Filmore – À s'en surprendre, les petits bourgeois n'ont pas forcement la vie facile pour faire sa place dans les campus côté des grandes métropoles. C'est comme si l'on ne valait guère mieux que des étudiants lambda. Rectification : je suis un étudiant lambda. Le prix de cette foutue université est déjà sélective quant aux personnes pouvant y entrer. Je suis au bas de l'échelle des hauts de l'échelle… Et je nourris des rêves qui ne semblent pas à ma portée.

Comme d'habitude, je rentre dans la cafet', le plateau en main, cherchant une place où m'asseoir… où m'intégrer. Je vois des groupes de partout, déjà formé.

Dans ce genre de campus, faire partie d'une association, confrérie ou organisation est une chose importante dans la vie d'un étudiant pour ses années d'études que pour ses projets avenir. Le sentiment de communauté est nécessaire et encourager. Les sportifs avec les sportifs, les geeks avec les geeks, et caetera. Et au-delà de ça, et des activités relatives les fraternités et sororités qui sont juste de véritable coup de pouce social et professionnel.

Je me suis fait pas mal refoulé depuis la rentrée. Il y a bien la petite bande des riches de campagnes, mais j'ai encore en travers le fait qu'ils m'aient laissé comme une merde durant la fin du monde.

À une petite table dans un coin de la salle, il y a mon coturne, assis seul. C'est toujours comme ça. Son assiette à moitié avalée, l'attention captivée par son iPhone. Sous la table, il fait rouler sa planche. Je le rejoins, il ne pipe pas mot si ce n'est un « bon ap' » allusif.

Ike est un mystère : des rapports courtois avec tout le monde, mais rien ne semble le rattaché à qui que ce soit sur le campus. À ma connaissance, il ne fait partie de rien de collectif. Il n'est ni ignoré ni intégré. Une tolérance du vide.

Son père est un éminent avocat, lui, il n'en a ni l'allure, ni la mesure, suivant des études de seconde main même dans un établissement aussi prestigieux que celui-là.

Je dépiaute le poulet. Et, sur le ton de la conversation, je tente de briser la glace. En dehors du dortoir, nos rapports sont restés brefs et futiles.

« Je te vois souvent seul, comment ça se fait ? »

Il lève les yeux de son iPhone.

« Ça t'intéresse au point de m'le demander ?

- C'est manière de discuter.

- Et toi, qu'est-ce que tu viens faire à manger avec un solitaire ? Je suis sûr que tu as mieux à gagner à d'autre table.

Monotone, sans agressivité, une espèce de franchise s'en mesure, posant les choses telles qu'il les voit. Je reste un peu comme un couillon. Il reprend :

« Depuis la rentrée, t'es un jeune loup voulant se faire une place pépère dans une meute.

- Comme tout le monde, je suis là pour construire mon avenir. C'est normal d'essayer de bien faire les choses. C'est important d'être intégré dans une mécanique.

- Le réseau, les bons pistons pour monter dans l'ascenseur social. Ça se tient. T'es genre : un petit fils de belle famille en cambrousse qui veut se faire projeter sénateur, gouverneur ? »

Le silence. Il me regarde fixement puis soupire.

« Tu sais quoi ? Moi mon nom seul suffit à faire la synthèse de qui je suis, parce qu'ici, tout le monde connait ou mon frère ou mon paternel. Pas besoin de faire semblant de m'intéresser aux autres, je suis né avec une petite cuillère en argent dans la bouche, pas de mérite, juste un fait, et que je ne dénigrerais, pas d'envie de montrer ce que je vaux. Je me tiens à distance des affaires de chacun et par respect, ils en font de même. Je suis juste là pour le bon plaisir de papa, qu'il sache son fils entre de bonnes mains. Tu dois avoir entendu parler de mon frère ? Premier de sa promotion, marchant dans les droites traces du papa. Et tu sais quoi ? Bah, il a vraiment bossé pour cette place, moi, je suis diagnostiqué comme surdoué, et je n'ai jamais eu à forcer pour atteindre mon objectif.

Tu veux un secret : je ne serais pas du tout à la même place ni ici, ni dans ma tête, si ma famille avait été une autre. On profite tous de notre capital génétique, c'est notre principal et primordial accès au monde. Je passe derrière mon père et mon frère, en récolte les efforts et en profite pour faire ce que je veux. »

Sur le ton de la confidence, il finit son monologue. Il est haïssable dans ces manières, dans la vérité qu'il énonce, et la déconcertante facilité avec laquelle il assume ce qu'il dit.

« Autrui n'est que la somme des intérêts que tu peux récolter. Je schématise, mais toi qui es en éco ou en politique tu devrais saisir. Les intérêts, les détails, nets et cadrés. »

Il me sourit.

« On se voit au dortoir, bonne fin de repas jeune loup. »

Ike est protéiforme. Comme un caméléon dans la peau d'un prédateur. Insaisissable, hermétique, addict du contrôle. Aussi aimable qu'il peut être détestable. « Les intérêts, les détails, nets et cadrés. » Quoi de plus subjecticide qu'une vision contractuelle d'autrui.


Kenny – D'égal à égal, je me vois dans la glace. Le galbe frontal de la nudité. Un homme de cuivre.

La douche dépêche ses torrents contre le carrelage lisse d'exhalaisons l'en dépassent, tuméfiant mon reflet, y rappelant mon absence. Une page qui flambe, de la buée sur le papier… Eau sans sujet. Et la salle entière en est imperméable. Je suis l'erreur de casting. Perméable. Physiologique. Je frissonne. Boue. Mes cheveux humides se tassent sur ma figure. Ivre de vapeur. Je tends la main en face de moi, apprête mon visage. Je fonds, je sue. Il me regarde. J'ai l'air d'un fou. Du sang sur la rétine.

Un reflet dans un reflet.

Ça crépite dans ma tête. Ça se tord dans mon ventre. Le velux m'assoit de ses rayons, m'en noie, m'ondoie. Je me recroqueville sur moi-même. Le sol est trempé, incontinent, il a la goutte, ce fait dessus. Ondiniste. Les gouttes deviennent des flaques. J'y miroite un symétrique colosse… autistique colosse qui tangue, les genoux pliés, les bras sur les genoux, la tête sur les bras. Je ferme les yeux à m'en faire mal aux paupières.

Il y a une serviette qui vient m'entourer les épaules. Une main chaude qui me relève. Une voix brune qui me rassure. Je sors d'une étude. On m'allonge, tremblotant, en me frictionnant le dos.

« Kenny ! Qu'est-ce tu m'fais ? Reste avec nous… Tu nous fais un bad-trip là mec, hein ? »

J'hoche imperceptiblement la tête.

« Ne nous clamse pas dans les bras ! Respire calmement… - À force de prendre tes merdes, tu vas finir par y rester pour de bon. »

Il m'incite à suivre son rythme de respiration. Je l'imite. Refoule toutes ces images. Angoisse baconienne, inspiration délirée. Refoulement freudien. J'ouvre de nouveau les yeux. Le visage de Clyde se montre, il est assis sur le sol, attentif.

Sa main tient la mienne. Une horloge au poignet 100$ l'aiguille.

Qui tic.

Qui tourne.

Qui tac.

Immuable.


Ike – L'amphi est dans la pénombre. Des séries de petits écrans phosphorescents au long des gradins. L'attention des étudiants captés vers le devant de la scène où Miss Stephenson déclame son cours, explicitant en détail un graphique projeté sur le tableau.

Tailleur serré, blanc cassé. La mine claire de ses trente ans passés. Des mèches blondes passant sur d'autres plus sombre. Miss Stephenson a encore le charme de la jeunesse et l'attrait de la maturité. J'ai une bosse rien qu'à la voir faire ses amples gestes démonstratifs. Sa voix me perce les tympans, j'en extrapole des gémissements, des cris de jouissance sur chaque coup de rein aussi ample et vif que ses gestes. Ma main fouille mon froc je paluche mon sexe doucement. Parfois, le regard de la prof se pose sur moi et je sens une poussée de fièvre me hanter, un sourire narquois barrant mon visage, la main toujours dans le calbar. Soudain, sonne le glas des intercours. Miss Stephenson s'interrompt dans son exposé, intimant rapidement au corps étudiant quelque recherche à faire pour la prochaine fois, teasant les tenants de sa prochaine intervention.

Je me lève presque à contrecœur de ma place, suivant la masse vers la sortie, en bas des gradins. Je suis encore à l'étroit dans mon sous-vêtement…

« Monsieur Broflovski, voulez-vous bien attendre une minute ? J'ai quelque chose à voir avec vous sur votre compte rendu. »

Arrêt sur image devant la sortie, on se fraie un chemin entre moi et la porte. Je m'adosse sur le côté, le temps que tout le monde sorte. Filmore, un des derniers à sortir, me regarde, intéressé. C'est la seule option que je partage avec lui, et c'est tant mieux. Ce mec est trop curieux. Il ne connait pas sa place.

Il sort, comme tous les autres, la cloison se referme, hermétique à la lumière abondante du couloir. Il n'y a plus que le grand écran, blanc luminescent, projetant encore son graphique, et la loupiote posée sur le bureau professoral, éclairant feuillet et classeur.

Je m'approche de Miss Stephenson. Je me penche sur une copie. Elle souligne des bouts de phrases sans queue ni tête, entoure de rouge des mots d'apparences aléatoires et anodines.

« Que faisiez-vous sous votre table, M. Broflovski ?

- Rien qui en pénaliserait mon compte rendu sur la pénétration des marchés étrangers. »

Ma main glisse vers la copie, les doigts embrassant un stylo, allant pour entourer les premiers mots du titre.

« Vous n'avez toujours pas la langue dans votre poche, cela vous desservira…

- Si encore j'étais un lèche-couille, ça arrangerait mes affaires mais je trouverais dommage que ni vous, ni personne ne puisse profiter de mon verbe. »

Je plie les genoux, cerclant sa taille, ma joue allant se frotter contre le tissu.

« Vous devenez vulgaire, faite attention M. Broflovsky, je reste votre professeur. »

- Oui, assurément Maîtresse, assurément… »

Ma main se fraie un chemin sous ces vêtements. Elle a la dentelle humide, le souffle chaud. Je fleure sa nuque, son corps sent l'Amazonie. Ma main excitant le tissu de sa chatte. Cette fois je bande à fond, mon sexe se gonflant, poussant ma ceinture vers l'avant, j'en frotte ma bosse contre sa cuisse. Elle se débat de ma braguette et de l'anneau.

À genoux, elle finit par défaire mon sexe de sa gaine. Elle me masturbe, ses yeux humides dans les miens. Elle n'attendait que ce moment.


Stan – Lorsque je regarde mes paumes, je vois de cette faïence fêlée, usée… des crevasses sèches, cernées de morceaux de peaux rouges. Le cœur dans les mains ces mêmes mains accrochées, écorchées au cuir que Craig a tanné d'heures durant. Jusque Clyde débarque affolé portant un Kenny à moitié clamsé, Token sur ses talons, décidé à l'amené à l'hosto. Ils y sont partis tous les quatre. Craig semblait déçu de ne plus pouvoir cogner. Apparemment, Kyle c'est barré tôt, avec les nanas de cette nuit, j'espérais partir avec lui. Je suis le dernier devant le loft, seul. Je suis donc allé de mon côté, à pied.

La clé ripe sur la serrure. J'ouvre la porte. Ma piaule a une odeur de foutre. Je suffoque. Rance. Mes fringues sont des cadavres. Charnier de tissu. Un bordel de fruit pourri flotte dans leurs corbeilles. La vaisselle surnage une eau gâtée. Des boites de kebab s'entassent invariablement dans un coin de la pièce.

Je redécouvre un chez-moi ruiné. Inhabituel. Fort de mon absence et de mon goût de cuve, mon goût de cuite… Ce doit faire deux ou trois semaines que je n'ai pas mis les pieds ici, prétextant la salubrité des appartements de Kyle, Clyde et Token ou encore Wendy. Je jette mon sac. Il vol jusqu'à un lit défait.

Ma guitare, Scarlet, est adossée à son ampli. Disposée là sur un étrange déséquilibre. Elle a son corps verni, écumant de mes traces de doigts passées. Les cordes oxydées de façon éparse. Je passe la sangle à mon épaule, lanière de cuire tombant en lambeaux. La LED rouge embrume la chambre d'un buzz discret parasite continu se nourrissant du silence. Une à une, je fais vibrer les cordes de leurs désaccords, une détente aléatoire entre le temps et l'aridité de cette piaule. Brush dans le vide… et je dépose la guitare contre le tabouret, sonnant encore… dissonant ses micros en face à face avec les haut-parleurs de l'ampli comme un duel de cow-boy montant vers le climax de la mort, toujours plus repoussé. L'attente. Latente.

Combat inégal, bataille de geignard, lamentation et les oreilles capitulent déjà lorsque le larsen éclot et se repend. La vibration se module insidieusement, l'onde se dé-ploie à l'infini.

Je me désape, tassant les vêtements au pied du lit. Le boucan va faire grincer des dents, ça va jaser dans les étages. J'entre dans la cabine de douche, l'eau froide d'un lendemain de cuite.

J'passe la serviette sur tout mon corps, frictionne mes cheveux avec vitalité. J'enfile un caleçon. Quelqu'un s'évertue à cogner à ma porte, je l'entends en dépit du larsen s'atténuant un peu. Je vais ouvrir, encore à moitié nu, la serviette sur les épaules.

« Salut Stan, toi, quand tu rentres, on le sait… »

Gary, le petit bourge d'en face passe le seuil sans rien demander, son corps frôlant le mien.

« Salut Gary… surtout, » l'ironie plisse ma rhétorique « donne-toi la peine d'entre. T'es comme chez toi… »

Il va s'asseoir sur mon pieu. Moi, je me cale à l'opposé, délogeant ma guitare de sa ritournelle noisy. Doucement je gratte quelques accords transits. J'ai les doigts gourds et patauds par manque de pratique ces derniers temps. Les cordes me scient l'épiderme. Je suis un genre d'éléphant sur un manche d'acrylique et des fils de piano. Gary m'écoute, il s'est allongé, les bras derrière la tête.

« Tu joues toujours aussi mal. »

Mon doigt ripe d'une case, je lève un sourcil, froissé. Il n'a pas fallu longtemps avant qu'il me lâche une critique.

« J'n'ai pas besoin d'savoir bien jouer. »

- Hn… T'as raison, c'est ta belle gueule qui te sauve.

- Tu sais quoi Gary ? Je t'emmerde ! Qu'est-ce tu viens me soûler chez moi.

- Tsss… Toujours aussi aimable. »

Une note en suspens qui va se perdre dans le silence. Je me lève, traînant la guitare au sol, l'œil mauvais. Je saisis Gary par le col, le tire de mes draps.

« Sérieux Gary, qu'est-ce tu me veux ? Je vais te foutre à la porte une guitare dans le cul si tu continues tes sarcasmes.

- Brydon est venu deux fois. Il dit que tu n'es pas venu ces dernières répet, ni même au concert d'avant-hier. Injoignable il dit. Il m'a laissé un message pour toi de la part de Thad si jamais je venais à te croiser : Si tu ne te pointes pas à l'Hell's Bar demain, estime que t'es viré.

- Vous vous êtes donné le mot pour me faire chier, putain… Maintenant que t'a fait l'postier tu dégages. »

Je me fais pressant, le poussant vers la sortie. Je sens son corps remuer suggestivement au mien. À l'encadrement de la porte, il se retourne et me sonde de ses lagons azuréens.

« Du coup, j'ai pas droit à mon coup de guitare dans le cul ? »

- P'tin, va te faire mettre ailleurs p'tit pédé, je n'suis pas abonné à la bite. ALORS TU TE TIRES, TU SAISIS ?! »

Je claque la porte dans son dos. Je suis en phase d'exploser, véritables envies de meurtre. Tout se barre en couille, tous ne sont qu'des cons. Je voudrais être une bonbonne de gaz à qui on approcherait une allumette une fuite d'air inflammable et boom, j'en serais une bombe ! Je voudrais être un soleil que tous admiraient et craindraient, car, un jour ou l'autre, j'emporterais tout dans mon extinction.