Le temps qu'elle aille chercher quelques épingles pour attacher ses cheveux dans la salle de bains communicante, un individu s'était introduit dans sa chambre par la fenêtre. En sentant une présence étrangère, Bellatrix avait laissé tomber ses épingles et s'était mise à chercher des yeux frénétiquement sa baguette dans la pièce.
L'intrus qui contemplait le secrétaire dans un coin de la chambre se tourna vers elle au moment où elle localisait sa baguette sur sa coiffeuse. Elle la coinça sous le ruban qui enserrait sa taille et rejoint l'homme qui la regardait, nonchalamment appuyé contre son secrétaire en bois clair, l'ombre d'un sourire apparaissant sur son visage anguleux.
Il n'était pas beaucoup plus grand qu'elle, ses cheveux étaient plus sombres encore et lui tombaient dans le cou. Il portait une robe sorcière et non des vêtements moldus, une fois n'est pas coutume. La jeune femme le trouvait plus séduisant comme cela. De l'avis de Bellatrix, il était bel homme et savait en jouer.
Elle reprit cependant rapidement ses esprits. Elle s'approcha de lui à grandes enjambées.
"Qu'est-ce que tu fais ici ? Lestrange pourrait arriver d'une minute à l'autre !" vociféra-t-elle en lui donnant un petit coup sur la poitrine entre chaque mot.
Il rit. Elle était au bord de la crise d'angoisse et il riait.
"Quand bien même. Bonsoir, Bella."
Il se pencha pour l'embrasser et elle se laissa faire un moment avant de se dégager de son étreinte.
"Comment tu t'en sors ?" demanda-t-elle en laissant ses mains errer sur les épaules du jeune homme.
C'était tellement incongru dans la bouche d'une supposée Mangemort fanatique qu'elle eut aussitôt envie de se cogner la tête contre un mur. Elle n'avait juste pas pu s'en empêcher.
"Pourquoi ? Tu me proposes d'emménager avec ton charmant mari ?" ricana son cousin, s'éloignant d'elle de quelques pas.
Il replaça quelques objets sur le secrétaire, avant de la regarder, attendant sa réponse, goguenard.
"Sirius." l'avertit-elle d'un regard sévère.
Il y avait quelque chose de l'animal blessé dans son ton.
Elle ne supportait pas qu'il évoque Rodolphus.
Il soupira. Il finissait toujours par lui donner les réponses qu'elle cherchait, et un jour cela pourrait s'avérer dangereux.
"Je ne voulais pas déranger les parents de James plus longtemps. J'ai une chambre au-dessus des Trois-Balais. Ça ne paie pas de mine mais c'est propre et Rosmerta en demande trois fois rien." avoua-t-il en fronçant soudainement les sourcils.
Pourquoi voulait-elle savoir cela ? Cela n'avait aucune espèce d'importance pour elle, non ? Qu'est-ce qu'elle voulait ?
"Comment tu fais pour la payer ?" interrogea sa cousine, en enlevant des doigts de Sirius la cigarette qu'il s'apprêtait à allumer avec sa baguette avant de la faire disparaître d'un sort.
Elle détestait la fumée. Personne ne le savait mais elle avait une peur bleue du feu. Ce qui était parfois difficile à cacher parmi des Mangemorts incendiaires.
Elle se concentra sur la réponse que Sirius allait lui apporter. Comment se débrouillait-il donc financièrement ? Aux dernières nouvelles il n'était pas à la rue mais elle aurait aimé en savoir plus.
"Je travaille comme apprenti chez un apothicaire douteux en semaine et comme garçon à tout faire pour Rosmerta le week-end. Oncle Alphard m'envoie quelques gallions de temps à autre. Il faut aussi que je fasse une déposition au bureau des Aurors ou tu as eu l'information que tu voulais ?" finit-il par lâcher avec hargne.
Elle avait cette façon bien à elle de le manipuler... Il suffisait qu'elle le regarde dans les yeux en prenant un air concerné et il aurait pu mettre le monde à ses pieds. Cela le rendait fou de rage. Quelle utilité avait-il pour l'Ordre s'il n'était pas capable de garder des informations.
Le silence qui s'était installé fit penser à Bellatrix que Sirius était mal à l'aise. Les gens n'aimaient pas parler de leur tracas financiers. Pourtant, si elle pouvait faire quoi que ce soit...
"Si jamais tu te retrouves à court d'argent un jour, n'hési..." insista-t-elle, effleurant sa joue du bout des doigts.
"Je n'en suis pas encore à me faire payer pour mes prestations." dit-il en emprisonnant son poignet d'une main ferme, la coupant net au milieu de sa phrase.
Son ton était sec et sa cousine secoua la tête de frustration en libérant sa main de sa poigne.
Leurs visages étaient à peine séparés d'une vingtaine de millimètres. Leurs souffles se mêlaient. Et leurs yeux, comme toujours, se défiaient.
"Quel dommage. Tu aurais eu beaucoup de clientes, j'imagine." répondit la jeune femme, une lueur d'amusement cruel dans les yeux en déposant un baiser joueur sur ses lèvres.
"Je te demande pardon ?" dit-il en s'écartant légèrement.
Il sentait qu'elle s'apprêtait à lui faire du mal mais ne parvenait pas à s'éloigner plus. L'un comme l'autre avait besoin de cette proximité envoutante.
Bellatrix eut un petit rire et lui adressa son plus charmant sourire avant de poser une main sur son torse.
Elle constata avec un brin d'amertume que ses talents de comédienne se développaient de jour en jour. Comme le cœur de son amant battait vite sous ses doigts ! Le tissu de ses robes ne suffisait pas à le dissimuler. Etait-ce l'adrénaline ? Lui faisait-elle peur ? Ou ressentait-il quelque chose pour elle ? Etait-ce possible ?
Elle sentait son propre cœur s'emballer quand elle referma sa main sur le tissu.
Le jeu devenait dangereux. Il fallait qu'elle prenne ses distances. Elle ne pouvait pas juste lui confier qu'elle travaillait pour Dumbledore. C'était trop important.
Elle lui sourit comme un prédateur sourit à sa proie, assuré qu'elle est sous sa coupe. Si elle avait pu, elle aurait pleuré.
"Oh, Sirius. Ne me dis pas que je suis la seule et l'unique. J'aime me croire irrésistible mais je ne suis pas stupide. Tu as une douzaine de petites amies en réserve, n'est-ce pas ? Grand bien t'en fasse, il n'a jamais été stipulé que notre relation devait limiter nos interactions avec d'autres. Ce serait tellement ennuyeux."
Elle détestait lui dire ça. Elle se haïssait pour ça. Mais que faire d'autre ? Elle avait un rôle à jouer, et la prévenance n'était pas une caractéristique de son personnage. Elle devait être provocante et même blessante, ça lui rappelait les risques qu'ils prenaient et la distance qu'elle devait s'efforcer de garder avec lui.
Elle savait que bien que dragueur invétéré, Sirius restait quelqu'un d'intègre. Il n'avait personne d'autre. Pas tant que cette relation durerait. Si elle durait encore. Peut-être était-elle allée trop loin cette fois. Peut-être que c'était la fin de leur couple. Si couple il y avait eu. Et peut-être que c'était mieux ainsi pour tout le monde.
La contrariété s'était affichée sur le visage de Sirius mais il n'avait rien dit. Il était habitué à encaisser mais son mutisme l'inquiéta.
Elle avait eu envie de s'excuser, de lui dire que le seul autre qu'elle voyait était l'aîné Dolohov et qu'elle se sentait toujours coupable à cause de leur relation alors qu'elle se moquait éperdument de ce que son mari pouvait en penser.
Elle avait eu envie de lui offrir ses condoléances pour son frère, mais à quoi bon remuer le couteau dans la plaie. Lui comme elle savait que Regulus était mort en servant son côté. Et Sirius lui reprocherait toujours de l'avoir entraîné là-dedans, même s'il s'y était très bien entraîné tout seul. Bellatrix avait essayé de le retenir, en vain. Elle ne pouvait lui dire ça. Il ne l'aurait probablement pas crue de toute façon.
Sirius était encore un môme, réalisa-t-elle un peu brusquement. Il avait fugué encore adolescent, faisait même partie de l'Ordre à l'heure qu'il était - mais il n'avait pas encore dix-neuf ans.
Il était sur le point de rétorquer quelque chose quand elle l'attrapa par le bras. Elle avait entendu un bruit de pas dans l'escalier.
"Dans la salle de bains. Vite." dit-elle en le traînant vers la porte communicante, l'urgence perçant dans sa voix.
Pourquoi avait-il fallu que Lestrange décide d'installer des protections anti-transplannage sur ce fichu manoir ?
Elle ouvrit et referma la porte de la salle de bains le plus silencieusement possible.
"Si Rodolphus te voit, on est morts tous les deux. Si tu tiens autant à ta vie que moi à la mienne, je t'en prie, ferme la." chuchota-t-elle rapidement, jetant un coup d'oeil inquiet à la porte.
Et elle ne mentait pas. Elle voulait vivre. Ce n'avait pas toujours été le cas. Après la mort de Simon, par exemple. Son désir de vengeance l'avait empêché de commettre l'irréparable. Puis le désir de justice l'avait soutenue tout au long des épreuves. Elle n'avait jamais voulu vraiment mourir, mais parfois vivre n'était pas si passionnant que ça. Mais il n'y avait pas d'entre deux et elle avait préféré ne pas commettre l'irréversible.
Vivre était sa punition pour assassiner et torturer des innocents.
Avec Sirius les choses avaient changé. Il n'était pas comme Simon, retors et discret. Sirius était un Gryffondor de coeur et d'esprit, direct et sur le devant de la scène.
Et il lui donnait envie de vivre. Sa jeunesse, son impulsivité et ses convictions fermement défendues étaient rafraîchissantes.
"Mais..."
Justement ce qu'elle était en train de penser. Simon n'aurait pas cherché à comprendre ses raisons. L'inquiétude dans sa voix et son regard lui auraient suffit.
Elle lui plaqua la main sur la bouche mais il se débattit. Idiot.
Bon. Elle l'avait prévenu.
"Stupefix Maxima."
C'était mieux ainsi. Si son époux les avait surpris... Elle préférait ne pas y penser.
Et puis avec sa grande âme, cet abruti serait capable de débouler dans la chambre pour régler son compte à Rodolphus à l'instant où ce dernier la maltraiterait. Ce qui ne saurait tarder.
Un Stupefix était donc la parfaite solution, pas de remords à avoir. C'était pour son bien.
Elle déposa Sirius, masse lourde et inerte, sur le sol avec quelques difficultés. Il resterait dans cet état pour un bon moment. Un problème de régler.
"Bellatrix !" appela Lestrange.
Le second problème se manifestait.
Elle se figea un instant. Au bruit de ses pas elle devinait qu'il était entré dans la chambre. Et à sa voix elle n'avait aucun doute sur la quantité d'alcool qu'il avait pu absorbé. Elle se sentit trembler.
Elle essaya de reprendre contenance.
"J'arrive, Maître !"
Sa voix était assurée quand elle répondit. Piètre consolation. Rodolphus alcoolisé était pire que Rodolphus sobre. Plus cruel encore.
Elle sortit précipitament de la salle d'eau. Elle ne tenait pas à ce que l'attente le rende fou de rage.
Ensuite, ce ne fut que douleur.
Quand Sirius ouvrit la porte, elle l'avait oublié. Elle sanglottait sur son lit, en chemise de nuit, ses bras encerclant son ventre. Sirius resta immobile sur le pas de la porte de la salle de bains, sortit sa baguette de ses robes pour verrouiller la porte principale et vint la rejoindre. Il l'étreignit, embrassa sa tête et ramena les couvertures à eux.
Elle savait qu'elle aurait dû le repousser, trouver une réplique bien cinglante à lui cracher au visage et se moquer de lui. Elle n'en avait juste pas l'énergie. Demain. Demain elle lui dirait que ce n'était plus possible. Mais pour l'instant elle voulait juste le sentir contre elle. Savoir qu'elle comptait. Et pas seulement comme l'instrument pour remporter la guerre.
