Auteur : Youyoulita
Disclamer : Tous les personnages sont à Ryan Murphy & Co et l'histoire ne m'appartient pas je ne fais bien que m'inspirait de Stephanie Meyer.
Résumé : « Tu ne me reverras plus. Je ne reviendrais pas. Poursuis ta vie, je ne m'en mêlerais plus. Ce seras comme je n'avais jamais existé. » Rejeté par celui qu'il aime passionnément, Kurt ne s'en relève pas. Fasciné par un vampire, comment pourrait-il retrouver goût à la pâle existence humaine ? Kurt n'a le goût pour rien sinon le danger. Alors il attend la voix de Blaine, et éprouve l'illusion de sa présence. Comme s'il le l'avait pas abandonné. Kurt échappera-t-il à cette obsession amoureuse qui le hante ? A quel prix ?
Rating : T pour être sûre ^^
Note : Salut tout le monde ! Comme toujours merci à Klaiindy, passion of Imbettables, Eleasasha pour vos reviews elles me font vraiment plaisir ainsi qu'aux très nombreux anonyme qui sont de plus en plus nombreux voilà le chapitre 6 ! ^_^
Chapitre 6
Le garage était une cachette idéale. Le fauteuil roulant de Paul n'aurait pu franchir la bande de terrain inégale qui le séparait de la maison.
Elliott entreprit immédiatement de démantibuler la moto rouge, celle qui m'était réservé, après m'avoir ouvert la Golf pour que je m'y installe plutôt que par terre. Tout en s'activant, il bavardait allégrement, n'exigeant de moi qu'un minimum d'encouragements pour entretenir la conversation. Il m'informa des progrès de son année de Seconde, jacassant à qui mieux mieux sur ses cours et ses deux meilleurs copains.
- Joe et Jesse ? l'interrompis-je à un moment. Drôles de noms.
- Celui de Jesse, ils se le transmettent de génération en génération, rigola Elliott. Quant à Joe, je crois que ça vient d'une vedette de feuilleton télé, mais je n'en suis pas sûr. En tout cas, vaut mieux ne pas aborder ce sujet devant eux, sinon ils te filent une trempe, et ils s'y mettent à deux !
- Charmants amis.
- Si, si, je t'assure, ils sont chouettes. Seulement, il ne faut pas se moquer de leurs noms.
Juste à cet instant, un appel retentit au loin.
- Elliott ?
- Paul ? m'inquiétai-je immédiatement.
- Non, répondit Elliott en baissant la tête et, malgré la matité de sa peau, j'eus l'impression qu'il rougissait. Quand on parle du loup, ajouta-t-il en marmonnant.
- Elliott ? Tu es là ?
Les cris s'étaient rapprochés.
- Ouais ! brailla Elliott en retour avant de soupirer.
Une minute de silence passa, puis deux garçons à la peau sombre apparurent au détour d'un arbre, avançant nonchalamment. Le premier était mince et presque aussi grand que Elliott. Ses cheveux noirs séparés par une raie médiane lui arrivaient au menton, le pan gauche coincé derrière son oreille tandis que l'autre retombait librement sur le côté. Le plus petit était trapu. Son T-shirt blanc était tendu sur son torse musculeux, ce dont il semblait avoir fièrement conscience. Ses cheveux étaient coupés court, presque à ras. Tous deux s'arrêtèrent net en me découvrant. Les yeux du plus fin firent la navette entre Elliott et moi, tandis que ceux du costaud me détaillaient, et qu'un sourire étirait lentement ses lèvres.
- Salut, les gars ! lança Elliott sans beaucoup d'entrain.
- Salut, Elliott, répondit le bien bâti sans cesser de me dévisager.
Son sourire était si espiègle que je ne pus retenir le mien. Aussitôt, il m'adressa un clin d'œil.
- Salut, toi !
- Joe, Jesse, je vous présente mon ami, Kurt.
Les deux garçons - j'ignorais encore qui était qui - échangèrent un regard complice.
- Le fils de Burt, c'est ça ? me demanda le petit en me tendant la main.
- Exact, confirmai-je.
Sa poigne était ferme, et la lui serrer ressemblait à un exercice de musculation.
- Je suis Jesse, annonça-t-il avec pompe.
- Ravie de te rencontrer, Jesse.
- Salut, Kurt. Moi, c'est Joe. Mais tu avais sans doute deviné.
Jesse sourit timidement et agita la main avant de la fourrer dans sa poche. J'acquiesçai.
- Enchanté.
- Qu'est-ce que vous fabriquez ? lança Jesse qui me fixait toujours.
- Kurt et moi allons réparer ces bécanes, expliqua Elliott.
Hum. Lui, surtout. En tout cas, le mot « bécanes » devait être magique, car les deux nouveaux venus se penchèrent sur les tas de ferraille tout en bombardant leur ami de questions. Je ne comprenais pas la moitié des mots qu'ils employaient. Ils étaient encore plongés dans leur conversation lorsque je décidai de partir. Il était temps que je retourne à la maison si je voulais y être avant Burt. En soupirant, je me glissai hors de la Golf.
- On t'ennui, hein ? s'excusa Elliott.
- Non. (Ce n'était pas un mensonge. Bizarrement, je m'amusais bien.) Il faut seulement que j'aille préparer le dîner de Burt.
- Oh... Bon, je vais terminer de démonter les motos ce soir et je réfléchirais à ce dont nous avons besoin pour les rafistoler. Quand veux-tu revenir pour travailler dessus ?
- Demain, ça irait ?
Les dimanches étaient mon enfer sur Terre. Je n'avais jamais assez de devoirs pour me tenir occupé. Jesse poussa du coude Joe, et ces deux idiots ricanèrent.
- Ce serait super ! s'exclama Elliott, aux anges.
- Dresse une liste, et on ira acheter les pièces détachées.
- Je ne veux pas que tu paies pour toutes, se renfrogna-t-il.
- T'occupe ! C'est ma tournée. Toi, tu te bornes à apporter ton expertise et ton boulot.
Joe leva les yeux au ciel.
- N'empêche, protesta Elliott.
- Écoute, si je portais ces engins chez un mécano, combien cela me coûterait-il, Elliott ?
- O.K., céda-t-il. C'est toi le chef.
- Et n'oublie pas non plus les leçons de conduite, ajoutai-je.
Un sourire jusqu'aux oreilles, Jesse chuchota à Joe quelque chose que je n'entendis pas. Elliott lui assena une claque sur la nuque.
- Ça suffit, grogna-t-il. Fichez-moi le camp.
- Non, non, me récriai-je en me dirigeant vers la porte, c'est moi qui m'en vais. À demain, Elliott.
Sitôt hors de vue, les deux copains d'Elliott se lâchèrent.
- Wouah ! s'écrièrent-ils comme un seul homme.
Suivirent des bruits de taloches ponctués de « Ouille ! » et de « Hé ! ».
- Si jamais l'un de vous ose mettre un doigt de pied dans les parages demain...
Le reste des menaces d'Elliott se perdit à mesure que je m'éloignais. J'étouffai un rire, ce qui m'interloqua. Je riais. Je riais pour de bon, et personne n'était là pour en témoigner. J'étais tellement bien que je ris derechef, histoire de faire durer le plaisir.
J'arrivai avant Burt. Quand il rentra, j'étais en train de retirer le poulet frit de la poêle pour le déposer sur du papier absorbant.
- Bonsoir, fils, me salua-t-il d'une voix incertaine. Tu t'es bien amusé avec Elliott ?
- Oui, répondis-je en portant la nourriture sur la table.
- Tant mieux, commenta-t-il, toujours aussi prudent. À quoi avez-vous passé le temps ?
Ce fut mon tour de marcher sur des œufs.
- On a traîné dans son garage, et je l'ai regardé bricoler. Tu savais qu'il restaurait une Volkswagen ?
- Il me semble que Paul m'en a parlé, en effet.
L'interrogatoire s'interrompit quand Burt commença à manger, ce qui ne l'empêcha pas de continuer à m'observer attentivement. Après dîner, je traînassai dans la cuisine, que je nettoyais deux fois, puis m'attaquai à mes devoirs tandis que Burt regardait un match de hockey. J'attendis le plus longtemps possible, mais il finit par me signaler qu'il était tard. Comme je ne relevai pas, il se mit debout, s'étira puis quitta le salon en éteignant derrière lui. Je lui emboîtai le pas de mauvaise grâce.
En grimpant les marches, je sentis les dernières parcelles du bien-être anormal de l'après-midi me quitter pour laisser place à la peur sourde qu'engendrait la perspective de ce que j'allais devoir affronter à présent. Je n'étais plus amorphe. Cette nuit, je n'en doutais pas, risquait d'être aussi pénible que la précédente. Je me roulai en boule sur mon lit, prêt à subir l'attaque. Je fermai fort les paupières et... me réveillai comme une fleur, le lendemain matin.
Ahuri, je contemplai la lumière argent pâle qui filtrait par la fenêtre. Pour la première fois depuis plus de quatre mois, je n'avais pas rêvé. Ni hurlé. J'ignorais quelle émotion, du soulagement ou de la stupéfaction, était la plus puissante. Je restai couché pendant quelques minutes, attendant que ça revienne car, naturellement, quelque chose devait survenir - à défaut de douleur, du moins l'hébétude. Je patientai, en vain. J'étais reposé, et dans une forme éblouissante, même si je m'attendais à ce que ça ne dure pas. J'étais en équilibre instable sur une arête, et il n'en faudrait pas beaucoup pour que je bascule. Rien qu'examiner ma chambre avec cette conscience toute neuve - pour en déduire combien elle paraissait étrange, trop bien rangé, à croire que je n'y vivais pas - était dangereux.
Je décidai de penser à des choses plus gaies et, tout en me vêtant, me focalisai sur ma prochaine et deuxième rencontre avec Elliott, perspective qui me rendit presque... optimiste. Avec un peu de chance, ça se passerait comme la veille : je n'aurais pas besoin de prendre garde à feindre l'intérêt ou à opiner ou à sourire aux moments appropriés, contrairement à la comédie que j'étais contrainte de jouer avec tous les autres. Quoique... non, ça non plus, ça ne durerait sûrement pas. Il était impossible que cette journée fût aussi aisée que celle du samedi. Mieux valait rester réaliste, ça m'éviterait d'être déçu.
Au petit déjeuner, Burt se montra lui aussi circonspect. Il tenta de cacher sa curiosité, ne levant les yeux de son œuf que lorsqu'il croyait que je ne le voyais pas.
- Quels projets, aujourd'hui ? s'enquit-il en inspectant un fil sur sa manche, comme si ma réponse lui était indifférente.
- J'ai rendez-vous avec Elliott.
- Ah bon, acquiesça-t-il, mine de rien.
- Ça t'embête ? prétendis-je m'inquiéter. Je pourrais rester si tu...
- Non, non ! protesta-t-il, en me regardant bien en face cette fois, une lueur alarmée dans les yeux. Vas-y. De toute façon, Rupert a prévu de venir voir le match ici.
- Et s'il prenait Paul au passage ? suggérai-je en songeant que moins l'on serait de fous, plus l'on rirait.
- Bonne idée !
À la réflexion, le match n'était peut-être, pour Burt, qu'un bon prétexte pour me flanquer dehors même s'il semblait impatient de partager cet instant avec ses potes. Il partit téléphoner pendant que j'enfilai mon imperméable. Le chéquier enfoncé dans ma poche me troubla. Je ne m'en étais encore jamais servi.
Il pleuvait à seaux, et je fus obligé de conduire plus lentement que je l'eus souhaité tant la visibilité était mauvaise. Je finis cependant par m'engouffrer dans l'allée boueuse de Paul. Avant même que j'aie coupé le contact, Elliott sortit de la maison en courant, porteur d'un immense parapluie noir qu'il maintint au-dessus de la portière que j'ouvrais.
- Burt a appelé, il nous a dit que tu étais en route, se justifia-t-il en souriant.
Sans avoir à me forcer, sans donner d'ordre à mes lèvres, je lui retournai son sourire, et une étrange chaleur bouillonna dans ma gorge, en dépit des gouttes gelées qui éclaboussaient mes joues.
- Bonjour, Elliott.
- Félicitations pour avoir pensé à nous débarrasser de Paul.
Je dus me mettre sur la pointe des pieds pour claquer ma paume contre la sienne, ce qui déclencha son hilarité. Cinq minutes plus tard, Rupert déboula pour emmener Paul. Elliott me fit rapidement visiter sa petite chambre pendant que nous attendions que les adultes disparaissent.
- Alors, où va-t-on, Superbricolo ? demandai-je, sitôt la porte refermé sur Paul.
Il tira de sa poche un bout de papier et le déplia.
- Pour commencer, la casse, annonça-t-il. Si ça se trouve, on aura de la veine. Parce que tout ça risque de coûter assez cher, tu sais. Ces bécanes vont nécessiter un sacré lifting avant de pouvoir rouler. Plus de cent dollars, peut-être, précisa-t-il comme je ne réagissais pas.
- T'inquiète, on est couverts, répliquai-je en sortant mon chéquier et en m'éventant avec.
Ce fut une drôle de journée. Je m'amusai bien, y compris chez le ferrailleur, sous la pluie battante et de la boue jusqu'aux chevilles. D'abord, je mis ça sur le compte du contrecoup consécutif à la perte de mon apathie, puis cette explication me parut un peu maigre. C'était plutôt, et pour l'essentiel, la présence d'Elliott. Pas seulement parce qu'il était presque toujours content d'être avec moi, ni parce qu'il ne me reluquait pas du coin de l'œil, guettant un geste susceptible de prouver que j'étais fou ou dépressif. Cela n'avait aucun rapport avec moi ; ça ne tenait qu'à lui seul. Il était d'une nature heureuse et transportait cette joie de vivre partout avec lui, telle une aura, en contaminant quiconque se trouvait dans les parages. Tel un soleil, il réchauffait ceux qui avaient l'heur de se trouver dans le champ de son rayonnement. De façon totalement naturelle, qui plus est. Pas étonnant donc que je m'accroche à lui comme une moule à son rocher.
Même sa remarque sur le trou qui défigurait mon tableau de bord ne déclencha pas la panique attendue.
- Ton auto-radio ne fonctionne plus ? demanda-t-il.
- Non, mentis-je.
- Qui l'a enlevé ? marmonna-t-il en trifouillant dans le boîtier. Un vrai travail de bouché.
- Moi, avouai-je.
- Alors, il vaudrait sans doute mieux que tu ne touches pas aux motos, rigola-t-il.
- Aucun souci.
D'après lui, nous eûmes de la chance, à la casse. Il s'enthousiasma pour plusieurs morceaux de métal tordus et noirs de graisse ; pour ma part, qu'il sût les identifier suffisait à m'impressionner. De là, nous partîmes pour le magasin de pièces détachées, à Hoquiam. Avec ma camionnette, c'était un trajet de plus de deux heures, sur une quatre voies balayée par le vent, mais le temps passait vite en présence d'Elliott. Une fois encore, il évoqua ses amis et son lycée, et je me surpris à l'interroger avec une curiosité non feinte.
- Je suis le seul à bavasser, se plaignit-il après m'avoir raconté une longue histoire sur les ennuis dans lesquels s'était fourré Jesse, lorsqu'il avait invité une fille qui sortait depuis longtemps avec un type de Terminale. À ton tour. Parle-moi un peu de Forks. Ça doit quand même être plus marrant que La Push.
- Faux, soupirai-je. Je n'ai rien à en dire. Tes copains sont mille fois plus intéressants que les miens. Je les apprécie. Jesse est marrant.
- J'ai l'impression que tu lui plais aussi, se renfrogna-t-il.
- Il est un peu jeune pour moi, pouffai-je.
- Pas autant que tu crois, riposta Elliott en s'assombrissant encore. À peine un an et quelques mois.
J'eus le sentiment qu'il ne faisait plus allusion à Jesse, là. Aussi pris-je soin de répondre sur un ton moqueur et léger.
- Certes, mais vu la différence de maturité entre certains garçons, j'estime qu'il serait plus sage de compter les années comme pour les chiens. Ce qui me vieillit de... combien ? Douze ans ?
Il rit, leva les yeux au ciel.
- Un point pour toi. Sauf que, si tu le prends comme ça, tu dois aussi relativiser en terme de taille. Tu es tellement petit que je suis obligé de retrancher dix ans du total.
- Un mètre soixante-seize est une moyenne parfaitement respectable, grognai-je. Ce n'est pas ma faute si tu es un monstre.
Nous badinâmes ainsi jusqu'à Hoquiam, bataillant à propos de la façon correcte de calculer l'âge de quelqu'un. Je perdis encore deux années parce que j'ignorais comment changer une roue, mais en regagnai une pour être responsable des comptes du foyer. Une fois au magasin, Elliott retrouva son sérieux. Nous dénichâmes tout ce qu'il avait listé, et il décréta que notre butin allait lui permettre d'avancer rapidement.
Le temps de rentrer à La Push, j'avais vingt-trois ans et lui trente - décidément, il était doué pour faire pencher la balance en sa faveur. Je n'avais pas oublié les raisons qui me poussaient à agir ainsi. J'avais beau m'amuser plus que je m'y étais attendu, cela n'amoindrissait en rien mes motivations premières. Je persistais à vouloir tricher. Que cela n'ait guère de sens m'indifférait complètement. J'avais bien l'intention de me montrer aussi téméraire que Forks me permettrait de l'être. Je ne serais plus le seul à respecter un accord vidé de sa substance. La compagnie d'Elliott était juste un avantage que je n'avais pas soupçonné, la cerise sur le gâteau.
Paul n'étant pas encore rentré, nous n'eûmes pas besoin de décharger en catimini nos prises de guerre. Sitôt les différentes pièces étalées sur le sol plastifié près de sa boîte à outils, Elliott se mit au travail, sans cesser de discuter avec bonne humeur, cependant que ses doigts agiles s'affairaient. L'habileté de ses mains était stupéfiante. Elles paraissaient trop grosses pour les tâches délicates qu'elles accomplissaient pourtant avec facilité et précision. Lorsqu'il bricolait, il devenait presque gracieux, alors que debout, handicapé par sa taille et ses grands pieds, il était quasiment aussi dangereux que moi.
Jesse et Joe ne se montrant pas, j'en conclus que ses menaces avaient été efficaces.
La journée passa trop vite à mon goût, et l'obscurité qui avait envahi l'extérieur du garage me prit au dépourvu. Puis nous entendîmes Paul qui nous appelait. Je sautai sur mes pieds pour aider Elliott à ranger, hésitant sur ce que j'avais ou non le droit de toucher.
- Laisse tomber, me dit-il, je compte revenir y travailler ce soir.
- Pas question que tu négliges tes devoirs, le morigénai-je, vaguement coupable.
Je ne tenais pas à ce qu'il s'attire des ennuis. Ça, je me le réservais.
- Kurt ?
Nous tressaillîmes tous les deux en reconnaissant la voix de Burt, du côté du bosquet.
- Merde ! marmonnai-je. J'arrive ! criai-je vers la porte.
- Allons-y, décréta Elliott, enchanté par la clandestinité de notre conduite. Il éteignit la lumière et, durant quelques secondes, je fus aveugle. Attrapant ma main, il me guida dehors, ses pas trouvant sans peine le sentier familier. Sa paume était calleuse et très chaude. Malgré le chemin, nous trébuchâmes plus d'une fois, et c'est hilares que nous parvînmes à la maison. Nos rires restaient superficiels, mais ils étaient bons quand même, et je suis sûr qu'il ne remarqua pas la légère touche hystérique qui teintait le mien. Je n'étais pas habitué à rire, et cela me semblait à la fois bien et mal.
Burt attendait sous le porche arrière. Le fauteuil de Paul s'encadrait sur le seuil, derrière lui.
- Salut, papa ! lançâmes-nous en chœur, ce qui déclencha un nouvel accès de gaieté.
Burt me contempla avec des yeux ronds qui ne manquèrent pas de remarquer la main d'Elliott dans la mienne.
- Paul nous a invités à dîner, annonça-t-il distraitement.
- Vous aurez droit à ma recette ultrasecrète des spaghettis, renchérit Paul d'un ton grave. Dans la famille depuis des générations.
- Et la marque de la sauce que nous achetons remonte à Mathusalem, se moqua son fils.
La maison était bondée. Rupert Flanagan était là avec sa famille, sa femme Gaëlle que je connaissais un peu depuis l'époque de mes étés d'enfance à Forks, et ses deux enfants. Elisa était en Terminale, comme moi, mais avait un an de plus. Elle était belle - d'une beauté exotique : magnifique peau cuivrée, luisante chevelure aile de corbeau, cils aussi longs que des plumeaux - et préoccupée. Lorsque nous entrâmes, elle était pendue au téléphone et ne le lâcha pas de la soirée. Rory avait quatorze ans ; il buvait les moindres paroles d'Elliott, une expression idolâtre sur le visage.
Comme nous étions trop nombreux pour nous asseoir autour de la table de la cuisine, Burt et Rupert installèrent des chaises au jardin. Nous mangeâmes avec nos assiettes sur les genoux, dans la lueur qui filtrait par la porte restée ouverte. Les hommes commentèrent le match, et Rupert et Burt se lancèrent dans des projets de pêche. Gaëlle asticota son époux sur son taux de cholestérol et tenta, sans résultat, de l'inciter à manger plus de légumes. Pour l'essentiel, Elliott ne s'adressa qu'à moi-même et à Rory, lequel intervenait bruyamment dès que son Dieu menaçait d'oublier sa présence. Burt m'observait en douce, l'air timidement ravi. L'atmosphère était sonore et, parfois, confuse, chacun coupant la parole à son voisin, les rires provoqués par une plaisanterie interrompant le récit d'une nouvelle blague. Je n'eus pas besoin d'ouvrir trop souvent la bouche, mais je souris beaucoup, sans me forcer d'ailleurs. Je n'avais pas envie de partir.
Nous étions cependant dans l'État de Washington, et la pluie, inévitable, finit par disperser cette fête improvisée. Le salon de Paul était bien trop étroit pour permettre à la réunion de s'attarder. Rupert ayant amené Burt à La Push, lui et moi rentrâmes ensemble dans la Chevrolet. Il m'interrogea sur ma journée, et je dis presque la vérité - Elliott et moi étions allés chercher des pièces détachées, puis je l'avais regardé travailler dans son garage.
- Penses-tu y retourner prochainement ? me demanda-t-il en affichant l'indifférence.
- Demain après les cours, admis-je. Ne t'inquiète pas, j'emporterai mes devoirs.
- N'y manque pas, ronchonna-t-il sans parvenir cependant à dissimuler sa satisfaction.
Le temps d'arriver chez nous, j'étais nerveux, et c'est à reculons que je montai à l'étage. La chaleur contagieuse d'Elliott s'estompait et, loin de lui, mon anxiété reprenait le dessus. J'étais persuadé que je n'aurais pas droit à deux nuits calmes d'affilée.
Pour retarder l'heure du coucher, je consultai mes mails. Elisabeth m'avait envoyé un nouveau message. Elle y détaillait son dimanche, le club de lecture qui remplaçait les leçons de méditation qu'elle venait d'abandonner, sa semaine de remplacement en CE1, précisant que ses élèves de maternelle lui manquaient. Will adorait son boulot d'entraîneur, et ils envisageaient une seconde lune de miel à Disneyworld. Le tout évoquait plus un journal intime qu'une lettre à un véritable correspondant. Le remords me submergea, amer - j'étais un fils indigne. Je lui répondis rapidement, commentant chaque partie de son mot et livrant quelques informations me concernant - le dîner chez Paul, mon plaisir à observer Elliott construire des objets utiles à partir de minuscules bouts de métal, avouant à l'occasion mon admiration et mon envie. Je ne fis aucune allusion à la différence de ton qui distinguait cette missive de celles qu'elle avait reçues les mois précédents. Car si je me rappelais à peine ce que j'avais pu lui écrire une semaine plus tôt, j'étais certain que ça n'avait pas été très enjoué. Plus j'y pensais, plus je me sentais coupable. J'avais vraiment dû lui causer du souci.
Je restai debout très tard, finissant des devoirs qui ne pressaient pourtant pas. Malheureusement, ni la fatigue de mes insomnies successives ni l'espèce de bonheur en demi-teinte que m'avait procuré la compagnie d'Elliott ne réussirent à tenir éloigné le cauchemar deux nuits de suite.
Je m'éveillai en grelottant, étouffant un cri dans l'oreiller.
Tandis que la lueur blême de l'aube transperçait le brouillard, je traînassai au lit en tâchant de me sortir du rêve. Celui-là avait été marqué par une toute petite différence par rapport aux autres, et ça m'intriguait. Pour la première fois, je n'étais plus seul. Jake, l'homme qui m'avait retrouvé dans les bois cette fameuse nuit à laquelle je ne supportais pas de repenser, était là également. Voilà qui constituait une étrange altération au scénario habituel. Les prunelles de l'Indien étaient bizarrement hostiles et dissimulaient un secret qu'il semblait vouloir garder pour lui. Je l'interrogeais du regard autant que mes recherches frénétiques me le permettaient, en vain. Sa présence ajoutait une forme de malaise à ma panique ordinaire. Peut-être parce que, lorsque je détournais les yeux, sa silhouette paraissait trembler et se modifier, pour autant que ma vision périphérique me permettait de m'en rendre compte. Pourtant, il ne faisait rien d'autre qu'être là à m'observer. Contrairement à ce qui s'était passé dans la réalité, il ne me proposait pas son aide.
Durant le petit déjeuner, Burt ne cessa de me dévisager, ce que je tâchai d'ignorer. Je le méritais, j'imagine. Je ne pouvais décemment pas espérer qu'il ne s'inquiète plus. Des semaines seraient sans doute nécessaires pour qu'il cesse de guetter le retour du zombie. Ma seule solution serait d'agir comme si cela m'était égal. Après tout, moi aussi j'allais surveiller de près ce zombie. Quarante-huit heures étaient largement insuffisantes à déclarer que j'étais guéri.
Le lycée, lui, m'opposa une réaction tout autre. Maintenant que mon attention s'était ranimée, il m'était évident que personne ne s'intéressait à moi. Me revint en mémoire mon premier jour dans l'établissement, mon envie désespérée de m'effacer, de me fondre dans la grisaille ambiante du béton mouillé, comme un gros caméléon. Un an plus tard, mon vœu s'était apparemment réalisé. Tout se passait comme si je n'existais pas. Même les profs survolaient mon siège, me donnant l'impression qu'il était vide.
Ce matin-là, je prêtai une oreille attentive à ce qui se disait, redécouvrant les voix des gens qui m'entouraient. Je m'efforçai aussi de me mettre au courant de ce que j'avais pu louper, mais les échanges étaient si décousus que je finis par abandonner la partie.
Quinn ne broncha pas quand je m'assis à côté d'elle en maths.
- Salut, Quinn ! lançai-je avec une nonchalance étudié. Comment s'est passé ton week-end ?
Elle me jeta un regard soupçonneux. Était-elle encore en colère ? Ou simplement trop impatiente pour supporter un fou ?
- Super, répondit-elle avant de replonger dans son manuel.
- Tant mieux, marmottai-je.
L'expression « battre froid » contenait visiblement une part de vérité. Malgré les bouffées de chaleur qui s'échappaient des bouches d'aération, j'étais glacé. Je remis la veste que j'avais posé sur le dossier de ma chaise.
Mon dernier cours de la matinée s'étant terminé en retard, la table où je déjeunais habituellement était pleine quand j'arrivai à la cantine. Y étaient installés Puck, Quinn et Tina, David, Mike et Lauren. Kitty, la blonde de Seconde qui vivait à côté de chez moi était encadrée par Mike et Austin, le frère aîné du garçon qui m'avait donné les motos. Je fus incapable de me souvenir s'ils mangeaient avec nous depuis longtemps, ou si c'était une première. Je commençais à être sérieusement agacé par moi-même. J'eus été empaqueté dans des billes de polystyrène durant le semestre précédent que le résultat eût été le même.
Personne ne réagit lorsque je m'assis près de Puck, bien que la chaise que j'avais tiré eût couiné bruyamment sur le linoléum. Je tentai de suivre les conversations. Puck et Mike parlant sport, je m'en détournai aussitôt.
- Où est Ben, aujourd'hui ? demandait Lauren à Tina.
Je me redressai, mon intérêt soudain ravivé. Cela signifiait-il que Tina et Ben avaient rompu ? Lauren était méconnaissable. Elle avait sacrifié sa longue crinière brune comme les blés et arborait désormais une coupe de lutin, si courte que sa nuque était rasée comme celle d'un garçon. Quelle drôle de décision ! J'aurais aimé savoir ce qu'elle cachait. Du chewing-gum s'était-il collé dans ses cheveux ? Les avait-elle vendus ? Les gens avec lesquels elle se montrait d'ordinaire si garce l'avaient-ils coincée derrière le gymnase pour la scalper ? Je m'arrêtai à ces supputations, décidant qu'il était injuste de ma part de la juger selon mes opinions d'autrefois. Si ça se trouve, elle était devenue quelqu'un de bien.
- Il a une grippe intestinale, expliqua Tina de sa voix douce et tranquille. Avec un peu de chance, ça ne durera que vingt-quatre heures, mais il était super-malade, hier.
Tina avait elle aussi une nouvelle coiffure, son dégradé était plus long.
- Qu'est-ce que vous avez fait, tous les deux, ce week-end ? s'enquit Quinn.
La façon dont elle avait posé sa question laissait entendre que la réponse lui était bien égale. C'était juste une ouverture pour se permettre ensuite de pérorer sur elle-même. Évoquerait-elle notre sortie à Port Angeles, alors que j'étais à deux places d'elle ? Étais-je si transparente que ça ne gênerait personne de discuter de moi en ma présence ?
- On comptait pique-niquer, samedi, mais... on a changé d'avis, murmura Tina.
Ses intonations gênées m'alertèrent. Quinn, pas du tout.
- Dommage ! commenta-t-elle en s'apprêtant à se lancer dans son histoire.
Malheureusement pour elle, je n'étais pas le seul à avoir remarqué l'embarras de Tina.
- Que s'est-il passé ? s'inquiéta Lauren.
- Eh bien... (Tina, déjà si réservée, était encore plus hésitante que d'habitude.) Nous sommes partis en direction des sources thermales... il y a un chouette endroit, là-bas, à environ un kilomètre du sentier. Sauf que... nous avions parcouru la moitié du chemin quand... nous avons aperçu quelque chose.
- Quoi ? s'écria Lauren en fronçant ses sourcils clairs.
Même Quinn semblait intéressée, maintenant.
- Je ne sais pas trop. Nous pensons qu'il s'agissait d'un ours. En tout cas, c'était noir. Mais bien trop gros aussi.
- Oh non ! s'esclaffa Lauren. Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi. (Ses iris avaient pris un éclat railleur, et j'en conclus qu'il était inutile de lui accorder le bénéfice du doute. Visiblement, sa personnalité ne s'était pas autant transformée que ses cheveux.) David a essayé de me vendre ces fadaises la semaine dernière.
- Les ours ne s'approchent pas des lieux de cure, souligna Quinn en se rangeant du côté de Lauren.
- Et pourtant, persista Tina en baissant les yeux, nous n'avons pas rêvé.
Lauren ricana. Perdu dans sa discussion avec Mike, Puck n'avait pas écouté.
- Elle a raison, intervins-je, agacé. Samedi, à la boutique, un randonneur a juré avoir vu cet ours lui aussi. Il a dit qu'il était énorme, noir et qu'il se trouvait juste à la sortie de la ville, hein, Puck ?
Il y eut un silence. Tous les convives se tournèrent vers moi, choqués. La nouvelle, Kitty, en avait la mâchoire décrochée, à croire qu'elle venait d'assister à une explosion. Personne ne bougea.
- Puck ? insistai-je, mortifié. Tu te rappelles, le type et son histoire d'ours ?
- Euh... oui, balbutia-t-il au bout d'une seconde.
Pourquoi me dévisageait-il si bizarrement ? Je lui parlais, au travail, non ? Non ? Pourtant...
- Oui, se ressaisit-il, ce mec a effectivement affirmé avoir repéré un ours brun sur le sentier. Il était encore plus imposant qu'un grizzli.
Lauren se raidit et poussa un grognement dubitatif avant de se tourner vers Quinn.
- Tu as des nouvelles de l'université de Californie ? lui demanda-t-elle en passant à autre chose.
Tout le monde fit mine de regarder ailleurs, hormis Puck et Tina. Cette dernière m'adressa un sourire timide que je m'empressai de lui retourner.
- Et toi, Kurt, reprit Puck avec une curiosité mâtinée de prudence, à quoi as-tu consacré ce week-end ?
Les yeux se posèrent à nouveau sur moi, excepté ceux de Lauren.
- Vendredi soir, Quinn et moi sommes allées au cinéma à Port Angeles. Samedi après-midi et dimanche toute la journée, j'étais à La Push.
Les têtes firent la navette entre Quinn et moi. Quinn paraissait irritée. Elle ne tenait peut-être pas à ce que les autres apprennent qu'elle était sortie avec moi. Ou alors, elle aurait préféré l'annoncer en personne.
- Quel film avez-vous vu ? demanda Puck qui commençait à sourire.
- Dead End. Celui avec les zombies.
Je me déridai également. Avec un peu de chance, les dégâts que j'avais commis ces derniers mois étaient réparables.
- J'ai entendu dire qu'il flanquait la frousse du siècle. C'est vrai ?
- Kurt a été obligé de partir avant la fin, intervint Quinn avec une moue sournoise.
J'acquiesçai en tâchant d'afficher un air penaud.
- J'étais terrorisé, mentis-je.
Jusqu'à la fin du repas, Puck ne cessa de me poser des questions. Peu à peu, les autres réussirent à reprendre le fil de leurs propres conversations, sans pour autant cesser de me lancer de nombreux coups d'œil. Tina discuta avec Puck et moi et, lorsque je me levai pour rapporter mon plateau, elle me suivit.
- Merci, chuchota-t-elle une fois loin de la table.
- De quoi ?
- De m'avoir cru et soutenu.
- De rien.
Elle me scruta avec inquiétude, mais pas de façon agressive, genre « elle est dingue ».
- Tu vas bien ?
Voilà pourquoi j'avais choisi Quinn plutôt qu'elle pour ma soirée entre amis. Tina était beaucoup trop intuitive.
- Pas vraiment, avouai-je. Mais ça s'arrange.
- J'en suis heureuse. Tu m'as manqué.
Lauren et Quinn passèrent devant nous, et j'entendis la première confier à l'autre :
- Kurt est de retour. Super !
Suffisamment fort pour que ses paroles portent jusqu'à nous. Tina grimaça avant de m'adresser un sourire encourageant. Je soupirai. J'avais vraiment l'impression que je repartais de zéro.
- Quel jour sommes-nous ? m'enquis-je brusquement.
- Le dix-neuf janvier.
- Hum.
- Quoi ?
- Hier, cela a fait un an exactement que j'ai mis les pieds ici.
- Rien n'a beaucoup changé depuis, murmura-t-elle en suivant des yeux les deux pestes.
- Je sais. Je me disais justement la même chose.
Reviews ? à Vendredi ! ^_^
