Bonjour!
Alors voilà, ça y est, je me lance aujourd'hui dans mon nouveau projet.
Je vous livre aujourd'hui le début de "Prisonnière" que j'ai essayé de bichonner pour bien planter le décors.
Si vous me connaissez déjà pour m'avoir suivie dans l'aventure formidable qu'a été l'écriture de "La courtisane", je suis très contente de vous retrouver. Si on ne se connait pas, n'hésitez pas à aller lire ma première fic pour faire ma connaissance. Mais quoi qu'il en soit et qui que vous soyez, soyez les bienvenus chez moi et j'espère que vous vous y plairez!
J'ai évidemment pris des libertés avec l'histoire pour l'arranger à ma sauce, vous vous rendrez vite compte des petits changements que j'ai opérés. J'espère que je ne choquerai personne.
Pour la fréquence d'écriture, je ne peux jamais me prononcer. Parfois il peut ne se passer que quelques jours entre deux chapitres tout comme il peut parfois se passer quelques semaines. Il ne faudra jamais m'en vouloir. Celles qui me connaissent savent que ça finit toujours par venir et qu'il suffit parfois de me secouer un peu pour me faire aller plus vite.
J'attends avec impatience vos commentaires bons ou mauvais, vos attentes, vos préférences, vos déceptions, tout!
En ce début d'histoire, c'est encore plus important pour moi de savoir si je vais dans la bonne direction.
A bientôt
Lily
Disclaimer : Les personnages appartiennent à Stéphanie Meyer
Chapitre 1- Pov Bella
Mon sang pulsait dans ma tête à un rythme assourdissant et ça faisait un mal de chien.
Je roulai sur moi-même jusqu'à sentir la froideur d'un drap contre ma joue. Ce simple mouvement amplifia la douleur qui m'arracha un gémissement.
Je ne parvins pas à ouvrir les yeux.
Pourquoi est-ce que je n'arrivais pas à ouvrir les yeux ?
Je contractai les paupières tout en me recroquevillant encore plus, ramenant mes genoux pratiquement sous mon menton, et finalement, au prix d'un douloureux effort, je parvins à entrouvrir un œil. Durant la seconde que dura cet exploit, j'aperçu le drap du lit sur lequel j'étais étendue. Je le tenais dans ma main crispée devant mon visage et j'en distinguai nettement la couleur malgré la pénombre : il était pourpre.
Les draps de ma chambre d'hôtel étaient blancs.
Blancs. Pas pourpres.
Encore sonnée et seulement vaguement consciente, je laissais ces trois mots tourner un temps dans ma tête.
Pas pourpres : blancs.
Mais où étais-je, alors ?
Je tentai de me redresser mais ne parvins qu'à amplifier la pulsation lancinante à l'arrière de mon crâne alors je me laissai retomber sur le matelas.
Réfléchis Bella ! Rappelle-toi !
Il me fallut attendre que le tambour dans ma tête se calme avant d'être véritablement capable de chercher dans ma mémoire des bribes de souvenirs.
Florence. Capitale toscane au centre de l'Italie.
J'étais arrivée en ville le 12 septembre, soit deux jours plus tôt… enfin il me semblait. J'avais une piste sérieuse qui me menait à Il Crepusculo, une boite select du centre-ville, alors je l'avais suivie et j'étais déjà dans le carré V.I.P. à peine quatre heures après être descendue de l'avion. C'est dingue ce qu'une paire d'escarpins, un sourire et un accent américain pouvaient ouvrir comme portes !
Pourtant, je n'avais rien récolté à part une bonne douzaine de numéros de téléphone et presque autant de demandes en mariage. J'avais déjà expérimenté ce charme envahissant à l'italienne lors de mon séjour à Rome quelques jours plus tôt mais je ne parvenais pas à m'y faire et j'étais rentrée à mon hôtel sur la Piazza Roma comme j'en étais partie : seule.
Mais je ne m'avouais pas vaincue si facilement alors j'étais retournée dans le club le lendemain soir.
La douleur semblait s'estomper à mesure que je reprenais mes esprits et que mes souvenirs affluaient.
La soirée avait mal commencé. Personne ne réagissait à mes sous-entendus. Pourtant je savais que mon italien n'était pas si mauvais. Merci à l'université de Seatle!
Puis j'avais enfin fini par repérer la cible parfaite. Brune, sculpturale, environ un mètre soixante-dix de pulpeuse beauté latine à peine couverte de dentelle et de soie noire, je n'avais aucun doute quant à la profession de la jeune femme dont j'avais fini par m'approcher. Et, comme pour confirmer mes soupçons, la proposition qu'elle me fit fit voler en éclat mes dernières incertitudes. Je fus néanmoins ravie d'apprendre que je pourrais aisément arrondir mes fins de mois en me joignant à des rendez-vous très privés qui, d'après la description qu'elle m'en fit, ressemblaient à s'y méprendre à l'idée que je me faisais des orgies de la Rome antique.
Iliana semblait intraitable en affaire et comme je m'étais montrée volontairement intéressée par son offre, elle avait déjà commencé à défendre son pourcentage sur nos futurs gains. Je l'avais laissé parler pour la mettre en confiance car ce n'était pas elle qui m'intéressait mais ses clients. Malgré son débit rapide, je comprenais au moins une phrase sur deux, parvenant même à savourer mon cosmopolitan tout en laissant courir mon regard sur la foule se mouvant au rythme de la techno… ou de la dance… ou… peu importe !
Et, tout à coup, tout avait basculé.
Je me rappelai cette sensation étrange, comme si tous mes sens se mettaient soudainement en alerte et que tous les poils de mon corps se hérissaient subitement. La certitude absolue de la menace…
Je connaissais ce sentiment pour l'avoir expérimenté plusieurs fois depuis le début de ma carrière. J'avais suffisamment confiance en mon instinct pour être parfaitement sûre de moi : j'étais observée.
Alors j'avais rapidement décliné l'offre de Iliana qui m'avait fait comprendre par quelques mots bien sentis qu'elle n'appréciait pas vraiment d'avoir gaspillé son temps précieux avec moi, j'avais récupéré mon sac au vestiaire et j'avais quitté le night-club d'un pas pressé.
Tout se fit parfaitement clair dans ma tête d'un seul coup.
Je me rappelai la ruelle et les éclats de voix derrière moi.
Ils étaient quatre, peut-être cinq à m'interpeler.
« Hey, où tu crois filer comme ça ? »
« Pars pas si vite, on va s'amuser ! »
« La pauvre, on lui fait peur… »
Puis les rires, et l'angoisse froide dans mes veines, pulsée à travers mon corps par les battements accélérés de mon cœur.
J'avais une bombe lacrymogène dans mon sac. Ça aurait suffi à en maitriser un, peut-être deux, mais pas cinq. Alors je m'étais mise à courir mais, fidèle à moi-même, j'avais trébuché et ma tête avait heurté quelque chose.
Puis, plus rien.
Oh mon dieu ! Si je n'étais plus dans cette ruelle sombre, c'est qu'on m'avait emmenée ailleurs. Or j'étais seule avec ces hommes dont les intentions étaient clairement de prendre du bon temps avec moi, quoi que j'en dise.
Je n'étais pas à mon hôtel, on m'avait emmenée quelque part ailleurs.
Il fallait que je me lève, que je ne laisse pas la panique me clouer sur ce lit.
Bon sang, Bella, bouge-toi !
Je parvins à me redresser. La migraine était toujours là mais c'était supportable. Je m'assis sur le bord du lit et pris mon courage à deux mains pour ouvrir complètement les yeux et observer ce qui m'entourait.
Il faisait sombre. La seule lumière venait de la fenêtre et je devinai que je ne devais qu'à la pleine lune la chance de pouvoir découvrir mon environnement.
Hormis le lit sur lequel j'étais assise, la pièce n'était presque pas meublée. Je distinguai une table et une chaise appuyées contre le mur opposé et une alcôve qui semblait dissimuler un petit cabinet de toilette. C'est tout ce que je pouvais discerner pour l'instant. Une lampe était posée sur une table de chevet à ma droite mais je n'osai pas l'allumer de peur d'attirer quelqu'un.
Il me restait un dernier examen à effectuer.
Baissant les yeux, j'observai mon corps. Tout avait l'air normal. Je portais toujours mes vêtements : une paire de jeans ajustés et un haut fluide en soie noire sans manche et légèrement décolleté. Pour m'assurer que tout allait bien, je décrispai mes doigts du drap pour inspecter l'état du tissu. Il était fragile et n'aurait pas survécu à une agression. On ne m'avait donc pas déshabillée. Je passai mes mains sur mon visage, tâtai mes jambes et mes bras avant de me rendre à l'évidence avec un indicible soulagement : je n'étais pas blessée et j'étais tout à fait certaine qu'on n'avait pas abusé de moi de quelque manière que ce soit.
Mais on m'avait amenée ici…
Qui ?
Et pourquoi ?
Et où était ce « ici », d'abord ?
Je me levai et marchai d'un pas chancelant vers la fenêtre. Plus je m'approchais, plus je pouvais distinguer la texture des murs. Ils étaient en pierre brute, pâle et granuleuse. Quant à la fenêtre, elle était obturée par une de ces grilles de fer ouvragées que j'imaginais tout à fait dans les gynécées du proche orient ou bien dans une prison médiévale.
Par les interstices, je ne parvins à voir aucune lumière, à peine les contours des arbres en contrebas. J'évaluais la hauteur à près de 6 mètres.
Si j'étais encore à Florence, je n'étais plus dans la ville même.
Je prêtai l'oreille et n'entendis que le bruit du vent.
Ou étais-je, bon dieu ?
Je me retournai et promenai un regard paniqué sur la chambre. Elle était grande mais hermétiquement close. La lourde porte de bois brut et foncé que je découvris alors confirma cette impression.
Je la regardai comme si c'était la porte même de l'enfer, n'osant pas m'en approcher. Je retins mon souffle ainsi, sans bouger, pendant ce qu'il me sembla être une éternité. C'était un mauvais rêve, forcément !
Cette pièce dans une bâtisse en pierre d'au moins trois étages, perdue en pleine campagne et aux fenêtres scellées ce clair de lune fantomatique, bref, tout ça, ce décor de film d'horreur ne pouvait être que le fruit de mon imagination. Je ne pouvais pas être là. Je ne pouvais pas avoir traversé tout ce que j'avais traversé pour me retrouver enfermée dans le château de l'ogre !
Dans le silence, le sang battant à mes tempes était le seul son que je pouvais percevoir.
Je fermais les yeux, plissant fortement les paupières, espérant que, quand je les rouvrirais, je me retrouverais très loin d'ici.
Mais, bien évidemment ça ne marcha pas et, quand je les rouvris, la porte était toujours là.
Je me laissai glisser au sol. Mes jambes refusaient de me porter pour l'instant.
Il fallait bien que ça arrive un jour ou l'autre.
Je n'avais jamais su me tenir éloignée des ennuis bien longtemps. Toute gosse, déjà, je ne pouvais m'empêcher de fourrer mon nez partout dès que je sentais qu'on me cachait quelque chose. Je ne supportais pas le secret. Et l'injustice encore moins.
Ce penchant m'avait tout naturellement poussé vers des études de journalisme. Mais je m'étais vite lassée de la rubrique des chiens écrasés. J'avais réalisé que mon physique inspirait confiance. Avec mon mètre soixante-cinq, mes longs cheveux bruns, mon visage en forme de cœur et mon teint pâle, je n'incarnais pas l'image de la baroudeuse dénicheuse de scandales que j'étais pourtant devenue.
J'avais commencé petit, réussissant à force de regards énamourés pour les quaterbacks, à m'intégrer suffisamment dans le fan-club d'une grande équipe de football de Seattle pour mettre au jour un vaste trafic d'anabolisants.
J'avais seulement 21 ans à l'époque mais cette affaire avait mis le feu aux poudres et, à presque 25 ans maintenant, j'étais assurée de toujours trouver un acquéreur pour un article signé Isabella Swan.
J'étais devenue journaliste d'investigation et mon métier était devenu ma drogue. Fille du chef de la police d'une petite bourgade d'Olympic et d'une romancière à l'eau de rose, qu'aurais-je pu devenir d'autre, de toute façon ? Ma mère m'avait transmis son goût pour l'écriture et mon père son esprit intraitable et épris de justice. Démanteler de l'intérieur ce qui se tramait dans l'ombre était ma façon à moi de contribuer à faire un monde meilleur.
Et j'étais la meilleure dans mon domaine.
Voilà pourquoi j'avais sauté dans un jean sans me poser de question quand j'avais reçu un appel en pleine nuit de mon contact à la morgue. Il y avait presque deux mois de cela.
J'avais retrouvé Laurent vautré dans le fauteuil derrière son bureau en inox. Plongé dans la lecture d'un comic, il m'avait fait comprendre en levant bien haut l'index de la main droite que je n'étais pas sa priorité du moment. Il m'avait appelé mais je le connaissais assez pour ne pas avoir envie de le braquer d'entrée de jeu. J'avais donc ravalé mes sarcasmes et poussé un soupir silencieux en enfonçant les mains profondément dans les poches de mon sweat à capuche, prête à attendre qu'il daigne mettre de côté sa lecture.
Il avait tourné encore quelques pages avant de lever vers moi son regard sombre et de m'adresser enfin un sourire.
« Bella ! Que me vaut le plaisir ?
- Tu m'as appelée » avais-je répliqué en levant les yeux au ciel. « Tu penses bien que je ne choisirais pas de venir ici pour soigner une insomnie. »
Il leva un œil vers la pendule en inox accrochée sur le mur en carrelage blanc.
« C'est vrai qu'il est tard ! Il faut m'excuser, les locataires sont tellement enjoués en ce moment que je ne vois pas le temps passer ! »
Je l'avais laissé rire tout seul de sa bêtise, ses dreadlocks retenues par un élastique s'agitant en tous sens.
« Et, bien, je vois que tu n'as pas plus d'humour depuis la dernière fois…
- A quatre heures du mat', jamais. Bon, Laurent, qu'est-ce que je fais là ?»
Il avait cessé de rire tout à fait mais ses lèvres s'étaient étirées en un sourire carnassier que je connaissais bien.
« Minute ma jolie. Tu connais mes tarifs.
- Et moi qui pensais que tu te serais peut-être acheté une conscience depuis la dernière fois… » avais-je répondu en soupirant et en sortant de la poche arrière de mon jean une enveloppe contenant 200 dollars que j'avais lancée sur le bureau.
« Ce n'est pas la conscience qui me paiera mon loyer » avait-il répliqué en se levant sans vérifier le contenu de l'enveloppe. « Suis-moi. »
Il s'était levé et m'avait précédée à travers les portes battantes qui nous séparaient de la pièce où étaient conservés les cadavres. Comme d'habitude, j'avais porté ma manche à mon nez pour me préserver de l'odeur mêlée de putréfaction et de désinfectant.
Laurent s'était approché d'un des casiers réfrigérés à porte d'inox, l'avait ouvert et avait tiré sur le plateau coulissant afin de faire apparaitre la silhouette recouverte d'un drap. Il avait rabattu le tissu jusqu'aux épaules du mort, découvrant le visage d'un homme d'une cinquantaine d'années. Dieu merci, ses yeux étaient fermés. Cela m'avait grandement aidé à contenir la nausée.
« Je te présente Alfred Starks qui nous fait l'honneur d'être notre hôte depuis dimanche! » avait claironné Laurent.
Je l'avais regardé d'un air horrifié, ne comprenant toujours pas comment il pouvait faire ce métier.
« Et je suis là parce que… » avais-je commencé pour l'inciter à poursuivre et abréger le plus possible le séjour d'Alfred à l'air libre.
Laurent avait rabattu un peu plus le drap, découvrant sans un mot la gorge du pauvre homme. Elle était déchiquetée, littéralement.
« Il a été mordu ? » avais-je demandé.
« Oui m'dame ! »
J'avais évidemment entendu parler des attaques qui semblaient avoir eu lieu ces derniers temps dans les bas quartiers. Plusieurs SDF avaient été retrouvés morts, victimes à ce qu'il semblait, d'une sorte d'animal sauvage. On avait parlé d'un ours ou d'un puma qui aurait pu s'aventurer aux abords de la ville et s'attaquer aux pauvres gens qui dormaient dehors.
« Je croyais que les flics avaient dit que la menace était écartée » avais-je murmuré pour moi-même.
« Non, m'dame ! Et j'ai mieux ! » s'était alors exclamé Laurent avant de se diriger vers un autre casier.
Je n'avais pas tout de suite réussi à détacher mon regard du pauvre homme. Je n'y connaissais pas grand-chose mais j'imaginais qu'il avait dû sacrément souffrir avant de mourir. Son cou et une partie de son épaule étaient complètement déchiquetés. Il avait dû se vider de son sang.
« Nous avons eu une nouvelle arrivée ce soir. »
La voix de Laurent m'était parvenue de l'autre côté de la pièce. J'avais levé les yeux et m'étais approchée doucement pendant qu'il continuait son laïus.
« Et si je t'ai appelée c'est parce que, là, on n'a pas affaire au public habituel. »
Il découvrit le corps d'une jeune femme. Elle était toujours belle même si sa peau prenait déjà une teinte cireuse. De longs cheveux blonds, des lèvres pulpeuses, des pommettes hautes. Russe, ukrainienne ou slovaque probablement. Elle portait une robe de soirée bon marché et un maquillage bien trop appuyé.
Prostituée ?
Mon analyse s'était arrêtée à la vue de la blessure au cou. Il y avait énormément de traces de sang. Je pouvais encore le sentir et les relans métalliques accentuèrent mon malaise. Nul doute que la pauvre fille avait elle aussi été attaquée par le même animal.
J'avais levé les yeux vers Laurent. Je ne comprenais pas où il voulait en venir. S'il voulait démasquer une arnaque policière, ce n'était pas mon crédo. La police mentait à la population tout le temps, ce n'était pas un scoop. Et je n'étais pas convaincue qu'un mouvement de panique aiderait à résoudre le problème de toute manière.
« Laurent, pourquoi suis-je là ? » avais-je redemandé, à court de patience.
Il s'était rengorgé un moment, me regardant avec un sourire qui ridait légèrement ses joues olivâtres. Il aurait pu être bel homme s'il n'avait pas toujours eu cette tendance à vous prendre de haut. Bon, Ok , il faisait bien deux têtes de plus que moi mais ce n'était pas une raison.
« Cette cliente est différente » avait-il commencé, ménageant son suspense.
« Oui, je le vois ça. C'est une femme et ce n'est pas une SDF mais c'est probablement une prostituée. Qui sait dans quel quartier elle opérait. Elle aurait très bien pu se faire attaquer dans le skid row ou sur le port…
- On l'a ramassée sur Fremont. »m'avait-il coupée.
Fremont était un quartier animé avec des bars et des restaurants. Je doutais qu'un animal sauvage, même enragé, ne s'aventure par là.
« Et, bien sûr, si je t'ai fait venir, c'est que j'ai du lourd » avait-il ajouté.
Il avait tiré le drap pour découvrir le reste du corps de la jeune femme.
« On n'a pas encore fait l'autopsie mais j'ai déjà remarqué quelques petites choses bizarres. Cette fille a des cicatrices sur tout le corps. »
Il m'avait d'abord montré son poignet droit, sur lequel j'avais effectivement remarqué deux traces claires de peau tout juste cicatrisée, puis le pli du bras droit où se trouvaient des marques similaires qui semblaient encore plus anciennes.
« Bon, elle s'est blessée par le passé, et alors ? » avais-je commencé à m'énerver.
« Je te garde le meilleur pour la fin. »
Disant ces mots, il avait remonté la jupe de la fille jusqu'en haut des cuisses et j'avais distinctement pu voir les traces au niveau du pli de l'aine. La blessure était récente, arrondie et profonde. C'était bien une morsure. Mais pas une morsure d'animal, j'en aurais mis ma main au feu.
« Qu'est-ce que je suis en train de regarder exactement ? » avais-je murmuré.
« A d'autre, Bella ! Je suis certain que tu es déjà arrivée à la même conclusion que moi. »
J'avais été trop stupéfaite pour réagir au sourire déplacé dans sa voix.
« C'est un humain… » avais-je soufflé.
« Oui, m'dame ! »
Satisfait de son effet, Laurent avait commencé à recouvrir le corps de la jeune femme alors que mon esprit tournait à cent à l'heure.
Un humain…
Un humain avait fait ça, avait mordu cette fille à plusieurs reprises avant de lui lacérer profondément la carotide. Avec quoi ? Avec ses dents ? Impossible !
Mais les faits étaient là. Cette fille et Alfred avait été tués de la même manière. Il y avait fort à parier qu'ils avaient donc été assassinés par la même personne. Or, la fille avait déjà été mordue avant. Plusieurs fois. Et dans des endroits très intimes. Elle avait donc forcément connu son assassin.
Il fallait que je trouve qui elle était.
Je ressentais déjà le fourmillement typique de l'excitation dans ma colonne vertébrale, comme à chaque fois que j'abordais un nouveau cas.
« Tu as son identité ? » avais-je demandé à Laurent.
« Malheureusement non. Elle n'avait ni papiers, ni clefs, rien sur elle. »
J'avais alors retenu sa main avant qu'il ne referme la porte du casier.
« Tu me laisserais la prendre en photo, alors ? »
Il avait semblé peser le pour et le contre. Probablement pour débattre en lui-même de si il devait me demander un supplément pour ça ou pas. Mais il avait fini par rouvrir la porte dans un haussement d'épaules et j'avais pu prendre quelques clichés de la jeune femme avec mon smartphone.
Nous avions quitté la pièce et retrouvé la lumière crue de son bureau avec soulagement. Alors que je m'apprêtais à partir, Laurent m'avait lancé un de ses regards lubriques en faisant tressauter ses sourcils.
« Alors ? Heureuse ? »
J'avais levé les yeux au ciel comme à chaque fois qu'il employait ce ton avec moi. Cet homme m'était très utile mais je doutais qu'il ne soit même capable de faire un être humain acceptable, alors un petit ami…
« Merci Laurent » avais-je répondu nonchalamment en tournant les talons. « Tu m'as trouvé un nouveau hobby. J'ai bien l'impression que nous avons affaire à un serial killer.
- Soit c'est ça, soit il y a un vampire qui hante les rues de Seattle ! » avait-il crié à travers la porte alors que je quittais les lieux.
Un vampire… n'importe quoi !
Quoi qu'il en soit, je savais parfaitement par où commencer.
Pour débrouiller une affaire pareille, il me fallait sortir l'artillerie lourde. Et je l'avais trouvée en fin d'après-midi à l'angle de la 67ème et de St Prentice.
Perché sur dix bons centimètres de talons dorés tranchant avec sa peau mate et moulée dans une combinaison short en lycra qui comprimait outrageusement sa poitrine opulente, Maria était l'incarnation même de la pulpeuse beauté hispanique. Dès qu'elle m'avait aperçu, son visage s'était tordu dans une moue dédaigneuse.
« Hey les filles ! Regardez donc ce que la marée nous amène ! »
Il n'avait pas fallu plus de mots pour que Maggy et Charlotte la rejoignent. A elles trois, elles assuraient aux hommes de ce quartier de Seattle un aller simple vers le paradis pour une somme modique. Ce coin de rue était leur chasse gardée et il ne faisait pas bon pour une fille, blanche de surcroît, de marcher sur leur plate-bande.
« Salut Maria »avais-je dis en m'approchant d'un pas timide.
Les trois Vénus m'avaient toisée méchamment tout le long de ma progression. Maria la mexicaine, Charlotte la blonde sculpturale et Maggy la rousse qui portait fièrement sur son visage les taches de rousseur héritées de ses origines irlandaises. Elles étaient aussi magnifiques qu'intimidantes mais je savais parfaitement à quoi m'en tenir avec elle.
Je n'étais plus qu'à quelques pas quand le visage de Maria s'était subitement détendu et fendu d'un sourire chaleureux. Elle avait fermé la distance entre nous en venant me prendre affectueusement dans ses bras.
« Isy, c'est bon de te revoir » avait-elle murmuré dans mes cheveux.
Mon visage arrivait à peine au niveau de ses clavicules et je sentais la chaleur de ses seins contre mon cou mais j'avais partagé avec elle une telle complicité par le passé que je n'avais ressenti aucune gêne à lui rendre son étreinte. Après était venu le tour de Maggy et Charlotte qui m'avaient étreinte avec la même sincérité.
Je les avais rencontrées quelques années plus tôt alors que j'enquêtais sur un réseau de traite des femmes dans le quartier russe. Pour mener à bien cette affaire, je m'étais immergée dans le monde de la prostitution à un niveau que je n'avouerais jamais. Mais c'était comme ça que je fonctionnais quand je travaillais sur un sujet: je m'impliquais totalement, Bella disparaissait. Pour ces femmes, j'avais été Isy pendant des semaines et, croyez-moi, vous auriez adoré rencontrer Isy, surtout si vous aviez été un homme…
C'est Maria qui m'avait fait entrer et ce que j'avais fait pour gagner la confiance de ces filles resterait à jamais un secret. Avec leur aide, j'avais mis au jour un réseau dont je n'avais bien sûr pas pu déterrer la racine mais un certain nombre de personnes s'étaient retrouvées sous les verrous et plus d'une dizaine de réfugiées ukrainiennes avaient trouvé une place dans des foyers de réinsertion. Certaines avaient même trouvé un travail qui leur permettait enfin d'envoyer au pays l'argent pour lequel on les avait convaincues de quitter leur famille.
Maria avait toujours su que je n'étais pas ce que je prétendais être, mais elle avait vu ma loyauté envers elle et le respect avec lequel je les traitais. Pendant plusieurs mois, nous avions partagé une vie dont je ne pourrais jamais oublier la difficulté. Donc, quand toute cette histoire avait pris fin et que je leur avais avoué ma véritable identité, une fois la colère passée, était resté une profonde amitié.
Je les avais dupées, c'était vrai, mais mes actes étaient motivés par un besoin de justice.
Elles étaient maîtresses de leur destin, ne versant pour prix de leur tranquillité qu'une petite partie de leurs gains à un dealer de Renton avenue. Je m'étais rendu compte que vendre son corps pouvait être un métier comme un autre si il était consenti, mais ce trafic, c'était de l'esclavage. Maria et les filles haïssaient ces types autant que moi. Elles avaient donc pris fait et cause pour moi et, même si j'étais retournée à ma vie, à mon journal avec un sujet incendiaire, je ne laissais pas passer longtemps sans retourner prendre de leurs nouvelles.
Desserrant son étreinte, Maria m'avait tenue à bout de bras et observée un moment.
« Tu aurais pu faire un effort, ma belle. Je t'ai connu plus sexy. »
C'était vrai qu'avec mes Converse, mon jean et ma chemise rayée, je n'étais pas au maximum de ma féminité, mais j'avais paré au plus pressé.
« C'est que je ne voulais pas te voler la vedette » avais-je riposté en souriant.
« Vous entendez ça , les filles ? » s'était-elle esclaffé. « Ce moucheron pense pouvoir détrôner Maria.
- Elle a déjà fait ses preuves… » avait rétorqué Maggy.
« Peut-être, bien… Heureusement que je ne t'ai pas appris toutes mes combines alors.
- Tu m'en appris suffisamment » avais-je répondu.
Nous avions échangé encore quelques paroles bien senties. C'étaient en nous agressant gentiment ainsi que nous nous assurions que notre lien était toujours aussi fort. Pourtant, après quelques minutes de badinages, Maria avait fini par entrer dans le vif du sujet.
« Bon, c'est bien joli tout ça mais qu'est-ce qui t'amène dans ce coin paumé ? »
J'avais alors sorti mon téléphone de mon sac pour lui montrer la photo.
« Je cherche à savoir qui était cette fille. »
Maria avait observé le visage pâle de la jeune femme de la morgue puis avait appelé Maggy et Charlotte d'un mouvement de tête pour qu'elles y jettent un œil.
« Connais pas » avait dit Maggy.
« On devrait ? » avait interrogé Charlotte.
« Je suis quasiment certaine que c'était une prostitué , je dirais » avais-je répondu.
« C'est vrai que tu as l'œil pour ça » était intervenu Maria. « Mais on ne fricotte pas avec les russes. Ces gars-là sont tordus. Moins on les voit, mieux on se porte.
- Je sais, ça. Mais cette fois, ce n'est pas après son mac que j'en ai. Je cherche ses clients. Un surtout, avec des gouts très particuliers.
- C'est-à-dire ?
- Cette fille a été mordue, a plusieurs reprises et dans des endroits… enfin tu vois. Je crois qu'elle devait avoir un client régulier qui avait cette sale manie et c'est lui que je cherche. »
Maria s'était mise sur la défensive. Elle était capable de prouesses sexuelles assez impressionnantes mais il y avait certaines bornes à ne pas dépasser avec elle si vous vouliez garder votre pénis intact. Jamais elle n'aurait laissé un client la mordre.
« Je sais qu'il existe des filles qui proposent des services un peu particuliers, j'aurais besoin que tu m'aides à trouver à quelle filière appartenait celle-ci » avais-je continué en montrant à nouveau la photo.
« Et tu comptes faire quoi ensuite, Isy ? Tu ne peux pas enfermer tous les pervers de Seattle ? Ce serait la fin de notre commerce ! »
Je savais que, malgré l'humour apparent dont elle faisait preuve, Maria me faisait comprendre que j'avançais en terrain glissant.
« Je ne te parle pas de simple pratiques sadomasochistes, là, Maria. Ce n'est pas n'importe quel pervers. Je crois que celui qui a fait ça a aussi tué cette pauvre fille et qu'il n'en était pas à son galop d'essai. »
Maria avait poussé un profond soupir et tourné les talons, s'était éloignée de quelques mètres en ondulant des hanches puis s'était arrêtée. Elle avait ensuite fait volte-face et s'était approchée de moi à nouveau en tendant la main.
« Bon, refais voir la photo. »
Je lui avais tendu mon téléphone et elle avait examiné l'image une fois de plus, longuement.
« Je vais voir ce que je peux faire… Tu m'en devras une, Isy.
- Je t'en devrai plusieurs, Maria. Merci. »
Elle m'avait serrée une dernière fois puis congédié d'un battement de main.
J'avais attendu près d'une semaine qu'elle me contacte et me donne rendez-vous dans un bar du centre-ville. La chaleur était étouffante en cette soirée de fin juillet mais c'était encore pire à l'intérieur. L'endroit était sombre et puait la vieille sueur. Maria était installée à une table dans le fond de la salle et j'avais deviné qu'elle ne souhaitait pas cette fois être ouvertement mêlée à mes investigations. Ce n'était pas un souci pour moi. J'aimais faire cavalier seule de toute façon.
« Je crois que j'ai ce que tu cherchais » avait-elle commencé avant même que je ne sois assise.
« Je t'écoute.
- La fille s'appelait Anianka. Je savais bien que j'avais déjà vu son visage quelque part. Elle était à Viktor. »
Viktor était un personnage détestable qui tenait la filière Russe au nord de la ville. Drogues, filles, armes, ce taré touchait à tous les vices et ça lui rapportait un fric monstre.
« J'ai posé quelques questions et j'ai appris qu' Anianka était sortie depuis quelques mois du circuit habituel. Elle était défoncée à longueur de temps et les clients se plaignaient alors on l'a mise à l'écart.
- Quoi, Viktor lui a offert des vacances ? » m'étais-je moqué.
« Pas vraiment, non… Je n'ai pas pu savoir exactement de quoi il en retourne. Tout le monde est devenu très nerveux quand j'ai commencé à être plus curieuse. Une fille que je connais m'a parlé de rendez-vous spéciaux pour lesquels il valait mieux ne pas être en pleine possession de ses moyens. Anianka convenait parfaitement au profil. Elle était en manque et aurait fait n'importe quoi pour une dose.
- Qu'est-ce que tu es en train de me dire ? Que cette fille s'est laissé torturer pour avoir sa dope ?
- Je n'ai aucune certitude, Isy. Mais je sais que Viktor n'a aucune limite. S'il y a du fric à faire il serait capable de vendre sa mère. Donc ça ne m'étonnerait pas qu'il ait agrandit son domaine d'activité. De toute façon, Anianka n'avait plus aucune valeur pour lui dans cet état.
- Donc il l'a mise dans un circuit où elle a rencontré ce type qui prend son pied en mordant les filles jusqu'au sang… » avais-je complété pour moi-même.
« Elle n'est pas la seule. »
J'avais levé les yeux vers Maria qui me regardait d'un air grave.
« Quoi ?
- On m'a parlé d'un club, le Breaking Dawn. La fille qui m'en a parlé était morte de trouille. Apparemment, c'est un endroit où Viktor envoie seulement les camés et les filles qui n'ont pas froid aux yeux et il s'y passerait des choses pas très catholiques. C'est tout ce que j'ai pu trouver.
- C'est déjà énorme, Maria. Je te remercie. Vraiment. »
Elle s'était alors levée précipitamment.
« De rien, ma belle. Mais je vais te laisser sur ce coup-là. Je ne tiens pas à m'attirer la colère de Viktor.
- Bien sûr. Je comprends. »
Quand j'étais rentrée chez moi ce soir-là, j'avais une piste. J'avais appris sur internet que le Breaking Dawn était un night-club underground, pourtant, dans le programme des différentes soirées à thèmes, je n'avais vu nulle part de proposition de soirée cannibale.
J'avais mis mes idées en ordre : je cherchais un maniaque qui égorgeait ses victimes et mordait les jeunes filles. Cependant, je pressentais déjà que ce n'était que la partie visible de l'iceberg. Appelez ça de l'instinct ou un sixième sens, mais, quand j'avais passé la porte du club le lendemain soir, j'étais déjà prête à aller jusqu'au bout de cette affaire où qu'elle me mènerait.
Il m'avait fallu plusieurs soirées pour mettre le serveur suffisamment en confiance pour qu'il me parle d'Anianka. Il se rappelait d'elle, de son air perdu et des marques sur ses bras mais ne se rappelait pas l'avoir vu partir avec un homme. Elle parlait parfois avec une autre fille qu'il me fallut encore un temps pour identifier.
Katerina était tchèque et, aux vues de traces aux creux de ses coudes, accro à l'héröine. Après quelques verres, elle m'avait parlé de Viktor qui l'employait depuis seulement quelques semaines. Elle n'avait donc pas bien connu Anianka. Elle savait qu'elle avait des clients un peu bizarres mais n'en avait pas su plus. Elle m'avait appris qu'elle avait tout juste était amenée de Chicago et qu'il y avait là-bas un homme dont Viktor tirait ses ordres pour ce club. C'était ce type qui l'avait envoyée, troquée contre quelques grammes d'héroïne.
J'étais dégoutée mais Katerina, elle, ne semblait pas dans un état suffisamment clair pour se rendre compte de sa propre situation. Elle m'avait raconté qu'elle travaillait avant comme escort à Chicago mais que son mac lui avait fait comprendre qu'il n'y avait plus de fric à se faire pour elle là-bas et qu'on avait besoin de sang neuf à Seattle. Je trouvais le jeu de mot plus que douteux aux vues des circonstances.
Elle n'avait malheureusement rien pu m'apprendre de plus. Elle n'avait rencontré personne outre les sbires de Viktor qui la conduisait ici en début de soirée et revenaient la chercher à l'aube. La consigne était de ne pas chercher le client mais d'attendre qu'il vienne à elle. La pauvre fille ne semblait pas se rendre compte qu'elle n'avait pas obtenu une sorte de promotion mais plutôt qu'on la laissait pourrir dans l'antichambre de l'enfer avant que celui-ci ne lui ouvre ses portes.
Avant de la laisser, je lui avais donné l'adresse d'un foyer auquel elle pourrait s'adresser si elle souhaitait tenter de quitter Viktor. Mais je savais d'expérience que les filles comme elle ne s'en sortaient que rarement. Le chemin serait difficile si elle décidait un jour de s'y engager.
De retour chez moi, j'avais bouclé rapidement ma valise. La piste me conduisait à Chicago et j'étais déjà décidée à la suivre.
Je m'étais tout de même obligée à passer quelques coups de fil pour prévenir mes proches. Même si je ne pouvais pas leur dire où j'allais, ils avaient le droit de savoir que je partais de mon plein gré.
J'avais d'abord appelé Angela pour qu'elle garde un œil sur mon appartement et vienne arroser mes plantes pendant mon absence. Angéla était une amie depuis l'université. Nous vivions à seulement quelques blocs l'une de l'autre et j'avais pris l'habitude de lui confier cette mission dont elle s'acquittait toujours impeccablement.
J'avais ensuite téléphoné à Jacob. En bon rédacteur en chef, il avait tout de suite reniflé le scoop et tenté de mettre une option dessus mais il savait très bien comment je fonctionnais : même si mon cœur allait toujours au Seattle Times, mon mode de vie nécessitait que je laisse mon papier au plus offrant. Il avait eu beau me faire son habituel numéro de charme, je lui avais bien fait comprendre que ce n'était pas les deux ou trois parties de jambes en l'air que nous avions partagées qui me feraient changer d'avis.
L'appel le plus long et le plus difficile avait été pour mon père. Comme à l'accoutumée, Charlie avait fait son possible pour me dissuader puis pour découvrir où je partais mais j'avais tenu bon. C'était ma vie, mon choix et j'étais incapable de revenir sur une décision une fois que je l'avais prise, même si ça le faisait souffrir. Il ne s'était avoué vaincu que quand je lui avais promis que je ne quitterais pas le continent… enfin pour l'instant.
Puis j'avais pris le premier vol pour Chicago.
Mais je n'y avais pas découvert grand-chose au départ. La police n'avait pas répertorié d'attaques similaires à celles de Seattle et le club dont m'avait parlé Katerina était une impasse. Personne là-bas n'accepta de répondre à mes questions et personne ne se souvenait ou ne voulait se souvenir de Katerina.
C'était un endroit aussi glauque que le Breaking Dawn. Le propriétaire était un certain Afton. J'avais donc décidé de creuser de ce côté et la piste m'avait conduite jusqu'à New York où cet Afton possédait un autre club et était mieux connu des services de police.
Un de mes contacts m'avait appris que cet homme, d'origine anglaise, avait pris petit à petit possession de la quasi-totalité des clubs du sud de la ville et qu'on rapportait des histoires d'agressions en tout genre, notamment dans un de ses établissements : le New Moon.
J'avais trouvé le club et commencé mon travail d'observation.
Et c'est là que les choses avaient commencées à devenir étranges.
Le club était tout le contraire du Breaking Dawn. C'était un endroit chic où beaucoup de beau monde se retrouvait pour passer la soirée en buvant du champagne et en se déhanchant au rythme de la musique assourdissante.
Il m'avait fallu du temps et beaucoup d'attention pour enfin repérer les allers et venues vers des alcôves privées. Les carrés V.I.P. étaient nombreux dans cet endroit et des hommes accompagnés d'accortes jeunes filles disparaissaient régulièrement pour réapparaitre un peu plus tard avec l'air définitivement plus satisfaits et détendus. Il n'y avait rien là de bien extraordinaire.
Ce qui m'avait mis la puce à l'oreille s'était déroulé le troisième soir. J'observais depuis une banquette les lourds rideaux de velours qui séparaient les alcôves du reste de la salle quand je vis entrer un couple. L'homme était grand et semblait taillé dans le marbre tant sa posture était rigide. Des cheveux bruns tombaient sur son front et m'empêchaient de voir ses yeux qui étaient posés avec concupiscence sur les épaules de sa compagne, une jeune femme blonde à la peau mate dont le déhanché ne laissait pas grande part à l'imagination. Ils avaient disparu derrière un rideau puis, après quelques dizaines de minutes, la femme était ressortie, seule, légèrement chancelante mais tentant de conserver le port altier de sa tête alors qu'elle nouait autour de son cou un foulard de soie.
Cela aurait pu paraitre insignifiant si je n'avais pu clairement apercevoir le filet de sang qu'avait laissé une goutte en dévalant sur son épaule jusque dans son dos.
A quoi venais-je juste d'assister ?
Cette femme était blessée, mais elle l'avait camouflé. Elle n'avait pas appelé à l'aide et son compagnon n'était pas ressorti à sa suite.
J'avais attendu un moment et je ne l'avais pas vu ressortir. Du tout.
Le jeune femme était allée s'asseoir au bar et avait commandé un verre. Elle l'avait déjà vidé et en avait commandé un deuxième quand je m'étais approché du rideau, poussée par mon habituelle curiosité morbide, l'avais repoussé pour découvrir une alcôve vide.
Qu'est-ce qui se passait ici exactement ?
J'avais alors commencé une surveillance systématique des alcôves et, au bout d'une semaine, avais repéré trois fois le même manège. Avec des couples différents à chaque fois.
Ma théorie s'effondrait complètement. Je n'avais pas affaire à un maniaque isolé comme je le pensais au départ mais à un trafic comme je n'en avais encore jamais entendu parler. Ces femmes étaient consentantes, aucune n'avait l'air d'être forcée voir même aussi paumée que l'étaient celles que j'avais vues à Seattle. Pourtant elles ressortaient blessées. J'en avais repéré trois mais combien étaient passées sous mon radar ?
Ces femmes se faisaient payer par des hommes qui les blessaient au point de les faire saigner, des hommes dont je ne parvenais jamais à voir distinctement les traits mais qui disparaissaient mystérieusement à chaque fois.
Pour en apprendre davantage, il avait alors fallu que je me mouille un peu plus.
Un soir que j'avais repéré une des filles seule assise sur une banquette, j'avais volontairement renversé mon verre sur elle. Je m'étais confondu en excuses, jouant à merveille la comédie de l'ivresse et avait réussi à convaincre la jeune femme de me suivre aux toilettes pour que je l'aide à nettoyer les restes de Bloody Mary sur sa jupe. Elle m'avait suivi en me traitant de tous les noms.
Une fois dans les toilettes, je l'avais complimenté sur le ravissant tour de cou qu'elle portait et qui habillait la quasi-totalité de sa gorge mais ça ne l'avait ni fait décolérer ni expliquer la raison de la présence d'un bijou si imposant. J'avais alors joué une autre carte.
« Je suis vraiment désolée, désolée, désolée. Comment pourrais-je me faire pardonner ? Je vais vous faire perdre de l'argent ! »
Elle avait alors cessé de m'insulter.
« De quoi tu parles ? » avait-elle demandé froidement.
Je ne m'étais pas offusqué de sa familiarité et je m'étais redressée en désignant son corps d'un geste de la main.
« Bein… Regardez-vous. Je ne veux pas être grossière mais je m'y connais assez pour savoir que vous avez probablement un rendez-vous avec un monsieur qui devra passer à la caisse avant. Il aura bien de la chance pourtant. »
Ses lèvres s'étaient étirées en un sourire et elle avait simplement hoché la tête en réponse.
« Mais je peux prendre votre place si vous voulez ! » m'étais-je écrié comme si je venais d'avoir l'idée du siècle.
Elle avait carrément rit avant de répondre.
« Ça m'étonnerait que tu sois à la hauteur.
- Allez, je vous promets que je partagerai. » avais-je lourdement insisté.
Ca l'avait intriguée. La colère passée, elle m'avait observée d'un œil suspicieux.
« Comment tu t'appelles ?
- Isabella, mais vous pouvez m'appeler Isy. »
C'est avec les vieux mensonges que j'étais la plus à l'aise.
« Tu cherches à te faire de l'argent, Isabella ?
- Bein ouais… j'arrive de Détroit, je suis seule et je manque cruellement de fonds pour me lancer dans quoi que ce soit dans cette ville. Alors, ça ou autre chose… »
J'avais pris un air blasé et un ton un peu embrumé par l'alcool pour ne pas éveiller ses soupçons.
Elle m'avait regardée de haut en bas puis elle m'avait tendu une carte.
« Reviens me voir demain à cette adresse quand tu auras dessoulé. Tu es plutôt belle. Je peux peut-être faire quelque chose pour toi. Tu demanderas Gianna»
Mon appât avait fonctionné.
Le lendemain, je m'étais présentée à l'adresse que Gianna m'avait donnée et, contre toute attente, c'est directement à Afton que j'avais été conduite. La jeune femme était présente mais se tenait en retrait, les yeux baissés, pâle copie de la tentatrice que j'avais affrontée la veille.
Afton était grand et carré. Ses cheveux blonds auraient dû être accompagnés d'un regard bleu acier mais ses yeux étaient d'un noir d'encre, profond et troublant.
« C'est donc toi, Isy ?
- Oui, monsieur. »
Il s'était levé et j'avais pu apercevoir la blancheur de sa peau avant de baisser les yeux. Il était vraiment intimidant, ma réaction incontrôlée confirmait les rumeurs.
« Il parait que tu cherches du travail ? »
J'avais hoché la tête.
Il m'avait alors expliqué les merveilles que je ferais si je me joignais à son « entreprise », par là, il entendait évidemment son service d'escort. Je m'étais montrée plus qu'enthousiaste, lui assurant ma discrétion. J'étais une actrice née pour ce genre de scène et j'avais réussi à garder mon sang froid, mon cœur ne variant pas d'un yota malgré mes mensonges. Il avait eu l'air satisfait et avait laissé à Gianna le soin de m'affranchir.
Ce jour-là, j'en avais appris plus que je ne le voulais. Gianna m'avait décrit ce que devait être mon travail : attendre au New Moon de recevoir un message d'Afton confirmant que j'avais un rendez-vous pour le soir puis attendre patiemment le client.
« Et c'est plutôt quel genre de gars ? » avais-je demandé innocemment.
Elle avait hésité à répondre.
« Tu verras quand tu y seras. Mais soit prête à faire tout ce qu'ils te demanderont, même si ça te parait bizarre. Je peux t'assurer que ce que tu vivras sera bien au-delà de tout ce que tu as déjà connu.
- Tu ne peux pas m'en dire plus ?
- Il faudrait que tu apprennes à moins poser de questions si tu ne veux pas avoir d'ennui » avait-elle soufflé.
« Peut-être mais comment veut tu que je me prépare correctement si j'avance dans le noir. Avec tous ces mystères, je me doute bien qu'on va attendre de moi un peu plus qu'une simple passe alors j'aimerais bien savoir quoi » avais-je rétorqué.
Elle avait à nouveau soupiré d'exaspération et, sans un mot, avait dénoué son foulard, me laissant voir la marque sur le creux de son épaule. Je n'étais pas une experte mais il ne fallait pas avoir fait médecine pour identifier cette blessure. C'était une morsure. Une vraie morsure. Je pouvais distinctement voir les traces profondes laissées par les canines et les blessures en demi-lune laissé par les incisives. J'avais dû prendre un air horrifié parce que Gianna remis vite son foulard en place.
« Crois-moi, c'est loin d'être aussi douloureux que ça en a l'air »
J'avais dégluti avec peine.
« Tu veux dire que c'est un de tes clients qui t'a fait ça ?
- Oui, et pas qu'une fois.
- Et tu t'es laissé faire ? »
Ma voix avait monté d'au moins une octave.
« Et je le referai avec joie » avait-elle rit. « Tu n'as aucune idée de ce qu'ils sont capables de te faire ressentir. Et pour couronner le tout, ça paye bien ! Alors ce n'est pas une petite morsure qui va me faire peur.»
Tout s'était bousculé dans ma tête. J'avais vu juste. Il y avait bien un cercle de malades qui s'amusaient à mordre des femmes jusqu'au sang et s'étaient constitué un réseau de prostitués qui répondaient à ce désir en plus des autres. Je commençais à croire que les attaques de Seattle n'étaient le fait que d'un membre de cette secte plus taré que les autres.
« Qui ça « ils » ? »
Gianna m'avait souri d'un air énigmatique.
« Tu le découvriras bien assez, tôt. Je ne voudrais surtout pas te gâcher la surprise. »
Je m'étais obligée à retrouver mon calme. Il allait falloir que je réfléchisse à tout ça à tête reposée mais pour l'heure, j'avais un autre mystère à résoudre.
« Pourquoi tu les laisses te faire ça ? »
Elle avait encore une fois hésité à me répondre mais j'aurais pu mettre ma main à couper que cette fille n'avait pas beaucoup de personnes à qui confier ses états d'âme. Elle s'était penchée vers moi.
« Il y a cet endroit, en Europe, où j'espère qu'un jour l'un d'eux me conduira.
- Quoi, tu veux partir en vacances et c'est pour ça que tu te laisses mutiler comme ça ? »
J'avais dû prendre une profonde inspiration pour ne pas laisser mon indignation me gagner à nouveau.
Elle avait ri.
« Non, pas en vacances, Isy ! L'Italie, je connais déjà, merci !
- Alors quoi ?
- Disons que, pour la chance que l'on peut me donner à Volterra, je suis prête à faire tout ce qu'ils me demandent.
- Et acheter un billet d'avion, ce n'est pas plus simple ? »
Ca y est, j'étais repartie dans les aigus. Il fallait que je me maitrise un peu mieux.
« Ca le serait si je savais où aller » avait-elle répondu sans s'offusquer. « Volterra n'apparait pas sur les cartes.
- Alors c'est que cet endroit n'existe pas, Gianna.
- Il y a des choses que même Google ou le meilleur GPS ne peut pas trouver. »
Elle avait répondu avec cet air toujours énigmatique sur le visage. J'avais mis mes mains sur mes yeux pour m'aider à réfléchir puis les avais écartées en signe d'incompréhension.
« Tu es en train de me dire que tu laisses tes clients te mordre pour qu'ils t'emmènent dans je ne sais quel lieu imaginaire à la recherche de… quoi… du saint Graal ? »
Elle avait éclaté de rire à nouveau puis s'était levée pour me laisser.
« Je n'ai jamais dit ça, Isy. Mais je ne doute pas que tu comprendras après ton premier rendez-vous que, pour ce que je peux gagner là-bas, je suis prête à leur donner tout le sang qu'ils veulent.»
Et elle était partie.
Le sang…
Cette nuit-là, j'avais eu beaucoup de mal à dormir. Avec l'obscurité, j'avais senti les pièces du puzzle s'imbriquer les unes avec les autres dans un ordre qui allait à l'encontre de toutes mes croyances.
Des hommes mystérieux payaient de filles pour qu'elles les laissent les mordre. J'avais vu les marques sur Anianka à Seattle, sur Gianna à New York et les blessures infligées aux SDF assassinés qui ressemblaient plus à l'œuvre d'un animal qu'à celle d'un tueur sadique.
Les mots de Laurent tournaient dans ma tête : « Il y a peut-être un vampire qui hante les rues de Seattle. »
Non, je ne pouvais pas y croire il y avait forcément une autre explication.
Pourtant Gianna avait parlé de leur donner son sang. Ce pouvait-il que ces détraqués boivent le sang coulant des blessures qu'ils infligeaient à leurs victimes? Car, même si elles étaient parfois consentantes, ces filles étaient des victimes. Gianna avait clairement été manipulée. On lui avait fait miroiter je ne savais quel récompense mystique dans une inexistante ville italienne.
Avec l'aube, les idées plus claires, j'avais imaginé une hypothèse plus crédible : il s'agissait d'une sorte de secte obscure dont les adeptes se rêvaient dans le rôle mythique du vampire. Ils agressaient des femmes pour assouvir leur lubie et, à ce petit jeu dangereux, certains avaient perdu de vue leur humanité et cela avait donné lieu aux débordements de Seattle.
Ils étaient puissants et organisés puisque des endroits dans plusieurs grandes villes américaines étaient plus ou moins dédiés à cet immonde trafic. Je ne pouvais encore imaginer l'ampleur de la filière mais j'étais bien déterminée à le découvrir quitte à payer de ma personne pour ça.
Forte de cette nouvelle motivation, j'avais décidé d'occuper la journée jusqu'à ma première soirée au service d'Afton en cherchant à compléter les informations que j'avais déjà recueillies. Je n'avais pas le temps de tout chercher moi-même, je m'étais donc rendue à la New York Public Library d'où j'avais appelé Ben, mon contact dans la police. Il m'avait préparé un topo sur Afton. J'avais ainsi appris qu'il descendait d'une riche famille européenne et que lui et ses cousins possédaient de nombreux établissements de par le monde, dont la plus forte concentration se trouvait en Italie. Etrange coïncidence.
Tout en écoutant la liste des méfaits en tout genre attribués à cette lignée de dégénérés, j'avais cherché dans un Atlas énorme des informations sur Volterra. En vain, évidemment.
« Je te remercie beaucoup Ben, je te revaudrais ça. Mais, tant que j'y suis, tu ne pourrais pas me faire une autre recherche rapide ?
- Ce n'est pas comme si j'étais capable de te refuser quoi que ce soit. Dis toujours.
- On m'a donné un nom : Volterra. Tu as quelque chose dessus dans ta base de données ? J'ai besoin de savoir si il y aurait une connexion.»
J'avais distinctement entendu le bruit qu'avaient fait ses doigts sur le clavier de son ordinateur.
« Bella, tu es toujours là ? » avait-il demandé au bout de quelques instants.
« Oui, je t'écoute.
- Apparemment c'est le nom d'une ville ou d'une région dans laquelle Afton a déclaré se rendre plusieurs fois ses deux dernières années. Etant donné le profil du bonhomme, on surveille ses moindres déplacement, même quand il part en vacances. Evidemment, une fois sorti du pays, on n'a plus aucun moyen de vérifier s'il nous a embobiné ou pas…
- Et ce serait où ?
- En Italie. »
Là, j'avais été bluffée. Le patron même du club où avait lieu cet immonde trafic déclarait régulièrement à la police quitter le pays vers une ville imaginaire et personne n'avait flairé l'arnaque ?
Se pouvait-il que tout prenne vraiment sa source en Italie ?
« Une dernière chose, ben.
- Je t'écoute.
- Tu as quelque chose sur une certaine Gianna qui travaillerait pour Afton ? »
Nouveau cliquetis des touches de l'ordinateur puis un raclement de gorge gêné.
« Oui, j'ai quelque chose…
- Quoi ? »
Il fallait que je sache si elle m'avait monté un bateau ou pas avant de me jeter dans la gueule du loup.
« C'est un rapport de police qui date de ce matin… »
Mon sang s'était glacé dans mes veines avant même de savoir ce que Ben allait m'apprendre.
« Une certaine, Gianna Santiago, employée au New Moon a été retrouvée morte au petit matin. Son corps a été jeté dans l'East River. »
J'avais fermé les yeux sous le choc.
« Comment est-elle morte ?
- D'après le rapport préliminaire, on lui a tranché la gorge.
- Merci Ben » avais-je répondu d'une voix basse.
On ne lui avait probablement pas tranché la gorge, je supposais déjà que l'autopsie révèlerait qu'elle avait été égorgée par une sorte d'animal qui l'aurait vidée de son sang. Quoi que Gianna avait espéré trouver en Italie, ça n'avait plus grande importance pour elle maintenant.
Elle avait été tuée.
Elle vivait cette vie depuis des mois, qu'est-ce qui avait changé et qui avait pu motiver son exécution ?
Elle m'avait parlée.
Etait-ce à cause de cela ?
Comme pour confirmer mes soupçons, j'avais trouvé ma chambre d'hôtel complètement dévastée à mon retour. On avait cherché quelque chose qu'on n'avait pas trouvé mais tout avait été détruit. Des oreillers éventrés à mes vêtements lacérés, il n'y avait plus rien de récupérable.
Alors j'avais foncé à l'aéroport, emmenant avec moi seulement ma sacoche contenant mon ordinateur, mes notes et mes papiers d'identités et, face aux tableaux annonçant les départs et les arrivées, j'avais subitement pris ma décision et étais montée dans le premier avion pour Rome.
L'un des clubs tenus par la branche italienne de la famille d'Afton s'y trouvait et il fallait bien commencer quelque part.
Charlie allait être furieux puisque je lui avais promis de ne pas quitter le continent. Mais ce qu'il ignorait ne pouvait pas lui faire de mal et, comme j'étais grillée à New York, l'Italie était ma meilleure piste.
Après un vol sans encombre j'étais arrivée à Rome sous un soleil de plomb.
C'était le 28 Aout.
Au bout de quelques jours, je n'en savais pas plus sur Volterra mais je sentais que, parfois, mes questions devenaient gênantes à la façon dont mes interlocuteurs se fermaient d'un seul coup.
J'étais ensuite passée par Sienne où j'avais finalement rencontré un jeune homme qui avait accepté de me parler de Volterra. Mais ses propos relevaient plus du fanatisme que de la rigueur scientifique. Il s'agissait d'après lui de la mythique cité interdite, haut lieu de la culture vampirique, qui aurait disparu il y avait des centaines d'années. Entre comparaison au mythe de l'Atlantide et allusions à un complot mondial visant à annihiler la race humaine, ce type délirait totalement et j'avais eu un mal de chien à me défaire de lui. Il m'avait tout de même suggéré de poursuivre mon enquête plus au sud.
C'est ainsi que j'étais arrivée à Florence, Il Crepusculo étant le dernier nom sur ma liste.
Et j'avais fait tout ce chemin pour me retrouver enfermée au milieu de nulle part, probablement enlevée par des soulards à la sortie d'une boite.
La colère pris soudain le dessus sur tous mes autres sentiments. Je n'avais pas fait tout ce chemin pour me laisser abattre ici.
Je me levai donc et marchai d'un pas décidé vers la porte. J'y collai mon oreille pour tenter de percevoir des bruits ou une présence de l'autre côté. Rien.
Alors je donnai des coups de pieds dedans, de toutes mes forces.
Le bois émis un raisonnement sourd.
« Laissez-moi sortir ! Vous n'avez pas le droit de me garder ici ! Je suis citoyenne américaine ! »
Je criai ainsi pendant de longues minutes mais dû bien me rendre à l'évidence, mes hurlements n'avaient aucun autre effet que de me faire mal à la gorge.
Alors je retournai à la fenêtre et recommençai à crier. Sans plus de succès.
Les heures passèrent sans que je ne perçoive la moindre présence.
Je m'étais recroquevillée sous la fenêtre, tentant tant bien que mal de conserver mon sang froid et de garder mes idées claires. J'étais vraisemblablement dans une propriété immense. Je doutais donc d'avoir été enlevée par les saoulards du night-club. J'avais à peine vu ces types mais, au premier coup d'œil, j'avais remarqué les détails qui ne laissaient pas beaucoup de doute quant à leur origine : la montre bon marché, les contrefaçons de grandes marques… Il Crepusculo était un club haut de gamme mais j'aurais parié ma chemise que ces mecs avaient resquillé pour entrer.
Je n'aimais pas du tout l'idée qui se construisait dans ma tête et que je tentais de repousser de toutes mes forces.
J'avais suivi la piste de cette secte vampirique pour arriver à Florence.
Je m'étais déjà faite griller à New York.
Peut-être m'étais-je approchée trop près du but…
Peut-être n'avais-je pas été assez discrète…
La démesure du décor, l'enlèvement en pleine nuit, le château perdu dans la campagne italienne… Tout ça collait parfaitement avec l'idée que je me faisais de ces dégénérés qui se prenaient pour Dracula.
Et, si j'étais tombée entre leurs griffes, dieu savait ce qui m'attendait…
Je m'efforçai de ne pas penser à Gianna, à Anianka et à leur fin atroce mais je ne parvins pas à réprimer mes tremblements.
Aux premières lueurs de l'aube, je commençai à distinguer un peu mieux les contours des meubles de la chambre. Ils étaient anciens mais en parfait état. Je ne doutai pas que le lit de bois massif et ouvragé valait à lui seul plus que l'ensemble des meubles de mon appartement.
Quant aux draps…
Je me relevai brusquement en apercevant mon sac posé au pied du lit. Dans la pénombre et sous les draps qui le recouvraient à moitié, je ne l'avais pas vu avant. Je me précipitai pour en vider le contenu à même le sol mais déchantai vite en constatant que mon portefeuille et mon portable avaient disparu.
Evidemment.
Je passai une main nerveuse dans mes cheveux. Toutes ces émotions allaient me tuer.
Tu dois te reprendre, Bella ! Ça ne sert à rien de laisser ton cœur s'emballer comme ça.
Et puis, qui aurais-je appelé de toute façon ?
Mon père ?
Jacob ?
Aucun d'eux n'avait le pouvoir de voler à mon secours. Et je ne savais pas où il fallait me secourir de toute façon.
Je recommençai à tourner sur moi-même, à la recherche de quelque chose à faire, n'importe quoi, pour ne rester passive ainsi à attendre que mes ravisseurs viennent finir leur sale boulot. Je n'étais pas faible. Je ne l'étais plus depuis longtemps. Je ne me laisserais pas faire.
J'envisageai l'usage que je pourrais faire de la lourde chaise de fer forgé si je parvenais à la soulever assez haut pour l'abattre sur la tête de la première personne qui passerait la porte quand j'entendis un bruissement derrière le lourd panneau de bois.
Je me figeai, tout mon sang semblant avoir quitté mon corps soudainement, et je prêtai l'oreille, n'osant même plus respirer.
Il y avait quelqu'un derrière la porte.
J'entendais nettement le bruit des pas qui s'approchaient doucement, comme si la personne qui se tenait là ne savait pas très bien quelle conduite tenir. Les pas venaient et repartaient et ce manège dura encore le temps de quelques aller-retour.
A chaque fois, il s'approchait plus près.
C'était un homme, je l'aurais juré. Son pas n'était pas lourd, ni pesant mais on sentait le poids et la détermination d'un corps viril dans cette démarche.
Quoi qu'il pouvait bien se passer maintenant, j'allais enfin savoir où j'étais et pourquoi. Cette pensée m'apporta un apaisement fugace. Je préférais savoir à quoi m'en tenir plutôt que cette attente et ce doute insupportables.
Si je devais mourir, autant que ce soit rapide.
Je me préparai donc à affronter mon geôlier, tentant de garder une posture digne malgré la boule de nausée que j'avais dans la gorge. Mais pourtant, après encore une minute d'attente, j'entendis les pas s'éloigner.
S'en était trop pour moi. Je ne supporterais pas de rester enfermée ici. Je me jetai donc sur la porte et la martelai à nouveau de toutes mes forces en hurlant pour qu'on me laisse sortir, en traitant le fuyard de dégonflé et tous les noms d'oiseau qui me passaient par la tête. Peut-être qu'il m'achèverait plus vite si je le mettais en colère. Mais je dus bien me rendre à l'évidence face au silence : j'étais à nouveau seule.
Epuisée et sentant les larmes de rage me monter aux yeux, je retournai me rouler en boule sur le lit, me pelotonnant le plus possible contre le mur.
La migraine refaisait surface et, dans mes efforts pour la contenir, je dus m'endormir à nouveau.
Quand je m'éveillai, il commençait déjà à faire sombre.
J'avais dormi toute la journée.
Mon estomac grondait pour que je le remplisse mais j'eus beau faire le tour de ma cellule, je ne trouvais rien à manger. La faim était pourtant le cadet de mes soucis pour l'instant.
La nuit s'annonçait et, avec elle, mon esprit recommença à faire de folles embardées que je m'efforçais de repousser en me répétant comme un mantra qu'on était dans la vrai vie, pas dans un roman de Bram Stocker et que les vampires n'existaient pas, pas plus que les fantômes, les sorcières, les loups garous ou bien le père Noël.
Il faisait nuit noire quand j'entendis à nouveau les pas de l'autre côté de la porte.
J'étais assise sur le lit, le dos appuyé contre le mur. Je relevai la tête et fixai la sortie. Il me semblait que la personne de l'autre côté était si proche que je pouvais l'entendre respirer.
J'aurai pu encore appeler à l'aide ou hurler des injures mais, étant donné les résultats que j'avais obtenus jusqu'à présent, je préférai garder mes forces et ma dignité pour affronter quiconque entrerait dans cette pièce. Cependant, cette fois encore, mon mystérieux kidnappeur repartit aussi silencieusement qu'il était venu.
C'était à devenir folle. Mon esprit tournait dans tous les sens dans cet espace confiné.
Supporterais-je longtemps l'enfermement ?
Quel sort me réservait-on ?
On ne m'avait encore ni questionnée, ni blessée ni tuée. Pourquoi ?
Je ne pouvais penser aux mutilations qu'avaient acceptées ces pauvres filles à New York. Jamais je ne laisserais quelqu'un me faire subir ça. Je m'échapperais ou bien je mourrais en essayant mais il était hors de question que je me laisse faire passivement. Ils allaient voir de quoi était capable Bella Swan.
Forte de cette nouvelle résolution, l'attente me parut un peu moins insupportable.
Je n'attendis pas longtemps de toute façon.
Quelques instants plus tard, j'entendis à nouveau du mouvement derrière la porte. La démarche était plus légère et déterminée. Qui que ce soit cette fois, je savais que j'allais avoir de la visite.
Je me levai précipitamment, et me raidit en une posture défensive. J'étais prête à porter des coups ou à m'enfuir à toutes jambes si j'en avais l'opportunité.
La porte s'ouvrit et une jeune fille blonde se carra dans l'ouverture. Elle était plus petite que moi et elle était seule, pourtant, je fus incapable du moindre geste.
« Bonsoir Isabella » dit l'adolescente d'une voix mélodieuse.
Elle fit un pas pour approcher et la terreur se déversa dans mon corps.
Elle me montra ce qu'elle tenait dans les mains : un sandwich et une bouteille d'eau.
« On m'a ordonné de t'apporter cela. Personne ne voudrait que tu meurs de faim » continua-t-elle de la même voix douce et faussement amicale.
Mes mots étaient coincés dans ma gorge.
Un sourire espiègle étira les lèvres de la fille.
« J'imagine que nous ferons mieux connaissance une autre fois. J'ai vraiment hâte d'en savoir plus sur toi, Isabella Swan. »
Elle se retourna pour quitter la pièce.
J'étais toujours incapable du moindre mouvement.
Malgré le fait qu'elle soit seule et plus menue que moi, j'étais clouée au sol par la panique parce que, dans ces iris d'un rouge écarlate, s'étaient soudain concrétisées mes peurs les plus folles.
Elle se retourna une dernière fois avant de refermer la porte, me vrillant de son regard écarlate et rieur.
« Au fait, j'oubliais : je m'appelle Jane. Bienvenue à Volterra, Isabella. »
Le bruit métallique du verrou résonna dans le silence.
Je n'avais jamais été une fervente croyante mais les paroles d'une prière me revinrent facilement en mémoire et je les récitai à voix basse.
Que pouvais-je faire d'autre à présent ?
J'avais traqué un malade qui se prenait pour un vampire.
Mais c'est un vampire qui m'avait trouvée.
