CHAPITRE DEUX

Depuis une semaine, Armin a été chargé de passer chaque matinée en compagnie des étrangers pour leur apprendre leur langue et chaque après-midi, il tente d'inculquer au Capitaine Levi, Eren et Mikasa les rudiments de la langue des étrangers. Des cours privés haut en couleur où Mikasa, égale à elle-même, observe en silence Eren s'escrimer à maîtriser quelques mots avec un enthousiasme loin d'égaler ses progrès et leur Capitaine lui demander avec un intérêt un peu déroutant tout le champ lexical du mot propreté.

L'apparente décontraction de ses cours de l'après-midi ne lui fait pas oublier que leur but premier est d'avoir à l'œil les quatre futures recrues. Ils ne doivent pas savoir qu'ils pouvaient les comprendre car le Capitaine Levi ne leur fait pas confiance.

Peut-il leur en vouloir ? Depuis une semaine, il perfectionne un peu plus chaque jour ses connaissances sur leur langue mais il n'apprend rien ou presque sur cette cité dont il a tant rêvé enfant à travers les cartes et les livres de son père.

Armin n'arrive à glaner que quelques mots, expressions souvent lâchées par inadvertance par les deux grands costauds qui, bien qu'étant les moins doués pour maîtriser leur langue, sont ceux qui parlent le plus.

De ses quatre élèves, Ariane est de loin la plus douée. Elle retient chaque mot, chaque expression et n'a aucune difficulté à les prononcer sans accent. Mais elle utilise comme s'ils pouvaient lui écorcher la bouche et couve du regard les trois autres d'un regard noir pour les exhorter au silence quand leur langue se délie un peu trop.

Hugo, en qui il pensait avoir trouvé un allier le premier jour, reste prostré depuis son retour du labo d'Hange. Il a reçu un choc qu'il ne s'explique pas. Il a bien tenté quelques approches pour en savoir plus, sans succès. Il leur avait montré, à leur demande et sous bonne escorte, la ville et ses défenses. Ils avaient visité le labo d'Hange et tous les quartiers les plus populaires du centre, vu les marchés, le mouvement des troupes et apprécié la relative insouciance des passants qui déambulent dans les rues. Ils avaient testé les différentes spécialités de la Cité et lu quelques rapports sur ses études sur les Titans. Ils avaient écouté avec grand intérêt l'histoire de la ville et le récit déchirant de la chute des premiers remparts de la Cité avec un semblant d'intérêt.

Un ciel noir semble avoir assombri leur regard et leur détermination.

Et lorsque Armin, pour tenter d'allumer une lueur d'espoir dans leurs yeux ternes, commence à leur raconter la façon dont ils avaient remporté leur première victoire sur les Titans, le Capitaine Levi encore méfiant l'arrête d'un geste et l'envoie remplir quelques corvées de nettoyage dont lui seul à le secret.

Mais cette fois, le Capitaine Levi prend un autre chemin. Il se dirige vers ses quartiers personnels d'un pas martial et ses recrues le suivent en prenant instinctivement la démarche de soldats en faction.

- Mikasa, conduisez-les à leurs quartiers. Nous commencerons l'entraînement demain.


Armurerie de la Division du Capitaine Levi

Avant de prendre possession de leur chambre, Mikasa a proposé aux nouvelles recrues de voir les tenues de combat avec lesquelles ils seraient testés le lendemain. Curieux, ils ont acceptés sans peine et sans la présence d'Armin, les langues se délient sans savoir que leur guide maîtrise suffisamment leur langue pour comprendre leur discussion. Et elle est suffisamment maître d'elle-même pour ne rien laisser transparaître.

Louis et Joël examinent les harnais et les combinaisons en expert puis dégainent chacun une des lames d'acier.

- Partir au combat avec ça… Ils sont plus courageux que je le croyais, dit Joël avec autant d'admiration que d'inquiétude.

- Et sans les gadgets du petit génie, c'est comme sauter dans le vide, les yeux fermés, ajoute Louis avec respect.

- Ca va vous rappeler le bon vieux temps, Storms, dit Joël d'un ton moqueur.

Ariane grince des dents devant la provocation :

- Tu veux que je te montre comment on se bat sans tous tes bidules, gamin !

Hugo ne peut s'empêcher de rire de si bon cœur que la tension s'évanouit bien vite :

- De toute façon, mes petites simulations n'ont jamais pu être efficaces contre vous, Storms. Votre style est pour le moins…

Chaotique ? Etrange ? Bizarre…

- … Intéressant, termine Louis après une légère hésitation d'un ton où pointe l'insolence.

Les trois étrangers étouffent un petit rire discret alors qu'Ariane agrippe dans sa main gauche sa propre lame qu'elle porte dans son dos en la faisant tournoyer avec un petit sourire en coin.

- Tu veux une leçon intéressante, Louis ?

Affolée par la tournure des évènements, Mikasa s'interpose et tous se calment bien vite en rengainant les armes.

- Pardon, dit Ariane. Ce grand idiot parle plus vite qu'il ne pense, ajoute-t-elle en montrant Louis qui rigole encore sous cape de sa petite blague.

Mikasa regarde avec intérêt leur lame. Elle avait observé de loin le cadeau qu'ils avaient fait au Capitaine Levi avec une pointe d'envie dont elle s'était toujours cru dépourvue. Une arme aussi maniable, légère et résistante. Sans compter qu'il se dégage une simplicité élégante de ce fourreau noir qui leur barre le dos qu'elle apprécie particulièrement.

Elle qui n'avait jamais compris les concepts de mode, d'élégance ou de beauté que d'autres femmes pouvaient associer à une belle robe ou un bijou, trouve cette épée ceinte dans son fourreau magnifique.

Cette lueur ne passe pas inaperçue pour les quatre étrangers qui avaient déjà sans peine évalué les talents innées de la jeune femme.

- Louis, passe-lui l'arme d'Adam, dit Ariane.

Portant depuis leur arrivée l'arme de leur camarade tombé au combat, Louis dégrafe son deuxième fourreau et lui tend la lame que Mikasa teste avec une certaine émotion. Louis lui montre quelques passes et mouvements fluides que la jeune femme reproduit fidèlement avec une aisance et un plaisir visible sont d'un scolaire qui fait étouffer un bâillement à Ariane

- C'est une « naturelle », souffle Hugo à Ariane.

- Elle est douée, dit distraitement Ariane.

- Moi, je pense que le plus grand hommage qu'on pourrait faire à Adam serait de donner son arme à une jolie fille qui sait se battre, dit Joël.

Les trois spectateurs se consultent du regard avec un petit sourire à la fois triste et joyeux en se remémorant les frasques de leur ami qui avait donné leur vie pour leur entreprise insensée.


Terrain d'entrainement personnel du Capitaine Levi

Le soir même

Levi observe avec satisfaction la propreté immaculée des lieux. Il ne l'admettra jamais mes ses subordonnés commencent à savoir se débrouiller avec un balais et une brosse. Machinalement, il teste la transparence des vitres et il voit ces quatre nouvelles recrues en cercle dans la plaine, sous le regard de la lune, les yeux tournés vers le ciel.

Seraient-ils adeptes d'un culte étrange aux rites particuliers ? Doit-il s'en inquiéter ? Perplexe, une foule de théories bizarres lui traversent l'esprit aussi rapidement qu'elles s'évanouissent lorsqu'il croise le regard d'un des membres de cette petite réunion.

Culte ou non, il aurait reconnu cette expression entre toute. Ils sont en deuil et rendaient hommage à ceux qui ont combattus à leur côté et qui sont tombés. Une cérémonie intime propre à tous ceux qui ont pris les armes et qui devaient être universelle dans le monde martial.

D'humeur sombre, il pense à tous ceux qui l'avaient suivi, à tous ceux qui étaient tombés dans cette guerre absurde d'une Humanité qui sombre dans l'horreur d'une nuit sans fin. Les visages, les voix suppliantes, les derniers regards qui s'éteignent sur cette ultime question. Avaient-ils été utiles dans cette lutte absurde pour leur survie ?

Il n'a pas de réponse, pas de solutions. Il ne sait que survivre et avancer un peu plus loin jusqu'au jour où il rejoindrait dans la nuit de l'éternel oubli ceux qu'il avait mené à leur fin pour un idéal qu'il ne fait qu'effleurer.

Se sentant soudainement atrocement oppressé par les murs autour de lui, il sort dans la nuit et est surpris de tomber nez à nez avec Ariane et Hugo.

- Capitaine !

Comme des enfants pris en faute, Ariane et Hugo tentent de trouver leurs mots pour justifier leur présence. Mais d'un hochement de tête discret, Levi leur fait comprendre qu'ils n'ont à s'excuser de rien. Ariane effectue un rapide salut, main tendue contre la tempe et semble presque plus prendre la fuite que congé. Ils avaient appris leur salut martial mais prise de court, elle reprend naturellement son ancien salut.

Hugo, quant à lui, reste en retrait, visiblement secoué par le comportement d'Ariane.

- Vous devez excuser le Commandant, dit-il. Elle…

- Le Commandant ?!

- Ariane, je veux dire.

- Elle était votre Commandant ?

Le jeune homme baisse la tête. Il en a déjà trop dit et elle aller le lui faire payer cher. Mais le silence qu'elle leur impose depuis le premier jour commence à lui peser.

- Nous avons trop espéré, dit-il, et payer le prix du sang pour nos désillusions.

Le Capitaine sait qu'il ne faut pas presser le jeune homme pour obtenir des réponses. Il sort de son fourreau l'épée qu'Ariane lui avait donné dont l'acier étincelle sous la lueur de la lune. Il avait appartenu à un de leur compagnon.

- Etait-il vraiment aussi bavard que moi, votre Phil ?

Hugo étouffe un éclat de rire en marmonnant dans sa langue.

- Oui, mais moins porté sur la propreté !

Magnanime, Levi fait mine de ne pas avoir compris.

- C'était son ami, ajoute-t-il.

Levi enregistre l'information en silence, comprenant sans peine les souffrances ce qu'elle implique. Se sentir responsable de la mort des êtres qui nous sont les plus chers doit être un des supplices réservés aux cercles les plus cruels des enfers.

Il ne le connait que trop bien.

- Quel était le but de votre expédition, demande-t-il ? Pourquoi avoir pris tant de risques dans ce périple fou ?

- La vanité de croire, répond Hugo.

- Croire en quoi ?

Hugo se mord les lèvres, ne sachant trop comment mettre les mots en ordre pour s'expliquer.

- C'est une longue histoire.

- J'ai toute la nuit…


BONUS

Quartiers personnels du Capitaine Levi

Quelques heures plus tôt

Armin écarquille les yeux en voyant la collection de balais, brosse, éponge, et produits de nettoyage en tout genre que le Capitaine Levi lui montre sous ses yeux, apparemment rangés par ordre de taille et de couleur. Un arsenal qu'il aurait préféré ne jamais voir…

- Et ça ? dit Levi le plus sérieusement du monde en montrant une brosse.

Armin répond distraitement et se dit qu'il aurait mieux fait de se casser une jambe lorsqu'il avait proposé d'apprendre au Capitaine les rudiments de la langue des quatre étrangers qui lui avait sauvé la vie…

- Et ça ? continue Levi en prenant l'objet suivant dans sa liste sans se soucier du regard consterné de ses subordonnés…