Kyle – Les résidences bourgeoises défilent sur ma droite, rendez-vous en bord de vide, contre-plongée sur l'océan. Elles s'enchaînent sans se ressembler ces baraques de fortune. J'ai de la tune donc j'existe. C'est le billet vert qui parle. La quête de l'exclusivité, de la singularité. Je n'achète plus seulement Gucci ou YSL Gucci ou YSL créent pour moi.
Iris m'indique la façade d'une maison plus loin. J'ai déposé sa copine un peu plus tôt dans une rue voisine. J'avance dans l'allée, le portail s'ouvre sur mon passage, je roule sur du pavé et me gare sur de larges places individuelles couvertes de boiserie et cernées de hautes haies.
Je sors le premier. En bon gentleman, je vais lui ouvrir la portière. Elle pose sa main d'apsara sur mon bras à la blancheur de quartz, s'aidant à se relever de mes places profondes.
« Tu veux entrer ? »
Me dit-elle en toute modestie, et moi je souris déjà aux anges ce qui va se passer entre ces murs de plais indien… mes aphorismes du désir.
Une entrée divine de bois exotique venant donner sur une cour fournie et verdoyante, simulant abandon, ruine, liberté et abondance.
Elle me pousse dans un coin floral, entre colonne de vigne et bosquet rouge. Elle m'embrasse à pleine bouche, se voulant tigresse, ses mains fouillant déjà mon bas-ventre, débouclant ma ceinture. Mon t-shirt vient servir de couvre-chef à un arbuste, et ses lèvres ont englouti ma tige. Elle rentre tout, et elle n'a plus le choix de ses mouvements. Moi, je suis le tigre.
Mon portable vibre au fond de ma poche de jean. Je n'ai même pas l'estime de la situation et vais le porter à mon oreille, pendant qu'Iris continu sa tâche, ses yeux de biche pointés sur moi, sur les mouvements de mes lèvres calmes, sur ma voix impassible, sur cette déconcertante décontraction qui m'anime, ne laissant rien planer de la réalité.
« … un bad-trip, et qu'est-ce tu veux que j'y fasse ?... En gros, tu veux que je revienne l'amener en observation… Les gars, je ne suis pas votre mère, t'as une caisse, démerdez-vous là. Je suis occupé… C'est ça, rappel moi quand t'auras du neuf… Rappelle-moi Clyde, et reste avec lui. »
En terminant la discussion, je fais relever la tête d'Iris, lui débouchant mon gland brillant de salive.
« T'as une chambre ? »
Question de pure rhétorique, elle sourit avec l'intelligence de ne pas répondre. Elle me prend la main pour me diriger dans les couloirs de palmes et d'encens. Sa chambre est parme, pleine de tentures violines et de paravents sculptés de figures animales. Elle m'allonge sur son matelas ovoïdal, les couches de draperie se froissant sous mon poids. Elle vient me défroquer avant de me chevaucher, sa chatte de front.
Nos bassins claquent une quinzaine de minutes avant que je lui délivre mon nectar. Iris vient s'écrouler sur moi, son sexe coulant sur ma jambe. Je reste immobile et elle ferme les yeux, nichée contre mon épaule. Comptant les secondes, attendant le bon moment pour m'en aller. Ne pas simplement ressembler à un de ces types qui s'en vont, leurs boules tout juste vidées.
Je vais peut-être optimiser un temps à perte. Je ferme les yeux à mon tour, une main câline effleurant le dos caramel d'Iris, son odeur patchouli naviguant dans l'air.
Leopold – Être freelance amène une chose de bien : la maniabilité de l'emploi du temps. D'un côté, c'est ma revanche face à l'éducation que j'ai pu avoir. Je n'ai plus à âtre bien rangé, à compter la minute et ne vivre que sous le dogme d'autrui. Une revanche à mon éducation oui, contre mes parents… C'est le minimum que je peux faire.
Il est midi et j'embouche une boule de glace devant un film d'horreur, l'appartement tamisé dans la pénombre, les stores baissés. J'ai envoyé un B.A.T. à un de mes clients tôt ce matin et je me permets une pause.
Je sursaute devant le film. Tentant vainement de me donner une consistance avec de la crème glacée. Suçotant la cuillère froide avec effort. La serrure craque, la porte s'ouvre et une chevelure blonde en pétard vient me sortir de ma torpeur. « Tweek ! » tenté-je de baragouiner, m'étouffant à moitié. Il pose son matériel de photographie pour m'embrasser. Il s'assoit avec moi, sa tête posée sur mon épaule. Il est comme un chat fixant l'écran de ses yeux grands ouverts, et semblant ronronner tant il tremble.
On ne dit pas un mot pendant de longues minutes, absorbées par l'angoisse d'une chasse à l'homme atroce, jusqu'au moment fatidique du jump scare où l'on émet un cri de surprise à l'unisson. Suite à quoi j'ai un bref rire qu'il rejoint nerveusement.
« P-pourquoi tu regardes des trucs pareils, tu sais très bien qu'ooon finit toujours par sto-opper le film…
- Je me dis qu'à force j'arriverais à la fin. Que le potentiel peur viendra à s'épuiser à force de répétition.
- Et… et ça marche ?
- Non… »
Après quelque minute d'une atroce séance de torture, Tweek finit par couper les cris assourdissants de cette femme. Et je souffle de soulagement comme un bienheureux. Je vais lui faire un bisou sur le bout du nez, qu'il fronce automatiquement, louchant sur mes lèvres.
« Ta séance s'est bien passée ? » m'intéressai-je, « Wendy va bien ?
- C-comme d'habitude.
- Laisse-moi deviner… Elle a pleuré à cause de Stan et tu as écourté la séance pour qu'elle se calme.
- Ch'ui pas doué pour réconforter… » se contente-t-il de répondre, attristé.
« Si t'étais si nul, les gens n'auraient pas la fâcheuse tendance à venir pleurer sur ton épaule, mon ange. » dis-je, le réconfortant, en simulant une pointe de jalousie.
Tweek, officiant comme photographe d'art et de mode, a gardé plus ou moins contact avec certain de notre promotion comme Wendy et Clyde. Parfois, Stan l'invite à ses concerts pour quelques photos. De nous deux, c'est lui qui relaie les nouvelles de notre ancienne bande.
« J'crois qu'on ne vit p-plus vraiment dans le même monde. »
Il y a Kyle qui a complété de brillantes études, et enchaîne les stages prestigieux dans les cabinets d'avocat. De leurs côtés, Token et Clyde ont été repérés par une bonne équipe de football, là où Craig baigne dans les sports de combat et les salles illicites de ce qui est dit. Stan et Kenny quant à eux jonglent entre leurs musiques dans les circuits souterrains et les soirées de débauches l'un rimant souvent avec l'autre…
Quand on y regarde de plus près, il n'y a que ce rituel du sexe, de la picole et des raves parties qui les rejoins encore tous. L'équilibre entre eux s'est totalement distendu, mais persiste encore dans l'excès. Tout ça tombe en lambeaux… On a été les premiers à en sortir instinctivement. Cartman fut la vraie victime de cette vie déstructurée… Et petit à petit, Wendy semble voir les choses la dépasser. Elle a toujours été un peu plus consciente que les autres, ne restant que par un amour à double tranchant. Les autres aiment marcher dans un champ de mines.
Ike – Mon t-shirt gît par terre. Je le passe. Elle se recoiffe, encore allongée sur le bureau, dépareillé, ses bras dans le réflexe pudique de cacher ses seins déchaussés de leurs bretelles. Je la regarde jusqu'à tant qu'elle s'active, lui faisant l'amour encore dans ma tête. Elle passe une lingette entre ses cuisses où ma semence coule de sa chatte. Elle se rhabille, comme si rien ne s'était passé. J'ouvre la porte de l'amphi en regardant derrière moi.
« Bonne journée Madame.
- Oui, bonne journée M. Broflovsky. »
Le couloir est submergé de lumière, une ligne de fenêtre le longeant, donnant une vue dominante sur une partie de la cour extérieure du campus. Le contraste est saisissant et mes yeux mettent quelques secondes à sortir de la pénombre orangée de l'amphi.
Filmore est assis à côté de la porte. Je déglutis discrètement en le voyant. Il est là, à lire un bouquin d'économie. Seul.
« Ça fait longtemps que t'es là ?
- Oui. »
Il me regarde fixement et je comprends très bien ce que ce regard veut dire. Une phrase lui brûle les lèvres, mais il n'ose pas la sortir, comme effrayé par ce qu'elle pourrait provoquer chez moi, ce qu'elle pourrait entraîner comme conséquence. J'émets un rire, suggérant à peine une certaine irritation. C'est le jeu.
« Maintenant, on a quelque chose à échanger… ton silence contre mon empire. »
J'aime produire de petits effets, ça donne un aspect plus dramatique au monde, comme si tout ça n'était fait que de carton pattes, donner un artificiel à la réalité. L'important c'est de ne pas paraître ridicule en le faisant.
En m'éloignant de Filmore sans qu'il est témoigné l'envie de répondre quoi que ce soit, subrepticement, une phrase vient inséminer mon cerveau « Nous ne savons renoncer à rien. Nous ne savons qu'échanger une chose contre une autre. », elle semble revenir des limbes… et pourtant, deux ou trois ans ont dû s'écouler depuis que je me plaisais à me documenter à la psychanalyse.
À l'aveugle, je dépoche mon portable, écrivant instinctivement un SMS :
#Kyle - /faut qu'on se voit/
Filmore… dans un deal, l'important n'est pas tant l'objet du désir, mais le désir lui-même. L'intérêt est le cœur des rapports humains.
Craig – Clyde est au volant, je lui sers de copilote, l'iPhone en mode GPS sur les genoux, Token s'occupe à l'arrière de Kenny, blême, le front perlé de sueur. Ce débile s'est encore tapé un bad… le pire est passé, je crois, mais il délire à moitié. D'habitude c'est Kyle qui s'occupe de lui.
Lorsque Clyde regarde le rétroviseur, on ne sait jamais si c'est sa bouille ou l'environnement automobile qu'il observe avec tant d'attention. Il a une mine fermée ce matin. Sérieux. Je souffle. Matinée de merde. Je monte le son de la radio sur un air pop sirupeuse.
J'aurais préféré resté au loft a tapé sur Marsh, où le suivre chez lui le faire chier.
À l'hôpital, Kenny fut pris en charge, monnayant un peu le temps de la file d'attente par quelques billets verts et mention de son père ou celui de Kenny. Nous sommes derrière la vitre de la chambre. Le blond pionce, mis en observation. Clyde dit qu'il doit rester. Ça m'emmerde. Il dit que Kyle lui a fait promettre…
« T'es plus un enfant de six ans à qui ont fait promettre des choses mec. Tu vois bien qu'ils vont s'occuper de lui, alors ramène moi.
- Tu penses toujours qu'à tas gueule toi, hein ?
- C'est toi qui me fais la condamnation de l'égoïsme ? La blague ! C'n'est pas moi qui reluque ma trogne toutes les deux secondes.
- Bel esprit, bravo ! Token, tu veux bien…
- Non, Token il pionce, vous vous démerdez comme vous voulez. »
En effet, Token c'était allongé sur un des bancs du couloir pendant qu'on se prenait la tête avec l'aut' tâche, le bras barrant ses yeux, ne comptant pas bougé de là.
« O.K., très bien, je me casse. »
Je sors de l'hôpital. Une civière rentre. Un bras dépasse du drap. Grand brûlé. J'allume une clope en le suivant du regard. La journée va être longue.
J'achète trois sandwichs, j'ai une dalle du diable comme d'hab, je me mets en quête d'une ruelle dans la pénombre, peu passante. Adossé là, on pourrait me prendre pour un clodo si je ne portais pas des fringues de marque, ce genre de fringue qui pour cent boules simule l'effet d'usure et de déchirure : du déglingué de luxe, des stigmates bien trop propre pour être vrai, personnel, signifiant.
Par terre, le cul contre les pavés, accoudé à mon genou, mâchonnant un bout de pain, je suis attentif aux rares passants méfiants de ma présence. Le prédateur le moins discret de l'univers. Entre flagrance et prudence. Tout dépend de la proie que l'on chasse vraiment.
Un chat d'gouttière fouine dans la poubelle. Il sort sa bouille avec une boîte de sardines à la bouche. Il vient la lampée à quelques mètres de moi. Entre-deux lèches, il me fixe, moi aussi. Brusquement, je feule. Il se carapate. Un passant se fait aussi la malle.
Le temps passe. J'ai fini ma pitance, les sacs de papier roulés en boule qui me serve de ballon à mettre dans la benne à ordure.
Un nègre s'approche. Sweet trop large, les mains enfoncées profondément dans les poches. Il a l'air hautain. Les noirs ont des billes noires à la place de l'iris et de la pupille. Se noyé dans l'espace. Et autour de ces billes, un blanc caïeu contrastant totalement avec sa figure. Figure que j'ai toujours du mal à différencier d'un individu à l'autre, comme tout le monde d'ailleurs, mais leurs races me reviennent toujours plus difficilement. Inattentif, je pourrais presque le confondre avec Token… la pauvreté en plus.
Il reste un temps à me dominer. Avant de s'asseoir, faisant disparaître l'attention qu'on nous portait. Il me glisse :
« Tu cherches quelque chose ? »
Bonne pêche. Je préfère quand c'est eux qui viennent à moi.
