Prologue

Levi balaye d'un geste lent la sueur et le sang qui perlent sur son front, plaquant un masque rouge sur sa vision.

Ses derniers instants.

Sous le soleil froid d'un mois de novembre, un ciel d'un bleu si clair et la brise glaciale.

Chaque détail si insignifiant soit-il devient criard, presque aveuglant, vibrant à chacune des pulsations effrénées de son cœur qui cogne comme un fou contre sa poitrine.

L'adrénaline coule à flot dans ses veines, il est prêt pour un ultime assaut. Aussi ridicule soit-il. La perte récente des membres les plus proches de son équipe, l'implacable assurance qu'un jour tout cela devait se finir sous les crocs monstrueux de ces aberrations qui menacent l'Humanité une lame à la main, tout cela n'avait pas tarit la source indomptable qui gronde dans ses veines.

Il pensait que l'heure venue, il aurait accueilli ses derniers moments avec une certaine sérénité.

Peut-être même de la résignation.

En temps normal, les quatre titans de quinze mètres qui se dirigent vers Hange et lui ne l'auraient pas fait sourciller une seule seconde. Mais depuis dix bonnes minutes, il était cloué au sol. Hange avait, elle aussi, fini depuis peu ses réserves de gaz. Lorsque l'expédition avait mal tournée, il n'avait vu qu'une solution.

Envoyer le gros des troupes tenter une course folle pour rentrer à l'abri derrière le mur pendant qu'il gagnait du temps avec les maigres réserves de gaz de l'escouade. Car la priorité, c'était Eren. Protéger l'ultime chance de l'Humanité à tout prix.

Bien sûr Hange n'avait pas écouté son plan et était restée à ses côtés, dans l'espoir de se frotter une ultime fois à ces titans qu'elle sembler tant adorer.

Ils sont les seuls à pouvoir leur faire gagner suffisamment de temps pour fuir. Les dizaines de cadavres de ces géants monstrueux qui gisent à ses pieds en sont une preuve suffisante.

Mais sans son équipement, combien de temps pourrait-il encore gagner ?

Sans compter que son sacrifice serait peut-être inutile si ses hommes rencontraient de nouveaux titans.

Nerveusement, il secoue la tête pour échapper à ses pensées. La seule idée d'un sacrifice inutile le rend malade. Encore plus s'il s'agit du sien.

Sur sa droite, Hange ne s'est toujours pas départie de ses répliques un peu ridicules et slalome entre les pattes du premier titan qui s'approche, en riant de chacune de ses tentatives pour l'attraper. D'un grand sourire, elle esquive la main gigantesque qui tente de l'aplatir sur le sol, bondit en accrochant un grappin sur la nuque du géant, et frappe dans une accélération si rapide que même Levi n'a pas vu le coup venir.

Mais il n'est pas dupe.

Hange vient de vriller sa dernière lame sur ce titan qui s'effondre. Lui-même a brisé presque toutes ses armes les unes après les autres et il n'a qu'à lever la tête pour voir deux nouveaux titans s'annoncer.

Les mains agrippées sur le manche de sa dernière épée à la lame émoussée par les effluves fumantes du dernier titan qui avait succombé sous ses coups, il s'avance.

Il mourrait l'arme à la main.

Il mourrait Hange à ses côtés, un éternel sourire moqueur gravé sur le visage.

Il mourrait en combattant.

Alors qu'il s'élance, tous les derniers instants de ses hommes, tombés à ses côtés lui reviennent en mémoire. Ces dernières lueurs porteuses du fol espoir d'avoir mis leur vie au service de la plus noble des causes, d'avoir contribué un tant soit peu à la renaissance de l'Humanité.

De ne pas être mort en vain.

La fierté de l'être humain était aussi grande que dérisoire au regard de la force effroyable de ces choses qui s'avancent vers eux.

En se tournant vers Hange qui dégaine une poignée vide et se tourne vers lui avec un sérieux qu'il ne lui avait encore jamais vu, il sait que cela sera leur dernier combat.

Il mourrait au côté d'une amie.

La rage fait trembler ses mains et son esprit se focalise sur l'attaque. Il s'élance lorsque son souffle se coupe sous l'effet d'un violent coup. Plié en deux par une force qui le tire vers l'arrière, il se retrouve projeté sur le sol.

Hange est prostrée sur le sol à ses côtés et lorsque Levi se tourne vers les titans qui se précipitaient vers eux, il les voit tomber les uns après les autres.

Vous allez bien monsieur ?

Une main lui enserre les poignets avant de le remettre sur pieds de façon pour le moins brutal. Levi observe le jeune homme aux cheveux bruns qui se tourne vers les membres de son équipe en échangeant quelques mots qu'il ne comprend pas. Deux hommes et une femme équipés d'une combinaison noire qu'il n'a encore jamais vu, deux épées croisées accrochées dans le dos qui devaient être d'un alliage particulièrement résistants car ils n'ont pas de lames de rechange.

Il ne voit pas non plus de mécanisme de propulsion mais les deux titans de quinze mètres à terre lui font penser qu'ils devaient bien en avoir un.

Mais cela ne répond pas à la principale question qui aurait dû occuper tout son esprit…

Qui sont-donc ces gens qui viennent de leur sauver la vie ?

D'où viennent-ils ces gens qui parlent une langue qu'il ne comprend pas ? D'où viennent-ils avec leurs cheveux foncés, ces yeux clairs et cette peau hâlée ?

Ils étaient définitivement différents.

Et sûrs de leurs victoires sur les titans.

Les deux hommes s'avancent, échangent quelques paroles rapides avec celui qui les as mis à l'abri du danger et qui examine Hange qui ne s'est toujours pas remise sur ses pieds. La femme reste à l'écart en observant la plaine, tous les sens en alerte.

Visiblement encore sonnée, Hange ne proteste même pas lorsque l'homme l'aide à se remettre sur pied. Il lui demande d'un regard s'il avait besoin de son aide. Il secoue la tête et met ses questions de côtés devant l'urgence de la situation.

Toujours à pied, la femme s'avance en éclaireur tandis que les deux hommes qui se sont occupés des titans ferment la marche. Celui qui parle leur langue reste à ses côtés en soutenant Hange.

Malgré leur vive allure, Levi remarque sans peine qu'ils pistent les chevaux de son équipe. Et quelque part, suivre ces traces rectilignes qui courent dans la plaine lui prouvent qu'ils n'avaient pas rencontrés de titans en chemin.

Mais marcher jusqu'au mur, même à cette allure allait leur prendre plus d'une journée. Et survivre autant de temps alors qu'ils sont cloués au sol et qu'il n'a pas constaté de ces yeux les aptitudes de combats de leurs sauveurs providentiels semble improbable. Même si la première chose qui se dégage de leur présence, c'est une assurance et un professionnalisme rassurant. Ce sont des soldats disciplinés et entraînés.

Alors lorsque la femme leur fait un signe et qu'ils s'arrêtent en plein champs, au vu de tous, Levi se demande bien s'ils n'ont pas perdu la tête. Mais leurs gestes mesurés et précis lui prouvent qu'ils savent ce qu'ils font. Ils se réunissent dans un carré proche, disposant à chaque extrémité un petit cube rouge qui s'illumine un court instant avant de délimiter une frontière translucide qui leur fait voir la prairie comme à travers un filet d'eau tenu.

Curieuse, Hange approche la main et passe doucement un doigt à travers leur barrière s'attendant à recevoir une décharge ou une résistance qui ne vient pas. Un des hommes se place vers le nord et la femme vers le sud alors que le deuxième homme se roule en boule au centre et s'endort dans la seconde.

L'homme aux yeux d'un vert si clair qui s'était occupé d'eux leur fait signe de s'approcher de lui et cherche ses mots :

Vous reposer.

Se reposer en plein milieu de la plaine, alors que les titans rodent… Mais bien sûr pense Levi. L'homme devine son appréhension et répond :

Eux pas voir nous. Invisibles, dit-il en montrant la barrière. Nous marcher pendant la nuit. Repos.

Ni plus ni moins un ordre.

Et Levi comme Hange se rendent soudain compte à quel point la fatigue accable le moindre de leur muscle. Mais Hange laisse sa curiosité naturelle reprendre un instant le dessus et Levi se sent vraiment rassuré d'entendre son ton enjoué de nouveau reprendre le dessus.

Qui êtes-vous ?

L'homme reste un temps silencieux, se tourne vers la femme cherchant visiblement une approbation. Le regard noir qu'elle lui retourne laisse peu d'espoir d'avoir des réponses.

Humains, répond-il.

Levi qui s'est débarrassé de son équipement devenu inutile dort d'un sommeil léger, les membres douloureux reposant contre la terre humide et froide. Il remercie les Dieux de ne pas être blessé comme Hange lorsqu'une main sur l'épaule le fait sursauter. Il se relève dans la seconde, prêt à bondir. C'est l'homme qui dormait au centre avec eux qui lui fait signe de se taire. La femme est accroupie, une main à terre. Au loin, vers le soleil couchant un titan de dix mètres fait trembler la terre sous ses pas. Mais Levi et Hange constatent avec soulagement que le dispositif fait son office. Il a beau s'approcher dangereusement de leur position, il ne les a pas vus.

A mesure qu'il s'avance vers eux, tous les occupants du petit carré formé par le dispositif retiennent leur souffle en le regardant passer son chemin. Laissant un petit soupir de soulagement, l'homme qui les avait réveillés examine le dispositif avec appréhension. Tous le regardent avec un air convenu en baissant les yeux.

Le soleil sur le point de se coucher, ils sortent des lunettes opaques de leur combinaison et en tirent deux pour Levi et Hange qui les regardent avec un certain scepticisme. Ce qui n'empêche pas Levi de constater les traces de sang séché sur les branches. Nul doute que ces lunettes avaient appartenu à deux de leurs camarades.

A peine les a-t-il mis que sa vision s'ouvre à la nuit en couleurs chaudes et froides. Il distingue les radiations rouges s'échappant de la terre et les couleurs vertes que dégagent les arbres qui s'entremêlent dans la nuit. Il sursaute en voyant les teintes orangée que dégagent Hange ou sa propre main.

L'homme qui parle quelques mots de leur langue s'approche :

Nous courir.

Levi attrape Hange sans même lui demander son avis, sachant qu'il lui serait impossible de courir sans son aide avec sa cheville en vrac.

Mais le deuxième homme s'interpose et prend Hange en charge. La femme fait quelque pas vers eux, décroche une de ses deux épées et la tend à Levi en lui faisant signe de le suivre devant. Il est surpris par l'alliage qui la rend si légère. La femme lui fournit un fourreau qu'elle lui fixe dans le dos sans un mot.

Levi comprend qu'elle cherche à continuer de suivre la piste des chevaux. Et qu'il pourra lui être plus utile à l'avant qu'à aider Hange à suivre. Même de nuit, avec ces étranges verres sur les yeux, retrouver le chemin du mur devrait être assez simple.

Rappelle-toi, dit Hange, la nuit les Titans sont beaucoup moins actifs. Les chances d'en croiser un sur notre route sont minces.

Minces mais pas nulles.

Et au vu des regards échangés par leurs étranges sauveurs, l'appareil qui les avait dissimulés ne remplirait pas son office une seconde fois.

Combien ? demande l'homme aux yeux verts.

A vrai dire, Levi n'en sait trop rien et préfère ne pas perdre une seconde en conjecture. Ils se mettent à courir. Il met peu de temps à s'habituer à cette vision nocturne déroutante et use de toutes ses forces dans cette folle course à travers les plaines qui les entourent.

Et le fait que les traces des chevaux continuent leur trajet rectiligne au fur et à mesure qu'ils s'approchent du mur le rassure plus qu'il ne serait le dire.

Débarrassé de son équipement, il est surpris de voir à quel point il est capable d'avaler les kilomètres sans s'essouffler. Ce qui n'est pas le cas de la femme à ses côtés qui commence à montrer des signes de fatigue évidents.

Elle ne ralentit pas l'allure pour autant mais Levi en profite pour jeter un œil à ceux qui les ont sortis d'une situation aussi désespérée.

Leur équipement noir qu'il ne connait pas est plus que fatigué, rafistolé de toute part et contient un appareillage aux articulations qui dégagent une couleur différente dans la nuit. Le deuxième fourreau comme les lunettes qu'ils leur ont données étaient assurément ceux d'anciens équipiers.

D'où venaient-ils ?

Depuis combien de temps vivaient-ils ainsi, se camouflant le jour et courant la nuit ?

Etaient-ils une menace ?

Au milieu de la nuit, ils s'arrêtent un court instant pour reprendre leur souffle. La femme leur tend une gourde contenant une eau saumâtre qu'il aurait recrachée si la soif ne l'avait pas torturé depuis des heures et une part de ration militaire insipide.

Reconnaissant et bien conscient qu'ils puisent dans leurs maigres rations, il mange lentement en observant du coin de l'œil Hange qui peut difficilement dissimuler la souffrance que lui procure sa blessure.

Ce qui ne l'empêche pas de sourire en voyant l'inquiétude de Levi.

Mais la pause ne dure pas et la folle course reprend bien vite. Levi comme Hange savent très bien qu'ils n'atteindront pas le mur avant l'aube. Et avec le soleil, les risques de tomber sur des titans ne sont pas négligeables.

Dès les premières lueurs, ils repoussent d'un geste leurs lunettes et se mettent en formation, chacun à un point cardinal, progressant avec plus de précautions. Levi prend place au centre avec Hange qui s'approche de son oreille en murmurant :

J'espère que nous rencontrant bientôt un titan, j'ai vraiment hâte de voir leur formation à l'œuvre !

Ben pas moi, rétorque Levi dans sa tête. Sans son équipement, il se sent si vulnérable et il n'a pas l'habitude de faire confiance à des inconnus pour sa propre sécurité.

Mais pour une fois, la chance est de leur côté.

Ce ne sont pas des titans qui pointent leur nez à l'horizon mais le bruit des chevaux qui parcourent la plaine au grand galop. Il ne leur fait pas longtemps pour deviner l'emblème des ailes flottant dans le dos d'Erwin qui chevauchent à côté de son propre cheval qui avait rejoint le mur.

Quelques minutes plus tard, Erwin, autant étonné que soulagé de les voir vivants et entourés, et ses soldats les entourent. Les murmures incrédules des soldats heureux et fiers de voir leurs chefs en vie s'élèvent ne sachant trop comment montrer la joie d'avoir retrouvé ceux qui avaient toujours été une constante dans leur vie de soldat.

Nul doute que la légende qui entouraient déjà les capitaines Levi et Hange vient de prendre un nouveau chapitre dont ils se feraient un plaisir de colporter le moindre détail, véridique ou non.

Levi, Hange ! Vous avez plus de vie qu'un chat mes amis !

Leurs sauveurs providentiels restent sur leurs gardes, prêts à se défendre si besoin est devant l'hostilité des soldats qui les entourent.

Qui êtes-vous ? demande Erwin redevenu mortellement sérieux en une fraction de seconde.

Mais la réponse reste en suspense lorsque deux fusées rouges, annonciatrice de titans retentissent à quelques lieues.

Levi aide Hange à monter sur son propre cheval avant d'enfourcher le sien. Elle passe devant l'homme qui l'avait aidé et le prend avec lui tandis que Levi laisse les chevaux libres pour les deux hommes et la femme qui les avaient accompagnés jusque-là.

Menace ou non, il laisserait le soin à Erwin de décider ce qu'il doit faire de ces hommes.

Les chevaux filent vers le mur et Levi jette un œil discrets vers la petite équipe qui découvre les premières murailles du Mur Maria. Le danger est encore bien présent depuis sa chute mais l'apparition des hauts bâtiments permet les manœuvres si des titans apparaissent.

Levi voit sans peine la lueur d'intérêt des soldats pour leur équipement et leur soulagement en voyant le premier mur se dresser devant eux. Lui aussi a hâte de se retrouver à l'abri.

Une fois passé le traditionnel bain de foule des badauds curieux inhabituellement heureux de voir les Capitaines Levi et Henge enfin de retour. Avant de se taire en voyant passer les quatre inconnus aux combinaisons inconnues. Levi laisse échapper un petit sourire en entendant dans son dos le babillage constant d'Henge qui tente de soutirer la moindre information à l'homme qu'elle avait pris sur son cheval….

Encore faudrait-il qu'elle se taise suffisamment longtemps pour lui laisser le temps de répondre.

Une fois à l'écart de la foule, les soldats entourent de nouveau leurs sauveurs, confrontés à une situation étrange. Levi descend de son cheval, se dirigeant vers la femme pour lui rendre d'un geste son épée. Il regrette un peu de devoir se séparer d'une arme qui a l'air aussi résistante que légère.

Alors qu'il lui tend la lame à deux mains, elle prononce quelques mots qui font sourire les trois autres. Instinctivement, l'épée encore dans les mains, Levi se tourne vers l'homme aux yeux verts.

Vous aussi bavard que Phil, dit l'Homme d'un ton amusé, précédent gardien, vous mériter garder épée.

Surpris du cadeau inattendu, Levi soupèse de nouveau la lame avant de la ranger de nouveau dans son fourreau qui lui barre le dos. Il faudrait qu'il teste la dureté de cette lame qui n'a pas besoin de rechange face aux titans.

La femme sourit avant d'être escortée avec ses trois collègues par des soldats dans les quartiers d'Erwin qui, prudent, espère des réponses.

Erwin s'approche de Levi et Hange en les jaugeant de la tête :

J'ai hâte de lire vos rapports…