CHAPITRE UN

Armin déboule à toute vitesse dans les escaliers, des rouleaux de papiers sous le bras et ne prend qu'une seconde pour reprendre son souffle une fois devant le bureau du Commandant Smith.

Depuis que Mikasa lui a parlé de ces étrangers qui ont sauvé les Capitaines Levi et Hange, il n'a pas pu tenir en place.

Trois hommes et une femme au teint hâlé et aux yeux clairs. Des personnes venant d'au-delà des murs, parlant une langue étrangère… il s'est tant abimé les yeux sur les livres et les cartes de ses parents. Il a lu tout ce qu'il a pu sur tout ce qu'il pouvait se trouver au-delà des Murs qui ont bornés toute sa vie.

Son imagination, ses pensées et ses rêves se sont toujours enflammées en parcourant les lignes, les images, les cartes des livres de son père. Les ouvrages décrivant les us et coutumes, les légendes, les paysages, la gastronomie, la langue…

Il avait tenté de faire apprendre à ses amis de toujours ces langues perdues dont il avait trouvé des précis de grammaire et des dictionnaires. Il avait espéré créer un langage rien qu'à eux, une façon de communiquer aussi mystérieuse qu'exotique à ses yeux. Mais Eren n'avait pas eu la patience d'en parcourir les arcanes et sans Eren, point de Mikasa.

Alors, il avait parcouru les mots, appris les intonations seules, répétant les phrases comme des formules magiques qui lui ouvraient les portes d'une imagination sans fin où son esprit s'évadait loin au-dessus du petit monde où son corps était prisonnier.

Ces étrangers, c'est la preuve qu'un autre monde existe au-delà de ces murs.

Il doit absolument les voir !

Il en tremble littéralement d'excitation à l'idée de les rencontrer en toquant à la porte du Commandant.

- Entrez !

Armin rassemble tout son courage car faire un pas dans le bureau du Commandant est presque plus effrayant que de faire face à une horde de Titans. Et lorsqu'il voit qu'il interrompt une discussion entre le Capitaine Levi et le Commandant, il se sent encore plus mal à l'aise.

Il salut rapidement et attend respectueusement qu'ils l'invitent à parler.

- Ce sont des soldats, continue Lévi, ils sont disciplinés et efficaces. L'un d'eux baragouine quelques mots dans notre langue et ils possèdent des techniques et des appareils qui ont l'air bien plus sophistiqués que les nôtres. Je ne les ai pas vus à l'œuvre face à des titans, mais ils ont mis deux titans de quinze mètres à terre avant même que j'ai eu le temps de me retourner. Ils ont des techniques de camouflage qui dépassent de loin nos connaissances.

Levi dégaine la lame que la femme lui avait donnée.

- Et leurs armes sont aussi légères que résistantes. Ils n'ont pas besoin de lames rechange.

Levi rengaine son nouveau jouet avec un petit sourire aussi furtif qu'amusé.

- Ils sont dangereux et tant qu'on n'en saura pas plus sur eux, je recommande de les garder à l'œil, conclut Levi. Je voudrais les intégrer à mon équipe pour voir ce qu'on peut en tirer et si leurs techniques pourraient être adaptées à nos méthodes de combat.

Erwin devine sans peine que Levi se sent redevable envers cette équipe qui leur avait sauvé la vie avec Hange. Mais que, malgré tout, il se plierait à toutes ses décisions et que s'ils représentaient la moindre menace pour l'Humanité, il n'hésiterait pas une seule seconde.

Il pose enfin son regard sur Armin qui attend en rongeant son frein, impatient de pouvoir prendre la parole.

- Soldat ?

- Commandant, je crois savoir d'où ils viennent et j'ai peut-être même quelque notion dans leur langue, dit Armin en dépliant ces cartes annotées qu'il avait reconstitué de mémoire.

- Expliquez-vous Armin, dit Levi avec presque autant d'intérêt que s'il lui avait proposé un plan de bataille pour le prochain ménage de printemps.

- Depuis toujours mon père a collectionné tout ce qu'il avait pu trouver sur les cités extérieures. J'ai tout dévoré enfant et j'ai une bonne idée d'où ces gens puissent venir.

Il montre du doigt les frontières de leur territoire, un simple point sur le plan.

- Vu leur teint, je pense qu'ils viennent d'une des citées du Sud. Une citée aussi grande que la nôtre, entourées par deux fortifications principales en bordure de mer, avec laquelle nous avons perdu contact il y a tellement longtemps que nous avons supposé qu'elle avait succombé sous l'attaque des Titans. Les hommes et les femmes de cette citée était connus pour leur teint hâlé et leurs yeux clairs. Et…

- Si vous dites vrai, l'interrompt Levi, ils ont fait plusieurs centaines de kilomètres à découvert avant d'arriver au Mur.

- Et c'est aussi la Cité répertoriée la plus proche de chez nous, termine Armin.

- Pourquoi avoir tout risqué juste pour nous trouver, se demande Erwin.

A vrai dire, l'hypothèse la plus probable en réponse à cette question est aussi la plus sombre à cette question… Ce sont des survivants et leur Cité a sombrée.

- Vous pensez pouvoir les comprendre, demande Erwin à Armin.

- Je le crois, dit Armin l'espoir de pouvoir les rencontrer brillant au fond de ses prunelles.

- Alors on reste sur ton plan Levi. Tu les prends dans ton équipe Levi et tu t'arranges pour garder Armin dans les parages. Vous resterez dans l'ombre, attentif. Vous ne devez pas leur montrer que vous les comprenez.

Armin accuse le coup. L'idée de jouer les espions, même si c'est pour le compte du Commandant, ne lui plait pas. Il avait tellement envie de les voir, de leur parler, d'échanger, d'en apprendre plus sur eux, de tout savoir…

- Bien Commandant.

Erwin fait un geste au soldat en faction dans son bureau qui se tient dans l'ombre. Il s'incline en sortant du bureau et fait entrer les quatre étrangers dans son bureau quelques minutes plus tard. Habillés en civils, Levi les distingue avec plus de précision. Faméliques, les kilomètres les ont rendus si maigres qu'ils flottent littéralement dans leurs habits, une chose qu'il n'avait pas remarquée lorsqu'ils portaient leurs combinaisons noires. Ils avaient pu manger et se reposer tout leur soul pendant deux jours mais la fatigue et les privations se lisent encore leurs traits tirés.

L'homme aux yeux vert qui parle un peu leur langue a les cheveux les plus clairs et plus courts que les autres. Les deux autres hommes avaient les mêmes yeux bleus et des traits si semblables qu'ils doivent être frères. Ils sont aussi grands que massifs, des colosses que bien peu de choses peuvent ébranler. La femme quant à elle reste toujours un peu en retrait et pose un regard bleu gris calculateur sur la scène.

En soldats avertis, ils comprennent rapidement que l'Homme qui se tient devant eux est haut placé et se tiennent au garde à vous, prêts à recevoir des ordres et s'y plier. Mais lorsqu'ils voient la carte dépliée sur le bureau du Commandant, ils perdent toute contenance.

- Vous venez de là ? demande Levi en montrant le point qu'Armin venait de lui montrer.

Les regards clairs se voilent et l'homme qui parlait leur langue s'approche en effleurant la carte du bout des doigts.

- Marie et Louise, dit Armin avec émotion qui avait appris le nom des deux Murs entourant la Cité qui font face à la mer.

Les quatre étrangers se retournent vers lui, comme piqués au vif. Armin se mord les lèvres en se disant que rester dans l'ombre comme lui avait ordonné le Commandant allait devenir plus que difficile.

- Nous, dit l'homme aux yeux verts, soldats, nous combattre Titans pour les tuer tous, les tuer jusqu'au dernier !

Cette lueur qui illumine leurs traits, cette rage sombre qui les fait trembler et anime les regards froids, Armin comme Levi ou Erwin l'auraient reconnu entre toute. C'est la détermination de ceux qui ont tout perdu et qui sont prêts à tout mettre dans la bataille, leur cœur, leur âme, leur folie.

- Bien, je vous mets sous le commandement de Levi pour voir si vous êtes capables d'apprendre nos façons de combattre. Et aussi voir si nous pouvons apprendre de vos propres techniques et technologies. Cela vous convient-il ?

L'homme aux yeux verts se tourne vers ses camarades en leur traduisant les mots du Commandant. Armin se retient difficilement d'exulter en se rendant compte qu'il comprend plutôt bien les mots échangés.

Après ce rapide échange, les quatre soldats se mettent en ligne et acceptent l'offre d'un salut étrange, la main droite brandit sur la tempe, avec gratitude et soulagement.


Quartiers personnels du Commandant Erwin

Les étrangers avaient été logés sous bonne garde dans les quartiers confortables du Commandant pour quelques jours et Armin avait été chargé de prendre contact. Levi comme Erwin avait renoncé à lui faire jouer la carte de la discrétion pour le jeune homme qui trépigne d'impatience à l'idée de leur parler. Et d'en savoir plus sur leur cité. Sur leur langue. Sur la mer, cette étendue d'eau salée reflétant le ciel à l'infini qui hante ses rêves…

Il avait tant de questions à leur poser.

Tant de choses à apprendre à leur contact.

- Armin !

Eren et Mikasa un pas en arrière l'arrête dans son élan, visiblement inquiets pour lui.

- Tu ne devrais pas placer trop d'espoir dans cette rencontre, Armin, dit Mikasa doucement. S'ils se sont retrouvés seuls et si loin de chez eux, c'est qu'il est plus que probable que…

- Leur cité est tombée, termine Eren. Et en parler n'est peut-être pas la meilleure chose à faire aussi tôt.

Armin baisse les yeux, conscient que ses amis ne cherchent qu'à lui épargner une cruelle désillusion, hésitant soudain à frapper à la porte.

- Allons-y, dit Mikasa en le prenant doucement par la main.

En entrant dans les quartiers du Commandant, ils voient les deux frères attablés à la petite table en train de finir d'engloutir un repas gargantuesque tandis que la femme s'est calée contre l'une des grandes fenêtres en regardant la ville sous le soleil et que l'homme qui maîtrise quelque mots dans leur langue se fait examiner par le médecin personnel du Commandant qui le saucissonne de bandages et commence sérieusement à le faire ressembler à une momie dépenaillée.

- Bonjour, dit Armin en espérant avoir prononcé correctement ce simple mot dans leur langue.

Les quatre visages se tournent immédiatement vers lui et il s'empourpre immédiatement devant cette attention soudaine.

- Armin, dit-il en se montrant du doigt, Eren et Mikasa se présentent-ils.

La femme s'approche et pose ses yeux froids sur lui en s'inclinant brièvement.

- Ariane, dit-elle.

Elle pointe son ami aux yeux verts :

- Hugo.

Puis se tournant vers les deux frères :

- Louis et Joël.

Armin se sent un peu décontenancé devant le ton glacial de la femme. Il a tant de questions en tête qu'il ne sait trop par où commencer lorsque son regard se perd dans les méandres géométriques d'un ligne discrète à l'encre noire qui parcourt dans un dédale fin et épuré tout le bras droit d'Hugo de l'épaule au poignet.

- Qu'est-ce que cela signifie ? demande Armin.

L'homme se tourne vers lui, autant surpris par la question que par le fait qu'Armin lui parle dans sa langue.

- C'est le chemin que tous nous traçons pour libérer l'Humanité de son enfer, le difficile trajet auquel tous nous prenons part en prenant les armes.

Les deux frères remontent avec fierté leurs manches pour montrer leurs propres tatouages qui leur courent sur les deux bras avec les mêmes inextricables voies comme des trophées durement gagnés.

- Un trait pour chaque titan abattu, dit Louis avec un sourire carnassier.

- Louis ! le reprend Ariane d'un ton sans appel.

- Vous êtes des soldats ? demande Armin.

Hugo s'apprête à répondre mais Ariane l'interrompt brusquement :

- Quoi que nous ayons été, nous avons tout à prouver ici. Nous ne connaissons rien sur vous, ni vos façons de vivre, vos lignes de défense et vos manières de combattre. Ce que nous avons été n'est pas important. C'est ce que nous allons devenir qui compte. Et c'est tout ce qui compte.


Laboratoire du Capitaine Hange

Hugo avance avec prudence au milieu des soldats qui l'examinent sous toutes les coutures, curieux de voir celui qui a sauvé leur chef. A moins que ce ne soit l'inverse. Mais ce n'est pas l'attention des curieux qui l'observe mais la folie furieuse d'Hange qui l'incite à se rendre dans son laboratoire pour examiner sous toutes les coutures leur équipement.

Cette femme le rend nerveux et elle parle tellement vite qu'il ne comprend qu'un mot sur deux… et rien de ce qu'il arrive à comprendre n'a le moindre sens à ses oreilles. Mais son enthousiasme et son sourire, même dans les pires moments il avait pu le constater, sont désarmants.

Et voir quelqu'un sourire d'aussi bon cœur, cela fait longtemps qu'il a oublié que cela pouvait exister. Il était ingénieur dans son ancien monde et l'un des meilleurs. Il aurait peut-être sa place au sein de cette unité. Il avait hâte d'échanger avec elle, enfin dès qu'elle lui permettrait d'en placer une !

- Huuuugo, s'écrit Hange en se précipitant vers lui avec un empressement.

Il voit leur dispositif de camouflage étalés sur une table, examiné par deux subordonnés perplexes qui se demandent bien comment cela peut fonctionner.

C'est pourtant pas compliqué à comprendre, pense-t-il. Les batteries sont simplement à plats. Une fois rechargées, il suffit d'appuyer sur le bouton…

Soudain, un affreux pressentiment lui vrille les entrailles.

Il fixe avec de grands yeux les assistants d'Hange qui continue à sortir une à une les pièces de son appareil de camouflage. Lentement, il pose une main sur leur bras et les force à s'arrêter de travailler une seconde, en observant frénétiquement les coins et recoins du laboratoire.

Hange observe son manège avec un sérieux inquiétant et se demande bien ce qu'électricité veut bien dire.