Damien – Perché dans la cabine, dominant mon bar, je pose le combiné du téléphone. La salle n'est pas comble. Il est tout juste quatre heures de l'après-midi. Par la vitre, je vois Pete régler des clients.

Absentément, sur mon fauteuil, je traits les formes abstraites que m'inspire l'architecture du bar : les différents niveaux de sol, les embouchures des cages d'escalier, les terrasses et leurs pilonnes de ferronnerie. Les barrières en arabesque. Tous ces petits coins de table ouvrant à une intimité entre deux buissons. Et la scène, pièce close comme une salle d'interrogatoire, ouvert au jugement des spectateurs miroir d'un côté, vitre de l'autre. L'expérience du chic et de l'expérimentale.

Hell's bar.

Un jeune homme passe le seuil de l'antichambre. C'est Ike, son sac à dos sur l'épaule gauche. Il salue de la main Pete et s'empresse vers l'escalier de service en colimaçon, montant quatre à quatre les marches, faisant sonner le fer forgé.

Je me lève pour lui ouvrir la porte du bureau. Il m'embrasse à pleine bouche, son éternel sourire en demi-lune suspendu. Il me demande comment c'est passé ma journée. Intemporel, comme si ça ne faisait pas deux mois qu'on ne c'était pas vu, comme s'il ne c'était écoulé qu'une journée…

« Le groupe de ce soir n'est pas encore arrivé ?

- Non.

- C'est qui déjà, j'n'ai pas fait attention à l'affichage en passant ? »

Je retourne m'asseoir en soupirant, continuant à noircir la feuille du bout de mon crayon.

« La bande de ton pote.

- De Stan ?

- Hn. »

Ike sort son petit ordinateur et s'installe. Très vite le silence entre nous est rompu par des sons étouffés, entre un lointain soupir de train et un souffle mécanique. Je reconnais vite l'orgue de Ian McDonald, puis le riff inimitable 21st Century of shizoid man des King Crimson. Ce gamin a toujours de bonnes références.

Un temps.

Le morceau se finit pour laisser place aux vents harmonieux d'I talk to the wind. Je me racle la gorge.

« Tes potes, ils sont bons ?

- Tu n'as pas écouté leur démo ?

- Hn... » Je montre une pile de CD sur mon étagère, « Zappé.

- O.K. Bah… c'n'est pas forcément le plus adapté pour la vitrine, ça fera lion en cage. C'est un genre de punk noise/ no wave… en gros.

- Intéressant. »

Je reprends le téléphone en appuyant sur un raccourci. Près du bar un autre sonne. Pete réponds.

« Ouais Pete, ce soir, je veux une salle intimiste. Vous ne faites rentrer que le bon genre, les p'tit bourgeois du genre, hipsters, beats, yuppies, les anarchistes de bonne famille. Je te fais confiance, tu connais la clientèle. Public assis. Et prévient l'ingé son que je ne veux pas que le son soit trop fort en salle, dense, mais pas invivable. Net, efficace… Qu'il se démerde. »

Je raccroche. Ike me fixe.

« Ça me fait toujours bizarre quand tu alignes plus de deux phrases.

- De même. »

Dis-je, me frottant le bas des yeux.


Wendy – Barbara passe devant moi, les bras chargés d'une pléiade de tenue, jusqu'à la cabine d'essayage. Elle m'adresse un clin d'œil suivi d'un mouvement de tête, m'incitant à la suivre.

« Tient essai ça ma grande, » elle me tend un jean serré à la matière douteuse, « ça te changera de tes sarouels !

- C'est du cuir ?

- Simili. Ça va, tu ne vas pas me dire que tes principes empêchent de porter du cuir de synthèse.

- Hm… non, non, ça va. »

Je m'empare du vêtement, encore à moitié soupçonneuse, et pars l'essayer. Dans la cabine je ne peux pas m'empêcher de regarder l'étiquette.

Quand je sors, Barbara m'attend déjà pour voir le résultat. Elle a un petit sourire figé montrant sa satisfaction. Ses yeux crépitent comme les reflets de la lumière dans sa crinière blonde.

« Bah voilà. Ça change des sacs à patates.

- Merci…

- Admets ! »

Je regarde le miroir. Je me sens plus grande, plus femme. La féminité n'est pas vraiment mon centre d'intérêt principal, même si je sais être plutôt bien faite. C'est Tweek qui m'avait demandé de devenir un de ces modèles. Sans vraiment donner raison au stéréotype, les gays ont davantage l'œil pour repérer les canons mis en avant par la mode. Il faut croire que je corresponds à ces critères, derrière mes vêtements larges. Je n'en sors pas vraiment plus heureuse ou satisfaite. Je m'habille femme pour Tweek, et parfois pour Stan, mais ce dernier s'en fou, ou n'est pas assez sobre pour en apprécier le geste. Après tout, il m'a nue, et ça lui suffit.

« Bon, c'est décidé, on te le prend avec le petit haut ! »

Pour me faire faire du shoping, Bebe a deux arguments sans faille : Quand on passe à la caisse, c'est toujours elle qui se propose de payer et en général, on ne passe pas plus d'une demi-heure dans le même magasin. Et Dieu que j'en remercie sa compréhension ! « Le cas Wendy » est incompréhensible comme elle aime le dire.

On poursuit les avenues marchandes. Son regard léchant les vitrines, le mien fixé à l'horizon bouché de publicités gigantesques. D'homo sapiens est devenu homo spectare, aujourd'hui un être humain, entre sa naissance et ses dix-huit ans, a été exposé en moyenne à 350 000 images publicitaires. La consommation ne tardera pas à boucher le ciel.

On va se poser à un salon de thé huppé, des biscuits et des arômes aux saveurs uniques sur notre table, en terrasse. La fin de l'hiver se fait sentir.

Elle me parle longuement de son idylle avec Token, mais aussi du fait qu'entre ses études de médecine et le sport du beau black, ce n'est pas toujours évident de se voir. Je l'écoute, plaisante, lui rends compte de mon avis – forcement positif – sur son mec. C'est rafraichissant.

En milieu d'une phrase, Bebe se fait interrompre Lesly et Red l'interpellent joyeusement à quelque mettre de là, les bras chargés de sacs. Jupe courte, lunette de soleil, chapeau ombrelle, leurs ventres bronzés et percés au nombril. Les parfaites pimbêches de bonne famille.

« Ô les filles ! Comment vous allez ?

- Parfaitement, baby. J'ai vu sur ton profil que tu t'es enfin mis avec Token !

- Oui, ça fait un petit mois.

- Amazing ! Et alors, est-ce que les noirs en ont vraiment des grosses ? »

Bebe rougit, moi, je pleure intérieurement. Barbara et Token n'on pas encore couché. Pour une fois qu'elle tombe sur un mec un peu romantique, qui ne pense pas qu'avec sa bite…

« Hm… Et bien oui, c'est impressionnant… »

L'espace d'un instant, je fais les gros yeux à Barbara, m'étouffant à moitié avec le thé. Mais pourtant… pourquoi elle ment ?

De leurs côtés Lesly et Red sont aux anges, gloussant puérilement.

« Il faudra peut-être que je me trouve un nègre un jour, haha !

- Pourquoi, ça ne va pas avec Philip ?

- Ô tu sais, ça va, ça vient, mais ça reste très européen… ça va jamais très loin. »

Lesly explose de rire à sa propre plaisanterie douteuse. J'essaye tant bien que mal à me focaliser sur ma boisson. Que ça finisse vite. Je me sens invisible, et c'est tant mieux. Mais évidemment, rien ne va sans contrariété…

« Ah ! Mais c'est Wendy ! on ne t'avait pas reconnu ! Tu as changé de coiffeur, non ? C'n'est pas si mal. »

Traduction : Tu ne ressembles à rien, mais on est gentille parce que t'es la copine d'une copine. Je leur souris.

« Salut.

- Ca faisait longtemps. Stan va bien ? Toujours un peu has been à jouer dans les bas quartiers ? »

Stan est un peu comme moi dans cette bande, un peu moins fortuné, d'une famille aisée sans être riche. Il y a les patrons, et ensuite les ingénieurs. Nos priorités ne sont pas les mêmes malgré l'influence de la golden youth environnante.

« Toujours un peu, mais là, il a une date au Hell's bar. »

Elles s'exclament joyeusement, feintant d'être impressionné. L'Hell's bar est un des lieux les plus underground de la ville, et malgré tout, très réputés chez les stars indé. Elles enchaînent, ce sujet de conversation épuisé :

« Quand même, ça fait quoi dix ans que tu es avec lui, non ? Ce n'est pas trop la routine ? Il doit être doué au pieu pour rester encore avec lui…

- Ca fait quatre ans dans un mois, et ça va très bien. »

J'élude la question de la main. Bebe me regarde. Elle sait que ça ne va pas avec Stan. L'hypocrisie ou le mensonge est une chose de l'homme, et il n'échappe pas aux personnes qui te connaissent.

« Bon, c'était super de vous voir, on se recroisera peut-être. Salut ! »

Elles partent. Je marmonne dans ma barbe :

« Poufiasses… »

Bebe reprend notre discussion sans y prêter attention.


Eric – Une table de jeu carminé. Le croupier épluche le paquet de cartes entre les six joueurs. Je soulève à peine mes cartes en bord de table : As-quatre dépareillés. Le tour de chauffe commence. Stratégie banale, on passe jusqu'à savoir qui va miser pour enfin avoir à se questionner. Je mise. On me suit.

Dans la famille des flegmatiques, je demande le fils des cheveux mi-longs lui tombant sur la trogne, la capuche rabaissée, look emo. Impassible. Jeu agressif.

Dans la famille des péteux, je demande le père quarantenaire du Kansas, bague en or, lunettes de soleil. Décontracté et beaucoup trop blabateur. Jeu bavard.

Et ainsi, je pourrais continuer, avancer de cliché en cliché de stéréotype en stéréotype, car cette table de jeu en est une démonstration du genre humain. Et j'en suis un moi-même, un parmi les autres. Ni impassible, ni bavard, juste morose et toxique comme le tuxedo d'un mafieux transpirant entre les pores de peau, les fibres du vêtement la poudre à canon et le cyanure.

Je double la mise. Deux autres y prétendent.

« Il est évident que, dans la guerre d'usure, il est vital pour les individus qu'ils ne fassent en aucune manière sentir le moment où ils vont abandonner. »

Il est d'une seconde nature chez le joueur de poker d'être imperméable, dans son avantage autant que dans son défaut. Opaque.

La river. 0%. Un se couche. Je devrais suivre. Je joue le jeu du dernier debout. Il se couche pensant que j'ai touché le brelan fort à la dernière carte.

Dynamique, je passe vite cheap leader. Puis le vent tourne et je perds quelques grosses mains… Je m'apprête à jeter des ordures, temporiser mon jeu…

« Si vous êtes résident, attaquez si vous êtes l'intrus, battez en retraite… Si vous êtes résident, battez en retraite si vous êtes l'intrus, attaquez… Une fois qu'une majorité d'individus a joué l'un des deux types de stratégies, ceux qui en dévieront seront pénalisés. »

Tapis.

Dynamite ?


Stan – Assis sur le dossier d'un banc de ferraille, les joues gonflées de fumée. Je crache, un rideau embrume mon champ de vision. L'Hell's bar me fait face, de l'autre côté de la rue. Je sers plus fort la housse usée de ma gratte, comme saisissant une lointaine force.

Je rabats ma capuche sur mon bonnet dalmatien. Ombrant mes yeux déjà creusé, des mèches coulant comme de la cire sur mon front jusqu'à mes yeux. Je me lève et passe la route… ma route.

À l'intérieur, des habitués discutent calmement au bar. Derrière la vitre, ma bande s'affaire déjà à régler leurs instruments. Le petit brun de Brydon me remarque, il prévient le reste du groupe, alors, le visage de Thad se relève, ses mèches éparses, il y éclot un rictus comme un couteau. Les yeux noirs, presque meurtriers, qui ne te lâchent plus… Je me dirige vers la porte, réajuste ma sangle sur mon épaule, prenant mon courage à de mains, mais c'est mon cœur qui semble subir une étreinte trop poignante…

Bordel, j'n'ai pas envie d'les voir. Thad moins que les autres.

Dès l'entrée, ce dernier me cramponne la gueule, se saint enfoiré, crachant mille injures et menaces, l'habitude leurs donnent la consistance de gouttelettes sur un imperméable. Elles parsèment, mais ne m'atteignent plus. Son visage me fait plus de mal que ses mots.

Je dispose mes pédales en arc de cercle, sors ma vieille gratte Scarlet que j'l'appelle. Derrière cette vitre d'interrogatoire, je me sens comme une bête de foire, un lion en cage, ou bien une boîte à musique dont on en verrait les rouages de l'extérieur. Nu, transparent. J'ai un frisson, une goutte roule le long de ma nuque.

Tout est plus cru quand on se met finalement à jouer devant un public de « chaise », d'hommes à quatre pattes, d'hommes assis. Intrusif, on nous regarde comme dans l'intimité d'une salle de répétition ou d'un garage. Brouillon, bouillant. On se sent que plus loin. Des viscères et des tripes. Du son qu'on étripe et c'est tout.

Les titres du set défilent : « White noize », « Bartoko Sewage », « Pachidermic Meditation », « PESTIS », « Cannibal Syn'drummer »… Quand on finit sur « Siren's chaunts are awful », je suis proscrit par terre, comme un fœtus, serrant Scarlet contre moi, elle geint l'inaudible, stridente et délétère. Un bébé qui chouine.