Avant tout, je dédie ce chapitre à Kirin, auteur de la fic « Je t'aime moi non plus » que je conseille à tout le monde. Ceux qui connaissent cette fic repéreront le clin d'œil.
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Réponse à Flo/Nessie : un grand merci pour ton long commentaire. Je suis contente de voir que tu aimes toujours mes écrits. Je passe tes félicitations à ma beta-lectrice qui me fait vraiment un super boulot. En effet, j'écris cette fic plus dans l'optique « tranche de vie » qu'histoires d'amours adolescentes. Après tout, le thème principal reste le remariage, et j'essaye de mettre en avant les points de vue des amis, familles etc. D'où le titre « une histoire de cœur », qui s'applique à tous et chacun des personnages. La vie est une histoire de cœur. Pour la petite histoire, j'ai opté pour ce titre à la dernière seconde. Avant j'étais partie sur « Aujourd'hui est le demain d'hier. » J'ai trouvé ça un peu trop… métaphorique…
ADOPTER KEN ? Il te faudrait passer sur les corps de Neeve, Ayame et Chiyo ! Je tiens à te rassurer, il va bien trouver l'amour, mais pas celle qu'on attendait.
Merci à Mokona, FicAndRea (qui n'a toujours rien sorti…) et Yellou ! Ah lala, j'attends vos commentaires avec impatience. Vous êtes mes plus vieilles lectrices, dont si un jour je ponds un truc qui ne vous plaît pas…. Misère !
Gros bisous à Genzô (qui elle aussi a une flemmardite de la plume…), Darkaya et Chenonceau. Encore un coup de pub pour Chenonceau, parce que sa fic sur Tarô est super.
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Chapitre 37 – Tout vient à point(g) à qui sait attendre
Les trois amis reportèrent leurs regards vers Neeve. Elle était muette, blanche, la bouche entrouverte. Kojirô avait l'impression d'être dans un mauvais animé, quand le personnage se transformait en statue et, il tombait en mille et une pièces lorsque quelqu'un le poussait. Soudain Neeve réagit. Elle balança son sac à main à la figure de Ken qui eut juste le réflexe de le rattraper et elle fonça droit devant. Ils voulurent partir à sa suite, mais ils furent coupés par un mouvement de foule. Ils ne purent qu'assister à ce qui se passait, sans pouvoir faire grand-chose.
- « Oh bonjour Shun ! » roucoula Neeve en se plantant devant le couple toujours enlacé. Surprise, la fille retomba sur ses pieds et ce fut là que Kojirô reconnut Oki, la grosse vache de travail du groupe de travail d'il y a déjà presque trois mois. « Je suis contente de voir que tu passes de bonnes vacances chez ta grand-mère. Dommage qu'elle fasse si pétasse ! »
- « Ne-Ne-Neeve… » bafouilla Shun.
- « Hé, c'est qui que tu traites de pétasse ? » s'écria Oki d'une voix stridente.
- « Toi, la mégère, ferme-la, on ne te cause pas !»
- « Mais pour qui tu te prends ? » répliqua Oki.
- « C'est vrai ça, Shun, qui est-ce que je suis ? Pour qui tu me prends ? »
- « Ecoute Neeve, ce n'est ni le lieu ni le moment--. »
- « Parce ce que pour me sortir « je te trompe avec le plus gros boudin de l'univers », il te faut les violons et tout le tralala ? »
- « Mais j'en ai marre ! » Oki poussa Neeve fortement. « Tu n'as pas encore compris ? Il est avec moi ! Toi, t'es de l'histoire ancienne, alors c'est à toi de virer ! »
- « Ne me touche pas, la truie ! » Neeve voulut elle aussi repousser Oki, mais Shun s'interposa. Il agrippa Neeve par le poignet fermement.
- « Neeve, calme-toi. Ne te donne pas en spectacle ! »
- « Parce que toi, tu ne te donnes pas en spectacle, à embrasser ce gros tas devant tout le monde. »
- « Laisse Oki hors de ça. Elle n'a rien fait de mal. »
- « Non, juste me piquer mon copain ! C'est sûr, elle est pure et innocente. »
- « Neeve--. » commença Shun.
- « Mais pourquoi tu m'aimes plus ? Pourquoi est-ce que tu me trompes, et avec Oki ? Qu'est-ce qu'elle a de plus que moi ? » Neeve avait des larmes dans la voix.
- « Tu commences à me gonfler ! » menaça Oki. « Si tu tiens vraiment à savoir, Shun me trouve gentille, attentionnée et surtout moi, je n'ai pas un soi-disant frère et des soudaines passions pour le foot. »
- « Mais de quoi je me mêle ? »
- « Il m'a tout dit ! Depuis que tu vis avec ce type, tu es infernale. Tu traites Shun comme s'il était le pire type au monde et tu chantes les louanges de ces gars. »
- « Mais de quoi tu parles ? » Neeve s'était calmée, mais une colère froide montait en elle. Kojirô fit des pieds et des mains pour fendre la foule, mais tout le monde semblait s'être arrêté pour regarder cette dispute digne des « Feux de l'Amour. » Il avait repéré le signe avant-coureur de graves dangers chez elle, la voix basse. Il voulait arriver avant qu'il ne soit trop tard. Partie comme elle l'était, elle l'inquiétait, la petite Neeve.
- « Toi et ton équipe de foot, vous vous êtes bien amusés, non ? » répliqua Oki froidement. « Tu fais la gentille, mais au fond, t'es une vraie salope…»
Kojirô vit le coup partir. Un superbe mouvement, ample et équilibré. Neeve balança son poing et Oki se le prit pleine figure. Elle tituba en arrière. Shun eut juste le temps de la rattraper par un bras avant qu'elle ne s'écroulât.
- « Neeve, tu es malade ! »
- « Tiens, tu le reconnais, celui-ci ? C'est mon frère qui me l'a appris ! » Et elle recula, prit son élan et lui planta son poing en plein nez qui, cette fois, se cassa sûrement. « Pauvre tache ! Tu ne mérites pas autre chose. »
Elle tourna les talons et quitta la scène du crime. L'auditoire improvisé s'écarta devant elle, et Neeve marcha droit devant. Si Natsuko ne l'avait pas rattrapée par la main, elle aurait certainement continué son chemin comme un automate. Le quatuor bifurqua dans une allée de stands adjacente pour échapper à la foule qui se pressait toujours derrière eux. Kojirô était encore sous le choc. La vache, je n'aurais jamais dû lui apprendre ça. Mais je suis vraiment un bon prof. Elle ne les pas ratés. Ken, de son côté, prenait une note mentale de ne jamais énerver Neeve.
- « Neeve, ça va ? » demanda Natsuko doucement.
- « Tout va bien ! Le pied intégral !» lâcha Neeve à travers ses sanglots. « C'est juste que je me suis fait mal à la main. » Personne ne crut ce mensonge, mais tous fermèrent les yeux et acquiescèrent, faisant semblant d'y croire pour préserver sa dignité déjà méchamment égratignée. Le vendeur de glaces d'à côté joua même le jeu en proposant un peu de glace pour ladite main, qui n'avait pas même un bleu. Il offrit même un esquimau aux filles tandis que le stand de tir en face proposait un tour gratuit aux garçons.
- « Allez, gagnez une peluche pour vos filles. Un truc doux! »
- « Oui Ken ! Je veux le grand prix ! » s'égosilla Natsuko avec un entrain forcé. « Neeve, tu vas avec Kojirô Nii-san. Mais il est nul, c'est Ken qui va gagner ! »
Avec un rapide coup d'œil à Neeve, Ken et Kojirô acceptèrent. Les filles suçotèrent leurs bâtons de glace en regardant les deux footballeurs s'affronter au tir de balles. Il fallait renverser des cibles de plus en plus petites. Doucement, Neeve arrêta de pleurer, se moucha dans le torchon mouillé avant de s'en débarrasser.
La foule s'était dispersée mais les deux stands avaient attiré l'attention des personnes les plus proches avec leurs actions généreuses. Aussi Ken et Kojirô avaient un public attentif. Contre toute attente, Kojirô battit Ken, même s'il ne gagna pas le grand prix - une peluche Hello Kitty géante. Après tout, il avait imaginé la tête de Shun à la place de chacune de ses cibles. Bingo !
- « Ken, tu es nul ! » protesta Natsuko en voyant le résultat final. « La prochaine fois, je joue avec Nii-san. »
- « Tu veux mon lot ? » proposa Neeve.
- « Pas question, je garde mon lapin ! » fit Natsuko en serrant la peluche de taille raisonnable que le animateur venait de lui remettre. Natsuko avait une passion pour les lapins…
- « Donc je garde la plus grosse ! » fit Neeve d'une voix un peu trop joyeuse.
- « En plus, c'est un chat ! Comme Mambo. »
- « C'est un jaguar ! » corrigea l'animateur.
- « C'est pareil ! » décréta Natsuko. « C'est un gros gros Mambo à taches. »
Neeve se débattit un instant avec sa peluche avant de la fourguer dans les bras de Kojirô.
- « Porte-là ! Je vais acheter des cacahouètes grillées ! »
- « Mais tu viens de manger une glace ! » protesta-t-il. Et puis, de quoi j'ai l'air, avec ça dans les bras ?
- « Je veux des cacahouètes. Pas toi ? »
- « Si tu m'en donnes, bien sûr. »
Neeve essaya de garder un visage souriant, mais tout le monde vit qu'elle se forçait. Après un dernier tour de foire, le groupe se sépara. La famille Hase-Hyûga rentra chez elle en un long silence tendu. Neeve passa le temps du trajet en métro la tête enfouie dans son jaguar. Une fois arrivée à la maison, elle renversa Penalty dans sa hâte d'aller s'enfermer dans sa chambre.
- « Mais… qu'est-ce qui se passe ? » demanda Keiko en voyant la fusée Neeve passer à toute vitesse. Etonnamment, elle n'avait pas claqué sa porte de chambre.
- « Tu te rappelles cette discussion que nous avions eue ? Sur le fait que Fujita était un adorable futur gendre et moi le dernier des connards ? Et ben, Monsieur Perfection s'est fait prendre la main dans le sac. Ou la langue… puisqu'il roulait un patin à un hippopotame… Voilà ce qui se passe… » lâcha méchamment Kojirô en allant s'enfermer dans sa chambre lui aussi. Avant d'en ressortir cinq minutes après en jogging, pour aller faire un long parcours de course, balle et chien au pieds.
Mais qu'est-ce que c'était que ce con ? Il ne pouvait pas y croire. Entre Neeve et Oki, il n'y avait pas photo. Oui, bon, il ne connaissait pas cette fille. Il se pouvait fort bien qu'elle soit charmante et adorable. En fait non. Si elle était assez perverse pour piquer le mec d'une fille… Et puis l'autre abruti. Douter de Neeve qui était stupidement pendue à son cou, ne jurait que par ses exploits et se lobotomisait le cerveau à lui plaire. N'empêche, il était fier de Neeve. Quel magnifique duo de crochets. Il n'aurait pas fait mieux lui-même. En fait si. Il aurait frappé plus fort. Avec joie, entrain et détermination. Mais Neeve avait fait du bon boulot. Dommage qu'elle se soit mise à pleurer après. Quelle idée, pleurer pour un mec pareil !! Décidemment, il ne comprendrait rien aux filles.
Décidemment, elle ne comprenait rien aux garçons. Tous débiles, pervers, immatures, grossiers, paresseux, macho, persuadés de détenir la vérité toute crue et d'être le plus beau, le plus intelligent, le plus fort, le plus drôle, le meilleur des meilleurs des enfoirés de première classe. Neeve pleurait. Elle avait mal, elle avait honte, elle était en colère et elle se sentait trahie. Trahie par Shun bien sûr, trahie par Ayame et Ken qui ne lui avaient jamais fait la morale mais qui doutaient fortement. Trahie par Hyûga-san qui ne pouvait pas le piffrer – et c'était le cas de le dire… Et trahie par elle-même. Elle l'aimait, elle le lui avait dit. Il était jaloux, il lui disait qu'il l'aimait et voilà qu'il la trompait. Comment avait-elle pu être aussi idiote ? Elle aurait dû voir la chose venir. Tout le monde le lui avait dit – ou suggéré. Elle-même l'avait constaté. Mais elle s'était entêtée.
Encore là, maintenant, allongée sur son lit en train de se vider de toute l'eau de son corps, elle ne pouvait pas croire que Shun et elle était de l'histoire ancienne. Elle n'allait plus le voir. Elle n'allait plus se promener avec lui. Ne plus entendre sa voix. Ne plus voir cette petite lueur qu'elle savait allumer en faisant sa moue. Paf, en un instant, effacer les trois dernières années de sa vie. Effacer les baisers et les câlins, les rêves d'avenir qu'elle avait faits, qu'ils avaient faits. Ne pas savoir ce qu'elle avait fait, ou ne pas fait, ce que Oki avait de plus ou de moins. Ne pas savoir pourquoi est-ce qu'elle ne lui plaisait plus ? Ne pas savoir pourquoi est-ce qu'elle l'aimait toujours autant ?
Kojirô avait couru plus le plus longtemps possible et ne s'arrêta que lorsque Penalty refusa un nouveau tour du quartier. Le chiot se coucha par terre, la langue pendante et regarda le jeune homme d'un air accusateur. Un peu penaud, Kojirô ramassa son chien et rentra doucement chez lui en le massant. Il sentait les flancs de l'animal qui se soulevaient sous sa respiration précipitée. Une fois à la maison, il rempli une gamelle d'eau qui se vida instantanément et regarda Penalty se traîner dans son panier. Kojirô serra le poing. Dans sa colère contre Shun et Neeve, il avait faillit faire du mal à son chien.
Râlant contre lui-même, il décida de prendre une douche. La maison était extrêmement calme. Keiko avait été touchée par les dures paroles de son fils, non pas tant par les gros mots que par le reproche à peine voilé. Oui, elle n'avait pas fait confiance à son fils, l'accusant presque de « bizutage. » Sous le choc, elle avait porté ses mains à son ventre et se demanda si elle avait été une si mauvaise mère. Avait-elle vraiment fait le bon choix en tombant enceinte si vite ? Elle avait déjà les sens à fleur de peau, et cette nouvelle crise n'améliorait pas son état. Natsuko, de son côté, avait téléphoné à une des ses amies du quartier pour aller dormir chez elle. Elle avait beau adorer Neeve, elle ne supportait pas d'entendre les pleurs venant de sa chambre. Kojirô trouva donc sa mère plongée dans de profondes réflexions dans le canapé.
- « Comment va-t-elle ? » demanda-t-il depuis le réfrigérateur où il cherchait une bouteille de coca.
- « Comment veut-elle qu'elle aille ? » rétorqua sa mère un peu durement. « Tu vas devoir d'ailleurs m'expliquer ce qui s'est passé. Tout de suite ! »
Avec un soupir, Kojirô se laissa tomber dans le sofa en face de sa mère.
- « Nous sommes allés à la fête foraine--. »
- « Je sais tout ça. Natsuko m'a raconté. … Neeve a vraiment frappé Shun et cette fille ? »
- « En pleine poire ! » fit Kojirô avec un sourire satisfait qu'il aurait dû dissimiler.
- « Il n'y a pas de quoi être fier. C'est bien toi de lui montrer des trucs pareils ! »
- « Mais quoi encore ? »
- « Neeve est une jeune fille et--. »
- « Et c'est une bonne chose qu'elle sache se défendre. » coupa Kojirô, bien décidé à ne pas se faire reprocher tous les maux de la terre. « C'est sûr que je ne pensais pas qu'elle en ferait un si bon usage. »
- « Surtout, ne laisse pas sa tristesse gâcher ton plaisir. »
- « Mais c'est fantastique ça ! » Kojirô sentait la moutarde lui monter au nez. « C'est lui le gros salaud, et c'est à moi que tu viens chercher des poux ? Je te l'ai dit, j'ai toujours trouvé ce mec suspect, nul, crétin et complètement obsédé. C'est bien fait pour lui. Tu veux que je te dise ? Si Neeve ne l'avait pas frappé, c'est moi qui l'aurais fait ! » Il se leva et reposa sa bouteille sur la table tellement fort que le liquide remonta en un geyser.
- « Kojirô ! » tonna sa mère. « Tu te calmes et tu t'assoies ! »
- « … » Il se laissa tomber assis de tout son poids, sa cala au plus profond de son siège et croisa les bras sur la poitrine.
- « Natsuko a mentionné certaines accusations. Entre Neeve et les garçons de l'équipe de foot. »
- « Et ? » grommela Kojirô, cette fois buté pour de bon.
- « … » Keiko le regarda d'un air mauvais. Ce que son fils pouvait avoir une tête de cochon.
- « … Mais rien. C'est l'autre abruti qui nous pompe l'air parce que Neeve s'entend bien avec Ken et Kazuki. Il est jaloux mais lui, il ne se prive pas pour aller voir ailleurs… »
- « Vraiment ? » Keiko semblait étonnée. A vrai dire, elle n'avait pas trop compris ce que Natsuko lui avait raconté, aussi pensait-elle que sa fille avait mal interprété la dispute. Mais Kojirô lui confirmait que c'était bien cela. Et cette théorie ne correspondait sûrement ni à Neeve, Ken ou Kazuki. Donc oui, Shun Fujita avait un petit problème… « Je suis étonnée… Ceci dit, Kojirô… »
- « Quoi encore ? »
- « Tu vas me faire le plaisir de prendre un autre ton quand tu me parles. Et je voulais dire qu'il serait appréciable que Neeve et toi ayez une conversation quant à vos… comportements respectifs lorsque vous serez tous les deux à Tôhô. »
- « Hein ? » Kojirô regarda sa mère bizarrement. « Mais de quoi tu parles ? Que veux-tu que je fasse ? Je te signale qu'elle est allée au bal de fin d'année avec moi. Que veux-tu d'autre ? »
- « Je sais… Mais cela va jaser quand les gens vont savoir la nature de votre relation et--. »
- « La nature de notre relation ? Mais c'est juste ma demi-sœur… Franchement, vous les filles, vous pensez trop. » Il se leva de bon pour cette fois. « Je vais prendre une douche. Et j'ai faim. » annonça-t-il comme si c'était quelque chose de véritablement nouveau.
Une fois en haut des escaliers, il vit quelque chose qui le secoua plus qu'il ne l'imaginait. Par la porte de Neeve restée ouverte, il la vit, recroquevillée sur son lit. Le visage enfoui dans les genoux de son père, elle sanglotait en silence. Shouta se contentait de caresser les longs cheveux de sa fille en lui murmurant des choses que Kojirô n'entendit pas. Il lui apparut soudainement que Shouta était bel et bien un père. Après tout, il avait une telle relation avec Neeve qu'il n'avait presque jamais montré ce côté de lui. A l'exception de la fois où il l'avait puni, mais Kojirô était tellement en colère à ce moment qu'il n'avait pas vraiment relevé ce fait. Shouta était un père. Un bon père en général. L'expression sur le visage de l'homme était indéchiffrable. Il souffrait pour sa fille, clairement, et on sentait un peu son désarroi à ne pas pouvoir faire plus. Allait-il un jour faire la même chose pour Natsuko ? Ou Takeru ? Ou ce bébé à venir ?
Kojirô se sentit presque comme un envahisseur barbare qui déboulait dans cette scène intime. Il resta là, au milieu du couloir, sans savoir s'il devait redescendre ou continuer de vivre sa vie tranquillement, alors qu'un drame – tout aussi futile qu'une peine de cœur – se déroulait à côté. Shouta dut sentir sa présence parce qu'il releva la tête. Avec un petit sourire, il se dégagea doucement de l'étreinte de Neeve qui s'était apparemment assoupie à force de pleurer. Le chirurgien recouvrit sa fille de sa couette, sortit de la pièce à pas feutrés et renferma la porte derrière lui, avec un dernier regard pour le corps allongé. Une fois sur le palier, il s'adossa à la porte et poussa un long soupir :
- « Je te souhaite bien de ne jamais avoir de fille… » fit-il mi-figue, mi-raisin à Kojirô avant de descendre. « Elles grandissent vraiment trop vite. On n'arrive plus à suivre. »
Dimanche se traîna. Neeve refusait de sortir de sa chambre. Elle alla même jusqu'à hurler à travers la porte qu'elle détestait tous les hommes de la terre, et que cela incluait son père, ses frères et Penalty. Si le chien s'en foutait carrément, Shouta et Kojirô ne prirent pas la chose très bien. Le footballeur crut que Shouta allait défoncer la porte à coups de pieds, mais Keiko intervint avant. Bien, parce que Kojirô n'avait pas envie de réparer la porte. Il avait déjà du mal avec la boîte aux lettres qui résistait à tous ses efforts de bricolage et qui ne s'ouvrait toujours que si on la boxait. En revanche, la grille de séparation avait été astiquée et ses gonds huilés, de telle sorte qu'elle pivotait sans bruit. Donc, après une longue discussion entre filles, Neeve condescendit à venir les honorer de sa présence pour le repas du midi. Elle n'avala qu'une bouchée ou deux, triturant sa nourriture dans son bol. Elle semblait avoir pris dix ans en une nuit. Ses yeux rouges, ses cernes et son teint cireux faisaient d'elle un fantôme. Hargneux, le fantôme… Kojirô, à qui personne n'avait appris comment se conduire devant une jeune fille en proie à son premier chagrin d'amour, se comporta comme d'habitude. A la première plaisanterie, il se retrouva avec le contenu du bol – trituré – de Neeve sur la tête. Et elle retourna s'enfermer dans sa chambre.
- « Elle est malade… » ronchonna Kojirô en récupérant le riz éparpillé sur ses genoux.
- « Tu vas pourtant devoir prendre soin d'elle… » avança Keiko.
- « Hein ? »
- « Demain ! Nous allons tous deux travailler. Il est hors de question que tu prennes un jour de congé ! » objecta-t-elle en voyant son nouvel époux ouvrir la bouche. « Aussi triste que cela soit, tu ne peux pas rester à larmoyer sur son sort. Ou la laisser larmoyer. »
Aussi Kojirô redoutait le lendemain comme le chat craignait l'eau. Lui qui la faisait pleurer à tous les coups… Il partit faire son jogging et quand il revint, la maison était tranquille. Il se doutait que Neeve faisait son ermite et pour le moment, il ne s'en souciait pas. Il se chargea des tâches ménagères courantes jusqu'à ce que son ventre lui rappelât qu'il ne savait toujours pas cuisiner. Elle était peut-être déprimée, mais elle allait lui faire à manger ! Non mais !
Il bondit dans les escaliers et toqua à la porte. Une fois, deux fois. Avec un soupir, il tourna la poignée de la porte, qui s'ouvrit sur une porte plongée dans le noir.
- « Neeve ? » appela-t-il.
Mais rien ne lui répondit. Ni pleur, ni cri – ce qui était bien, mais pas plus de souffle, respiration ou autre signe de présence humaine – ce qui n'était pas bien. Il tourna l'interrupteur pour voir sa crainte confirmée. Neeve n'était ni sur ni sous son lit, ni nulle part dans sa chambre – Il le savait, parce qu'il alla jusqu'à ouvrir la porte de son armoire, au cas où. Et comme il s'était activé dans la maison, il savait que…. Minute… La fenêtre, l'échelle qui descendait du toit et… et ben oui, une grille bien huilée laissée ouverte. Neeve lui avait faussé compagnie.
Kojirô était en train de se demander comment il allait paniquer quand son téléphone portable sonna. Pensant que c'était Neeve, il se précipita dans sa chambre.
- « Allo, capitaine ? » fit la voix de Kazuki. Au son, Kojirô savait que son ami avait un truc à se reprocher, et que Kazuki le savait aussi.
- « Sorimachi, là maintenant, ce n'est pas le bon moment. J'ai--. »
- « Si c'est Neeve que tu cherches, je viens de la mettre dehors. Elle devrait être chez vous dans… dix minutes ? »
- « … Neeve… est venue… TE voir ? »
- « Oui. Disons qu'elle avait envie de parler. »
- « De parler ? » s'insurgea Kojirô. Elle avait passé la veille muette comme une carpe et quand il lui prenait l'envie de parler, elle choisissait Kazuki comme confident !
- « En fait, on n'a pas vraiment parler. Elle a pleuré, m'a gueulé dessus que tous les hommes étaient des salauds, moi le premier, m'a foutu une gifle – elle frappe fort d'ailleurs – et s'est remise à pleurer. »
- « … …. … »
- « Allo ? Kojirô ?»
- « Elle a surpris Shun avec une autre fille. »
- « Ah. AAAAAAAAH ! Ben je comprends mieux. Quoi qu'il en soit, je lui ai dit de rentrer. Et elle n'a pas voulu, mais comme je suis trop fort, j'ai réussi à lui faire avouer qu'elle s'était enfuie en douce, donc je me suis dit que tu allais t'inquiéter et--. »
- « Je ne m'inquiétais pas ! » protesta fortement – trop fortement – Kojirô.
- « Donc je t'appelle, parce qu'elle ne le fera pas. Je pense qu'elle va essayer de passer ni vue ni connue par le même chemin. »
- « D'accord. Merci pour le coup de fil et merci pour la catharsis. »
- « Ouais, j'ai donné de ma personne sur ce coup. » grommela Kazuki qui n'avait pas apprécié plus que ça de se prendre une bonne gifle pour des prunes. Au fond, il savait qu'il en méritait une, voire deux, mais quand même. Surtout qu'elle y avait mis de la force. Qui était l'imbécile qui lui avait appris à balancer son poids si efficacement ?
Kojirô se planta dans le jardin, Penalty littéralement allongé sur ses pieds. Le chiot était de nouveau en pleine vague d'amour envers son jeune maître qui lui avait acheté ce matin même un faux os en caoutchouc à mordiller. L'os avait un grelot incorporé, et le doux tintement semblait résonner dans le calme ambiant du quartier. Kojirô profitait du soleil timide de cette fin de mars et contemplait avec fierté ses aménagements paysagers. Il était en train de planifier un coup de peinture sur les murs quand Neeve pointa son nez. Elle se figea en voyant Kojirô, qui immédiatement pris la posture du grand-frère indigné : sourcils froncés, debout de toute sa hauteur, bras croisés.
- « Je suppose que tu as faim. » lança-t-elle, comme si de rien n'était.
- « Ne change pas le sujet de la conversation. »
- « Comme il n'y avait pas conversation je--. »
- « Tu me refais un coup pareil et tu te--. »
- « Prends une baffe, oui je sais… »
Elle s'était approchée, suivant la petite allée et en la voyant, Kojirô ne se sentit pas la force de la disputer. Elle avait l'air d'un zombie sur pattes. Après tout, elle n'avait rien fait de mal. Si elle avait envie de parler à Kazuki… mais :
- « La prochaine fois, dis-moi où tu vas. »
- « Est-ce que tu te faisais du souci ? »
- « Non. Mais j'ai faim. » mentit-il.
- « Je vois. »
Neeve devait se sentir coupable parce qu'elle lui prépara son péché mignon, le porc aigre-doux. Mais Kojirô ne se contenta pas de ses excuses muettes. Après le repas, elle remonta dans sa chambre. Lui regarda le sport à la télévision pendant une bonne heure et monta. Comme il s'y attendait, elle était allongée sous sa couette dans une semi pénombre.
- « Neeve, on va courir, j'ai besoin d'un partenaire d'entraînement. »
- « Demanda à Penalty. »
- « On pendra Penalty avec nous et tu te bouges. Maintenant ! »
- « Je hais les hommes, les chiens et le foot. Et je ne veux pas courir. »
- « Tu n'as pas le choix. »
Il s'approcha du lit et la souleva comme il l'avait déjà fait. Elle s'agrippa encore une fois à sa couette et à son oreiller mais elle se retrouva encore une fois transportée dans les airs et reposée au sol bien loin de son lit.
- « Change-toi, tu as cinq minutes. »
- « 'veux pas ! » gémit Neeve.
- « Quatre minutes. »
Elle mit trois minutes à se changer, mais il en mit sept à la faire sortir de la maison. Il finit par la transporter comme un sac de patates et la déposa un peu brutalement sur le seuil de la porte d'entrée. Ayant perdu, elle accepta de trottiner à ses côtés. Penalty courait à ses côtés. Il se méfiait maintenant de l'association Kojirô+pied+ballon de foot.
- « Bon, voilà, nous allons faire des exercices de passe en avant. Il faudra sprinter pour récupérer la balle. »
- « Tu sprinteras. Moi je fais que dalle. »
- « Cela ne marche pas si tu ne le fais pas. »
- « Demande à Ken. »
- « Fais ce que je te dis, bon sang ! »
Elle y mit de la mauvaise volonté mais petit à petit, elle se dérida. Avec son esprit de compétition, elle ne supporta pas les railleries incessantes de Kojirô, et elle finit par s'appliquer pour lui montrer de quel bois elle était faite…. Ce qui n'était pas du bois de footballeur. Ils avaient enchaîné pas mal d'exercices, et ils s'étaient avancés dans un coin du quartier que Kojirô connaissait mal, puisque c'était le circuit de distribution de Jie Wei quand Neeve s'arrêta. Kojirô était en tête, en train de courir après la balle que Neeve avait – par hasard bien sûr - frappé un peu fort dans la rue en pente et Penalty se désaltérait dans une flaque d'eau.
- « Où est-ce que cela mène ? » demanda-t-elle en faisant un signe de tête vers la gauche. « Ça » désignait une longue volée de marches qui semblait descendre assez abruptement la colline au sommet de laquelle ils étaient, alors que la rue devant eux serpentait doucement vers le bas.
- « Je ne sais pas. » répondit Kojirô.
- « Je veux y aller. »
- « Mais ce n'est pas mon circuit. » objecta-t-il. « Si ça se trouve, c'est un cul-de-sac. »
- « Oh, le pépère a déjà ses habitudes ? Et puis quoi, si ce n'est pas bien, on remontera. »
Kojirô se contenta de soupirer et entreprit de descendre les volées successives en jonglant genoux-tête, sans jamais laisser la balle toucher le sol.
- « Quel m'as-tu-vu ! » moqua Neeve qui sautillait tranquillement de marche en marche.
- « J'aimerais t'y voir ! » répliqua le footballeur. « Commence juste par genou-genou. » Neeve fit une moue et s'essaya à l'exercice. Après deux rebonds, le ballon partit sur le côté et Kojirô arrêta le ballon avec un sourire taquin. « Nul ! » Neeve s'entêta. Mais arriva ce qui devait arriver. Elle se concentrait tellement sur le ballon qu'elle en oublia qu'elle était sur un palier entre deux escaliers et recula… dans le vide. Elle partit en roulé-boulé avec un cri perçant et finit de descendre les dernières marches sur les fesses. Elle resta immobile au sol, un peu sonnée, pendant que Kojirô faisait la grimace. Si elle s'était fait mal à cause de lui, il ne donnait pas cher de sa peau.
- « C'est con, ton truc ! » râla Neeve en se mettant debout et en shootant dans le ballon, qui pour une fois arriva à destination : droit sur Kojirô. Il amortit de la poitrine et la rejoignit en bas.
- « Ça va ? Rien de cassé ? »
- « … Mon amour-propre… » grommela Neeve en se dépoussiérant. Il éclata de rire.
- « Tu vas t'en remettre. »
- « Hé, il y a un pont là-bas ! » fit Neeve en tendant le doigt devant. « Je parie que j'y arrive avant toi ! » Et elle démarra.
- « Tricheuse ! » Il sprinta, la rejoignit et la dépassa facilement. « J'ai gagné ! »
- « C'est parce que ton chien m'a gêné ! » argumenta-t-elle. Il haussa les épaules et regarda où ils étaient.
Les escaliers descendaient sur une étroite ruelle qui longeait une sorte de canal, un demi-cercle en béton gris pas très profond. Pour le moment, seul un filet d'eau jaunâtre stagnait au fond. Le petit pont devant lesquels ils étaient permettait de passer d'un côté du canal à l'autre, d'une ruelle à une autre ruelle qui courait elle aussi le long du pied d'une autre colline. Devant eux, le canal disparaissait en un tunnel.
- « C'est un canal d'évacuation des eaux de pluies. » remarqua Kojirô.
- « Regarde, il y a une sorte de berge de l'autre côté. Avec des bancs ! »
- « Super… » grommela-t-il. « C'est un canal, il n'y a rien à voir. »
- « Moi je trouve ça mignon. » s'entêta Neeve.
- « Neeve, c'est un canal d'évacuation des eaux de pluies ! En béton ! Avec une passerelle en métal à moitié rouillée… Où est-ce que tu vois un truc mignon ? »
- « Je ne sais pas, mais c'est mignon ! »
Il l'empoigna par le bras et la tira sur le pont jusqu'au milieu. Il la tourna vers le tunnel.
- « Toujours aussi mignon ? »
- « Mais non, tête de nœud ! L'autre côté ! Avec les fleurs et les arbres sur la berge ! »
Il se retourna et crut voir l'intérêt du paysage. De l'autre côté, il y avait une berge parallèle en contrebas de la ruelle. Sur la pente séparant berge et ruelle, des arbustes et parterres de fleurs poussaient, plus ou moins laissés à l'abandon. De vieux bancs miteux survivaient ici et là.
- « Pff, t'es bien une fille. »
- « Moi cela me fait penser au parc d'Ueno. J'y étais allé avec Shun et nous avions… nous avions… » Neeve avait débuté sa phrase avec entrain mais sa voix se cassa lorsqu'elle mentionna Shun. Elle n'avait plus pensé à Shun depuis que Kojirô l'avait forcée à courir et voilà qu'elle ramenait le sujet d'elle-même. Les larmes commencèrent à couler sans qu'elle pût les arrêter.
- « Ah non ! » objecta Kojirô en paniquant carrément. « Arrête de pleurer pour cet abruti colgate ! »
Mais Neeve pleurait. Penalty dut sentir sa détresse parce qu'il vint se coller à elle en gémissant. Soudain, Neeve se laissa tomber par terre et empoigna le chiot en une embrassade un peu désespérée. L'animal se laissa faire avec plaisir tandis que Kojirô s'accoudait à la balustrade en silence pour regarder le paysage. Au bout d'un moment, il grogna :
- « Bon, tu as fini !? »
- « Moui… » fit la jeune fille d'une petite voix. Elle repoussa un peu le chiot qui s'était mis à lui lécher la figure. « En fait, c'est mignon les chiots… Quelle sera sa taille adulte ? » demanda Neeve en caressant le chiot qui était maintenant béat de contentement. Comme tous les animaux, il s'était attaché à la seule personne qui ne semblait pas l'apprécier outre mesure. La voilà qui la câlinait et le papouillait ! Victoire !
- « Mi-cuisse. » Kojirô se retourna, posant le haut de ses reins contre la balustrade, et la regarda de haut. « Si tu as fini de pleurer, j'ai quelque chose pour toi. »
- « Pour moi ? Qu'est-ce que c'est ? » Déjà, elle était curieuse.
- « Tu as fini de pleurer ? » vérifia-t-il.
- « Oui ! » Elle se passa la manche sur le visage. « Alors ? » Il s'amusa presque à la voir trépigner d'impatience comme ça.
- « Une surprise ! » Il piocha de sa poche un tout petit paquet. « Mais seulement si tu me promets de ne plus pleurer à cause de cet enfoiré ! »
- « D'accord ! Allez donne ! » Il lui lança le sac en papier d'un air nonchalant, et se détourna un peu. C'était bizarre, bien que le soleil donnât derrière lui, il avait chaud au visage. « Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-elle automatiquement en tâtant le sac pour deviner le contenu.
- « De la bouse de requin séchée ! » répondit-il ironiquement.
- « Non, c'est un bracelet ! Il est trop mignon ! » Neeve regardait l'assemblage de coquilles nacrées de la taille de l'ongle de son auriculaire. La lumière faisait chatoyer les couleurs entre le rose, le jaune et le blanc cassé. Elle le passa à son poignet et tendit le bras pour voir l'effet. Kojirô lui lança un coup d'œil en biais et se gratta la nuque d'un geste maladroit.
- « C'est ton souvenir d'Okinawa. »
Il avait un peu oublié qu'il lui avait acheté quelque chose. Il n'avait retrouvé le papier que ce matin, en rangeant sa chambre. En fait, il avait également acheté un petit quelque chose à Natsuko, un pendant d'écaille de tortue dans les tons brun et vert. Il ne pouvait pas trop expliquer pourquoi il n'avait acheté des souvenirs – non des bijoux fantaisie ! – qu'à ses deux sœurs. Il était plusieurs fois passé devant ce marchand ambulant qui se posait avec ses créations sur une serviette sur la plage lorsqu'il faisait son jogging avec les garçons. A chaque fois, il regardait l'étal comme ça et à chaque fois, il se disait que le bracelet plairait à Neeve. Finalement, il avait prit quelques euros et s'était arrêté au stand. Heureusement, il n'y avait que Takeshi avec lui ce jour là. En achetant le bracelet, il avait remarqué le pendant et l'avait pris également. Bizarrement, il n'avait rien pris à sa mère ou à ses frères. Allez savoir pourquoi…
- « Merci, je l'aime vraiment beaucoup ! Tu as bon goût pour un garçon. Toutes les filles sont jalouses de mon stylo ! »
Il baissa la tête vers elle, qui était toujours assise par terre sur le pont, Penalty couché entre ses jambes et lui fit un sourire. Un véritable sourire, honnête et sans arrière-pensée et Neeve sentit son cœur manquer un ou deux battements.
- « N'est-ce pas ? »
- « Je… je suis désolée… » fit soudain Neeve d'une voix réellement contrite.
- « Hein ? Généralement, on dit 'merci', pas 'pardon' quand on reçoit un cadeau. »
- « Non pas pour ça… Pour les rumeurs… que moi et toi ou Ken ou Sorimachi… enfin… » Elle réussit à larmoyer et à rougir en même temps.
- « Oh ça ?! Pff, laisse tomber. » Il se dandina un peu, faisant passer son poids d'une jambe à l'autre.
- « Vr-vraiment ? » balbutia-t-elle.
- « Mais oui. Il y a pire, comme rumeur. » dit le footballeur en pensant à la dernière en date – Rai et lui. Il eut un reniflement
- « Comment ça ? »
- « Ben oui. Tant qu'à être associé à une fille comme partenaire de lit, je préfère une fille comme toi. »
- « Hein ? »
- « Neeve, voyons tu es bien plus mignonne qu'elle ! » fit-il un peu exaspéré devant son manque de compréhension avant de se détourner encore une fois, les oreilles tellement chaudes qu'on aurait pu y cuire un œuf au plat dessus.
- « Tu le penses vraiment ? »
- « Mais tu t'es bien regardée ? Et cette connasse, tu l'as bien regardée ? » s'emporta Kojirô. « « C'est moi qui n'arrive pas à croire qu'un type, même aussi con que lui, sorte avec elle. Elle est conne, vulgaire, moche, et elle pue de la bouche. Le seul domaine dans lequel elle te surpasse, c'est le mauvais goût. ALORS ARRETE DE PLEURER ! »
- « O-o-oui, Hyûga-san ! » bafouilla-t-elle.
- « DEBOUT ! ON COURT ! »
Et il partit devant, mais pas avant qu'elle ait eu le temps de voir qu'il était tout rouge, et pas que de colère.
Neeve le suivit, gardant un mètre de distance entre eux, le temps qu'il se calmasse. Elle regarda son bracelet et puis le dos du jeune homme devant elle et fit la moue. C'était la première fois que Kojirô lui avait fait un tel sourire. Un vrai sourire. Le genre de sourire qu'elle avait tant aimé chez Ken lorsqu'elle l'avait rencontré.
Neeve n'avait jamais eu de copains garçons. Shouta, dans sa décision de l'éduquer en parfaite poupée japonaise, l'avait inscrite dans une école primaire réservée aux filles. Là, elle avait suivi les cours de danse traditionnelle – qu'elle avait adoré - de cérémonie du thé – qu'elle avait détesté – et d'arrangement floral – qu'elle avait moyennement apprécié. Ces loisirs limitaient donc encore plus ses contacts avec la gente masculine. Une fois à Tokyo et élève à St Elizabeth, elle avait dû faire face à cette espèce nouvelle et s'était armée de courage. Elle avait tout de suite sympathisé avec Shun et son petit groupe d'amis, mais elle était tombée malade peu après le début des cours. Lorsqu'elle redoubla, elle noua une amitié solide avec Ayame et commença à sortir très tôt avec Shun. Du fait de sa relation amoureuse, elle se retrouva accaparé par Fujita. Les autres garçons avaient pris leurs distances, ne voulant pas se mettre à dos le très jaloux délégué des deuxième, puis troisième années.
Ayame, elle, n'avait jamais eu de problèmes pour se lier avec les garçons. En grandissant, elle avait pris conscience de l'effet qu'elle produisait autour d'elle et avait su en profiter. Elle flirtait, draguait, sortait de temps en temps avec un garçon, sans jamais vraiment s'engager. Elle n'était pas tombée amoureuse. Du coup, les garçons qui orbitaient autour d'elle avaient toujours regardé Neeve de la façon dont ils regardaient Ayame, d'une certaine façon que la jeune fille trouvait déplaisante. Lorsqu'elle était avec Ayame et eux, elle restait polie mais réservée, se cachant derrière sa relation avec Shun. Les autres garçons, ceux qu'Ayame ne trouvait pas intéressants et que Neeve aurait peut-être voulu approcher la cataloguaient dans la même série que sa copine : frivole, évaporée, voire fille facile.
Neeve avait donc grandi avec pour seuls repères masculins son grand-père, son père et son petit ami. Les bons copains de ce dernier avaient en une certaine mesure accepté la jeune fille dans leur cercle et se comportaient amicalement, mais ils restaient avant tout les amis de Shun, pas les siens. Aussi Neeve avait trouvé Ken absolument adorable. Il avait été le premier garçon à la traiter normalement. Kojirô lui avait fait la gueule et Sorimachi avait dissimulé son amitié derrière ces fausses tentatives de drague qui mettait Neeve mal à l'aise. Seul Ken avait été « humain. » Il était même venu la voir à son boulot pour essayer de l'aider à comprendre à quel point Hyûga était un gentil garçon.
Ken Wakashimazu était sans conteste son meilleur ami, son âme sœur masculine. Et c'était parce qu'elle l'estimait tellement en tant qu'ami qu'elle n'avait pas trop apprécié le rapprochement Ayame-Ken. Avant de comprendre qu'Ayame considérait également Ken comme son meilleur ami. Neeve regrettait vraiment qu'Ayame ne puisse pas venir avec eux à Tôhô. A eux trois, ils auraient été le trio infernal. Plus que les 3K dont elle avait déjà entendu parler, lors que sa journée d'orientation.
Elle était arrivée à Tôhô ce vendredi matin, habillée pour la première et probablement dernière fois en vêtements de ville, puisque qu'elle avait dû déjà rendre son uniforme à St Elizabeth. Elle avait reçu son nouvel uniforme et ses livres scolaires, récupéré son emploi du temps et avait eu droit à une visite des lieux, guidée par un troisième année. Enfin, sa classe avait été réunie dans leur salle de cours pour rencontrer leur professeur principal. Elle était une des rares à porter des habits civils, bien qu'elle ait fait attention à choisir une jupe plissée bleu foncé et un chandail dans les mêmes tons, pour ne pas se faire remarquer. Au milieu de la salle, un groupe de filles étaient en grande discussion. Elles venaient toutes de Tôhô collège et furent enchantées de mettre Neeve au courant des traditions, usages et interdits de Tôhô. Une sorte de règlement social, parallèle au règlement officiel, mais dont la moindre infraction coûtait bien plus cher qu'une simple retenue. Quand ces filles avaient évoqué les fameux 3K, Neeve avait dû se retenir de rire. Elle qui les connaissait « intimement » avait du mal à faire correspondre les deux images : leurs vraies personnalités et celles qu'on leur prêtait.
La jeune fille courait donc derrière son demi-frère et repassait les ragots en revue. Emporté et colérique ? Oui, mais elle dirait plutôt râleur et soupe au lait. Impatient ? Oh oui. Sexy ? Carrément, surtout en boxer noir, lorsqu'il buvait le lait directement au carton et qu'il rejetait la tête en arrière et qu'elle pouvait se rincer l'œil sur ses plaquettes de chocolats. Toujours vouloir avoir raison ? Certes, mais la plus part du temps, il avait raison. Arrogant ? Ah oui, c'était bien lui. Prétentieux ? Ah non, pas du tout. Juste sûr de lui.
Elles avaient oublié le côté gentil mais ronchon, le fait qu'il chantait complètement faux sous la douche, qu'il était dévoué à l'extrême à sa mère, entièrement gaga de son chien et qu'il ronflait en dormant. Elles ne connaissaient rien de sa patience quand il expliquait des maths – à elle, Natsuko ou Sorimachi. Elles avaient passé sous silence le fait qu'il était assez intrépide, voire inconscient, à aller affronter des voleurs armé seulement d'une béquille. Elles ne savaient qu'il était capable de coudre un bouton. Elles ne savaient de rien de lui, mais elle, Neeve, commençait à voir qu'il y avait plus à voir chez Kojirô Hyûga qu'il voulait bien le montrer.
- « Bon, tu te bouges, espèce de limace ? » ronchonnait justement le Tigre.
- « J'ai un point de côté ! »
- « Tu as vraiment besoin de te remettre au sport. »
- « Je sais… Je ferai un tour des équipes de sports à Tôhô. »
- « Hé, Hase, c'est quoi ton plat préféré ? » demanda Kojirô. Cette question, venue de nulle part, surprit Neeve qui faillit mettre le pied dans le caniveau.
- « Hein ? »
- « Ton plat préféré ? »
- « Le canard laqué au miel avec gingembre et sauce à l'orange. »
- « Ça existe vraiment, un truc pareil ? » Kojirô ne put retenir sa grimace.
- « Mais oui. Je t'en ferai un jour, tu verras, c'est très bon. »
- « Pourquoi pas ? Si j'ai survécu à ta cuisine jusqu'à aujourd'hui… »
- « Crétin ! »
- « A ton service ! … Et si tu devenais la manageur de l'équipe de basket ? Rai m'a dit qu'ils n'avaient personne. Toi qui aimes bien le basket. »
- « Je veux faire du sport, pas faire la femme de ménage… »
- « Jamais contente ! »
- « … Est-ce que tu sais quand Kazuki sort de l'hôpital ? »
- « Aujourd'hui mais il se repose. Il sera sur pieds juste à temps pour la rentée. Pourquoi ? »
- « Je l'ai giflé. »
- « Il s'en remettra. »
- « Je fais lui faire des tartelettes au citron. »
- « Il devrait aimer. Tu m'en feras ? »
- « Non. Tu n'arrêtes pas de dire que je vais t'empoisonner. Kazuki me dit toujours que c'est bon, lui. »
- « Ben moi, je te dis quand c'est mauvais. »
- « Mais tu ne me dis jamais rien ! »
- « C'est parce que ce n'est jamais mauvais. »
- « Il faut vraiment que je te trouve une copine ! »
