Eric – Une jambe enlace la rampe voluptueusement. Je lève la tête, le reste de son corps est dans l'ombre, le spot lumineux l'imprimant sur le plancher. Je porte ma coupe de champagne à la bouche. Derrière le rideau du box, j'entends la clientèle siffler et taper du poing.
Il y a un soutien-gorge qui choit sur la scène, et, au long de sa jambe glisse un string carminé. Un éventail de plume sort de l'ombre, la danseuse met son visage dans la douche de lumière : c'te salope a les cheveux tombant sur ses mamelles.
Mes doigts trempent un beignet de crevette dans une sauce cuivrée, des morceaux de friture tombent sur le bas de mon tuxedo, le tissu s'imbibe, auréolant une petite tâche huileuse autour des miettes.
Je jette une liasse de billets gras parmi les bouts de vêtement éparpillé. Elle commence son cabaret. Je me verse une lichette de pétillante sans la quitter des yeux la bouteille entre mes doigts massifs, le verre à hauteur de poitrine, le liquide doré s'y coulant, et les bulles comme une myriade de minuscules petites billes s'entrechoquant entre elles en remontant vers la surface, s'emulsant alors de pcht continus et sonores.
Un négro en tenu de pingouin rentre dans ma case. J'le fustige de mes pupilles de champagne, il me demande si tout va bien, si je ne veux rien de plus et tout cela, avec son accent de singe. Un rictus mauvais me possède, je laisse tomber un bol de cacahuète.
« Mange macaque, c'est bonne nourriture pour les domestiques, » je secoue la bouteille qui m'était restée dans les mains, elle est vide. « Ramène-moi du champagne. »
Il s'éclipse avec son sourire blanc ivoire, pareil à des cornes d'éléphant de son pays. Hypocrite sans répartie. Quand on a le fric, on a la poigne, et quand on a la poigne on fait couiner dans le silence des consciences. Sublime torture, sublime délice.
« Et oubli pas de t'laver les mains, connards, j'la veux propre ma bouteille. Profite en pour laver ta gueule, t'as une grosse tâche. »
Je me retourne à mon spectacle. Elle se traine par terre, bougeant son cul, me le dévoilant entre deux plumeaux. La peau lisse et diaphane. Le pied courbe et danseuse. Les iris teintés aux couleurs d'un canyon. Mon portable s'allume sur la table de verre. C'est Tony. Je réponds :
« Comment se portent mes placements, mon petit gagne-pain ?
- Impec', ceci dit, essaye de ne pas tout cramer en putes et en champagne… Je vois ce que tu fais de ta tune.
- T'inquiet pas Tony ! Je t'en ferais manger un bout, occupe-toi de mes dix-million de dollars.
- Oui, c'est pour ça que je t'appelais, je viens chez toi demain pour le bilan. »
- C'est d'accord, à demain. » On est sur le point de raccrocher, mais j'embraye le ton amusé, « Ah, et écoute ça – vient là ma p'tite chatte, là… parfait ! tu ne veux pas miauler un coup pour mon copain Tony ? »
Elle couine de sa voix féline. Tony me souhaite de passer du bon temps, simulant un soupçon de jalousie bon enfant. Je raccroche.
Maintenant que je la vois de prés, elle a les mêmes traits que ma mère… cette salope. Une montée acide grimpe mon œsophage, ma trachée, jusqu'à ampli ma bouche un sucre de fruits, rance, fermenté. J'ai le temps de le contenir d'une serviette de tissu brodé. Elle, elle reste plantée devant moi, avec sa tronche, sa tronche.
« Dégage connasse, tu n'vois pas que tu m'fais gerber ! Prends ton barda et casse-toi. »
J'brise le verre à pied entre mes doigts, fort d'une colère glacial, j'ai sans doute une tête à faire peur. Du sang nappe ma manchette et coule du verre brisé. Elle part, paniquée. Je prends ma tête entre mes larges mains, un œil fermé. Mon portable vibre de nouveau, l'écran affiche [Butters]. Je n'veux pas lui parler à l'autre tantouze !
Leopold – Je repose mon téléphone. Eric ne répond pas, c'est récurant, de plus en plus, ni pour les textos, ni pour les appels. Ça m'inquiète quand il fait le mort. Il ne va plus bien. Je le sais. S'il allait bien, il me répondrait avec un de ces « Salut petit PD », il ferait des crasses à ceux qui étaient ces amis et qui sont maintenant des souvenirs. Quand j'y pense, je crois être le dernier de notre promotion à qui il parle. Je crois d'ailleurs que je suis le seul à prendre de ces nouvelles. Pourtant, on me dirait qu'il n'en vaut pas la chandelle. J'n'ai pas suffisamment de gueule, mais j'y aimerais répondre : « Parce que vous valez quelque chose ? » et puis je suis peut-être un peu naïf, mais j'ose croire qu'Eric n'a juste pas eu de chance.
Je me renfonce contre le dossier de mon siège. De la drum & bass envahit ma chambre à bas volume. Petit appartement de maniaque pour deux. Les choses classées comme elles doivent l'être, c'est-à-dire un espèce de bordel dont seul mon bureau échappe au ravage. C'est mon outil de travail, avec mes deux écrans, mon clavier plat, et ma souris laser. Il y a aussi deux enceintes sur chaque bord, avec un caisson basse entre. Une planche à dessin se dispose sur le reste de l'espace, avec des crayons droitement alignés.
Je dodeline la tête sur les temps faibles tout en sifflant gaiement la mélodie.
Sur l'écran se dessine un émoticône composée tout de binaire, les yeux en croix, la langue sortie et une casquette à éolienne. Je saute sur l'écran d'à côté et sa palette graphique. J'encre le fond de vert nuancé.
Une fois mes tâches exécutées je passe l'ordinateur en veille. Je me jette sur mon lit. Les peluches s'ébranlent de leurs montagnes, je sers un ourson contre ma poitrine. Je suis rassuré avec toutes les veilleuses disséminées dans la chambre. Sur la table de nuit, un cadre avec Tweek en photo, et un autre avec tous les autres, il y a longtemps, quand on avait tous entre treize et quinze ans. Je ne vois plus grand monde moi non plus, parfois Kyle m'appelle, sinon, je vis mon petit morceau de paradis interdit avec mon parano préféré, ni plus, ni moins.
Je ferme les yeux.
Tweek – L'aurore.
Je tourne la tête de gauche à droite. Plage déserte. Un éclairage blafard. Un bout d'horizon jauni. La couverture nuageuse se meut rapidement, le vent est doux.
Peu de monde. J'expire. Mes pieds nus se contractent. Ils s'enfoncent dans le sable. Une vaguelette lèche ma peau. Je jette un œil à ma montre. Ratisse ma tignasse blonde des doigts.
« Tweek ! »
Apnée. Ma tête vrille de tous les côtés. Un tremblement dans l'échine. D'où ça vient ?
« Tweek bordel, soit attentif, tu m'as pas demandé de venir à six heures du mat' pour glander. L'eau est glacée ! »
Wendy ! merde, merde, merde… Je redresse mon appareil photo : ses cheveux de jais luisent sur ses épaules, un paréo virevoltant dans sa main, le bout de soleil l'auréole d'une douce lumière, ses seins nus pointant de froid alors que les vagues déferlent autour d'elle. La peau en poule. Elle est comme une déesse. Pourtant, son regard est aussi cerné que le mien. Ses lèvres sont gercées de morsure et elle me parait pâle comme un spectre.
Dans mon collimateur, je perçois, dans le coin, au loin, la plage et ses palmiers, comme calcifié dans le paysage d'un hiver. Des palmiers en hiver… C'est à l'image de cette ville. Un artifice, avec Wendy aux allures d'une idole hawaiienne.
Je me retire de la gâchette. Lui fait un geste. Elle revient. Grelottante. Je lui tends une serviette. Elle s'assoit à côté de moi sur la dune. Emmitouflé. On regarde l'horizon. Elle a une tresse d'algue autour de la cheville. Verte et perle.
Elle pose sa tête sur mon épaule. Je tressaille et elle n'en fait pas cas. L'habitude. On a la chair de poule parce qu'on m'a diagnostiqué un tremblement essentiel et une spasmophilie. Elle c'est une réaction physiologique relative au contraste de température, moi, c'est pathologique.
« Je ne sais plus quoi faire avec Stan… Il est de pire en pire depuis quelque mois…
- Qu… Qu'est-ce qu'il a fait ? »
Ma bouche claque d'un rictus. Clin d'œil non désiré. J'ai de l'électricité à la place du sang.
« Il se bourre la gueule avec Craig à s'en rendre minable. A chaque soirée, je lui tiens la tête et chaque soirée, il ne me regarde que pour me sauter, sans rien montrer d'autre. J'ai l'impression d'être un bout de viande ! »
Je tique à l'expression. Mes lèvres répondent d'elle-même alors que je réfléchis à autre chose.
« Stan n'a-aa jamais été très stable.
- Je sais ! Mais je ne le retrouve même plus. Je sais que ce n'est pas facile pour tout le monde, mais merde, on s'en sort comme on peut. Lui, il s'y plonge et personne sauf moi ne semble s'en inquiéter.
- Et Kyle, » également, mon regard s'attardant à ses pieds et l'algue, « il en dit rien ?
- Tu parles ! ça se voit que tu n'es plus avec eux. Kyle n'en a plus grand-chose à faire de son pote. Il étudie, drague, baise, deal, et manigance, sans plus faire attention à grand monde. Il n'y a que Craig, mais c'est un connard qui l'enfonce plus qu'il ne le fait respirer… »
Un temps, je ne sais quoi répondre à ces portraits. Puis son expression me fait tilt, un bout de viande.
« Tu sais, la controverse sur la robe en viande de Lady Gaga, » Wendy me regarde interloqué, mais je continu le raisonnement d'image qui me vient en tête, « elle y a répondu comme quoi si on ne prenait pas position pour les idées qu'on défend, elles viendraient à n'être que des lambeaux piétinés. » Je tic en parlant, ma voix saute, « A- A mon sens, elle témoigne de la situation, on vient tou-tous à risquer de devenir le bout de viande de quelqu'un. La star de la télé est la viande de tous, parce que c'est ce qu-qu'on envie, qu'on jalouse, qu'on doute, qu'on aime dé-é-tester. Toi, tu es celui de Stan, et Sta-an probablement celui de Craig… »
Je crois qu'elle assimile un si long discours. Les yeux ronds. Le vent fait vrombir mes vêtements. Je prends en photo l'algue à son pied. Pulsion enfin assouvie. J'inspire. L'odeur iodée de l'océan me remue les narines. A chaque shooting, Wendy parle. Et moi, je ne sais absolument pas quoi dire. Aujourd'hui m'est venu un semblant de réponse. Les palmiers, un morceau de viande, une herbe marine. Mais finalement, je lui caresse le dos, maladroit comme un manchot, comme d'habitude, quand je la vois baissé la tête sans plus dire.
« Tu sais Tweek, j'crois que toi et Leopold aviez raison, tous nous lâcher, et vivre votre bout d'oasis hors de nos conneries. »
Dit-elle alors, entre deux reniflements.
La plage. La ville. L'hiver. Charybde est là aussi.
Craig – La fiesta est finie. L'autre tarlouze a la tête dans la cuvette et sa copine est partie comme une hystérique. La bande est, soit endormie, soit discutant évasivement, un splif à la main.
La moitié de mon corps au-dessus de l'eau de la piscine, mes abdos sont tendus comme les fers du béton armé. Le soleil tape la verrière et m'éclate les yeux. J'joue « à qui détourne le regard » avec lui. Il gagne tout le temps. Ça me gave.
Je me relève finalement, mon abdomen tressaute de ses efforts, je titube quelque seconde, aveuglé, et encore un peu sur les coups de l'alcool. Le loft de Clyde et Token est de la taille d'un hangar. Au rez-de-chaussée, j'ai l'impression d'un grand vide au milieu de jardinet sous serre. Mes pieds nus goûtent la texture de l'herbe.
J'entends des gars dans l'escalier, descendant le puits de jour. Je mets un instant à reconnaître Kyle et sa tignasse rouge qui passe près de moi, les lunettes sur la gueule, tenant une veste à l'épaule. Il y a les deux nanas que je ne reconnais pas.
« Vous partez ? »
- Ouais, je les ramène comme promis. Vous vous démerdez pour le reste.
- Comme promis ? C'est qui elles ?
- Les nanas qu'on a ramenées ici cette nuit…
- Ah ~»
Elles partent devant, Kyle marche droit ; toujours.
« Hep, ferme ta braguette, ça n'est pas classe. »
Il me jette un rire, soulève ses vitres et me tape un clin d'œil.
La soirée, es nanas, Kyle, le loft… Tout ça renifle l'artificiel et j'adore cette odeur de détergent, de plastique, de chlore et de chlorophylle.
Je me redresse après une série de pompe. Le rez-de-chaussée de Token et Clyde cumulent les machines de muscu, tant bien même qu'ils pourraient ouvrir une salle.
Vélo, poids, tapis, trapèze… mais l'objet de mon désir tient dans un sac à viande. Il pendouille de ces chaînes à gros maillage. Jute en cuir, usé en son centre. Des stries plus pâles creusent des sillons dans la peau de bête et y peluchent quelques morceaux décharnés. Ma main caresse, « amoureusement » la texture d'un manque.
J'ai constructivement l'envie de me taper. Les muscles qui se contractent à la mesure d'un uppercut. La résonance d'un corps qui souffre. C'est si bon que j'pourrais en bander !
Je pousse le sac, l'arc qu'il exécute vient se heurter à mon poing. Coup après-coup, je prends le rythme. Ma peau sut l'alcool et j'dois avoir la figure d'un fauve lorsque mes pieds décollent et se jettent à l'assaut du sac.
Pendant que je me défoule, je remarque Stanley Marsh assis dans l'escalier à m'observer. Lui, je le reconnaîtrais même dans le noir. Il a l'air sombre. J'm'en moque, mais ça soirée avait mal fini.
. Et paf, Mawashi en plein cœur ! Le punching-ball valse en arrière, soudain arrêté dans sa course ; Marsh le retient, indéchiffrable. Il le relâche dans ma direction avec force. J'me décale et l'arrête d'une corde à linge, l'enlaçant de manière à ce qu'il ne continu pas son mouvement de pendule.
« Tu te la joues caïd Marsh ? Tu seras plus utile à me l'tenir en place, tu veux ? »
Rhétorique. Il m'fait marrer avec ses petits bras tout secs, ses jambes et ses yeux de biche qui essayent d'avoir l'air d'une virilité. Même Clyde qui s'pomponne pendant trois plombes à plus d'virilité que lui. Il me casse de rire.
« Viens, balance ce que t'as Craig. »
Dit-il en se gantant de bouclier à main.
« Tu m'fais plaisir à dire de la merde Marsh, p'tet que t'es pas une si grande lop. »
Je m'acharne à tanner le cuir, et il fait ce qu'il pour tenir en place, encaissant les impacts. Il recule. Son teint rougi, le souffle court, titubant légèrement. Mais il a cette détermination de merde que j'ai envie d'écraser au fond de ces orbites.
Plus tu me regardes comme ça, plus je vais te faire souffrir, sweety ! Je n'vais pas te lâcher avant de t'avoir descendu plus bas que terre. Peut-être que si je viser sa bouille d'ange je verrais éclore un peu de peur, l'étincelle vers l'effondrement du contrôle, le retour à l'état de nature, l'activité de son schéma de reptile ?
