons, parfois même des « trucs de fille », un peu de maquillage, une fois un bandeau pour ses cheveux, ou de la dentelle.

Le plus beau cadeau qu'il lui avait fait était une belle poupée, aux boucles brunes et aux yeux clairs. Une cliente mécontente l'avait rapportée, se plaignant que la poupée ne fermait pas les yeux quand on la couchait et que ce regard étrangement fixe, presque dérangeant, faisait peur à sa fille. Son père, en pestant copieusement, avait balancé la poupée à la poubelle, pensant s'en débarrasser. Mais dès qu'il l'avait vue, Pierre avait cru revoir son amie, avec ses yeux bleus si tristes. Alors il la lui avait offerte. Elle avait pleuré pour la première fois depuis la mort de sa mère, et le jeune homme s'était excusé, pensant lui avoir fait de la peine, jusqu'à ce qu'elle le rassure et lui saute au cou. Elle n'avait pas reçu de cadeau depuis si longtemps…

Pendant deux ans, ils avaient continué leur manège, appréciant ces petits moments de répit dans leur existence morne et triste. Mais un jour, Emma avait changé.

Ce jour-là, il était arrivé très heureux, avec un cadeau pour ses douze ans. C'était un petit journal intime, avec une serrure à code, dans lequel elle pourrait noter tous ses secrets. Il était persuadé qu'elle l'adorerait, il était vraiment très beau avec sa reliure de cuir. Il était pressé de le lui offrir. Mais dès qu'il s'était approché de la maison, il avait senti que quelque chose n'allait pas. Il y avait comme une aura sombre entourant le manoir. Quelqu'un d'autre n'aurait sûrement pas prêté d'importance à ce genre de choses, mais Pierre, avec sa sensibilité, sentait que quelque chose clochait. Qu'un malheur avait frappé cet endroit.

Il avait frappé plusieurs fois à la porte, inquiet, prêt à forcer l'entrée s'il le fallait, quand il avait entendu des pas à l'intérieur. La clé avait tournée dans la serrure et la porte s'était entrebâillée sur le visage hagard d'Emma.

Ses yeux étaient gonflés d'avoir trop pleurés, et son regard avait changé. Il semblait tourmenté mais aussi étrangement vide, comme éteint. Comme s'il avait vu des choses que personne ne devrait voir. C'était un regard sans âge qu'Emma posait sur lui. Pour la première fois elle avait refusé de le laisser entrer dans la maison, prétextant du désordre et un dégât des eaux. Mais Pierre n'était pas complètement idiot, contrairement à ce que tous croyaient. Il avait vu tout de suite qu'elle mentait. Quand elle avait voulu refermer la porte, il l'en avait empêchée et l'avait ouverte en grand. Et il avait ouvert de grands yeux.

Partant de sa temps et se perdant dans ses cheveux, habituellement bouclés et cascadant sur ses épaules, aujourd'hui ternes et sans vie, un peu comme elle, Pierre avait vu une longue mèche de cheveux blancs. Quand il avait avancé la main pour la toucher, son amie avait sursautée comme s'il l'avait frappée. Elle lui avait demandé de mettre la nourriture dans la remise et de partir, refermant la porte sèchement.

Interloqué, ne comprenant pas tout, il avait obéi et déposé avec les vivres son cadeau, pour son anniversaire. Il était idiot, il était lent. Il le savait. Mais il savait aussi reconnaître quelqu'un qui était terrorisé. Et c'était le cas d'Emma.

Par la suite il avait tenté de savoir ce qui s'était passé, mais il y avait un fossé entre eux, qui s'était creusé ce jour-là. Elle était distante, sur ses gardes, même si elle tentait de le cacher. Quelque chose avait changé. Et elle avait constamment peur, il le sentait. Ce n'était plus son Emma. Elle semblait maintenant beaucoup plus vieille, et comme extérieure à tout. Et il avait parfois l'impression qu'elle luttait contre elle-même.

Elle ne l'avait plus jamais laissé entrer dans la maison. Et elle n'avait plus jamais souri. Pendant trois ans.

- Papa, fais un peu attention !

Emma s'en veut aussitôt de s'être emportée en lisant l'incompréhension dans le regard de son père. Il est comme un petit enfant, ou un vieillard sénile et grabataire. Même les gestes les plus simples sont une épreuve pour lui. Quand elle l'avait retrouvé dans cet état, à son réveil, le lendemain matin, elle avait espéré que ce serait temporaire. Elle s'était complètement trompée…

Il avait fallu tout lui apprendre. Lui réapprendre. Elle avait beaucoup pleuré, crié, tempêté, elle avait même voulu le frapper. Elle lui en voulait tellement de la mettre dans cette situation. Oui, elle lui en voulait. Pour ces années où il l'avait ignorée d'abord. Et pour ça. De la forcer à abandonner sa jeunesse, son insouciance, pour s'occuper de lui.

Ca n'aurait pas dû être à elle de l'habiller, de le nourrir, comme un petit enfant, de lui couper les cheveux, de tailler sa barbe. Il gâchait sa vie et elle le détestait pour ça.

- Allez mange, ordonne-t-elle en mettant la cuillère remplie dans sa main et en la guidant jusqu'à sa bouche.

Oui elle lui en voulait à mort, elle avait souvent envie de s'enfuir, de l'abandonner là, pour lui faire payer. Est-ce qu'elle avait été malheureuse ? Non. Il ne l'avait jamais frappée, pas violentée, elle avait toujours été nourrie, n'avait manqué de rien si ce n'est d'amour et d'attention. Il l'avait ignorée et c'était encore pire que tout. Elle avait l'impression d'être morte en même temps que sa mère. Elle avait perdu son père et sa mère, et elle s'était perdue elle aussi.

Elle entend du bruit dehors alors qu'elle fait manger Arthur. Son regard se voile. C'est Pierre, elle le sait. Son ami. Elle brûle de courir et de se jeter dans ses bras, pour qu'il la console, qu'il la comprenne, parce qu'elle existe pour lui. Mais elle ne peut pas, personne ne doit savoir ce qui s'est passé ce soir-là. Elle l'aime trop son ami, elle ne doit pas l'impliquer dans tout ça. Et personne ne doit apprendre pour son père…

Elle le voit par la fenêtre de la salle à manger. Debout près de la camionnette il regarde la maison. Il n'a pas changé alors qu'elle… Elle a maigri, beaucoup trop, perdant toutes ses formes naissantes. Elle est sèche, osseuse, comme son père. Ses cheveux sont ternes, elle les attache et tente de camoufler cette mèche blanche qu'elle hait, le symbole de ce qui s'est passé cette nuit-là, sans succès. Elle a les joues creusées et des cernes sous les yeux. Elle ne ressemble plus à rien, elle se fait peur quand elle se voit dans la glace. Même ses yeux bleus, qui faisaient l'admiration de tous, sont éteints.

Elle se secoue. Elle ne doit plus penser à son ami. Désormais il n'y a plus qu'elle et son père. Elle soupire et sa main se crispe sur la cuillère alors que son père émet de petits cris, affamé. S'il pouvait au moins parler. Au moins ça. Quand il était concentré au maximum il réussissait à se tenir à peu près droit. Il pouvait presque passer pour normal. Tant qu'il ne parlait pas. Et tant qu'on ne voyait pas son regard absent.

Mais de temps en temps, elle avait l'impression que son père était encore là, quelque part dans cette coquille vide. Et qu'il pourrait resurgir, d'un moment à un autre. Il se passait quelque chose, comme un éclair de compréhension dans son regard. Mais cette lueur s'éteignait aussi vite qu'elle était venue.

Elle s'ébroue en grognant. Elle est sans cesse perdue dans ses pensées en ce moment. A quoi ça sert ? L'introspection, quelle arnaque. Est-ce qu'elle se sent mieux en admettant qu'elle déteste son père ? Pour ce qu'il est ? Pour ce qu'il a fait ? Est-ce qu'en admettant qu'elle préfèrerait qu'il soit mort à Ishbal, elle est soulagée ? Non, c'est encore pire en fait. Après, elle culpabilise.

Elle entend Pierre ouvrir la porte de la réserve et commencer à décharger la camionnette. Elle ne le voit plus là où il est. C'est peut-être mieux comme ça en fait. Elle soupire à nouveau. Ce n'est pas encore aujourd'hui qu'elle mangera chaud. Ou qu'elle mangera tout court d'ailleurs. Mais elle doit s'occuper d'Arthur. Elle n'a plus que lui.

Soudain des coups frappés violemment à la porte la font sursauter. Sa gorge se serre. Cette brutalité… Elle a peur, instantanément. Ce sont elles, ces deux femmes de l'armée qui cherchent son père et la menacent. Son cœur bat tellement fort qu'il va sans doute lui perforer la cage thoracique. Elle tente de se calmer, respire par le ventre.

Ca ne sert à rien de devenir paranoïaque. Il n'y a aucune raison pour que ce soit elles. C'est sûrement Pierre qui veut lui parler. Elle doit lui ouvrir sinon il continuera inlassablement. Mais la première chose à faire, c'est de cacher son père. Elle le prend par la main, fermement et l'entraîne dans son bureau, malgré sa mauvaise volonté évidente. Mais il ne peut pas rester là, c'est trop dangereux. Il est son secret.

Finalement il se calme et elle court à la porte alors que les coups redoublent d'intensité. Elle ouvre la porte en grand, s'attendant à voir Pierre, avant de pousser un cri et de la refermer. Mais une main gantée de noir s'interpose et repousse la porte avec une violence incroyable, faisant reculer Emma.

- Alors petite, dit Lust avec un sourire cruel. On t'avait dit qu'on reviendrait. Maintenant tu vas être une gentille fille et nous dire où est ton père.