post-it: je me suis permis de remagner tous les segments précédents par souci de cohérence vers le point où je veux aboutir. Cela va de simples corrections, des modifications, à du perfectionnement et de l'ajout.
il est possible qu'à l'avenir je face de nouveau correctif, car cette fic n'est pas fini et je ne sais pas encore quand se dessinera la fin.
merci, et bonne lecture.
Tweek – Plus jeune, mon père m'amenait souvent au zoo. J'étais fasciné par tous ces animaux. Je pouvais passer des heures devant les cages des singes au point qu'ils s'habituent à ma présence et qu'ils soient captivés par mon attention. Le zoo est une archive vivante. Il sauvegarde les espèces, montrant des animaux sauvages dans le simulacre de leurs milieux naturels.
La scène de l'Hell's bar fait resurgir ces images. Je vois Stan et son groupe dans cette case, à la vue de tous, mais qu'ils ne pouvant les atteindre. Ils sont comme ces tigres faisant les cent pas dans leurs cages, ces perroquets s'arrachant leurs plumes, ces furets grattant le sol de métal. Leurs places ici sont inappropriées, leurs comportements bizarres. Dans le jargon zoologique, on parle de stéréotypie.
La vitrine est d'une lumière crue d'halogène, surexposée. Se démarquant de la salle dans la pénombre, cosy et intimiste. Les gens boivent, le doigt soulevé des verres de vin, la robe noire, le cul vissé sur des sièges moelleux, murmurant entre eux, le regard sur Stan et sa troupe.
Avec mon appareil photo, je ne sais pas où me mettre. L'originalité de cette scène me rend perplexe. Un malaise me remue. Cette image de zoo remplit ma tête.
Je cherche un angle. Un angle parfait pour illustrer cette idée. Mon zoo humain. Je me sens lié à ces bêtes, comme sujet à mes propres stéréotypies. Le photographe est fidèle à ses modèles. Il est anormal. Arrêter le temps est anormal, tout autant que des artistes punk jouant pour des murs. Arrêtés par la physique d'une frontière.
Je me déplace, découpant mon cadre entre scène et public. Blanc et noir. Bêtes et hommes. La vitre comme césure. D'une part, les musiciens, de l'autre, les premières tables avec leurs bougies et leurs verres à pied. La semblance d'un autre siècle. Du chic et des monstres.
Stéréotyper c'est montrer un comportement qui, subjectivement, sera vu comme anormal. C'est inadéquation entre le système humain-animal-environnement. Poussant à une réadaptation passant par un trouble comportemental : Stan lèche la vitre, la cogne de l'épaule. Comme pour dépasser cette barrière, faire une brèche, reconstruire le contact. Il est intenable. Il fait face. Les autres ont des semelles de plomb, la mine basse. Amorphe.
Il y a l'ombre d'un sourire sur le visage de Stan quand il s'écrase au plexi. Je gâchette mon appareil. Mes réflexions me perturbent. Es-tu heureux ? On rapproche la stéréotypie du mal-être, mais s'il s'agit de réadaptation, alors l'animal stéréotypant a possiblement meilleure chance au bonheur que celui ne présentant aucun trouble…
L'ambiguïté du moment m'interpelle : une dépression refoulée, un combattant enflammé, un masochiste sous silence. Un animal « normal » se briserait-il avec autant de violence ? Se roulerait-il au sol avec autant de vigueur ?
Je place l'obturateur en ouverture longue, Stan dégueule de mouvement dans sa quarantaine, se grandit là où ses camarades règnent d'un calme Olympien pendant que la musique s'échoue en un mugissement infini et distordu. Stan frappant ses cordes avec violence.
Ike – Ca fait une dizaine de minutes que je poirote dans un Star Buck en centre-ville. Un grand gobelet plein de café et de glaçons, l'opercule est sur la table. Un morceau de glace fond et coule la tranchée de mes gencives. Je check ma montre : 2.00 P.M, je devrais peut-être aller voir Damien cette après-midi.
J'ai la vue sur la porte, dans un coin, mon frère arrive enfin.
« Salut frangin, » s'enthousiaste-t-il à quelque mètre de moi, « c'est rare que tu demandes à ce qu'on se voie ces temps-ci. »
Il sourit. Kyle aime à penser notre lien comme insécable. Inconsciemment, je me l'illustre à la manière d'un cordon, le même que celui qui attache Fenris à Tyr. Un jour, une main sera arrachée dans cette liaison. Un petit morceau de viande dans la bouche.
« Salut Kyle. Comment va papa ?
- Il râle après toi, il est sur un gros procès, sinon rien de plus.
- O.K.
- Bon, je suppose que tu ne voulais pas me voir pour parler famille et météo ?
- Tu as encore des liens avec les ςφ ?
- Depuis quand tu t'intéresses aux Greeks de ton campus ? »
- Peu importe.
- Oui, j'ai toujours quelques entrées.
- Je voudrais qu'ils s'intéressent sur un cas. Je suis conscient de leurs critères, mais il est prêt à tout. »
- ... Gary n'aime pas qu'on lui force la main. Il m'en doit une, je peux toujours lui en toucher mot mais avec lui rien n'est sûr. Qui ?
- Filmore Anderson, en économie ou politique… Petit riche de la campagne qui veut devenir grand.
- Tu fais dans le social maintenant ?
- Comme j'aime le dire, il nourrit mon intérêt.
Mon frère me regarde derrière ses lunettes noires. Un rayon perce entre les nuages et brûle sa chevelure cuivrée d'or. Il est pensif.
« J'espère qu'il est vraiment prêt à tout. I ne part pas vraiment gagnant, il va falloir qu'il se démène. Gary est…
- Après ce n'est plus mon problème, s'il s'en sort pas c'est qu'il n'avait pas de quoi s'en sortir des rangs.
- Toujours aussi catégorique. Pourtant… » je sais déjà quel rapprochement traîne dans la tête de mon frère, je préfère encore le couper.
« Je suis dans le cas inverse Kyle. Je n'ai pas besoin de toucher les étoiles, mon nom me suffit, tu me suffis, père me suffit. J'aurais toujours le privilège d'un roi, ma manière de l'appréhender sera juste différente d'un trône ou d'un sceptre. »
Kyle à la mâchoire crispé. Personne n'aime se faire traiter comme un objet, pire un outil. Lui, plus que tout autre, on est de la même veine, aussi opportuniste et calculateur l'un que l'autre. Notre cœur s'intentionne sur des choses différentes. La famille, c'est important, je ne suis pas contre cette idée, je la perçois juste de manière moins émotionnelle. Je préfère être clair sur cela.
« Tu vas m'aider ? »
Je glisse une enveloppe vers lui. Après tout, c'est sa part pour mon petit trafic au campus. Avec un petit supplément invisible, qu'il ne saura pas. Est-ce ma conscience morale qui parle, là ? Il l'a prend et la passe dans une poche intérieure.
« Tu devrais prendre soin au choix de tes morts Ike, ta franchise finira par te desservir.
- Ça, ce n'est pas ma réponse.
- Tsss… Évidemment. »
Gary – Je raccroche mon portable. Me massant la mâchoire, agacée. Broflovsky a un don pour ça, pour le peu que je le connais. Lointaine rivalité ayant soufflé le chaud et le froid.
La baie vitrée disposait de grand à-plat de lumière pâlotte. Grand studio, refait à neuf, meublé design et art déco blanc, cendre et bleu poudré. Dans les draps ça s'agite, et des mèches corbeaux en émergent.
« Qui c'était ? »
- … Tu peux partir Mike ? »
Mike me regarde les traits tirés par la fatigue et par cette froideur dans ma voix. Un rictus sceptique vient se greffer à sa bouche. Son eye-liner s'est estompé comme deux légers hématomes. Il se retire des draps, nus, attrapant son boxer jeté au pied du lit. Sa voix enrouée et traînante marque la déception.
« T'étais plus agréable ce matin. »
Il s'en va prendre une douche dans la salle de bain. Son dos et sa nuque sont encore marqués des traces de mes ongles et de ma bouche. Je mime ces gestes en m'habillant d'un caleçon et m'installe à mon bureau.
Pourquoi Broflovsky m'incite à recruter un campagnard dans la Greeks ?
Sur le site du campus, je regarde les fiches des étudiants. « Filmore Anderson, 18 ans, 1re année », du Colorado. Les cheveux et les yeux noirs, le visage un peu carré. Encore un noiraud, suis-je maudit de mes obsessions ? « Dortoir des garçons, 3em étage, n°307 » et il a comme coturne… Broflovsky frère… c'est peut être un élément de réponse, bien que peu probable venant du cadet.
Cette histoire m'intrigue, et ce n'est pas tant le service que je dois à Broflovsky que la curiosité sur les raisons de son implication sur le cas Anderson, qui me font accepter cette requête.
Mike sort de la salle de bain et finit de s'habiller. Je le regarde faire, discrètement. Au fond, j'ai encore envie de le posséder, il a la même silhouette que Marsh, en plus distingué, moins bourru… Il me passe à côté, lui aussi l'air agacé… frustré ? Il regarde l'écran de l'ordinateur.
« Ta nouvelle cible ? »
La photo d'Anderson est encore affichée.
« Rien qu'un môme qui veut se démarquer.
- O.K. Je suppose que tu n'm'appelleras pas ?
- Hn… on sait jamais chéri, » je me fais plus douceâtre, ne désirant me fermer aucune porte, « reste à l'écoute ! »
- Tien donc ! encore un peu de charme. »
Il sort. La porte claque moins fortement que si j'avais donné une autre réponse.
Craig – Une lampe à lave, des bougies et l'éclairage bleu du vivarium diffusent les seules lumières de ma chambre. Des cônes d'encens brûlent sur leurs supports. Mes parents sont branchés flower power, new-age et toutes ces conneries. Ils en ont fait leurs business. Une thérapeute et un commerçant spécialisé. Vivant encore avec eux je dois me taper toutes ces histoires spirituelles, j'en prends parfois le goût.
On frappe à la porte. Ma mère. Elle introduit mon médecin, Bret ou plutôt Troy… les noms et les visages, ça se confond. Il vient s'assoir sur un de ces coussins typés indiens. Complet noir, chaussures cirées. Je me redresse du matelas. Je sentirais son diplôme sans même savoir qui il est.
« Comment tu te portes Craig ? »
-R. A. S. Je ne me suis mis dans aucune situation à risque. » J'appuie sur le mot risque intentionnellement, « Je ne prends pas le volant, je mange équilibré, ne parle pas aux inconnus, tout ça, tout ça, en bon gamin.
-Ta mère m'a dit que tu sors beaucoup ces derniers temps, et que tu rentrais parfois avec des bleus.
-J'ai des amis. Vous savez ce que c'est les soirées à nos âges, ça peut dégénérer. Ce n'est pas pour ça qu'on ne s'aime pas.
-Tu t'es battu ? »
Il désigne entre autres mon punching-ball dans un coin de la pièce. Je passe un doigt au travers la longue flamme d'une bougie, elle doit venir se refléter dans mes yeux.
« A ce que je sache, mon syndrome ne m'empêche pas de faire du sport.
-Bien sûr, mais il faut que tu comprennes bien que ton appréhension du danger peut être faussé et qu'il vaut mieux éviter des combats qui te dépasse, qu'y foncer tête baisser.
-Vous radotez, on ne fait que me le dire.
-Bien, bien, je m'excuse, tes parents tiennent juste à toi. On passe à la suite ? »
Il sort un dossier de sa sacoche d'où il en retire des portraits.
« Tu vas me dire quelles expressions faciales sont lisibles sur ces visages. »
Je me lève, pendant que Bryan ou Bernie dispose les photographies sur la table basse. Je passe devant le vivarium, tapote le vitrage où Jenny roupille enroulé en ses anneaux, il ouvre un œil, dresse le cou, ses yeux en amande vers moi. Charmant. Dans la brousse, je serais censé avoir peur, ici, je suis parfaitement sécur' et confortable, j'aurais été dans la brousse, je n'aurais pas eu peur.
Je vais allumer le secteur puis je retourne m'installer à la table. Bret ou Thomas fait défiler les portraits devant moi. Peur, Colère, Dégoût, Surprise, Joie, Tristesse, etc. La reconnaissance faciale est quelque chose d'inné chez M. Tout-le-Monde – même si finalement la reconnaissance des émotions est d'une moyenne de 45% – pour ma part, il s'agit d'une construction totalement raisonnée, partant d'un quasi-zéro, donc moins immédiat. Je simule, je conceptualise les choses, les considères en tant qu'engrenage afin de pouvoir les reconnaître et de traiter ses informations d'une manière s'apparentant à la normalité, tout ça pour remplacer mes réglages innés défaillants. Je dois apprendre moi-même les visages émotionnels, considérer le danger sans avoir le vecteur peur comme valeur référentiel. En outre, j'ai du mal à reconnaître les visages et les formes et c'est là une partie de mes symptômes.
Un insensible congénital à la douleur doit apprendre que le feu brûle comme n'importe quels gosses, la différence c'est qu'il est une table rase et qu'il ne peut l'apprendre par véritable expérience. Ça main brûle comme toutes mains, mais son corps n'a pas d'alarme sensible qui va intégrer le phénomène de manière instinctive. Pour lui, c'est comme une fiche de causalités, une série d'opération à mémoriser : Peau + Feu = Brûlure. Une opération… avec tout le handicape de l'inconnu que ça entend. Il ne connait pas le j'ai mal, ce qui ne veut pas dire qu'il n'a pas mal.
Moi, la peur et tout, je les conçois mais ne les vit pas, ce sont des tableaux abstraits.
