Voldemort et le maître de la baguette
Contexte : Dans la cabane hurlante, Lord Voldemort a convoqué Severus Rogue et lui a confié son agacement de ne pas réussir à utiliser pleinement la Baguette de Sureau. Il ne sait pas qu'il discute en fait avec Rogue sous les yeux de Harry Potter caché non loin. Sous les yeux du jeune homme, il demande pourquoi le bâton de la Mort est une simple baguette pour lui, et non une arme formidable.
ooo
– … Et je crois que j'ai trouvé la réponse, acheva le Seigneur des Ténèbres.
Il regarda dans les yeux son fidèle serviteur qui se tenait silencieux, sondant ses yeux noirs impénétrables. Jamais il n'avait réussi à pénétrer l'esprit de cet homme, et aujourd'hui encore, il ne parvint pas à savoir si Rogue avait tout compris, lui aussi. Cependant, il le savait perspicace.
– Peut-être la connais-tu déjà ? Après tout, tu es un homme intelligent, Severus. Tu as été un bon et fidèle serviteur et je regrette ce qui doit malheureusement arriver.
– Maître...
– La Baguette de Sureau ne peut m'obéir pleinement, Severus, parce que je ne suis pas son vrai maître. Elle appartient au sorcier qui a tué son ancien propriétaire. C'est toi qui as tué Albus Dumbledore et tant que tu vivras, la baguette ne pourra m'appartenir véritablement.
Levant le bras, le Seigneur des Ténèbres regarda Rogue qui balbutiait en se saisissant de sa propre baguette magique en un geste de protection. Dérisoire réflexe, il allait mourir, comme tant d'autres maîtres de la baguette avant lui, tué par son successeur. Il allait mourir comme Dumbledore, comme Grindelwald, comme Gregorovitch et tant d'autres anonymes...
Voldemort suspendit son geste, l'air interdit. Il repensait à une cellule de la forteresse de Nurmengard, dans la plus haute et sinistre tour. Un sorcier au visage émacié à l'extrême ricanait, le plus puissant mage noir de son époque qui n'était plus qu'un vieux débris prisonnier. Il avait, lui, Lord Voldemort, abrégé les souffrances de Gellert Grindelwald, qui avait été enfermé là par Albus Dumbledore bien des années plus tôt.
– Il ne l'avait pas tué... murmura Voldemort.
Rogue, face à lui, restait immobile, le bras à demi-levé, n'ayant sans doute pas réellement songé à faire usage de sa baguette. Voldemort choisit de l'ignorer. Il avait peut-être une raison valable d'épargner son très précieux allié, mais il devait encore y réfléchir plus avant, et de son côté, il savait que Rogue ne tenterait rien. En fait, le sorcier aux cheveux graisseux se contentait de l'observer d'un air stupéfait, ne comprenant pas pourquoi il était épargné.
Voldemort retourna au point où il en était dans sa réflexion. Dumbledore n'avait pas tué Grindelwald. Les rapports parlaient d'un formidable duel entre les deux hommes, où le mage noir avait été vaincu et capturé. Dumbledore avait vaincu le propriétaire de la baguette et s'en était rendu maître sans le tuer.
Mais était-ce bien la vérité ? Était-on sûr que Dumbledore avait vraiment maîtrisé la baguette ? N'avait-il pas, comme lui, possédé la baguette sans l'appréhender tout à fait ? Et d'ailleurs, Grindelwald n'avait pas non plus tué Gregorovitch. Peut-être que Grindelwald n'avait lui non plus jamais été le maître de la baguette. Ce qui pourrait d'ailleurs expliquer que Dumbledore ait pu le vaincre en duel. Mais dans ce cas, qui était le maître ? Celui qui avait donné la mort.
– Je les ai tués, tous les deux, dit-il pour lui-même.
Il fixait Rogue des yeux et vit que celui-ci baissait imperceptiblement le bras, comme s'il comprenait qu'il n'allait sans doute pas mourir. Il plissait également les paupières, pris d'une intense réflexion, semblant tenter de comprendre le cheminement de pensée de son maître. Des pensées qui n'avaient aucun sens. Il avait lui-même tué le fabricant de baguettes, donc il devrait être l'héritier légitime de celle-ci. Et ce n'était pas le cas. Il avait aussi tué Grindelwald, et seul Dumbledore n'avait pas péri de sa main.
Il leva à nouveau sa baguette. Finalement, Rogue devrait mourir lui aussi, il n'y avait pas d'autre explication.
À moins que...
Il se figea, tandis qu'une idée germait dans son esprit, une idée répugnante, une idée abjecte. Et si tuer était en fait inutile ? Et si Dumbledore avait bien été le maître de la baguette sans pour autant tuer le précédent propriétaire, simplement en le vainquant ? Rien n'était sûr. Le grand pouvoir d'Albus Dumbledore n'était peut-être dû qu'à un extraordinaire talent intrinsèque.
Cependant, Grindelwald s'était, à l'évidence, servi de la Baguette de Sureau pour asseoir son pouvoir. Il avait donc obtenu la maîtrise de la baguette sans tuer, même sans combattre. Partant de là, Dumbledore devait avoir hérité de la baguette en battant le mage noir en duel. Donc...
Pour la troisième fois, Voldemort se prépara à frapper, mais une autre vision s'imposa dans son esprit. Il revit le visage oblique d'Amycus Carrow, presque un an plus tôt, qui lui rapportait la mort d'Albus Dumbledore.
– Le petit morveux Malefoy, disait le sorcier, il a désarmé le vieux Dumby, mais après ça il n'a pas pu le tuer. Alors c'est Rogue qui s'en est chargé.
Voldemort soupira et baissa sa baguette.
– Finalement, je ne vais pas te tuer, Severus.
Rogue avait toujours le bras à demi levé et regardait son maître avec un regard stupéfait.
– J'ai besoin que tu fasses quelque chose de très important. Je vais ordonner que les combats soient suspendus. Je veux que tu retrouves Drago Malefoy et que tu l'amènes devant moi.
Puis il se désintéressa tout à fait de Rogue et quitta la pièce, le serpent dans son enveloppe protectrice flottant toujours à côté de lui.
ooo
Quelques instants plus tard, la voix de Lord Voldemort, magiquement amplifiée, résonna contre les murs et le plancher et se fit entendre jusqu'à Poudlard et Pré-au-Lard.
– Vous avez combattu vaillamment, disait-il. Lord Voldemort sait reconnaître la bravoure.
Le discours continua ainsi, tandis qu'à travers la fente entre la caisse et le mur, Harry pouvait distinguer Rogue, immobile, encore sous le choc d'être passé si près de la mort. Il sembla méditer ce qui venait de se passer avant de se retirer à son tour. À ce moment, Harry pointa sa baguette sur la caisse qui lui bouchait la vue. Elle se souleva à deux centimètres du sol et s'écarta sans bruit. Le plus silencieusement possible, il se faufila à l'intérieur de la pièce et la traversa pour se retrouver dans la grande salle de la cabane hurlante.
Il marqua un brusque temps d'arrêt, et Ron manqua lui rentrer dedans. Lord Voldemort continuait à parler les yeux fermés, avec un peu plus en retrait Rogue en conversation avec Lucius Malefoy et un mangemort inconnu.
Harry se figea, espérant ne pas avoir été entendu. Il sentit son sang se glacer quand Rogue jeta un coup d'œil vers l'entrée de la pièce où il se trouvait et cessa un instant de parler, écarquillant une fraction de seconde les yeux. Ou peut-être n'était-ce qu'une impression, car il se remit à donner à voix basse des instructions à ses deux interlocuteurs qui se retirèrent rapidement. Rogue les regarda s'éloigner, observa son maître qui finissait son discours, et se mit en marche.
Contre toute attente, il se dirigea alors vers le fond de la salle, vers l'endroit où se trouvait Harry, qui retint son souffle. Il arriva à un mètre du trio sous la cape d'invisibilité et s'arrêta. Il regarda le vide devant lui, et à la grande stupéfaction de Harry, forma silencieusement sur ses lèvres le mot « Potter » et rangea ostensiblement sa baguette dans les replis de sa robe avant de faire un discret signe de tête vers la porte de sortie. Puis il se dirigea vers cette porte et disparut. Sans être le moins du monde sûr que c'était une bonne idée, Harry lui emboîta le pas.
Harry sortit dans une nuit toujours profonde et étoilée. Le discours de Lord Voldemort était maintenant terminé, et il régnait un étrange silence dans Pré-au-Lard. Mais il ne fallait pas s'y tromper : des dégâts importants montraient que le village avait lui aussi souffert de violents combats. Au point, d'ailleurs, qu'on avait annulé le sortilège de couvre-feu – de toute manière les Détraqueurs avaient renforcé l'assaut de Poudlard et ne pouvaient donc pas garder Pré-au-Lard en même temps.
Rogue s'éloignait d'un pas nonchalant en direction de la forêt. Harry, Ron et Hermione le suivirent en essayant de ne pas faire de bruit, mais Harry se demandait si cette précaution en valait bien la peine. Assurément, Rogue se doutait qu'on le suivait. Son attitude était stupéfiante.
Finalement, quand le village sortit de vue derrière les arbres, Rogue s'arrêta et se mit à simplement attendre.
– Ne vous retournez pas ! lança Harry.
Rogue n'esquissa pas un mouvement.
– Que voulez-vous ? poursuivit le jeune homme.
– Je préfèrerais que vous lanciez une sphère de silence autour de nous, par sécurité.
Harry fit un signe de tête à Hermione qui lança le sortilège. La bulle les engloba tous les trois, empêchant quiconque à l'extérieur d'entendre ce qui se dirait à l'intérieur. Satisfait, Rogue reprit la parole.
– J'ai un message pour vous.
– Je sais. Il veut que je me rende à lui pour éviter à d'autres de mourir.
– Je ne parlais pas de ça. J'ai un message de la part de Dumbledore.
– NE PRONONCEZ PAS CE NOM !
Le rugissement retentit dans la bulle, au point que malgré le charme à l'œuvre, instinctivement, Rogue regarda de droite et de gauche pour s'assurer que personne ne venait.
– Comment osez-vous prononcer ce nom... poursuivit Harry. Vous l'avez tué, alors qu'il vous faisait confiance.
– Je l'ai tué parce qu'il avait raison de me faire confiance, parce qu'il me l'a demandé. J'ai toujours travaillé pour lui.
Quelques instants de silence passèrent. Harry n'en revenait pas.
– Vous êtes complètement fou...
– Ce serait trop long à expliquer dans le détail, et nous manquons cruellement de temps, mais je peux fournir une preuve. Pour cela, il faut que je sorte ma baguette.
– Ne vous avisez pas de faire le moindre geste !
– Je ne vais pas lancer un sortilège qui pourrait vous blesser, s'impatienta Rogue. Et si je ne me trompe pas, derrière moi se trouvent non pas un, mais trois sorciers aguerris, leurs baguettes pointées sur moi. Prenez les précautions que vous jugerez nécessaires.
Harry réfléchit quelques instants et enleva la cape d'invisibilité. Il lança un charme de protection devant lui, qui scintilla faiblement dans la nuit, puis fit un signe de tête à ses amis. Chacun d'eux vint se placer d'un côté de Rogue, lançant à leur tour un sortilège. Les trois jeunes gens brandirent leur baguette, prêts à frapper.
– Bien... vous êtes quelqu'un de prudent, Potter. Rien d'étonnant, dans cette situation.
Très lentement, Rogue glissa les doigts dans sa robe, en sortit sa baguette et la brandit devant lui. Vue de l'extérieur, la scène aurait parue extraordinaire, avec trois sorciers protégés par des boucliers magiques, et un quatrième au milieu d'eux qui leur tourne le dos, bras levé devant lui.
Rogue fit enfin un geste majestueux de la main.
– Spero Patronum !
Des volutes argentées jaillirent, s'entrecroisèrent et se mêlèrent en une forme animale de grande taille, d'abord indistincte, qui trotta quelques pas avant de se retourner et revenir à son invocateur. Quand elle arriva à portée, Rogue tendit doucement la main vers l'échine d'une biche éclatante aux longs cils et aux grands yeux tristes. De stupeur, Ron en baissa sa baguette.
– La biche... murmura-t-il. C'était vous ?
Rogue hocha la tête.
– Ah ! glapit Harry. Impossible. L'épée de Gryffondor, à un Serpentard ?
– Au directeur de Poudlard, objecta Rogue d'une voix dépourvue de sa morgue habituelle. Donnée par son prédécesseur avec ordre de vous la remettre.
Harry renifla avec incrédulité.
– Nous n'avons pas beaucoup de temps, dit à nouveau Rogue, mais sachez que Dumbledore était mourant et je n'ai fait que mettre fin à ses souffrances. Je n'ai jamais eu d'autre allégeance. Mis à part...
Il fit un signe de la main à la biche qui s'avança lentement vers Harry.
– … à la personne qui utilisait ce Patronus avant moi.
Harry demeura silencieux, méfiant, mais son bras qui tenait sa baguette se détendit imperceptiblement.
– J'ai un message pour vous de la part du professeur Dumbledore, reprit Rogue d'une voix tendue, et je crains que ce message ne soit déplaisant. Je devais vous le remettre quand le Seigneur des Ténèbres commencerait à protéger à tout prix son serpent. Il m'a dit de vous dire que...
Rogue prit une profonde inspiration, et un rictus douloureux se peignit sur son visage.
– … lorsque le Seigneur des Ténèbres a tenté de vous tuer, la première fois, et qu'il a été presque détruit, une partie de son âme a été arrachée et est venue se loger dans votre cicatrice. C'est la raison de votre connexion, la raison pour laquelle vous parlez aux serpents, et en conséquence...
– Il ne peut pas être détruit tant que je survis, coupa Harry, les yeux écarquillés.
Hermione poussa une exclamation affolée, mais Harry resta maître de lui-même.
– Le Seigneur des Ténèbres doit vous tuer de sa main, précisa Rogue.
– Comme c'est pratique, intervint Ron d'une voix furieuse, une excuse idéale pour faire exactement ce que votre maître espère ! Que Harry se livre sans broncher !
Harry se tourna vers son ami.
– Non, répliqua-t-il doucement, je pense qu'il dit la vérité. Ça explique bien des choses.
Harry fit disparaître son sortilège de protection et s'avança vers le Patronus, plongeant son regard dans ses grands yeux de biche.
– Il faut que je vous quitte, reprit Rogue. Le seigneur des Ténèbres veut que je lui retrouve Drago Malefoy et je n'aime pas beaucoup ça.
– Allez-vous lui livrer ?
– Mon rôle d'agent double s'arrête ici et maintenant. Je pensais plutôt conseiller au jeune Malefoy de fuir. Je ne sais pas ce qu'il lui veut, mais j'ai un mauvais pressentiment.
Harry plissa les yeux.
– C'est vrai que vous n'étiez pas là, lança-t-il avec une pointe de dédain. En haut de la tour d'astronomie, avant votre arrivée, Drago a désarmé le professeur Dumbledore. Voldemort a sans doute compris que c'était lui et non vous le maître de la baguette de Sureau. Il a peut-être raison, ou peut-être tort.
ooo
Conséquences à long terme : On peut difficilement parler de long terme à l'extrême fin de la saga. Rogue survit sans doute, mais ce n'est pas sûr, il peut très bien se faire tuer en pénétrant dans le château dans l'espoir de trouver Malefoy. Malefoy, à l'inverse, a une chance non nulle de mourir, si Rogue ne parvient pas à le protéger. Mais pour ce qui est de la scène finale, ça ne change pas grand-chose.
Narrativement parlant, cette version est moins intéressante que l'original parce qu'on n'apprend pas grand-chose sur l'historique de Rogue. Rowling a dû se creuser la tête pour trouver comment donner toute l'information à ses lecteurs, il était impensable que Rogue vienne dire la vérité à Harry et passe un moment à lui expliquer dans le détail son enfance, d'où le coup de la Pensine. Mais cependant, le fait que Voldemort tue Rogue alors qu'il sait très bien, par exemple, que Grindelwald a seulement volé la baguette à Gregorovitch m'a toujours paru un peu gros. Ce que je veux dire par là, c'est que même en première lecture, avant de savoir la vérité, je me suis exclamé « C'est débiiiiile ! »
