Auteur : Youyoulita
Disclamer : Tous les personnages sont à Ryan Murphy & Co et l'histoire ne m'appartient pas je ne fais bien que m'inspirait de Stephanie Meyer.
Résumé : « Tu ne me reverras plus. Je ne reviendrais pas. Poursuis ta vie, je ne m'en mêlerais plus. Ce seras comme je n'avais jamais existé. » Rejeté par celui qu'il aime passionnément, Kurt ne s'en relève pas. Fasciné par un vampire, comment pourrait-il retrouver goût à la pâle existence humaine ? Kurt n'a le goût pour rien sinon le danger. Alors il attend la voix de Blaine, et éprouve l'illusion de sa présence. Comme s'il le l'avait pas abandonné. Kurt échappera-t-il à cette obsession amoureuse qui le hante ? A quel prix ?
Rating : T pour être sûre ^^
Note : Salut ! Je remercie mes fidèle lectrice(eur ?) comme Klaiindy, Eleasasha, et passion of Imbettables pour leurs reviews et encouragement à chacun de mes chapitre, ainsi qu'aux très nombreux anonyme de me lire. En bref voilà le chapitre 10 ! ^_^
Chapitre 10
Elliott ne rappela pas.
À mon premier coup de fil, Paul décrocha et me dit que son fils était encore alité. J'insistai, m'assurai qu'il l'avait conduit chez un médecin. Malgré ses allégations, et pour une raison qui m'échappait, je ne le crus pas. Le lendemain et le surlendemain, je téléphonai de nouveau, plusieurs fois par jour - personne.
Le samedi, je décidai de me passer d'invitation et d'y aller. La petite maison rouge était vide. Cela m'effraya. Elliott était-il si malade qu'il avait fallu le transporter à l'hôpital ? Je m'y arrêtais en rentrant chez moi mais, à l'accueil, l'infirmière m'assura que ni Elliott ni Paul n'y avaient mis les pieds.
J'obligeai Burt à contacter Rupert Flanagan dès qu'il rentra du travail. J'attendis, anxieux, tandis qu'il bavardait avec son vieil ami. Il me sembla que la conversation s'éternisait, sans même qu'il fût question d'Elliott. Apparemment, c'était Rupert qui avait été hospitalisé, afin de subir des tests pour le cœur. À la nouvelle, Burt fronça les sourcils, mais l'autre réussit à le rassurer à force de plaisanteries, et mon père finit par se remettre à rire. Ce n'est qu'alors qu'il demanda après Elliott. Ses répliques, des « mouais » et des « ah » pour l'essentiel, ne me renseignèrent guère sur la conversation, et il dut poser sa main sur la mienne pour que mes doigts cessent de jouer du tambour sur le plan de travail.
Enfin, il termina son appel et se tourna vers moi.
- D'après Rupert, les lignes étaient en dérangement. Voilà pourquoi tu n'as pas pu les joindre. Paul a emmené Elliott chez le docteur, ce serait une mononucléose. Il est très fatigué ; Paul interdit toute visite.
- Comment ça ?
- S'il te plaît, Kurt, évite de les embêter, me morigéna-t-il. Paul sait s'occuper de son fils. Ce dernier ne tardera pas à se remettre. Sois patient.
Je laissai tomber. Burt était trop soucieux au sujet de Rupert ; il était clair que mes problèmes importaient moins que celui-là. Je montai donc dans ma chambre, allumai l'ordinateur et dénichai un site consacré à la mononucléose dans le moteur de recherche.
Mes connaissances sur la maladie se limitaient à ce qu'on était censé l'attraper par les baisers ce qui, visiblement, n'était pas le cas d'Elliott. Je parcourus rapidement la description des symptômes - il avait de la fièvre, certes, mais pour le reste... Pas de maux de gorge intenables, pas d'épuisement, pas de névralgies, en tout cas rien de tout cela avant qu'il soit rentré du cinéma. Il avait affirmé se porter comme un charme. Les signes de l'infection pouvaient-ils se développer aussi rapidement ? Le site assurait que les différentes douleurs apparaissaient en premier... Je m'interrompis, contemplai l'écran de l'ordinateur en me demandant pourquoi j'agissais ainsi et pourquoi j'étais aussi suspicieux, à croire que je doutais de l'histoire servie par Paul. Pour quelle raison aurait-il menti à Rupert ? Je n'étais qu'un idiot. Je m'angoissais et, pour être honnête, la perspective d'être privé d'Elliott me rendait nerveux. Je lus le reste de l'article en diagonale, traquant d'autres informations. Je m'arrêtai en apprenant qu'une mononucléose pouvait durer plus d'un mois.
De quoi Paul avait-il peur ? Le site stipulait que le malade devait éviter les efforts physiques, en aucun cas il ne recommandait de supprimer les visites. Les risques de contagion étaient minimes. J'allais donner une semaine à Paul avant de me manifester. C'était un délai on ne peut plus généreux.
Huit jours, ce fut long. Dès le mercredi, je fus persuadé que je ne tiendrais pas jusqu'au samedi. Quand j'avais décidé de laisser les Gilbert tranquilles, je m'étais dit qu'Elliott ne tolérerait pas très longtemps les règles imposées par son père. Chaque jour, au retour du lycée, je vérifiai le répondeur téléphonique en quête d'un message. Il n'y en eut aucun. Trois fois, je trichai et tentai d'appeler. Les lignes ne fonctionnaient toujours pas. Je traînai à la maison, beaucoup trop à mon goût, et trop seul aussi. Sans Elliott, sans mon adrénaline, sans mes distractions, tout ce que j'avais réprimé se réveilla lentement. De nouveau, les rêves furent pénibles. Je n'en voyais plus venir la fin. Ne restait que l'atroce vacuité, la plupart du temps en forêt, le reste au milieu de la mer de fougères vide où la villa blanche n'existait plus. Parfois, Jake apparaissait dans les bois et m'observait. Je l'ignorais, sa présence n'étant d'aucun réconfort et ne comblant en rien ma solitude. Elle n'empêchait pas non plus que je reprenne conscience en criant, nuit après nuit. Le trou dans ma poitrine était pire que jamais. J'avais cru le contrôler, mais je me surpris à me plier en deux un peu plus chaque jour, à me serrer les côtes et à haleter, comme privée d'air.
Bref, livré à moi-même, je ne m'en sortais pas très bien.
Le matin où, me réveillant (en hurlant bien sûr), je me rappelai que nous étions samedi, j'éprouvai un soulagement sans commune mesure. J'allais pouvoir passer un coup de fil à Elliott. Et si le téléphone était encore en dérangement, j'irais à La Push. D'une façon ou d'une autre, aujourd'hui serait mieux que cette dernière semaine d'isolement.
Je composai le numéro sans beaucoup d'espoir et fut pris au dépourvu lorsque Paul décrocha, à la deuxième sonnerie seulement.
- Allô ?
- Oh ! Ça remarche. Bonjour, Paul, c'est moi, Kurt. J'appelai juste pour prendre des nouvelles d'Elliott. Il est en état de recevoir des visites ? Parce que j'avais pensé faire un saut et...
- Je suis désolé, Kurt, m'interrompit-il, l'air distrait (était-il en train de regarder la télévision ?). Il n'est pas là.
- Ah... c'est qu'il va mieux, alors ? ajoutai-je au bout de quelques secondes.
- Oui. Il ne s'agissait pas d'une mononucléose, finalement, rien qu'un virus.
- Ah bon. Et... où est-il ?
- Il a emmené des amis à Port Angeles. Si j'ai bien compris, ils comptaient se payer une séance de cinéma, deux films d'affilée, je crois. Il ne rentrera que ce soir.
- Eh bien, tant mieux. J'étais tellement soucieux. Je suis content qu'il soit assez vaillant pour sortir.
Je m'aperçus que ma voix sonnait horriblement faux au fur et à mesure que je débitais ces niaiseries. Elliott était rétabli, pas assez cependant pour me contacter. J'avais fait le pied de grue à la maison, ressentant cruellement son absence. Tout seul, je m'étais inquiété, ennuyé... perforé, quand le trou s'était rouvert. J'étais à présent dévasté de découvrir que cette semaine de séparation n'avait pas eu les mêmes effets sur lui que sur moi.
- Tu voulais quelque chose en particulier ? me demanda poliment Paul.
- Pas vraiment, non.
- Bon, ben je lui dirai que tu as téléphoné. Au revoir, Kurt.
- Au revoir, répondis-je, mais il m'avait déjà raccroché au nez.
Je restai figé sur place pendant quelques instants, le combiné en main. Elliott devait avoir changé d'avis, comme je l'avais craint. Il comptait suivre mon conseil et ne plus perdre son temps avec quelqu'un qui était incapable de lui retourner ses sentiments. J'eus l'impression que le sang s'était retiré de mon visage.
- Ça ne va pas ? me lança Burt qui descendait de l'étage.
- Si, mentis-je en reposant l'écouteur. D'après Paul, Elliott va mieux. Ce n'était pas la mononucléose.
- Il vient ici, ou c'est toi qui y vas ? demanda mon père distraitement en fouillant dans le réfrigérateur.
- Ni l'un ni l'autre, admis-je. Il est sorti avec des copains.
Mon ton finit par faire réagir Burt. Il leva brusquement la tête vers moi, alarmé, les mains figées autour d'un paquet de fromage tranché.
- Il n'est pas un peu tôt pour un sandwich ? m'efforçai-je de plaisanter pour détourner son attention.
- Ce n'est pas ça... je prépare juste un en-cas pour la rivière...
- Ah, c'est jour de pêche ?
- Eh bien, Rupert m'a appelé... et comme il ne pleut pas...
Il empilait de la nourriture sur la table tout en se justifiant. Il me regarda de nouveau, brusquement, comme si quelque chose venait juste de lui traverser l'esprit.
- Souhaites-tu que je reste avec toi, puisque Elliott est indisponible ?
- Mais non, papa, répondis-je en affichant l'indifférence. Le poisson mord mieux quand il fait beau.
Il me dévisagea, indécis. Je le devinai anxieux de m'abandonner, au cas où je recommencerais à « broyer du noir ».
- En plus, je crois que je vais appeler Quinn, inventai-je sur-le-champ. (Plutôt rester seul que d'avoir mon père sur le dos toute la sainte journée.) Nous avons un examen de maths à réviser. Son aide ne sera pas de trop.
Ça, c'était vrai. Sauf que j'allais devoir m'en passer, vu nos relations.
- Bonne idée. Tu as consacré tellement de temps à Elliott que tes autres amis vont croire que tu les as oubliés.
Je souris en acquiesçant, comme si je me souciais effectivement de ce que pensaient mes fameux autres amis. Burt s'apprêtait à filer quand au dernier moment, il fit volte-face, l'air soucieux.
- Vous allez travailler ici ou chez Quinn, hein ?
- Bien sûr. Où veux-tu que nous étudions ?
- Disons seulement que je te demande de rester prudent et de ne pas t'aventurer dans les bois.
Je mis un instant à comprendre, tant j'avais l'esprit ailleurs.
- Toujours cet ours ?
- Un randonneur a disparu, acquiesça-t-il en sourcillant. Les gardes forestiers ont découvert son campement tôt ce matin, il n'y avait aucun signe de lui. Juste des empreintes de très gros animal... quoique les bêtes aient pu arriver plus tard, attirées par l'odeur de la nourriture. En tout cas, ils ont posé des pièges.
- Ah, me bornai-je à commenter.
Je n'avais pas réellement écouté ses mises en garde. La situation avec Elliott me marquait bien plus que l'éventualité de terminer dans l'estomac d'un plantigrade. Heureusement, Burt était pressé. Il n'attendit pas que j'appelle Quinn, ce qui m'évita cette mascarade. Machinalement, je ramassai mes livres et cahiers qui traînaient sur la table de la cuisine et les mis dans mon sac à dos. Je m'appliquais sans doute trop, et s'il n'avait pas été aussi impatient de lancer ses cannes à pêche, il s'en serait aperçu.
J'étais tellement occupé à prétendre m'affairer que le néant féroce de la journée à venir ne me tomba dessus qu'après que sa voiture se fut éloignée. Deux minutes de silence consacrées à scruter le téléphone me convainquirent que je ne resterai pas à la maison ce jour-là. Je listai les différentes solutions qui s'offraient à moi.
Il était exclu que je contacte Quinn. Pour autant que je sache, elle était passée du côté de mes ennemis. Je pouvais me rendre à La Push pour faire de la moto, perspective alléchante mais entachée d'un problème mineur : qui me conduirait aux urgences en cas de besoin ? Ou bien... La carte et la boussole étaient déjà dans ma camionnette. J'étais à peu près sûr d'avoir suffisamment pigé comment on s'en servait pour ne pas me perdre. Je pourrais peut-être régler leur sort à deux lignes, aujourd'hui, ce qui nous avancerait pour la suite des événements, si Elliott daignait de nouveau m'honorer de sa présence. Je refusais de réfléchir au temps que cette décision risquait de prendre. Ou à l'éventualité qu'elle ne se concrétise jamais...
Une bouffée de remords s'empara de moi quand je songeai à ce qu'aurait dit Burt en apprenant mon projet, mais je l'écartai. Il m'était proprement impossible de rester une journée supplémentaire à la maison. Quelques minutes plus tard, je roulais sur le chemin en terre (dorénavant familier) qui ne menait nulle part. J'avais ouvert les fenêtres, et je conduisais aussi vite que la santé de la Chevrolet me le permettait en tentant de me réjouir du vent qui caressait mon visage. Le ciel était nuageux, presque sec cependant - une météo radieuse pour Forks. Elliott se serait sans aucun doute mis en route plus vite que moi. Une fois garée à l'emplacement habituel, je mis un bon quart d'heure à comparer la petite aiguille de la boussole et les indications portées sur le plan, à présent froissé. Une fois raisonnablement certain que je suivais la bonne ligne du réseau tracé par Elliott, je m'enfonçai dans la forêt.
Elle grouillait de vie, ce jour-là, tout son petit peuple profitant de l'absence d'humidité temporaire. Néanmoins, et nonobstant le gazouillis des oiseaux, le bourdonnement des insectes qui voletaient autour de ma tête et, parfois, la fuite précipitée des mulots dans les buissons, elle me paraissait plus inquiétante que d'ordinaire. Elle me rappelait mon plus récent cauchemar. J'avais conscience que c'était parce que j'étais seul, dépossédé des sifflements joyeux d'Elliott et du bruit d'une deuxième paire de chaussures martelant le sol trempé.
Plus j'avançais dans les tréfonds des bois, plus mon malaise augmentait. J'avais du mal à respirer, pas à cause de la fatigue, mais parce que cet imbécile de trou se manifestait de nouveau dans mon cœur. Les bras étroitement croisés autour de mon torse, je tâchai de bannir la souffrance que provoquaient mes réflexions. Je faillis rebrousser chemin, y renonçai cependant, tant je détestais l'idée de gaspiller les efforts que j'avais fournis.
Peu à peu pourtant, le rythme de mes pas finit par engourdir mon esprit et ma douleur. Mon pouls s'apaisa, et je fus heureux de ne pas avoir cédé à la facilité. Je commençais à m'améliorer, dans cette petite guérilla. Je sentais déjà que j'étais plus leste. Je peinai en revanche à évaluer l'efficacité de ma progression. Je croyais avoir parcouru dans les six kilomètres et je n'avais pas entamé ma traque des lieux lorsque, avec une soudaineté qui me désorienta, je passai sous l'arche basse que formaient deux érables et, fendant des fougères qui poussaient à hauteur de poitrine, je débouchai dans la clairière.
Je sus immédiatement que c'était le bon endroit. Jamais je n'avais vu de trouée si parfaitement symétrique. Elle était aussi ronde que si l'on avait voulu créer un cercle sans défaut, arrachant les troncs sans cependant laisser de traces de cette violence dans l'herbe ondoyante. À l'orient, le ruisseau glougloutait paisiblement. Privée de l'éclat du soleil, elle n'était pas aussi époustouflante ; néanmoins, elle restait très belle et très sereine. Ce n'était pas la saison des fleurs sauvages ; le sol s'était épaissi de grandes pousses folles qui s'agitaient dans la brise comme des vaguelettes à la surface d'un lac.
C'étaient les mêmes lieux... hélas, ils ne recelaient pas ce que j'étais venue y chercher. Ma déception fut presque immédiate. Je m'affalai sur place, à la lisière des arbres, haletante. À quoi bon aller plus loin ? Rien ne s'attardait, ici. Rien de plus que les réminiscences que j'aurais pu convoquer à n'importe quel moment, pour peu que j'eusse désiré en subir le chagrin intrinsèque, cette peine qui me tenaillait, à présent, impitoyable. Cet endroit n'avait rien de spécial sans lui. Je ne savais même pas précisément ce que j'avais espéré ressentir, mais la trouée était dénuée d'atmosphère, dénuée de tout, comme n'importe où. Comme mes mauvais rêves. J'en avais le vertige.
Dieu merci, j'étais venue seul. Je fus immensément soulagé quand j'y songeai. Aurais-je découvert la clairière en compagnie d'Elliott... eh bien, je n'aurais pas été en état de déguiser l'abysse dans lequel je sombrais maintenant. Comment aurais-je réussi à lui expliquer ma sensation de me fragmenter en mille éclats, mon inclination à me rouler en boule pour empêcher la plaie béante de me déchirer de toutes parts ? L'absence de public était la bienvenue. Je n'aurais pas à justifier ma précipitation à déguerpir non plus. Elliott aurait sans doute supposé, après le temps consacré à traquer ce coin de forêt idiot, que j'aurais eu envie de m'y attarder plus de quelques secondes. Sauf que j'essayais déjà de trouver la force de me remettre debout et de m'enfuir. Ces lieux renfermaient trop de douleur pour que je l'endure. L'eût-il fallu, j'eusse rampé hors d'ici.
Quelle chance d'être seul !
Seul. Je me répétai ce mot avec une satisfaction morose tout en me relevant avec peine, écrasé par le chagrin. À cet instant précis, une silhouette émergea des arbres, du côté nord, à quelque trente pas de là.
En un éclair, une multitude d'émotions me traversa. Il y eut d'abord la surprise. J'étais loin de tout sentier, et je ne m'étais pas attendue à de la compagnie. Puis, à mesure que mes yeux notaient l'immobilité absolue, la peau blafarde, ce fut une bouffée d'espérance qui me submergea. Je la réprimai sans merci, luttant contre un mal tout aussi violent quand mon regard se porta sur la figure surmontée de cheveux noirs, les traits qui n'étaient pas ceux que j'aurais voulu voir. Alors vint la peur. Car si ce visage n'était pas celui pour lequel je me serais damnée, il était suffisamment proche pour que je devine que l'homme qui me faisait face n'était pas un randonneur égaré. Enfin, un éclair de déjà-vu me traversa.
- Hunter ! m'exclamai-je, à la fois stupéfait et heureux.
Réaction pour le moins irrationnelle, et mieux aurait valu que je m'arrête à la peur.
Lorsque je l'avais rencontré, Hunter appartenait à la meute de Sebastain. Il n'avait pas pris part à la traque qui avait suivi, celle où j'avais joué le rôle de la proie, mais seulement parce qu'il n'avait pas osé : j'étais sous la protection d'un clan plus grand que le sien ; c'eût été différent si je n'avais pas eu cet heur - Hunter n'avait en effet eu aucun scrupule à envisager de me transformer en en-cas, au départ. Naturellement, il avait dû changer, puisqu'il était parti pour l'Alaska afin d'y vivre avec l'autre clan civilisé qui refusait, pour des raisons éthiques, de s'abreuver de sang humain. Une famille comme... je ne me laisserais pas aller à prononcer ce nom. Oui, la frayeur aurait été légitime de ma part, et pourtant je n'éprouvais qu'une intense satisfaction. De nouveau, la clairière était un lieu magique. Une magie plus noire que celle que j'avais espéré, certes, mais une magie quand même. Était apparu le lien que j'avais tant cherché. La preuve, aussi éloignée fût-elle, que, quelque part dans le monde où j'existais, lui vivait.
En un an, Hunter avait si peu changé que cela en était hallucinant. Il était sans doute très bête et très humain de croire qu'un vampire subissait les aléas du temps. Il y avait quelque chose, cependant... ça m'échappait pour l'instant.
- Kurt ?
Il paraissait encore plus ahuri que moi.
- Vous n'avez pas oublié ! m'écriai-je en souriant.
Qu'un vampire se rappelle mon prénom suffisait à me ravir ! C'était ridicule !
- Je ne m'attendais pas à te voir ici, dit-il, perplexe, en avançant nonchalamment.
- Ça ne devrait pas être l'inverse ? Je vis ici. Je vous pensais en Alaska.
S'arrêtant à environ un mètre de moi, il inclina la tête. Il était d'une beauté renversante comme j'avais l'impression de ne pas en avoir vu depuis une éternité, et j'étudiai ses traits avec un sentiment de délivrance étrangement avide. Enfin quelqu'un avec qui je n'étais pas obligée de faire semblant. Quelqu'un qui savait déjà tout ce que je ne pourrais jamais exprimer.
- Tu as raison, je suis allé là-bas. N'empêche, je ne m'attendais pas... Quand j'ai découvert que la maison des Anderson était vide, j'ai cru qu'ils avaient déménagé.
La mention du nom fit saigner les bords à vif de la plaie de mon cœur, et il me fallut une seconde pour me ressaisir. Hunter attendait, curieux.
- C'est bien le cas, finis-je par confirmer.
- Hum..., marmonna-t-il. Je suis surpris qu'ils t'aient laissée ici. N'étais-tu pas le chaton favori de l'un des leurs ?
Ça avait été dit en toute innocence, sans intention de blesser.
- Quelque chose comme ça, admis-je avec une moue sarcastique.
- Hum..., répéta-t-il, pensif.
C'est alors que j'identifiai la raison pour laquelle il n'avait pas changé. Après qu'Antony nous avait annoncé qu'Hunter avait rejoint l'autre clan, j'avais commencé à me le représenter, dans les rares occasions où je pensais à lui, avec les mêmes prunelles dorées que les... Anderson... (je me forçai à articuler ce mot dans ma tête, ce qui m'arracha une grimace) et que tous les bons vampires. Involontairement, je reculai, et ses iris d'un bordeaux sombre dérangeant suivirent mon mouvement.
- Ils reviennent souvent en visite ? s'enquit-il sur un ton toujours aussi décontracté.
Sauf que son corps s'inclina légèrement vers moi.
« Mens ! », me chuchota anxieusement la voix de velours magnifique qui hantait ma mémoire.
Je tressaillis. Je n'aurais pas dû : n'étais-je pas menacée par le pire danger qui fût ? En comparaison, la moto, c'était de la petite bière.
- De temps à autre, obéis-je en tâchant d'adopter des intonations sereines et légères. Le temps me dure, j'imagine. Vous savez combien ils peuvent se montrer distraits...
Houps ! Je divaguais, là. Je me tus.
- Hum..., marmonna-t-il pour la troisième fois. L'odeur de la villa semble pourtant indiquer qu'ils n'y ont pas remis les pieds depuis un bon moment.
« Il faut que tu fasses mieux que ça, Kurt », m'intima le ténor.
Je m'y attaquai.
- Je ne manquerai pas de signaler à Antony que vous êtes passé. Il regrettera sûrement de vous avoir loupé. (Je fis mine de réfléchir.) En revanche, mieux vaudra que je n'en dise rien à... Blaine (j'eus un mal fou à prononcer le prénom, et ma grimace dut gâcher mon coup de bluff), vu son mauvais caractère... vous n'avez pas oublié, j'en suis sûr. Ce qui s'est produit avec Sébastian continue de l'irriter prodigieusement.
Je levai les yeux au ciel, me permis un geste désinvolte, comme si tout cela était de l'histoire ancienne. Des accents hystériques perçaient néanmoins sous la décontraction affecte, et je me demandais si Hunter saurait les repérer.
- Vraiment ? releva-t-il avec bonne humeur... et scepticisme.
- Oui.
Je m'étais délibérément cantonné à une réponse courte, histoire de ne pas trahir mon effroi. Tranquillement, Hunter se déplaça d'un pas, et je ne manquai pas de remarquer que cela le rapprochait de moi. Aussitôt, le ténor subliminal réagit en feulant.
- Alors, comment ça se passe, En Alaska ? enchaînai-je d'une voix trop aiguë. D'après Antony, vous étiez chez Eli ?
Il médita ma question.
- J'aime beaucoup Eli, finit-il par répondre. Et sa sœur encore plus... Je n'étais encore jamais resté aussi longtemps dans un même endroit. J'en ai apprécié les avantages, la nouveauté. Malheureusement, les restrictions sont dures... Je m'étonne qu'ils parviennent à tenir depuis tant d'années. J'avoue avoir triché, quelquefois, ajouta-t-il en m'adressant un coup d'œil complice.
J'avalai ma salive. D'instinct, mon pied se souleva pour battre en retraite, puis je me figeai sur place car ses prunelles rouges, ayant remarqué mon geste, s'étaient posées dessus.
- Ah, murmurai-je,Brittany connaît également des difficultés avec ça.
« Ne bouge pas ! », m'ordonna mon hallucination auditive.
Je me forçai à obtempérer, ce qui ne fut pas aisé, mon instinct étant de prendre mes jambes à mon cou.
- Vraiment ? lança Hunter, visiblement intéressé. Est-ce la raison pour laquelle ils ont quitté la région ?
- Non. Brittany est plus prudente, sur son territoire.
- Moi aussi.
Il fit un pas délibéré en avant.
- Bree vous a-t-elle retrouvé ? demandai-je, le souffle court et prête à tout pour le distraire de ses intentions.
C'était la première question qui m'avait traversé l'esprit, et je la regrettai immédiatement. Bree, qui, elle, m'avait chassé avec Sébastian, n'était pas quelqu'un à qui j'avais envie de penser en ce moment précis. Mais bon, mes paroles eurent au moins pour résultat d'arrêter net Hunter.
- Oui, reconnut-il avec réticence. D'ailleurs, si je suis dans le coin, c'est parce que j'ai accepté de lui rendre service... Elle ne va pas être très contente, ajouta-t-il en grimaçant.
- De quoi ? l'invitai-je à poursuivre.
Les yeux braqués sur la forêt, il ne me scrutait plus. J'en profitai pour m'éloigner de lui. Il se retourna vers moi, me sourit avec l'air d'un ange démoniaque.
- De moi, parce que je vais te tuer, expliqua-t-il dans un ronronnement séduisant.
J'accusai le coup, reculai encore. Dans mon crâne, le feulement se transforma en grondement.
- Elle tenait à te garder pour elle, continua allègrement Hunter. Tu l'as tellement... contrariée.
- Moi ? couinai-je.
- Je sais, c'est un peu surprenant. Mais comprends que Sébastian était son compagnon. Ton Blaine l'a éliminé.
Alors que j'étais sur le point de mourir, la mention du nom déchira encore ma blessure ouverte, comme si l'on avait employé un couteau à dents.
- Elle a estimé plus approprié de te tuer, et non Blaine, enchaîna Hunter, insensible à ma réaction. Une vengeance équitable, sans doute. Oeil pour œil... ami pour ami. Elle m'a chargé de déblayer le terrain, pour ainsi dire. Je n'avais pas imaginé que tu serais aussi facile à attraper. À la réflexion, son plan n'était pas très solide. Elle n'aura pas la revanche qu'elle souhaitait - après tout, tu ne dois plus beaucoup compter pour lui, puisqu'il t'a abandonnée ici, sans protection.
Nouveau coup, énième entaille dans ma poitrine. Hunter bougea légèrement, moi aussi.
- Néanmoins, elle risque d'être furieuse, reprit-il.
- Pourquoi ne pas l'attendre, dans ce cas ? bafouillai-je.
Un sourire malicieux se dessina sur son visage.
- Malheureusement, tu tombes au mauvais moment, Kurt. Je ne suis pas ici, dans ces bois, en mission pour Bree. Je chassais, figure-toi. J'ai soif, et tu dégages un parfum... tout bonnement alléchant.
Et il me jaugea d'un œil approbateur, comme s'il venait de m'adresser un compliment.
« Menace-le ! », m'intima l'illusion sonore avec des accents de frayeur.
- Il devinera que c'est vous, murmurai-je docilement. Vous ne vous en tirerez pas comme ça.
- Tiens donc ? s'esclaffa l'autre en examinant les environs. L'odeur sera balayée par les prochaines pluies. Personne ne trouvera ton cadavre. Tu auras disparu, comme tant de milliers d'humains. Il n'y a aucune raison pour que Blaine songe à moi, en admettant qu'il prenne la peine de mener une enquête. Cela n'a rien de personnel, crois-moi, ce n'est que de la soif.
« Implore-le ! », m'enjoignit la voix.
- Je vous en prie.
Hunter secoua le menton.
- Regarde les choses ainsi, Kurt, dit-il gentiment. Tu as beaucoup de chance que ce soit moi qui t'ai trouvé.
- Ah bon ?
Je titubai en arrière ; il avança, agile et gracieux.
- Oui. Je te promets que ce sera rapide. Tu ne sentiras rien. Bien sûr, je mentirai à Bree, juste pour la calmer. Si tu savais ce qu'elle t'a préparé, Kurt... (Il agita lentement la tête, presque comme s'il était dégoûté.) Je te jure que tu me remercierais d'être intervenu.
Je le contemplai, horrifié. Il flaira la brise qui poussait mes cheveux dans sa direction.
- Très alléchant, répéta-t-il en humant profondément.
Paupières à demi fermées, je me tendis, guettant le moment où il bondirait. En arrière-fond, les rugissements de Blaine résonnaient dans mon crâne. Le prénom renversa les murs protecteurs que je m'étais bâtis. « Blaine, Blaine, Blaine. » J'allais mourir ; penser à lui n'avait plus d'importance. « Blaine, je t'aime. » À travers mes yeux étrécis, je vis Hunter cesser de renifler et tourner brutalement la tête vers la gauche. Je n'osais le quitter du regard, suivre son mouvement, alors que, de toute façon, j'étais impuissant face à lui. Quand il se mit à reculer, je fus trop surpris pour éprouver du soulagement.
- Non..., murmura-t-il, si bas que je l'entendis à peine.
Pour le coup, je me sentis obligé de sortir de ma transe. J'inspectai les alentours, cherchant ce qui avait interrompu le prédateur et prolongé ma vie de quelques secondes. Au premier abord, je ne distinguai rien et reportai mon attention sur Hunter, qui s'éloignait de plus en plus vite, les pupilles rivées sur les bois. C'est alors que je la découvris : une immense silhouette noire qui sortait du couvert des arbres, silencieuse comme une ombre. Le long museau se retroussa, dévoilant des incisives aiguisées comme des poignards. Un feulement sinistre s'échappa de la gueule, roulant dans la clairière comme l'écho lointain du tonnerre. Le fameux ours. Sauf que ce n'en était pas un du tout. Même si cette gigantesque créature devait bien être le monstre à l'origine du récent émoi qui agitait la région. Car de loin, n'importe qui l'aurait prise pour un plantigrade. Quel autre animal était susceptible de mesurer cette taille et de dégager pareille puissance ? J'aurais d'ailleurs préféré l'apercevoir de loin moi aussi. Malheureusement, la bête s'avança dans l'herbe haute, se posta à trois mètres de moi.
« Ne bronche surtout pas ! », chuchota Blaine.
Figé par l'horreur, j'observai le phénomène, me creusant la cervelle pour tenter de définir sa nature. Son apparence et sa démarche évoquaient indubitablement des origines canines. Malgré moi, je n'envisageai qu'une possibilité. Je n'aurais jamais cru qu'un loup puisse être aussi grand. Le monstre grogna derechef, déclenchant mes frissons.
Hunter continuait à battre en retraite, et ma curiosité réussit à supplanter mon angoisse. Pourquoi ce recul ? Aussi monumental soit-il, le loup n'était qu'un animal. Depuis quand les vampires craignaient-ils les animaux ? Or, Hunter avait peur. À l'instar des miens, ses yeux étaient agrandis par la terreur.
Comme pour répondre à mes interrogations, le géant ne fut soudain plus seul. Deux autres colosses de la même espèce surgirent sans bruit dans la clairière et vinrent le flanquer de chaque côté. L'un était gris foncé, l'autre brun ; aucun n'était aussi imposant que le premier. Le gris se planta tout près de moi, les prunelles fixées sur Hunter. Je n'eus pas le temps de réagir - déjà, deux bêtes supplémentaires arrivaient, et la meute se posta en forme en V, tel un vol d'oies sauvages migrant vers le sud. Ce qui signifiait que le dernier spécimen, couleur brun rouille, était à portée de ma main.
Un petit cri m'échappa, et je sautai en arrière - on n'aurait pu être plus stupide. Je me figeai aussitôt, m'attendant à ce que le groupe se jette sur moi, la plus faible des deux proies qui s'offraient à lui. Un bref instant, j'espérai que Hunter allait en finir et se décider à massacrer ces créatures horrifiques - cela devait être si simple, pour lui. Quitte à choisir, je préférais les vampires - être mangée par des loups était certainement pire. L'animal brun-roux tourna légèrement la tête vers moi en entendant mon exclamation. L'espace d'une fraction de seconde, son regard profond croisa le mien, bien trop intelligent pour une bête sauvage. Je pensai tout à coup à Elliott, fus une fois encore submergée par la gratitude. Au moins, je m'étais aventuré seul dans cette clairière féerique remplie de monstres. Elliott survivrait. Je n'aurais pas sa mort sur la conscience.
Un nouveau grondement émis par le chef de la bande amena le loup rouille à se reconcentrer sur Hunter. Le choc et la peur de ce dernier étaient palpables. Autant je comprenais le premier, autant la deuxième me surprenait, et je fus ébahie lorsque, sans prévenir, il tourna les talons et s'évapora dans la forêt.
Il s'était sauvé !
En moins d'une seconde, la meute se rua à sa poursuite, traversant la trouée en quelques bonds puissants, grognant et jappant si bruyamment que je me bouchai les oreilles. Le vacarme s'évanouit avec une rapidité étonnante quand les bêtes eurent disparu dans les sous-bois.
Je me retrouvai seul. Mes genoux plièrent, et je tombai sur les mains, étouffés par mes sanglots. Je savais qu'il me fallait partir, tout de suite. Combien de temps les loups seraient-ils occupés à pourchasser Hunter avant de revenir vers moi ? Ou serait-ce lui qui les disperserait puis me traquerait ? Mais j'étais incapable de bouger. Je tremblais de tous mes membres ; j'étais hors d'état de me relever. La peur, l'horreur, la confusion paralysaient mon cerveau. Je ne comprenais pas ce qui venait de se produire. Un vampire n'aurait pas dû fuir ainsi devant des chiens à la taille démesurée. Car que pouvaient leurs dents contre sa peau granitique ? Quant aux loups, ils étaient censés éviter Hunter. Même si leur extraordinaire carrure leur avait appris à ne rien craindre, il était insensé qu'ils se fussent précipités à ses trousses. Je doutais fortement que sa peau marmoréenne exhale des arômes appétissants. Pourquoi négliger une proie à sang chaud et me préférer Hunter ? Rien de tout cela n'était logique. Un vent froid s'abattit sur la clairière, agitant les herbes, donnant l'impression qu'une créature invisible y pénétrait. Je me remis debout avec difficulté et reculai, bien que le courant d'air fût parfaitement inoffensif. Titubant sous l'effet de la panique, je rebroussai chemin et me mis à courir entre les troncs.
Les heures suivantes furent une véritable torture. Il me fallut trois fois plus de temps qu'à l'aller pour sortir du couvert. Pour commencer, je ne prêtai aucune attention au chemin que je suivais, concentré uniquement sur ce que je fuyais. Le temps que je sois assez ressaisie pour consulter ma carte, j'étais dans une partie totalement inconnue et menaçante de la forêt. Mes mains tremblaient si fort que je dus poser la boussole par terre pour vérifier que je me dirigeais bien vers le nord-ouest. Lorsque le chuintement de mes pas sur le sol humide n'étouffait pas tous les bruits de la nature, j'étais à l'affût du moindre chuchotis émis par des choses invisibles qui se déplaçaient dans les feuilles. Le cri d'un geai me fit sursauter, et je m'écroulai dans un bosquet de jeunes épicéas qui m'égratignèrent les bras et engluèrent mes cheveux de résine. La course subite d'un écureuil dans une ciguë m'amena à pousser un tel hurlement que je m'écorchai moi-même les tympans.
Enfin, j'aperçus une trouée dans les arbres. Je débouchai sur la route, à un peu plus d'un kilomètre au sud de l'endroit où j'avais laissé la voiture. En dépit de mon épuisement, je trottinai jusqu'à elle. Le temps d'y arriver, j'étais de nouveau la proie de sanglots incontrôlables. Je baissai les loquets des portières, enfonçai sauvagement la clé dans le contact. Le grondement du moteur, normal et réconfortant, m'aida à sécher mes larmes, tandis que je fonçai aussi vite que possible en direction de la quatre voies.
J'étais plus calme, mais toujours aussi secoué, quand je rentrai à la maison. La voiture de patrouille était dans l'allée, je ne m'étais pas rendu compte qu'il était si tard. Le ciel commençait déjà à s'obscurcir.
- Kurt ? lança Burt quand je claquai et verrouillai précipitamment la porte d'entrée derrière moi.
- Oui, c'est moi, répondis-je d'une voix tremblotante.
- Où étais-tu ? tonna-t-il en surgissant de la cuisine, l'air furieux.
J'hésitai. À cette heure, il avait sûrement contacté les parents de Quinn. Inutile de mentir.
- Je me baladais, avouai-je donc.
- Et le plan Quinn ?
- Je n'avais pas envie de me taper des maths, aujourd'hui.
- Je croyais t'avoir demandé de rester à l'écart de la forêt ?
- Oui, je sais. T'inquiète, je ne recommencerai pas.
Soudain, Burt sembla me regarder vraiment. Je devais ressembler à un sauvage.
- Que s'est-il passé ?
Là encore, je décidai que la vérité, au moins partielle, était la meilleure solution. J'étais trop ému pour soutenir que j'avais vécu une journée merveilleusement calme dans la flore et la faune de la région.
- J'ai vu la bête.
J'avais essayé d'annoncer la nouvelle calmement, mais ma voix s'envola dans les aigus.
- Ce n'est pas un ours, continuai-je. Plutôt une espèce de loup. Et il y en a cinq. Un grand noir, un gris, un brun-roux...
Mon père écarquilla des yeux affolés. Approchant rapidement, il me prit par les épaules.
- Tu n'as rien ?
Je secouai faiblement le menton.
- Raconte-moi.
- Ils m'ont ignoré. Mais quand ils se sont éloignés, j'ai couru et j'ai trébuché des tas de fois.
Il m'enlaça. Longtemps, il ne dit rien.
- Des loups, murmura-t-il enfin.
- Quoi ?
- Les gardes forestiers ont signalé que les empreintes n'étaient pas celles d'un ours... mais les loups ne sont jamais aussi gros...
- Ceux-là l'étaient.
- Combien en as-tu vu ?
- Cinq.
Il réfléchit, soucieux, puis reprit :
- En tout cas, interdiction de te promener, compris ?
- Oui.
Un serment qui, dans ces circonstances, ne me coûtait rien.
Burt appela le poste de police pour leur répéter ce qui m'était arrivé. Je mentis un peu quant à l'endroit où j'étais allé, disant que j'avais suivi le sentier qui se dirigeait vers le nord. Je ne tenais pas à ce que mon père apprenne jusqu'à quel point je m'étais enfoncée dans les bois, insoucieuse de ses ordres. Plus important encore, je ne voulais pas que quiconque approche Hunter, lequel reviendrait peut-être à la clairière pour y flairer ma trace.
- Tu as faim ? proposa Burt, sa communication achevée.
C'était sûrement le cas, vu que je n'avais rien avalé de la journée, mais je répondis que non.
- Je suis juste fatigué.
Je m'apprêtai à monter dans ma chambre, lorsqu'il me héla, de nouveau suspicieux.
- Tu ne m'avais pas dit qu'Elliott était pris, aujourd'hui ?
- C'est ce que m'a raconté Paul.
Il m'étudia durant quelques instants, parut satisfait de l'étonnement qu'il lisait sur mon visage.
- Mouais.
- Pourquoi poses-tu la question ?
- Quand je suis passé prendre Rupert, Elliott traînait devant le magasin avec des amis. Je l'ai salué de la main, mais... bah, il ne m'a peut-être pas vu. J'ai eu l'impression qu'il se disputait avec les autres. Il avait l'air bizarre, irrité. Et... différent. Bon sang, on a le sentiment qu'il grandit à vue d'œil, ce gamin. À chaque visite, il a pris quelques centimètres.
- Paul a parlé d'une séance de cinéma à Port Angeles. Ils attendaient sans doute un pote.
Burt hocha le menton puis se dirigea vers la cuisine. Je restai dans l'entrée, repensant à Elliott en train d'argumenter avec ses copains. Avait-il crevé l'abcès et demandé des explications à Jesse quant à ses relations avec Jake ? C'était peut-être la raison pour laquelle il m'avait laissée tomber ? Parce qu'il avait espéré clarifier les choses avec Jesse ? Ma foi, tant mieux pour lui.
Je me donnai la peine de vérifier les serrures avant de filer me coucher, ce qui était idiot. Quelle différence un verrou ferait-il face à l'un des monstres que j'avais croisés dans l'après-midi ? Les loups auraient certes quelques difficultés avec la poignée, mais Hunter, s'il lui prenait l'envie de débarquer ici...
Lui ou Bree, d'ailleurs.
Je m'allongeai sans espérer m'endormir, trop énervé encore. Roulé en boule sous la couette, j'affrontai l'horreur de ma situation. Je n'avais guère de marge de manœuvre. Il n'y avait aucune précaution à laquelle je pouvais recourir. Nul endroit où me cacher. Personne pour m'aider. C'était encore pire que ce que je croyais, me rendis-je compte, et la bile me monta à la gorge. Parce que ces réflexions s'appliquaient également à Burt. Mon père, qui couchait dans la pièce voisine, n'était qu'à un cheveu de la cible dont j'étais le centre. Mon odeur allait les conduire ici, que j'y sois ou non...
Mes dents se mirent à claquer.
Afin de me calmer, j'imaginai l'impossible. Les grands loups rattrapant Hunter et massacrant cet immortel comme ils auraient anéanti n'importe quel humain. L'idée, aussi absurde fût-elle, me réconforta. Si les bêtes le tuaient, il ne pourrait prévenir Bree que j'étais tout seul désormais. S'il ne réapparaissait pas, elle croirait sans doute que les Anderson continuaient à me protéger. Sauf que pour cela, il fallait que la meute soit en mesure de gagner un tel combat...
Mes bons vampires ne reviendraient pas. Il était rassurant de se convaincre que les autres, les mauvais, pouvaient également disparaître.
Je fermai les yeux et attendis de perdre conscience, presque impatient que le cauchemar surgisse. Plutôt ça que la belle figure pâle qui me souriait derrière mes paupières. Dans ma fantaisie, Bree avait les pupilles noircies par la soif et rendues luisantes par le désir de me traquer, les lèvres retroussées sur ses dents étincelantes à l'idée du plaisir à venir. Ses cheveux noirs comme la mort, ébouriffés autour de son visage empreint de sauvagerie. Les mots d'Hunter résonnèrent dans ma mémoire. « Si tu savais ce qu'elle t'a préparé... »
J'enfouis mon poing dans ma bouche pour étouffer mon cri.
Et voilà ! je vous dis à Samedi ^_^
