Une fois encore elle se retrouvait dans le bureau secondaire du Professeur Dumbledore, à l'attendre.

Elle prit un livre dans la bibliothèque. L'Art de la Guerre. Un livre moldu sûrement, il ne lui disait rien. Elle le reposa. Elle baissa le regard sur d'autres étagères. Il y avait de la poésie. Elle fut réconfortée de rencontrer des titres qu'elle connaissait. Elégies d'Eglantine Deléry. Les Galantes et Bouquets Bleus de Lycaon Shortsnout. Et Hivers vespéraux d'Andreas Newmann.

Simon adorait Newmann. Il lui avait transmis sa passion.

Doucement son esprit s'engourdit :

Dans cette demeure,

Un homme est mort.

Elle sentit une boule se former dans sa gorge. Ces vers étaient issus de son poème préféré et lui était naturellement venus à l'esprit. Elle les associait à Simon d'habitude. Pas à Sirius. Elle s'éloigna des étagères et s'avança vers la cheminée.

Etait-il mort ? Elle ferma les yeux et tenta de calmer son cœur.

Elle se retourna en entendant Dumbledore entrer. Elle attendit fébrilement qu'il eut fermé la porte avant de poser la question qu'elle avait à l'esprit depuis ce matin.

"Que savez-vous sur Sirius ? La Gazette a publié un article incompréhensible qui n'apprenait rien de nouveau."

Elle était nerveuse. Et fatiguée. Elle n'avait pas beaucoup dormi.

"Il est à Azkaban." répondit l'illustre sorcier face à elle, en lui faisant signe de s'asseoir.

Lui non plus ne semblait pas avoir cédé longtemps au sommeil cette nuit là.

Bellatrix se laissa tomber dans un fauteuil.

Azkaban ? Comment était-ce possible ?

Il observa l'inquiétude dans ses yeux.

"Je ne savais pas que l'on pouvait enfermer des gens là-bas en attendant leur procès." avoua-t-elle, un peu confuse.

Ce n'était pas le processus habituel, elle en aurait mis sa main à couper. Azkaban était un endroit dangereux, et souvent n'y résidait que les condamnés à vie.

"Ce n'est pas le cas. Il n'y aura pas de procès."

Elle sentait bien que le vieillard la jaugeait mais elle ne se posa pas la question de savoir pourquoi. En temps normal elle aurait compris qu'il cherchait à cerner où reposait réellement sa loyauté.

Elle mis quelques secondes pour assimiler l'information.

"Je vous demande pardon ?"

Elle s'était levée brutalement et se massait les tempes, attendant les explications que Dumbledore ne manquerait pas de lui fournir.

Pas de procès ? Comment ça, pas de procès ? Il fallait bien des preuves, et des témoignages, non ?

"C'est la loi qu'évoque la Gazette de façon plutôt succincte. Dans les affaires criminelles comme complicité pour meurtre avec usage d'Impardonnable, si un attentat s'ajoute au chef d'accusation le suspect principal peut être jeté en prison sans jugement."

Il ne paraissait pas révolté mais elle l'était.

"Il est innocent ! J'étais avec lui quand j'ai reçu la lettre de ma sœur, il ne savait rien !"

Il le vit. Elle avait laissé tomber le masque. Tout ce qu'elle cachait d'habitude était visible. De l'inquiétude, de la peur, des questions et... Oui, évidemment. De l'amour. Beaucoup d'amour. De l'amour blessé. Elle était au désespoir.

Elle ne s'y attendait pas apparemment. Elle avait cru, comme lui, que Sirius et elle étaient fidèles à la même cause, et que c'était celle de Dumbledore. Elle aimait le garçon, et il l'avait trahie. C'était ce qu'elle ressentait.

L'expression de Dumbledore changea, laissant percer plus de compassion dans ses yeux. Pauvre petite.

"Que vous témoignez que vous, Mangemorte influente, avez eu une relation d'ordre intime avec Mr Black ne jouerait pas dans sa faveur dans un procès." remarqua le mage d'un ton apaisant.

Elle lui prit la main.

"Vous ne pouvez absolument rien faire ?" supplia Bellatrix.

Elle n'avait jamais supplié avant. Ce n'était pas dans l'habitude des Black. Aimer passionnément la mauvaise personne, en revanche... Il y avait eu des précédents dans la famille. Et ça s'était rarement bien fini.

"Il est accusé d'avoir causé la mort d'une dizaine de personnes dans l'explosion qui a tué Mr Pettigrow." affirma le vieux mage.

C'était un pur cauchemar. Elle n'avait jamais pensé une seule seconde à questionner la loyauté de Sirius. Peut-être avait-elle eu tort.

Dumbledore croyait que c'était vrai. Qu'il avait tué tous ces gens. Elle le sentait dans son attitude. Prévenante mais ferme.

Était-elle la seule à avoir des doutes ? Dans ce cas, Sirius était condamné.

"Pourquoi aurait-il tué son ami ? Ça n'a aucun sens." plaida-t-elle.

C'était curieux en effet. Quel avantage en tirait-il ?

"Il craignait sans doute que Pettigrow témoigne contre lui dans un procès, en confirmant qu'il était le gardien du secret des Potter."

Mais le meurtre aurait pointé vers Sirius comme coupable et aurait ajouté aux charges contre lui.

"Sirius n'a rien fait de tout ça. Ce n'est ni un traître ni un meurtrier." contesta la jeune femme.

Elle croisa les bras sur sa poitrine. Albus Dumbledore préféra ne pas approfondir le sujet. Il essaya une autre approche.

"Hier vous vouliez savoir ce qu'il était advenu de Voldemort. J'imagine que vous avez entendu la rumeur selon laquelle il est mort."

"Oui. Est-ce le cas, d'après vous ?"

Peut-être que le cauchemar prenait fin. Elle l'espérait. Torturer, saccager et tuer n'était juste pas dans sa nature, et elle avait de plus en plus de mal à prendre de la distance avec les meurtres.

"Non. Il est très affaibli, certainement, mais je ne crois pas qu'il soit mort." répondit Dumbledore, songeur.

Bien sûr, c'était trop demander.

"Qu'attendez-vous de moi ?"

Elle se retint de soupirer. C'était elle qui s'était proposée pour cette mission. Elle l'avait commencée, elle pouvait bien la finir. Au point où elle en était...

Elle était déjà bien avancée sur la route des Enfers.

"Que vous conserviez votre rôle de fervente combattante pour la cause de Tom. Il reviendra, et à ce moment là, il nous sera utile qu'il ait gardé confiance en vous. Vous devez continuer le travail de Voldemort lui-même. Je vous y aiderai, pour éviter de gâcher trop de vies humaines inutilement."

"Bien. Mais vous ne pensez pas sérieusement que Sirius... ?"

"Parfois les gens que nous aimons font des choses terribles, Mrs Lestrange. L'affection qu'on leur porte nous aveugle." répondit celui qui avait été le compagnon de Gellert Grindelwald, une éternité plus tôt.

C'était difficile de se rendre compte que la personne qu'on aimait n'était pas celle qu'elle prétendait.

Elle ne versa pas une larme. Elle en avait marre d'être celle qui souffrait à chaque fois. Pour une fois, elle aurait presque voulu faire souffrir.

C'était des pensées dangereuses, mais subir une exposition prolongée à une poignée de Mangemorts violents et amoraux n'aidait pas à trouver la paix intérieure dont elle aurait besoin.

"Ils ont bien fait de l'enfermer. Je l'aurais tué sinon." finit-elle pas reconnaître.

Les trahisons étaient plus qu'elle ne pouvait supporter. Elle avait déjà été trahie par sa famille avant. Elle aurait dû retenir la leçon : Sirius était aussi de la famille, bien qu'il l'ait quittée. Jamais deux sans trois. Andromeda, quand elle était partie, ses parents, quand ils avaient tué Simon, et maintenant Sirius, en passant du mauvais côté.

Comme Regulus avant lui. Sauf que Regulus était bien plus influençable, il était plus jeune quand il avait choisi son côté. Tout le monde s'attendait à ce qu'il prenne cette voix.

Pas Sirius. Il avait des convictions si fortes, une détermination à toute épreuve. Ils haïssaient les Mangemorts avec tellement de force.

Il la regardait toujours d'une telle façon au début de leur liaison. Avec du désir, oui, c'était indéniable, mais avec tellement de haine.

Il n'était pas aussi violent que Regulus, pas aussi cruel, mais il n'était pas particulièrement tendre avec elle non plus avant de savoir ce qu'il se passait vraiment entre Rodolphus et elle. Et ses mots lui faisaient mal. Comment avait-il pu ? Comment avait-il pu l'insulter alors que lui-même était en passe de devenir Mangemort ?

Elle n'avait jamais mis ses paroles en doute. Elle revoyait son regard dégouté quand il posait les yeux sur sa Marque, comme il évitait d'y toucher pendant leurs ébats.

Savait-il qu'elle faisait semblant ? Qu'elle n'était pas ce qu'elle semblait être ? Cela pourrait expliquer pourquoi il ne lui avait rien dit. Dans ce cas, sa vie était en danger. L'aurait-il révélé à quelqu'un ? Ou avait-il encore un peu de tendresse en pensant à elle ? L'avait-il jamais aimée ? Avait-il été une seule fois sincère, ou cherchait-il à savoir si elle était bien une traître ? Avait-il saisi des opportunités quand il l'avait vulnérable et fait miroiter six milles autres possibles ? Avait-il utiliser cette brèche afin de voir plus clair dans son jeu à elle ?

Il la répugnait. A cause de lui James était mort. James ! Il en parlait tellement quand il était plus jeune. Il évitait de le mentionner avec elle maintenant mais Bellatrix pensait que c'était une manière de le protéger de l'attention des Mangemorts.

Sirius avait paru vraiment très peiné par sa mort. Peut-être que ce n'était pas prévu dans le plan original. Voldemort n'était pas connu pour être fair-play. Ou alors ce n'était qu'une mascarade. Il n'avait vu en James qu'une victime collatérale de son œuvre. Comment avait-il pu faire comme si de rien n'était toute la soirée si c'était le cas ?

Elle sentait encore les mains de Sirius sur sa peau, elle avait envie de gratter ses joues et ses bras jusqu'à oublier qu'il l'avait touchée.

Le soir, quand elle fut seule dans son lit, ses pensées se concentrèrent sur Simon. Il ne l'avait jamais trahie, lui. Elle s'endormit tard, après s'être tournée dans les draps plusieurs fois.

Elle rêva de son passé. De Simon l'embrassant sur la tempe, de Simon lui faisant une remarque caustique sur sa note de Sortilèges avant de la rassurer en lui révélant qu'il avait aussi eu un P, de Simon lui disant combien il l'aimait au matin de leur première fois, de Simon commentant les matchs de Quidditch en imitant la voix et les maniérismes de Slughorn, de Simon lui faisant partager sa glace à la pistache, de Simon dansant avec elle dans un bar avec le dernier tube des Bizarr'Sisters en musique de fond.

De Simon qui lui avait pris à surmonter sa peur de l'eau, de Simon qui lui offrait sans cesse des babioles, de Simon qui lui donnait rendez-vous à la tombée de la nuit dans les Cuisines, de Simon qui lui passait une bague de fiançailles à la main, de Simon qui veillait tard dans la Salle Commune pour finir ses devoirs alors qu'elle s'appuyait contre son épaule.

De Simon qui la chatouillait quand elle lui faisait la tête, de Simon qui l'écoutait quand elle lui parlait de sa famille, de Simon qui était toujours sarcastique, mais jamais intentionnellement blessant, de Simon qui lui avait appris à valider un ticket de métro, de Simon qui lui avait montré les splendeurs des musées londoniens, de Simon qui l'emmenait souvent pique-niquer à St James Park, de Simon qui lui avait appris à monter sur un vélo, de Simon qui lui avait fait découvrir le cinéma.

De Simon, le Sang-Mêlé qui donnait toujours l'impression d'être un Sang-Pur. De Simon, gisant dans une mare de sang sur le tapis de sa chambre quand elle s'était réveillée.

Elle n'avait pas pu le ranimer. Il avait une dague plantée dans une de ses blessures. Une dague avec les armoiries des Black sur la garde. Dans sa propre chambre, dans le manoir de ses parents. C'était une mise en garde.

Elle avait pleuré des jours durant, refusant qu'on lui enlève le cadavre de Simon.

Quand elle était de nouveau sortie de sa chambre, sa distraction était telle qu'elle avait glissé dans les escaliers et avait perdu le bébé qu'elle ne savait pas qu'elle portait. Elle était dans un tel état à la mort de Simon qu'elle n'avait pas remarqué l'interruption de ses cycles.

Elle n'avait pas voulu venir l'enterrement. Elle s'était plongée dans le silence, s'était pliée aux volontés des autres Black.

Elle avait épousé Lestrange, elle s'était comportée en épouse obéissante, discrète et efficace.

Puis quand elle avait été prête, elle s'était rendue chez Dumbledore, Simon encore bien présent dans ses souvenirs.

Doucement son esprit s'engourdit :

Dans cette demeure,

Un homme est mort.