JaeJoong se fit peu à peu une place dans le vaste appartement, apparaissant et disparaissant aussi rapidement que le vent. Yunho ne lui demandait pas pourquoi, il avait compris qu'il n'y avait pas de question à se poser.
C'était comme ça.
Aussi simplement que ça.
Souvent, l'Ange, car il avait fini par le surnommer de cette façon, au plus grand désespoir de la victime, restait quelque jours pour ensuite disparaître, une semaine ou deux, parfois plus, parfois moins. Pendant ces périodes d'absence, Yunho ressentait un vide, il ne savait pas l'expliquer mais ce qui était sûr, c'est qu'il manquait quelqu'un. L'appartement semblait plus vide, plus froid et plus encore, chacun de ses pas semblaient résonner d'une manière particulièrement sonore, lui rappelant sans cesse combien il était seul.
Lorsqu'il revenait, il ne laissait rien paraître, ou du moins il essayait. La tentative de se cacher à lui-même sa joie à la vue de ce retour lui semblait imperceptible, pourtant ses changements d'humeur étaient plus visibles qu'il ne le pensait aux yeux de JaeJoong.
C'est lors d'une énième disparition qu'il laissa éclater sa colère sourde aux yeux de l'Ange. Bizarrement, il fut le premier étonné de sa propre colère, n'étant guère habitué à montrer ses sentiments, encore moins à une personne qui lui était proprement étrangère quelques semaines plus tôt.
Il amorça d'une voix posée et froide, comme il savait le faire lorsqu'il avait affaire à un problème dont il ne supportait pas l'existence :
«
Pourquoi ?
- C'est original comme question, fit l'Ange
en riant légèrement, parfaitement conscient que le rire n'était
actuellement pas la meilleur des réponses,
- Je ne plaisante pas.
Tu pars, tu reviens, pourquoi ? reprit Yunho le regard sombre,
peut être même triste »
Et une énième fois, l'accusé ne répondit pas, se contentant de hausser un sourcil, convaincu qu'une fois de plus il le laisserait tranquille.
Mauvaise réponse…
«
Arrête… Arrête ! Si tu veux vivre ici, alors vis ici, si tu
ne veux vivre ici, alors pars. Mais n'agis pas comme si tu étais
le seul à avoir des sentiments. Tu n'as pas l'air de t'en
rendre compte mais je ne suis pas un bloc de pierre sans vie, j'ai
des sentiments moi aussi. Tu n'as pas l'air de t'en rendre
compte mais j'ai un passé, tu sembles ignorer combien j'aimerai
avoir une vie normale. Tes départs et tes retours incessants sont
juste douloureux…
- Douloureux… ? fit JaeJoong le regard
soudain empreint d'une peine immense,
- Ils me rappellent
combien je suis seul… »
Yunho alla s'asseoir dans le Chesterfield blanc, désormais devenu propriété de l'Ange, lequel alla le rejoindre, s'asseyant sur l'un des accoudoirs de cuir pour passer un bras autour des épaules de l'homme qui paraissait désormais tellement fragile à l'image des perles de cristal dégoulinant de ses yeux sombres.
Longtemps, les deux silhouettes restèrent immobiles, silencieuses, entourées par une fine enveloppe qu'elles seules connaissaient. Et Yunho s'endormit, des traces de gouttes salées empreintes sur sa peau dorée, porté par l'Ange qui l'installa sous sa lourde couette laiteuse avant de s'enfouir lui aussi sous la chaleureuse masse de coton blanc, se collant inconsciemment au corps robuste mais pourtant vulnérable de l'endormi aux yeux sombres.
L'atmosphère de la pièce avait à cet instant changé. La douleur qui s'était échappé des yeux de Yunho s'était transformé en un calme paisible, rythmé par le souffle de son sommeil, veillé par une fine silhouette à la peau aussi lisse et blanche qu'une statue de marbre. Peut être était-elle-même une statue tant son immobilité paraissait inhumaine.
*
Il se réveilla le lendemain tard dans la matinée, le visage caressé par les rayons chaleureux du soleil qui venait de faire son apparition, à travers un creux de ses amis nuages. Un bref bâillement suivit d'un étirement aussi souple qu'un félin et il se leva, cherchant du pied l'une de ses pantoufles blanches.
Cendrillon au lever du lit.
Il ne fit pas attention au corps alangui sous sa couette et alla préparer deux grandes tasses d'un chocolat chaud à la fois amère et sucré, comme il les aimait.
Peut être cette saveur lui rappelait-elle celle de sa propre vie ?
Un fin plateau de verre dans les mains, il revint s'asseoir sur le lit, dans l'intention de réveiller l'Ange endormit. Mais le visage de l'assoupi l'arrêta, et il promena son regard le long de sa peau d'albâtre, détaillant chaque parties qui semblaient l'insulter tant elles et il étaient parfaits. Ses fines paupières de velours, amenant à un nez aussi droit que fin, puis une bouche. Une bouche terriblement tentante, à l'apparence aussi sucrée qu'une framboise, des lèvres plus séduisantes encore de celles d'une femme, tout cela réunit sur un seul et même unique visage. Un visage prolongé d'une gorge aussi tentante qu'effrayante.
Qui était-il ?
Qui était-il pour être aussi beau ?
*
Un léger mouvement et il reporta son regard sur le plateau, honteux d'avoir examiné quelqu'un de cette façon, qui plus est, un homme.
Deux mains s'étendirent à la façon d'un chat, s'extrayant de sous la couette, suivit d'un bâillement puis d'un clignement des yeux.
« Tu me
regardes depuis longtemps comme ça, Yunho ? demanda l'éveillé
un sourire apparaissant au coin de ses lèvres
- Je viens juste
d'apporter deux tasses de chocolat, esquiva l'interpellé »
JaeJoong
hocha la tête et se glissa pour s'asseoir contre le mur, dévoilant
de cette façon son torse qui tout comme son visage était…
parfait.
Yunho le remarqua, et se leva pour ensuite revenir, lui
tendant une chemise.
« Tu as
honte de voir un homme torse nu ? s'amusa JaeJoong
- Honte
non, mais je suis pudique, et je préfèrerai que tu portes cette
chemise, alors j'espère qu'elle t'ira...
- Pourquoi pas…
»
Il l'enfila.
Et elle lui alla à merveille, le blanc légèrement transparent du tissu dévoilait sa peau par endroits, le rendant plus attrayant encore que lorsqu'il ne portait rien. La coupe légèrement trop grande pour lui, sa taille étant plus fine que celle de Yunho, le rendait aussi fragile qu'un enfant perdu dans le vêtement de son parent, malgré son regard qui lui découvrait une intelligence profonde, il n'était en aucun cas un enfant…
« Elle te va bien »
Ils sourirent.
Puis ils s'emparèrent chacun d'une tasse et s'installèrent sur la couette douce et encore chaude de leur sommeil. En cette froide période, un breuvage chaud comme le chocolat était le bienvenu, et comme chacun le sait, le chocolat donne la sensation d'être amoureux.
Peut être était-ce pour cette raison qu'elle était la boisson préférée de Yunho ?
Pour ne pas changer, le silence régnait dans la pièce, on aurait pu croire qu'il n'y avait personne si deux silhouettes ne se tenaient pas sur l'unique grand meuble de la pièce, le lit.
JaeJoong se leva après avoir fini son chocolat pour aller poser sa tasse dans la cuisine, remarquant à son retour un meuble caché dans un creux de l'entrée, noir. Seul meuble sombre de l'appartement, il toucha la surface pour se rendre compte que plus qu'un meuble, c'était un piano.
Sans le signaler au propriétaire des lieux, il tira le tabouret du dessous de l'instrument et s'y assit pour ensuite soulever doucement le capot de l'instrument de bois.
Un fin tissu rouge était reposé sur le clavier.
Il l'enleva, puis posa ses longs doigts fins sur les touches, avant d'entamer lentement une mélodie.
Des notes s'échappèrent jusqu'à la chambre où Yunho qui buvait encore son chocolat, au son d'un piano qui n'avait pas été touché depuis bien longtemps, leva la tête. Malgré que l'instrument soit désaccordé, les notes s'enchaînaient d'une façon si légère qu'il ne put s'empêcher d'aller voir qui étant en train de jouer, même si la réponse était évidente.
JaeJoong paraissait enveloppé par la musique, penché sur le clavier, se balançant légèrement au rythme du morceau, les yeux fermés, ses doigts courraient sur chaque touche comme si chacune d'elle allait lui délivrer un message au fur et à mesure de son avancée dans la mélodie.
Yunho s'approcha pour s'asseoir près de lui, sur le tabouret. Et sans dire mot, il se laissa à son tour emporté par la musique, si bien que des larmes s'échappèrent de ses paupières closes. A la fin du morceau, l'Ange tourna la tête vers son voisin pour le découvrir pleurant silencieusement.
Lorsque Yunho pleurait, c'était pire encore que n'importe quelle autre personne. Découvrir autant de sensibilité émanant d'une enveloppe aussi masculine que la sienne était d'autant plus troublant qu'il paraissait intouchable, presque insensible.
Mais tout le monde sait que les apparences sont souvent trompeuses…
