Cornelius Fudge et l'impertinence du directeur

Contexte : Harry a fait apparaître un Patronus près de chez son oncle et sa tante pour faire fuir deux Détraqueurs, et ainsi sauver la vie de son cousin et la sienne. Comme il n'est pas autorisé de faire de la magie en-dehors de l'école à son âge, et encore moins devant des Moldus, il se retrouve dans une salle d'audience du Magenmagot pour répondre de ses actes. Heureusement, Dumbledore est là pour le défendre et Mrs Figg témoigne qu'elle a vu les Détraqueurs. L'audience dérive alors vers la raison pour laquelle deux Détraqueurs auraient débarqué dans une banlieue moldue.

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Elle était déjà plutôt fraîche auparavant, mais la température de la salle avait chuté de plusieurs degrés quand le professeur Dumbledore avait sous-entendu qu'on avait donné ordre aux Détraqueurs d'aller à Privet Drive. Le directeur savait qu'il jouait là gros, mais voulait à tout prix, encore une fois, placer son argument. Voldemort était de retour, et cette affaire en constituait un signe évident.

– Je pense qu'il y aurait une trace administrative si quelqu'un avait ordonné à deux Détraqueurs d'aller faire un tour à Little Whinging, aboya Fudge.

Le ministre était furieux. Dumbledore vit bien, au regard qu'il lui lança, qu'il voyait clair dans son jeu, qu'il savait déjà que dans un instant le retour de Voldemort serait mentionné.

Il fallait néanmoins poursuivre, coûte que coûte.

– Pas si les Détraqueurs, ces temps-ci, ont tendance à prendre leurs ordres ailleurs qu'au ministère de la Magie, répliqua le directeur. Je vous ai déjà exposé mon point de vue à ce sujet, Cornelius.

Il tâchait de garder sa voix parfaitement calme, masquant son extrême frustration d'avoir dit et redit les mêmes choses tout l'été sans être écouté. Voldemort était de retour, le garçon l'avait vu et combattu, et ne pas le croire se révèlerait rapidement très dangereux.

À la grande surprise du directeur, le ministre de la magie resta un instant silencieux. Il semblait réfléchir, et un petit sourire égayait son visage. L'homme politique se tourna finalement vers Amelia Bones.

– Mrs Bones, entre autres attributions, vous êtes responsable de la prison d'Azkaban, n'est-ce pas ?

– En effet, répondit Mrs Bones, un peu prise au dépourvu – en général, c'était plutôt elle qui posait les questions.

– Des Détraqueurs manquent-ils à l'appel ?

– Pas à ma connaissance.

– Et cette connaissance est... ?

– Immédiate, croyez-le bien, affirma Mrs Bones d'un air froissé.

– Et y a-t-il eu une évasion à déplorer depuis celle de Sirius Black, de sinistre mémoire ?

– Bien sûr que non !

Le ministre se tourna à nouveau vers Dumbledore, la mine triomphante.

– Dumbledore, admettons un instant que ce que vous prétendez sur le retour de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom soit une réalité. Je rappelle que ce n'est absolument pas la position du ministère, mais admettons-le un instant. Et imaginons également qu'il ait repris le contrôle sur les Détraqueurs, comme vous l'insinuez. Vous ne pensez pas qu'on aurait un certain nombre de Mangemorts en cavale ?

Dumbledore fut un peu désarçonné, il n'avait pas prévu ce genre de contre-attaque. Il prit une profonde inspiration avant de répliquer.

– Dans un premier temps, il cherche sans doute à être discret, pour ne pas éveiller l'attention.

– Ha ! Comme c'est pratique ! minauda une petite voix aigrelette à la droite de Fudge.

Dumbledore observa avec un profond dédain Dolores Ombrage, le bras droit du ministre. Elle s'était avancée un peu, laissant enfin la lumière blafarde des lieux éclairer son visage et l'esthétique de la pièce diminuer encore d'un cran. Cornelius Fudge souriait toujours, comme s'il avait prévu les dires de Dumbledore et avait soigneusement préparé ses réponses.

– Bien sûr, dit-il d'une voix onctueuse. Il cherche à rester discret au point de ne pas tenter de récupérer ses fidèles partisans. Mais en revanche il cherche à tuer son plus intime et plus célèbre adversaire ? Voilà qui est très discret, en effet !

– Ça l'est visiblement, puisque vous ne me croyez pas, répliqua Dumbledore d'une voix froide.

– Je ne vous crois pas, Dumbledore ? Vous m'avez assez répété que ce n'est pas vous que je devais croire, mais Harry Potter. Mais finalement, c'est bien votre fable ?

– Ne faites pas l'enfant, Cornelius, vous savez très bien ce que je veux dire, s'agaça Dumbledore.

– Ne me parlez pas sur ce ton, dit Fudge en détachant bien les syllabes.

Un silence de mort s'empara de l'assemblée. Fudge se tourna à nouveau vers la directrice d'Azkaban.

– Dans quel bloc d'Azkaban se trouve Bellatrix Lestrange, madame ?

– Bloc 6, répondit-elle en fronçant les sourcils.

– Le même que Sirius Black ? Celui dont on peut s'évader ?

– Je ne vous permets pas...

Le ministre se tourna vers le directeur de Poudlard.

– Dumbledore, Bellatrix Lestrange est la cousine de Sirius Black. Elle était aussi la plus fidèle et la plus dévouée parmi les partisans de Celui-Dont-Je-Vous-Défends-De-Prononcer-Le-Nom-Dans-Cette-Salle. S'il avait repris le contrôle sur les Détraqueurs, ne pensez-vous pas qu'il l'aurait au moins fait évader, elle ? On aurait aisément cru à une manigance de Black.

– Je crois qu'on s'éloigne du sujet, intervint Mrs Bones en se massant l'arête du nez.

– Je suis assez d'accord, convint Dumbledore.

– C'est vous, vociféra Ombrage, qui avez mis ce stupide sujet sur le tapis ! Votre attitude séditieuse est inacceptable !

Dumbledore soutint longuement le regard de la sous-secrétaire, les yeux et les lèvres plissés à l'extrême.

– Oublions cela, articula-t-il enfin lentement. J'aimerais dans ce cas, puisque les Détraqueurs sont toujours sous contrôle, qu'on m'explique pourquoi vous les avez envoyés à Little Whinging.

Fudge poussa un ricanement incrédule. La répartie tombait à plat. Elle arrivait à contretemps et paraissait bien fade à l'assistance, Dumbledore le sentit. La question n'était pas de savoir qui avait raison mais qui passait pour un idiot. Et à ce petit jeu, il avait perdu la première manche. Après tout, Cornelius Fudge était un politicien chevronné, et lui, un directeur d'école.

– Au risque de me répéter, nous nous éloignons du sujet, dit Mrs Bones en essayant de reprendre le contrôle du débat. Je vous rappelle que la question de savoir qui a ou n'a pas envoyé les Détraqueurs est accessoire. C'est de savoir s'ils étaient là qui importe, et pour en juger nous avons le témoignage du prévenu et de Mrs Figg.

– Pourquoi ne pas utiliser la Pensine du garçon ? lança Dumbledore de but en blanc.

L'assemblée ricana.

– Allons, Dumbledore, je vous accorde que Potter est doué pour son âge, mais de là à extraire de la Pensine ? Et puis de toute manière, vous savez parfaitement que c'est trop aisément falsifiable.

– Alors utilisons du Veritaserum.

Cette fois-ci, ce furent des exclamations outrées qui retentirent dans la salle.

– Nous sommes des sorciers, oui ou non ? poursuivit le directeur. Pour l'instant, je n'ai pas l'impression que nous travaillions ici plus efficacement que dans un tribunal moldu !

– Vous plaisantez ? rugit Mrs Bones. Cela fait des siècles qu'on n'utilise plus le Veritaserum dans les procès, et vous savez très bien pourquoi ! Et de toute façon, il est interdit d'utiliser ce produit sur un enfant.

Dumbledore leva une main.

– Pardonnez-moi, ma chère, mais il est interdit de forcer un enfant à prendre du Veritaserum.

– Ça ne me dérange pas, moi, déclara Harry d'une voix un peu forcée.

Elle résonna bizarrement dans la salle. Pour un peu, durant la joute verbale entre le ministre et le directeur, on en aurait même oublié sa présence, tant le débat s'était élevé au-dessus de lui.

La présidente du tribunal réajusta son monocle et se pencha vers l'adolescent.

– Mr Potter, la raison pour laquelle on n'utilise pas cette potion est qu'elle est très difficile à bien doser. Trop faible, elle n'est absolument pas efficace, et trop forte, elle fait raconter n'importe quoi. Sa fiabilité n'est donc pas considérée comme suffisante dans un tribunal. Il y a trop souvent eu par le passé des préparateurs de potion indélicats.

– Pardonnez-moi, intervint Dumbledore, mais dans une situation similaire cette cour a statué, dans l'affaire Ministère contre McNeil, que la fiabilité de la potion pouvait être contrôlée sur un tiers digne de foi et peu susceptible de vouloir aider l'accusé.

– C'était il y a plus de quatre cents ans ! hurla Fudge.

– Et alors ? Ne me parlez pas de pratique obsolète. Soit c'est légal, soit ça ne l'est pas.

Il y eut quelques secondes de silence.

– Ça l'est, finit par admettre Mrs Bones d'une voix sombre.

De nombreux murmures parcoururent l'assemblée.

– Je ne vous laisserai pas, Dumbledore, détourner cette cour à des fins de dissension, lança le ministre en levant un doigt menaçant.

– Ni moi non plus, intervint Mrs Bones d'une voix ferme. Dumbledore, la cour n'est ni un cirque, ni une tribune politique. Si nous utilisons le moyen que vous suggérez, les questions posées s'en tiendront strictement à la présence de Détraqueurs à Little Whinging le 2 août de cette année. Il ne sera en aucun cas autorisé de faire des digressions sur certains événements ayant ou n'ayant pas eu lieu à la fin de la dernière année scolaire. Me suis-je bien faite comprendre, professeur ?

– C'est bien ainsi que je l'entendais, madame.

– Monsieur le ministre, cela vous rassure-t-il ?

– Qu'on en finisse, répondit Fudge d'une voix morne. Weasley, vous serez le tiers digne de foi.

Percy leva les yeux de son parchemin avec étonnement, sa plume figée en l'air. Dumbledore s'apprêta à répliquer mais il fut devancé par Mrs Bones.

– Mes excuses, monsieur le ministre, mais Percy Weasley a fait une partie de sa scolarité avec Harry Potter, a fréquenté la même maison à Poudlard. Et il est bien connu que le frère de Mr Weasley est le meilleur ami de l'accusé. Ça ne me paraît pas approprié.

– Je n'aurais pas mieux dit, abonda Dumbledore en s'inclinant courtoisement. Que pensez-vous plutôt de Dolores Ombrage ?

Fudge soupira et hocha la tête d'un air de vouloir se débarrasser du problème.

– Tant que les questions se cantonnent à l'affaire. Je ne veux pas que...

– JE REFUSE ! coupa Ombrage d'une voix stridente.

L'écho de cette clameur soudaine résonna dans toute la pièce, saisissant l'assistance.

– Je me demande bien pourquoi, remarqua Dumbledore en souriant de toutes ses dents.

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Quelques semaines plus tard, Amelia Bones versait deux verres de Firewhisky et en tendait un à Albus Dumbledore qui lui rendait visite dans son bureau.

– Maintenant que tout ceci est terminé, Dumbledore, vous pouvez tout me dire. N'essayez donc pas de me faire croire que c'était le fruit du hasard. Comment saviez-vous ?

– Dolores mettait un peu trop de véhémence à me contredire...

– Juste une intuition, donc ? demanda Mrs Bones, incrédule.

– Vous m'avez coupé, Amelia. Je disais qu'elle mettait un peu trop de véhémence dans ses propos, et que donc, pris d'une intuition en effet, j'ai simplement utilisé mes talents de Legilimens.

Mrs Bones hoqueta. On aurait pu croire qu'elle avait avalé son verre de travers, mais elle n'y avait en fait pas encore touché.

– Vous vous moquez de moi !? Vous avez lu dans les pensées d'un membre de la cour dans mon tribunal ?

Elle s'interrompit un instant.

– Et vous avez réussi à lire dans les pensées sans que personne, ni même elle-même, ne s'en rende compte ?

Il y avait maintenant de l'admiration dans la voix de la vieille sorcière.

– Comme je le disais ce jour-là, Amelia, nous sommes des sorciers. Si nous ne savons pas utiliser la magie pour faire éclater la vérité, à quoi sert-elle ?

Mrs Bones regarda longuement le directeur. Elle semblait en proie à un dilemme intérieur.

– Il faudra que vous appreniez, finit-elle par dire, que la fin ne justifie pas forcément les moyens.

Elle laissa la phrase flotter quelques instants, puis fit un petit sourire.

– Tout de même, envoyer ce vieux crapaud quinze ans à Azkaban pour tentative de meurtre...

Les deux sorciers trinquèrent et burent leur whisky.

– Et pour l'autre sujet qui vous préoccupe, demanda Mrs Bones, avez-vous fait éclater votre vérité ?

– De ce côté, rien n'a changé. Cornelius n'y croit toujours pas. Et vous ?

– Je ne sais pas trop... Disons que je sais très bien que ça arrivera un jour, mais...

La vieille sorcière haussa les épaules.

– En tout cas, reprit Dumbledore d'une voix grave, restez sur vos gardes, Amelia. Vous êtes la plus intelligente et la plus puissante dans ce ministère. Le moment venu, nul doute que vous serez une de ses premières cibles.

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Conséquences à long terme : Sans doute pas très importantes. Évacuons d'abord l'épisode 7 : Ce ne sera pas Ombrage qui aura le Horcrux, la belle affaire... Dans l'épisode 5, oui, bien sûr, ça chamboule pas mal, mais il y a fort à parier que Fudge enverra quand même quelqu'un en tant que professeur de défense contre les forces du mal avec le même genre d'instructions : qu'il en enseigne le moins possible pour éviter que l'école ne se transforme en une armée permettant à Dumbledore de renverser le ministère.

Du coup, l'AD devrait quand même voir le jour, même si ce remplaçant d'Ombrage serait à coup sûr « moins pire ». Mais, face à une adversité moins cruelle, l'enseignement de Harry Potter serait-il aussi efficace que dans l'original ? Rappelons tout de même que c'est grâce à l'AD que se révèlera l'incroyable talent d'une Ginny Weasley ou le courage d'un Neville Londubat.

Dernière petite note : il est possible que Harry Potter, ayant eu une moins mauvaise expérience avec le ministère de la magie que dans le canon, soit moins porté à se défier de Rufus Scrimgeour et des instances ministérielles en général. Mais c'est un petit détail.