Ike – Le campus fourmille de lampions, et tous les étudiants s'y massent comme des moustiques.

Assis sur le bord du toit, mes pieds jouent avec mon skate. Sur le rebord, il y a un cadavre de bouteille et un paquet de cigarettes vides.

C'est la fin du monde depuis quelques heures. Et ça gueule, déjà, ça danse, ça sut. Ça pue le tabac froid, l'éthylisme, l'adrénaline et les phéromones en ébullition.

Le ciel est bleu comme une ardoise, et il y a des feux d'artifices qui y gerbent ci et là.

Négligemment, je pousse ma bière dans le vide. Un flac sonore, le verre qui s'éparpille en millier de morceaux, et un F*** tonitruant remonte du pied du bâtiment. Je me recule de façon qu'on ne soupçonne ni ma présence, ni ma responsabilité, le sourire aux lèvres.

« Tu t'éclates Ike ? » Je me retourne, Firkle vient s'asseoir à côté de moi. Il fait un raffut infernal avec ses fringues typées metal, les chaînes ballantes.

« Tu tombes bien, t'as une clope ?

- T'es sérieux ? »

Il voit les mégots enfoncés aux bétons semblables à d'étranges tombes et le paquet d'indus vidé de son contenu, laissant la trace de quelques brins mal tassés. Il n'ajoute rien, le bout de son tison s'étincelant comme le font mes yeux envieux. Il se marre en me crachant la fumée à la figure. Je râle, en me penchant de nouveaux vers la foule.

L'odorante fumée m'embaume de l'échine jusqu'au nez. Firkle me reluque sans vergogne, je l'interroge du regard :

« Non, rien, c'est juste que te voir fringué comme un 31 décembre est étrange. Genre, tu vas participer à ce qui se passe en bas. »

Je regarde ma propre dégaine, semblant me découvrir pour la première fois. Classique, le pantalon noir, la chemise blanche, la jacket sombre froissé à l'épaule et mes convers… J'hausse les épaules, j'n'ai pas vraiment fait attention à ça ce ne sont que des vêtements.

En bas, sur le perron, une bande de sophomore couronne un nouveau de PQ. Ils l'acclament alors que le p'tit jeune semble déjà sur le point de déchanter. Firkle m'arrache encore de mes observations : « Dis, il te reste un peu de cannabis ? » La fin de sa phrase se finit dans un raclement de gorge, le nouveau s'est dégagé l'œsophage dans un bruit grouillant de liquides et de morceaux.

Je me laisse aller en arrière, calant ma planche derrière ma tête, respire un instant, l'écœurement me vrillant encore les tympans. De là, je regarde le dos de Firkle, le jaugeant silencieusement. Il est légèrement voûté, ses yeux noirs et cernés me scrutant également. Pâle comme un lambeau, aussi impassible qu'un poisson rouge, une coquille vide.

« C'est la quatrième fois cette semaine. Tu n'te fais pas du pognon sur mon dos ?

- Non ! non ! je t'assure, je n'revends rien, c'est ma conso perso.

Il remue frénétiquement la tête par la négative, inquiet. J'le crois.

- Combien ?

- comme d'hab. »

Je fouille une poche de ma chemise et en sors un plastique. Je lui donne en même temps qu'il me tend une petite liasse de billets roulés. Nos doigts s'emmêlent dans la transaction, en ramenant son fruit.

Je compte la somme, billet par billet. Firkle semble plus livide à mesure qu'ils tournent entre mes phalanges. Il se lève et me jette son paquet de clopes quasi plein sur le ventre.

« Pour ce qui manque. »

Il se tire. Il m'a fait rire. La porte menant au toit se referme derrière lui en claquant. Un paquet de cigarettes entamé… ce n'est même pas équivalent à la somme manquante. Je pioche une cigarette. La nicotine embaume mes poumons, le souffle bruyant. Ça fait du bien ! Le plaisir n'a peut-être pas de prix. Et puis j'ai obtenu ce que je voulais.

À mes oreilles me parviennent les gloussements de trois pouffes sur le chemin, les sifflements de mecs en chiens, et les basses trop fortes sortant des amplis.


Kyle – La nuit se barre. À l'horizon, une ligne rouge et un flare viennent se refléter sur la carrosserie de ma coupée décapotable. Une main sur le volant, j'ajuste mes lunettes noires sur mes yeux veineux, le vent dans la figure. Sur le bas-côté, de jeunes cons se rependent, leurs voitures garées n'importe comment, certaines encastrées dans des murées ou des lampadaires.

Une sirène chante en avant, un gyrophare vient à notre rencontre, et passe, étoile filante.

Kenny branche mon iPod à la sono. Il passe ses cheveux en arrière, restructure son sides-cut. Ses yeux vont de haut en bas sur le scoll-on de l'iPod. Je tourne le volant, passe sur la file de droite, longe le cordon de guêpe.

Il y a une voiture accidentée, prise dans les flammes. Je crois qu'il y a quelqu'un qui crame dedans.

Kenny cri de joie, Burn it Down sort des speakers. Les agents et les ambulanciers affairés ouvrent grands les yeux une seconde. Je passe la quatrième en chantant le refrain avec Kenny, la gomme des pneus chauffant l'asphalte.

À l'arrière, Craig et Stan se tirent la bourre avec la véhémence qui les caractérise. Le premier plein d'allusions et d'avances déplacées et dépréciatives, le deuxième avec autant de réparti et de sang chaud que nécessaire.

Kenny me fait signe de regarder plus avant deux superbes spécimens se déhanchent incertainement sur le trottoir. Je siffle, admiratif, et ralenti de manière à coller à leur rythme. On nous klaxonne, des insultes de routiers fusent, et Craig leur fait des doigts dès qu'un conducteur vient à nous doubler. Kenny se penche à sa portière, hèle les gamines :

« Salut les miss, vous allez où comme ça ? »

Je leur jette un œil… Dix-huit ans, pas plus. Je me mords le côté de la lèvre inférieure.

« On rentre chez nous »

J'hoche imperceptiblement la tête. Pas question.

« C'est dommage ! Y a un after chez des, amis ils ont un super loft dans le centre avec tout ce qu'il faut. Je m'en voudrais de manquer l'occasion d'une soirée avec pareilles splendeurs, venez ! J'me porte garant pour vous ramener. »

Elles me regardent : Beau parleur, les lunettes sur le bord du nez, mes prunelles d'absinthe frelatée dans les leurs. Elles finissent par s'interroger en silence. Un dialogue de télépathe ou de pythie entre elles. Elles hésitent, c'est marqué à leur bouche. Cinq secondes. C'est le temps qui leur a fallu pour jauger de nouveau nos minois : deux beaux brins ténébreux, un blondinet extraverti et jovial, et un putain de gars qui pue la classe dans son débardeur blanc serré, ses lunettes de soleil et sa coupe fashion. J'arrête le moteur. Elles grimpent.

L'une s'installe entre Craig et Stan, tous deux plaisantant des plus belles insanités à dire à une demoiselle. À croire Craig intéressé et Stan célibataire. L'autre est sur les genoux de Kenny, ses longues jambes métissées se posant sur mes cuisses subrepticement, me taxant un léger sourire.

Je redémarre la voiture, accélère vivement, bifurque sensiblement sur l'autre voie juste au moment où un énième conducteur tente de me passer devant. Il braque, à moitié sonné, et frappe son klaxon comme un demeuré.

Je tourne le potard de volume. Les beats grinçants de Fully Blown explosent les baffles comme des cœurs en crise de tachycardie.

La métisse a rejoint sa copine à l'arrière, Kenny s'est levé de son siège et bouge au rythme des basses simulant une rave. Dans le rétro, je vois la métisse rentrer dans son jeu, se levant et se mouvant à son tour. Elle fait glisser la veste des épaules de Kenny, et bouge sa croupe devant les deux corbeaux.

La route est semblable aux jambes de cette fille…

Un panneau publicitaire sur le dessus d'un immeuble s'éclaire on y voit les formes graciles d'une femme en ombres chinoises sur fond de néons et de lasers multicolores, où se lit, entre maintes arabesques : You're râve that ? Wear your dream.


Filmore – L'aube se levait sur quelque chose comme une apocalypse.

La cour du campus et ses coins de verdure n'étaient plus que des terrains vagues où les rayons de soleil venaient éclairé les débris de verre, de canette, et de papier multicolore.

Je me réveille la tête dans l'herbe. J'ai le crâne au bord de l'explosion. Je m'assois tant bien que mal, cherchant à reprendre mes esprits. « La fin du monde » a laissé beaucoup de monde dans le bitume. Il y a de-ci, de-là des silhouettes qui échouent et d'autres qui se soulèvent. Ma chemise est trempée, une tâche jaunâtre sur le col je pue cette odeur âcre et acide de gerbe. Par quatre fois je cherche à me lever, une fois sur pied, je titube. Espérant rejoindre les dortoirs, me laver, et dormir.

Les agents d'entretien étaient déjà sur place dans leurs uniformes étanches gris-bleu, avec leurs kärshers, leurs laveuses, leurs bennes et autres outils sillonnant la cour comme une battue aux ordures, cherchant à endiguer une épidémie à son patient zéro… Le bruit des jets d'eau et des machines me bousille les oreilles, je sors vite de la zone de quarantaine vers le dortoir.

Quand je repense à cette soirée, j'en ai les nerfs. Mes potes me lâchent quand je suis le plus démonté, je n'ai même pas eu le temps de tenter à m'intégrer avec des greeks, même pas eu de fille à serrer. Un échec sur tous les plans.

J'arrache les restes collant d'une couronne de PQ détrempé me serpentant la figure et les épaules.

J'ai monté à quatre pattes les escaliers du dortoir jusqu'au troisième étage. Je suis exténué. Allongé comme une carpette devant la porte du dortoir sans trouver la force pour l'ouvrir. Je frappe régulièrement au panneau, mon coturne doit être là… Il ouvre. Frai comme si de rien était, il me regarde de haut. Ca tête me parait distordu de l'angle où je suis, son corps courbé comme un vautour au-dessus d'un cadavre.

« Salut Filmore, ça va ? Belle soirée hein ?

- Ouais, ouais, tu m'aides à me lever au lieu de te marrer ?

- Bof, tu pues, et j'n'ai pas envie de me salir, alors démerde toi. »

Ike laisse la porte ouverte et retourne à son pieu, les écouteurs sur les tempes à lire un magazine de je ne sais quoi. Je me traîne dans la chambre, à la recherche de mes quelques forces et me dirige dans la salle de bain. L'eau de la douche coule déjà. Je jette un coup d'œil à Ike : Ce mec je n'sais pas comment l'abordé, autant il peut se comporter comme un connard que quelqu'un de prévenant, quelque chose comme un neutre bon…

Je vais sous le jet d'eau, ma chemise se fait transparence, collant un peu plus à ma peau. Je reste sans bouger. Je me débarrasse de mes vêtements, me purgeant de la tête au pied d'un gel douche aux saveurs exotiques. C'est à ce moment qu'Ike choisit de rentrer dans la salle d'eau. Les yeux fades, mais une étincelle de malice, il me scrute, un sifflement d'appréciation. Je lui jette mon boxer qui va tremper le mur dans un gros plof.

Il dépose une serviette sur le lavabo avant de ressortir aussi décontracté qu'il fût rentré, lâchant un : « L'étalon n'a pas eu droit à sa promenade. »

Il a fallu que j'aie la gaule au moment où Ike rentrait. J'me sens ridicule.


Stan – On lambine, avachit au milieu de coussins. Les shooters tournent à celui qui s'écrase en premier. La moitié est déjà sortie de la game. Ce bâtard de Craig me fait du face à face avec son sourire narquois et ses billes noires posées sur ma trogne. Il me mime une pipe avec le bruit de glotte qui va bien. Je déteste quand il me prend pour sa petite chatte. Il me montre son shoot et l'avale sans tiquer.

Moi, ma tête me tourne, ma tête, dans un liquide brunâtre, un putain d'tourbillon. J'vais pas m'écrouler avant lui, si ? Le verre à la main. Cul sec. Wendy m'encercle de ces bras elle me gave à faire ça devant lui…

Il me nargue.

Token inonde de nouveaux verres et Craig se jette déjà dessus. Mes yeux vrillent, haut-le-cœur. Je me lève et il explose de rire me pointant de son shoot déjà vide. Le mien, traine seul sur le plateau, plein.

La cuvette marine ma gerbe. Fais chier… Elle me caresse le dos. Lui, se tient dans l'encadrement des chiottes. Droit comme un i, fier comme un coq il me traite de tapette et je lui réponds que c'est lui qui m'encule…

« Justement ! »

Et il se tire sur ce mot, content de sa blague douteuse que je lui ai donné l'occasion de sortir, content d'avoir le dernier mot.

Je m'essuie la figure de la manche, la bouche acide, l'estomac toujours au bord des lèvres. Je me sens minable. Mon reflet semblant acquiescer avec sarcasme. Vexé dans mon amour propre. Castré comme un chien, les boules dans les toilettes, tourbillonnant avec l'eau de la chasse.

Wendy fait sa bonne poire à me rassurer. La chaleur de sa présence m'exaspère comme elle m'excite. J'lui chope une pelle à la dérobée, et elle me traite de dégueulasse. Ça, elle n'a pas fini de le dire ! Mes mains glissent sur ses hanches, froissent son t-shirt trop large, noyant ses atouts de femelle… Elle se débat et me dégage en arrière, une gifle fuse, je suis trop lent pour faire un geste. Je tiens ma joue tannée. Elle me regarde, à moitié furieuse, décoiffée, défringuer et les lèvres rougies.

« T'es un con Stan, tu sens l'alcool et la gerbe, et tu comptes me sauter comme ça, dans les chiottes ? Putain ! T'es même pas capable de bander dans cet état ! »

Elle se casse. À son tour. Ma tête cognée contre le mur. Je me baisse recroquevillé au carrelage. J'm'allume une clope, je suis bon qu'à ça. Craig me tape sur le système de sa superbe inconséquent, fort et puissant. Je suis jaloux de ce qu'il a jusqu'à en vouloir ses maux. Et Wendy m'est comme la faiblesse qu'il ne prend pas la peine d'avoir, lui. Génération d'hommes dans l'impasse de leur existence. Horde de fumeurs et de fumistes bons qu'à chiquer leur misère ! Ma cigarette se consume. Je n'suis qu'une merde qui se voudrait homme. Je vois le feu se rapprocher de moi… Comme la lame d'une guillotine. J'ai le vertige… Un tison de cendre s'éclate entre mes jambes en tailleurs. Cette clope est comme ma queue, flétrie et castrée.