Chapitre 41 –
Bon, je passe le week-end prochain sur Nice, voir les filles de ma team de scantrad (DivisionXIII, spécialisée dans le Shôjô… Moi, c'est Shayana (pub pub pub)). Donc la sortie sera faite lundi en cours de journée !
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Un grand merci à toutes celles qui mettent des commentaires et des encouragements ! Yellou, Chenonceau, Darkaya (mais qu'est-ce que tu faisais en Angleterre, folle !), Tokyo, Tokikofun (qui a repris sa fic yeaaaaah), Genzô, et maintenant Spycicoktail !
J'apprécie ! Et cela me motive en cette période de flou artistique… J'ai un peu du mal à me pondre mes chapitres, j'ai envie d'écrire d'autres histoires (telle « Paris sera toujours Paris » ou les OS délirants (Les 10 commandements »)
Je ne vais pas arrêter cette fic, mais peut-être (peut-être hein !) ralentir le rythme de parution pendant quelques temps, histoire de souffler.
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Un gros coucou à FicAndRea/Asuka et Kiito/Nix que j'ai rencontrées en personne! Nyaaa, je suis trop heureuse ! Les filles, vous êtes géniales !
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Chapitre 41 – Remettre les pendules à l'heure
- « Neeve, je te jure, si tu n'étais pas déjà si amochée, je te collerais la baffe de ta vie. »
L'interpellée se contenta de le regarder avec ses grands yeux terrifiés. Rectification, un grand œil terrifié, le droit, parce que le gauche était presque entièrement fermé par une arcade sourcilière gonflée. Les larges traces de sang qui maculaient le T-shirt de Kojirô provenaient d'une large entaille à cette même arcade qui saignait toujours abondamment. Le liquide rouge s'accrochait au sourcil et au cil, glissait sur la paupière fermée, puis venait s'ajouter au filet presque tari qui s'échappait de son nez enflé et quelque peu écrasé. Enfin, elle avait les lèvres tuméfiées, coupées à deux endroits. Sa pommette gauche était rouge et déjà son œil noircissait.
Kojirô eut un autre claquement de langue et étouffa un juron. Il raffermit son emprise sur le menton de sa demi-sœur, la forçant à lever la tête tellement haut qu'elle en était presque sur les pointes de pieds. Pour se rattraper, elle dut poser une main sur son bras. Sans mot dire, il avança une main et palpa le nez boursouflé. Neeve gémit un peu et essaya de reculer la tête, mais non seulement il lui maintint le menton mais il continua son exploration. Il y allait pourtant d'une main toute douce.
- « Pas cassé. » laissa-t-il tomber platement.
Il délaissa le nez pour se pencher sur l'arcade. Mais la blessure saignait toujours autant.
- « Tiens ! » Akira lui tendait un mouchoir en tissu tout propre.
- « Hum. » Dans un état d'esprit décalé, il nota qu'Akira était en fait un gentil garçon sous ses airs de mauvais garnement. Non seulement était-il toujours poli et calme, mais il était bon en classe. Il était le seul du groupe à ne pas être une totale catastrophe en anglais. Ajoutez ce petit mouchoir bien propre, sûrement brodé… En d'autres circonstances, il se serait marré. Mais en d'autres circonstances, Akira n'aurait peut-être pas sorti son petit mouchoir bien propre, sûrement brodé.
Kojirô tamponna du mieux qu'il pouvait le sang. Neeve gémit encore, mais ne bougea pas la tête. Cependant, il sentit ses ongles s'enfoncer dans son bras. Dès qu'il eut retiré le tissu, la plaie se remit à saigner. Il recommença encore et cette fois, tous se penchèrent sur la blessure pendant la seconde où l'entaille était visible.
- « C'est bon, ce n'est pas trop profond. » fit Yoshi.
- « Et il ne faut pas de point de suture. » compléta Rai.
Kojirô s'essuya les doigts sur son T-shirt. Il avait laissé le mouchoir sur le front de la jeune fille qui le retenait d'une main tremblotante, et comme son T-shirt était digne d'un film gore, un peu plus, un peu moins…
- « Désolé les gars, cela sera pour une autre fois. » continua-t-il de cette même voix égale. « Mais ma sœur et moi devons avoir une petite discussion. »
Bien que trois des garçons ne fussent pas impliqués dans le travail de groupe, tous hochèrent la tête.
- « T'inquiète, on va s'incruster chez Rai et pomper sur Akira. » annonça Ken en lui tendant ses deux sacs.
- « Ouais, Yoshi, il ne sert à rien. » termina Kazuki en lui tendant le sac de Neeve. Elle l'avait laissé tomber en s'enfuyant mais un des crétins avait été assez aimable pour le ramasser et le leur rapporter
Kojirô passa le tout en bandoulière et attrapa Neeve par un poignet pour la traîner derrière lui. Elle se mit en marche automatiquement et tous purent constater qu'elle boitait.
- « Merde, le mec s'est tiré ! » s'exclama Yoshi en se retournant.
- « T'as pas dû taper assez fort. Les volleyeurs, tous des tapettes. » rétorqua Rai.
- « Viens voir un peu ici, je vais améliorer ma force de frappe. »
- « Je veux bien faire l'arbitre… » proposa Kazuki, tout désireux de se rendre utile.
Mais aucun n'avait vraiment le cœur à plaisanter. Le silence retomba. Ils étaient tous sportifs et à part Akira qui courait en solitaire, ils faisaient tous un sport où les chocs étaient monnaie courante. Et même Akira savait ce que c'était que de tomber et se manger durement la piste. De plus, ils avaient tous à un moment donné été impliqués dans des bagarres. Les coups et les blessures, ça les connaissait. Mais frapper une fille, c'était moche. Se mettre à sept contre une fille, c'était inexcusable. S'ils avaient su l'étendue des dégâts, ils n'auraient pas été aussi « gentils ».
- « Vous pensez qu'elle va s'en sortir ? » demanda Akira d'une voix inquiète.
- « Mais oui. Kojirô va s'occuper d'elle. »
- « Justement, c'est ça qui m'inquiète. »
L'esprit de Kojirô retournait les mêmes pensées. Il aurait voulu pouvoir revenir en arrière et étriper ces mecs à mains nues. De préférence avant qu'ils ne touchassent à Neeve. Se rappelant la présence de la jeune fille qui le suivait, il donna un coup sur son bras pour l'obliger à marcher plus vite.
- « A-a-arrête ! » murmura plaintivement Neeve. Il se contenta de resserrer sa prise sur son poignet et accéléra encore. Elle compris que c'était peine perdue et boitilla-trottina du mieux qu'elle pouvait. Jamais les dix minutes entre Tôhô et chez eux n'avaient été aussi longues. Enfin, la maison rose flamant se détacha dans le ciel empourpré. Comme tous les lundis depuis la rentrée, ils étaient les premiers à rentrer. Shouta et Takeru allaient au dojo après avoir déposé Mamoru à la bibliothèque, Natsuko se rendait à ses clubs et Keiko en profitait pour soit aller au yoga soit passer du temps avec ses collègues de travail.
Penalty vint leur faire la fête, mais s'arrêta en gémissant. Il s'aplatit à terre puis fila la queue entre les jambes, disparaissant derrière la maison. Les animaux sentaient toujours les situations orageuses.
- « Tu vas prendre une douche. » ordonna Kojirô en montant les escaliers, Neeve toujours derrière lui. « Mais surtout, évite de toucher à ton visage. Même avec de l'eau. » Il la poussa sans ménagement dans la salle de bains et alla se débarrasser de leurs sacs dans sa chambre. Puis il redescendit et alla directement au frigo pour finir le carton de lait d'un coup. Se sentant un peu mieux, il ouvrit la porte-fenêtre pour s'accroupir auprès de Penalty. L'animal continua à gémir en se tassant dans son panier. Kojirô ne comprit pourquoi que lorsqu'il vit les narines dilatées du chiot. Son T-shirt devait empester le sang.
Avec un soupir, il se releva et se rendit dans la buanderie. Il enleva son habit qu'il jeta d'un geste rageur dans une bassine qu'il remplit d'eau et de produit détergeant. Il empoigna une brosse et se mit à frotter vigoureusement. Il était en train de rincer son vêtement quand il entendit Neeve sortir de sa douche. Elle avait fait étonnamment vite.
- « Viens par ici ! » La voix sans émotion porta et résonna dans la grande maison silencieuse. « Maintenant. » ajouta-t-il après un moment de réflexion comme il n'entendait rien. Mais ce n'était pas que Neeve l'ignorait, juste qu'elle marchait doucement. Il releva les yeux de sa bassine pour la voir hésiter sur le pas de porte. Elle avait réussi l'exploit de se laver les cheveux sans mettre une goutte d'eau sur son visage qui aurait été plus à sa place sur le corps d'un lutteur que sur celui d'une jeune fille.
Avec un mouvement de tête, il lui dit d'entrer. Elle obéit mais ne sut quoi faire. La buanderie était assez petite et avec Kojirô au milieu…
- « Assis. » fit-il en attrapant le premier T-shirt dans la corbeille de linge à distribuer. Elle regarda autour d'elle, mais il n'y avait pas une chaise. Confuse, elle amorça un mouvement pour retourner dans la cuisine. « J'ai dit, assis ! » Il la rattrapa à bras-le-corps, la souleva et la posa sur la machine à laver. Elle était maintenant à sa hauteur, et pour la première fois, leurs regards se croisèrent. Kojirô n'avait jamais Neeve avec cette expression. Elle était à la fois terrifiée et penaude. Un peu comme Penalty qui savait qu'il avait fait une bêtise et attendait qu'il soit puni.
- « Verse une larme et je te fais un deuxième cocard. » menaça le jeune homme en ouvrant la trousse médicale en grand. Puis avec un dernier regard, toujours aussi neutre, il se saisit de la jambe droite de Neeve et remonta la jambe de son jean de maison. Elle glissa, se retint de justesse et l'observa désinfecter la plaie. Malgré elle, elle agitait la jambe pour échapper à la brûlure du désinfectant.
- « Tiens-toi tranquille. » marmotta Kojirô sans lever la tête. Et comme elle n'obtempérait pas, il bloqua le membre incriminé entre ses deux jambes et se pencha sur la plaie. « Ne pleure pas. » fit-il en l'entendant couiner. Elle reprit sa respiration assez bruyamment et renifla. Le silence retomba. Au bout d'un moment, Kojirô jeta son coton imbibé de sang et en posa une compresse qu'il fixa avec de la bande adhésive.
- « Tu t'es bien abîmée le genou. Ne force pas dessus. » ordonna-t-il plus qu'il ne recommanda. Dès qu'il la regarda, elle baissa la tête.
Il s'étonnait lui-même de son calme. Il était en colère, mais une colère uniforme, sourde, qui n'avait ni but ni cause bien définie. Il ne pouvait pas être en colère contre Neeve. Elle n'avait sûrement pas demandé à se faire refaire le portrait. Il était en colère contre les sept crétins, mais il ne pouvait rien faire pour le moment, donc il repoussait cette colère au fond de lui et se concentrait sur la besogne immédiate. Soigner Neeve. Elle avait dû tomber et s'écorcher le genou dans sa course. Une belle entaille, qu'il avait mis du temps à nettoyer. Il essaya encore de croiser ses yeux, mais elle continuait à éviter tout contact avec lui. Il était certain que s'il ne l'avait pas coincée, elle aurait refusée qu'il la soignât.
Avec un soupir, il s'attaqua à l'arcade sourcilière. Le sang avait maintenant coagulé, même si la blessure suintait encore. Au moindre petit coup, elle se remettrait à couler. Le plus doucement qu'il put, il essuya le sang. Mais Neeve n'était jamais prise de coup et n'avait qu'une toute petite tolérance à la douleur et elle se débattit plus fortement cette fois.
- « Aïe ! »
- « Reste tranquille ! »
- « AIE !»
- « T'es chiante ! »
Elle tenta de le repousser. A court de patience, il la bloqua assez durement contre lui. Il entoura le cou de la jeune fille de son bras gauche, la forçant à coller le côté droit de son visage contre sa poitrine, lui écrasant le bras droit au milieu contre son torse. De sa main gauche, il enserra le poignet gauche de Neeve. Elle était bien immobilisée et lui avait une main de libre.
Il prit une grande inspiration et allait reprendre son travail facial quand il réalisa qu'elle avait également la main gauche en sale état. Il lui tordit le poignet et entreprit de désinfecter cette nouvelle blessure.
- « AIE ! J'ai dit AIE ! » Les protestations étaient étouffées dans sa poitrine, et il sentait sa main droite s'agripper presque convulsivement à son T-shirt.
- « … »
- « Arrête ! Laisse tomber ! Arrête ! J'AI DIT ARRÊTE, KOJIRÔ ! »
- « Tiens, tu connais mon nom. » remarqua-t-il posément mais avec un rien d'ironie en jetant son tampon pour un reprendre un autre. Cependant, il ne la lâchait pas. Il avait eu bien trop de mal à la maîtriser.
- « Hein ? » Elle ne s'attendait pas à ça.
- « Tu m'as appelé Kojirô. »
- « Désolée, Hyûga-san, je ne voulais pas... » murmura Neeve d'un ton honteux.
- « Arrête de m'appeler comme ça ! » râla-t-il plus fort qu'il ne l'aurait voulu. Il sut immédiatement qu'elle se recroquevillait sous lui. « J'ai toujours l'impression que tu appelles mon père. » reprit-il d'une voix plus douce. Sous la surprise, elle en oublia d'en avoir mal et il put finir de nettoyer sa main.
- « Mais comment veux-tu que je t'appelle ? » demanda Neeve d'une voix hésitante après un moment de silence. Il s'interrompit pour lui dédier un regard à la fois amusé et hautain. Immobilisée comme ça contre lui, elle devait se désarticuler le cou pour le voir.
- « Cherche un peu, tu devrais trouver. » répondit-il en lui lâchant la main. « Laisse ça à l'air libre, mais désinfecte souvent. » Puis il lui attrapa le menton. « Tu bouges, tu morfles. » prévint-il. « Et enlève-moi tes cheveux du milieu avant que je ne te les coupe. » Neeve repoussa ses mèches et les noua en un chignon approximatif en haut de son crâne. « Tss, regarde, tu saignes encore ! Et tu en as foutu sur mon T-shirt ! »
En effet, la plaie s'était rouverte et encore une fois, Neeve, collée contre lui comme elle l'était, s'était involontairement épongée sur son vêtement.
- « Ko-Kojirô…san ? »
- « Hum ? » Il fouillait dans la trousse à la recherche des pansements spéciaux pour ce genre de blessure. « Quoi ? » demanda-t-il en la regardant, une fois qu'il avait trouvé ce qu'il voulait.
- « Kojirô-san ? » répéta Neeve en le regardant timidement, mais bien en face pour la première fois.
Il avait été de plus en plus exaspéré par le fait qu'elle appelât Ken et Rai par leurs prénoms alors qu'il restait très formellement Hyûga-san. La goutte d'eau fut quand elle laissa tomber le « Sorimachi » pour un « Kazuki » très malicieux. Il n'avait pas été le seul à remarquer ce fait, et cela le chagrina plus qu'il ne l'aurait pensé. Surtout qu'il s'était mis à l'appeler « Neeve » et qu'elle ne disait rien. En voyant son air ennuyé, il comprit qu'elle n'avait pas fait ça pour le froisser, mais au contraire, essayer de lui montrer… une sorte de respect. Après tout, Neeve avait été élevée comme la parfaite poupée japonaise. Même si les éducateurs s'étaient plus que plantés sur certains points, ils avaient réussi sur celui-ci. Au départ, elle avait traité Fumihiro avant tant de déférence qu'il prit la mouche : « Je ne suis pas si vieux ! »
- « Va pour Kojirô-san. » accepta le footballeur après un autre regard mitigé. Il lui reprit le menton. Cette fois-ci, elle se laissa faire. Si ce n'était qu'elle n'était toujours pas habituée à la douleur. Petit à petit, elle se recula sur le lave-linge dans l'espoir de lui échapper. Il finit par lui bloquer la tête avec une main ferme sur la nuque et la tirer par la taille.
- « Reste tranquille, bon sang ! » Pas mal de gémissements plus tard, il en avait fini avec son métier d'aide-soignant. « Je ne peux rien faire pour ton nez ou ton cocard, passe-toi juste de la pommade ou des compresses de glaçons. Tes lèvres vont cicatriser vite si tu évites les aliments trop chauds. » Il fixa les micro pansements le long de l'entaille sur son front. « Ne frotte pas, ne mouille pas…. Et en général, ne t'agite pas. »
Il disparut dans la cuisine pour jeter les stocks usagés et eut la surprise de l'entendre le suivre. « Je t'ai dit de ne pas t'agiter ! » rugit-il en la faisant sursauter.
- « Mais tu m'as dit de… » commença Neeve en montrant le congélateur. Alors qu'elle tira sur la poignée, il la vit pâlir et chanceler.
- « ASSIS ! » Comme elle n'obéissait pas assez vite, il la reprit pour la soulever et la poser sur la table de la cuisine. « Ça ne sert à rien de mettre des glaçons maintenant que je t'ai mis de la pommade. Fais-le plus tard. » Elle resta donc assise sur la table, les pieds se balançant dans le vide, les mains crispées sur le rebord.
- « Je… Je peux t'aider ? » demanda-t-elle en le voyant remplir la bouilloire.
- « Tu bouges, tu es morte. » répondit-il sans même se retourner. Elle avait commencé à glisser par terre et se reprit à temps. Neeve grimaça lorsqu'elle prit appui sur sa main blessée. La bouilloire n'avait même pas commencé à siffler que Kojirô l'arrêtait.
- « Bois. »
Neeve avala une gorgée du thé clair qu'il lui avait tendu.
- « Beurk, c'est trop sucré. »
- « C'est fait pour. Combien pèses-tu ? » Il avait sorti la notice d'une boite de médicament qu'il lisait avec attention.
- « Cinquante et un kilos. »
- « QUOI ? »
- « Ben oui. »
- « Comment peux-tu être aussi lourde et être aussi maigre ? Bon, tu ne vas n'en prendre qu'un… » Neeve avala le cachet avec le reste de son thé. Elle se leva pour aller rincer la tasse.
- « MAIS RESTE ASSISE ! » Elle se refit soulever.
- « Mais--. »
- « Mais que dalle ! » grommela Kojirô. « Tu es blanche comme un cachet d'aspirine, alors reste tranquille. »
- « … »
- « Bon… » Il commença et s'arrêta, ne sachant pas trop comment s'y prendre. Kojirô avait été rassuré de voir que les dégâts étaient plus visuels que sérieux. Neeve s'était juste prise une bonne trempée. « Est-ce que ces gars t'ont… Je veux dire, à part te frapper, ils n'ont pas… » Bien malgré lui, il rougit.
- « Non… non ils n'ont rien fait. » souffla Neeve en s'empourprant.
- « Booon. » Pour sûr, il était soulagé. « Bon, quand ton père va rentrer, j'irai avec vous au commissariat pour--. »
- « NON ! » s'écria Neeve en le regardant complètement affolée. « Je ne veux pas aller--. »
- « Tu iras, avec mon pied au cul s'il le faut ! » articula Kojirô entre ses dents serrées. « Ne discute pas. »
- « NON ! S'il te plaît ! »
- « Mais pourquoi pas ? Ne me dis pas que tu as peur d'eux ? »
- « Ce n'est pas ça, mais… mais c'est fini, vous leur avez fait comprendre, non ? »
- « Peut-être, mais cela ne va pas les empêcher de s'attaquer à quelqu'un d'autre. C'est ton devoir de citoyenne. Imagine qu'ils s'en prennent à une pauvre mémé ? »
- « Ils ne reviendront pas et ils ne feront rien ! »
- « C'est ça ! » railla Kojirô. « Et moi je suis la Fée Clochette. »
- « Mais tu ne comprends pas, ils ne m'avaient jamais rien fait avant et--! »
- « COMMENT ÇA ? TU LES CONNAISSAIS ? ILS T'AVAIENT DÉJÀ AGRESSÉE ? »
- « Ne-ne-hurle pas… » bafouilla Neeve en voyant Kojirô fondre sur elle armé des foudres de l'Olympe.
- « COMMENT ÇA ? » répéta-t-il, tout aussi fort, mais en la secouant cette fois.
- « Je-je-je ne les-les-les connais pas. A-a-avant, ils ne faisaient que-que-que me suivre en me-me-me disant des trucs c-c-c-ons. Mais-mais-mais, ils-ils--. » Le voix de Neeve s'étrangla sur un sanglot. Kojirô la secoua encore plus fort. « Ils m'ont dit que c'était un pay-back pour la dernière fois, qu'ils allaient me montrer ce que c'était de taper comme des vrais mecs… » acheva-t-elle d'une traite. Kojirô la lâcha en entendant ça.
- « Tu veux dire que ces mecs viennent de St Elisabeth ? Qu'ils parlaient de Shun ? »
- « Non, je pense que c'est Oki…. » murmura Neeve. « Ayame m'a dit qu'elle était furieuse de s'être prise un cocard. Il y a beaucoup de ragots sur elle et Shun maintenant et--. »
- « Des ragots, quels ragots ? »
- « Ben… il paraît qu'elle dit à tout le monde qu'elle allait se venger… » fit Neeve tout bas.
- « Tu-étais-au-courant ? Et-tu-n'as-rien-dit ? » Kojirô se concentrait sur son articulation. « Je te jure que tu mérites vraiment un autre cocard. »
- « Mais… mais… »
- « Ta gueule, Hase. »
- « Mais j'ai voulu t'en parler, je te jure, mais… mais… »
- « MAIS QUOI ENCORE ? TU NE SAIS PLUS PARLER, C'EST ÇA ? »
- « MAIS C'EST TA FAUTE ! TU ÉTAIS TELLEMENT MÉCHANT ! »
- « … Moi ? Méchant ? …….. MAIS C'EST TOI QUI ME FAISAIS LA GUEULE, JE TE SIGNALE !! » Il était à bout de souffle. Il fusilla Neeve du regard en haletant. « Je comprends mieux ce qu'Ayame voulait…. »
- « Ayame ? »
- « Laisse tomber, Hase. Mais cela ne change rien. On va aller porter plainte. »
- « NON ! »
- « SI ! »
- « Mais cela ne sert à rien ! On ne va pas les retrouver ! Et Papa va s'inquiéter pour rien ! »
- « Parce que tu crois qu'il ne va pas s'inquiéter en te voyant, hein ? »
Neeve se mordit les lèvres. Il était clair qu'il était difficile d'expliquer ce qui lui était arrivé. Une chute dans l'escalier n'allait pas le faire.
- « Je ne veux pas y aller. Et je ne veux pas mettre Papa au courant. » s'entêta Neeve.
Kojirô s'appuya sur le comptoir en se frottant l'arête du nez. D'un côté, elle n'avait pas tort. Si ces mecs n'étaient là que pour une vengeance, maintenant qu'ils avaient fait ce qu'ils avaient à faire, ils n'allaient pas traîner dans le coin. Donc cela ne servait à rien d'aller à police. Cela allait même créer plus de problèmes. Des accusations contre cette Oki et l'abruti Colgate ne mèneraient à rien. Mais au fond de lui, Kojirô savait qu'il fallait faire quelque chose. Il n'allait sûrement pas prendre le risque que les mecs décidassent de venir finir le boulot.
- « O.K. Je te couvre, mais à une condition. » Neeve le fixa, l'œil plein d'espoir. « Tu viens en cours avec moi, et tu rentres avec moi. Tous les jours. Et je viens te chercher au boulot. »
- « Je n'ai pas besoin de baby-sitter. »
- « Ce n'est pas négociable. » Il croisa les bras sur la poitrine. Une lutte entre têtes de mule commença.
- « Mais-- ! »
- « Moi ou la police. »
- « Mais tu pars toujours super tôt et tu as des entraînements le soir et tout ! »
- « Je m'en fous et contrefous. »
- « Mais…. »
- « Ce n'est pas négociable. » répéta-t-il en la fixant du regard. Neeve se sentit toute petite.
- « …. Je suppose que je n'ai pas le choix. » marmotta-t-elle en reniflant.
- « Exact. Ne pleure pas. »
- « Je pleure si je veux. »
- « Non, je te l'ai déjà interdit. »
- « Ben, je m'en fous et contrefous. » Elle renifla encore et porta automatiquement la main à ses yeux pour chasser les larmes.
- « Ne touche--. »
Trop tard. Neeve grimaça et le sang perla de dessous le pansement.
- « AAAAIIIIIE ! » Mais cette fois, elle ne put plus se retenir. Elle se mit à pleurer tout en essayant d'essuyer le sang, mais elle ne faisait qu'accentuer l'épanchement. Kojirô mis trois secondes avant de renfiler le mode « pompier. »
- « Arrête de frotter, idiote ! » A défaut de coton ou de mouchoir brodé, il utilisa un torchon pour appuyer et tenter de stopper le sang. Il lui releva la tête pour pouvoir voir l'étendue des dégâts. Elle avait défait quelques pansements. Elle le regarda à travers de ses larmes.
- « Désolée, je suis désolée, je suis désolée… » répéta-t-elle comme une litanie avant de se mettre à pleurer contre sa poitrine.
C'était la deuxième fois qu'elle le prenait comme déversoir à larmes. Carrément désagréable comme sensation. Elle s'était accrochée à son T-shirt et sanglotait si fort que ses épaules en tremblaient. Il resta figé, les mains en l'air, à la regarder rajouter des larmes et du sang à son T-shirt déjà en mauvais état.
- « Arrête de pleurer ! » fit-il sans grande conviction. Avec un soupir et beaucoup d'hésitations, il lui tapota l'épaule. « Allez, c'est bon, ce n'est que du sang, tu vas tout laver. » Ce qui, bizarrement, ne réconforta pas du tout, mais pas du tout, Neeve qui recommença :
- « Je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée… »
- « Mais de quoi, bon sang ? » s'énerva Kojirô. « D'être sortie avec un pauvre con qui t'a trompée avec Miss Yakusa (1) ? »
- « J'ai eu si peur, j'ai cru qu'ils allaient me… et puis je t'ai vu, mais je pensais que tu allais… tu n'allais pas… »
- « QUOI ? Tu pensais que je n'allais rien faire ! Mais tu mérites vraiment une baffe ! » Ce qui n'était pas encore les mots qui allaient la calmer. Kojirô eut un soupir à fendre l'âme. « C'est bon, mais juste cette fois, O.K ? » Et il entoura Neeve de ses bras, la laissant s'accrocher à lui comme une moule s'accrochait à son rocher. Stoïquement, il resta debout pendant qu'elle pleurait tout son saoul. Il finit même par lui caresser les cheveux, comme il avait vu Shouta le faire quand elle pleurait sur Shun Fujita. Qu'est-ce que cette fille pouvait pleurer ! Ce n'était pas humain de pleurer autant !
Si quelqu'un avait qualifié Neeve de fragile devant lui, il aurait pris la rigolade de sa vie. Il avait entendu parler de ce concept de fragilité féminine et l'avait même expérimenté de première main. Sa mère d'abord. Ces quelques longues semaines juste après la mort de son père, où les peurs et les ombres dans le regard de sa mère commençaient à insinuer en lui l'idée qu'il allait se retrouver orphelin bientôt. Puis Hikari. Elle faisait le fier-à-bras mais il connaissait ses doutes et ses faiblesses qui la poussaient à pleurer dans son sommeil.
Mais Neeve… Neeve n'avait jamais eu quoi que ce soit de fragile en elle. C'était un roc de détermination. Oh, oui, elle traînait derrière elle des bagages bien lourds, bien plus lourds qu'il ne pouvait s'imaginer. Il savait qu'elle n'avait qu'une idée, c'était celle de s'enfuir à toutes jambes avec l'espoir insensé d'oublier, ou de perdre, ses bagages dans le transfert. Mais elle savait tout au fond d'elle-même que cet espoir insensé portait bien son nom : il était insensé. Alors, même si c'était à contrecoeur, elle reprenait le fardeau et faisait comme si c'était aussi léger qu'une plume.
Alors pourquoi donc craquer maintenant ? Cette atteinte à son intégrité physique la blesserait-elle plus que tout dénigrement moral ? Après tout, elle s'était faite traiter de pute en tout, sauf de nom, et elle avait pris ça presque comme un compliment. Elle avait laissé l'affront glisser sur elle.
A la voir si désemparée, à percevoir les sanglots qui ébranlaient tout son corps, à sentir ses bras s'agripper autour de son torse, il se dit que Neeve était bien une fille comme les autres. Quelque part, cette pensée le rassura.
- « Allez, c'est bon. Chuuut, calme-toi. Personne ne va venir te chercher des noises, ou je leur mets mon pied au cul. Et celui de Ken et celui de Kazuki. Donc arrête de pleurer. Maintenant. » Et pour une fois, il trouva les bons mots. Neeve arrêta de pleurer. Elle resta le front appuyé contre son torse, le visage enfoui dans son T-shirt. Elle alla même jusqu'à resserrer son étreinte. « Euh, tu ne crois pas que tu exagères, là ? »
- « Non, tu es moelleux… » répondit la jeune fille d'une voix traînante.
- « Justement, il ne faut pas abuser des bonnes choses. » Il la décolla. « Regarde-moi un peu cette pagaille. » protesta-t-il « gentiment » en tirant sur son T-shirt.
- « Désolée. »
- « Arrête d'être désolée ! »
- « Désolée ! »
- « Neeve ! … Ne bouge pas, je vais chercher les pansements. » Il nettoya de nouveau la plaie et appliqua les microbandes avec application. Neeve était maintenant complètement inerte. « Oh, ça va ? » Il porta la main à son front, et le trouva bien chaud. « Tu ne vas pas me faire une crise de tension, hein ? »
- « Non, non… tout baigne. » Elle se leva et fit deux pas chancelants.
- « Et où vas-tu comme ça ? »
- « Préparer le repas… »
- « On va se débrouiller. Monte dans ta chambre. »
- « … En fait, je me sens pas très bien. »
- « 'pas très bien' comment ? Tu vas--. » Il la rattrapa alors qu'elle s'écroulait. « Hé ! »
- « Désolée… » répéta-t-elle en ouvrant les yeux avec difficulté. « Je crois que je fais une baisse de tension. »
- « Sans blague ? » Il la porta dans ses bras, style princesse. « Tu vas toutes me les faire, hein, saleté ? »
- « Si je te dis non, tu vas me croire ? »
- « Non. »
- « Alors, oui, je vais toutes te les faire. »
Il soupira et s'engagea dans les escaliers. Il avait eu beau plaisanter sur le sujet, Neeve n'était pas bien lourde. Il prit la résolution non seulement de ne plus faire le moindre commentaire sur son poids, mais de la gaver. Kojirô n'était pas diététicien, mais il savait qu'une jeune fille de seize ans et d'un mètre soixante-dix devait peser plus de cinquante kilos. Il lui fallait rajouter au moins dix kilos. Ses muscles de danseuse avaient camouflé sa maigreur. En fait, Kojirô soupçonnait que si Neeve arrêtait toute activité physique, les muscles fonderaient rapidement, la laissant à l'état de squelette. Il la coucha dans son lit et la regarda se retourner sous les couvertures à la recherche de quelque chose. Sa main tâtonnait ici et là.
- « Ma peluche ! » gémit-elle.
- « Quoi ? Tu dors avec ce truc ? » La seule peluche en vue était l'énorme jaguar qu'il lui avait gagné quelques semaines auparavant. En ouvrant les draps, il l'avait jeté à terre sans y faire attention.
- « Juste la queue. » Il posa l'objet de tous les désirs près des oreillers. Depuis sa pneumonie, Neeve n'avait jamais plus dormi vraiment allongée, mais supportée en position haute, pour éviter le risque d'obstruction des bronches. La jeune fille tassa la peluche dans le coin que faisait le lit avec les murs au niveau de la tête de lit et s'empara de la longue queue soyeuse qu'elle ramena sur sa poitrine et serra dans son poing.
- « La queue, hein ? C'est bien de toi, perverse… »
Mais déjà elle dormait et ne put répondre. De toute façon, il n'y avait pas beaucoup à redire sur cette dernière affirmation.
Kojirô s'attaqua sans grande motivation à ses devoirs. Au bout d'une heure, sa mère rentra et il prétexta que Neeve révisait pour une interro quelconque, ce qui lui donnait un peu de répit. Peu après le retour du le reste de la famille, il entendit de la musique traverser les murs. Neeve s'était réveillée, mais ne montra pas le bout de son nez. D'ailleurs, elle fut la dernière à descendre manger, ne voulant croiser personne.
Sans aucun mot, les membres de la famille avaient pris des habitudes quant à leurs positions à table. Shouta et Kojirô, en tant « qu'hommes » de la famille, s'asseyaient chacun en bout de table, Shouta à celle qui était la plus proche de la cuisine. Keiko s'asseyait toujours à la droite de son mari, ce qui lui donnait aussi un accès facile au comptoir américain pour faire le service. Neeve et les trois jeunes Hyûga s'installaient après où bon leur semblait. Cette fois, Natsuko était aux côtés de sa mère tandis que Mam et Tak étaient en face, Takeru à gauche de son aîné. Le petit garçon pouvait manger tout seul, mais il appliquait sa tendance à la dissipation à son assiette. Un grognement Kojiroesque le rappelait toujours à l'ordre.
Donc, lorsque Neeve arriva, il n'y avait plus que deux places possible : à droite de Kojirô et à côté de Natsuko, ou à gauche de son père. Elle n'hésita pas un instant et s'installa le plus loin possible de son père en essayant de se faire la plus discrète possible. Manque de chance, l'instinct paternel de Shouta choisit ce moment pour se manifester.
- « Salut ma fille. Comment étaient les cours ? » demanda-t-il aimablement en dépliant sa serviette. C'était un grand jeu entre eux. Neeve trouvait toujours cette question complètement débile et lorsque son père la lui posait, comme à son habitude, elle se lançait toujours dans une histoire rocambolesque qui expliquait à quel point aller au lycée pour étudier était une perte de temps.
- « Euh… oui, c'était bien. »
- « Depuis quand trouves-tu les cours bien ? »
- « Pour voir si tu m'écoutais… »
- « Neeve, je t'ai déjà dit de t'attacher les cheveux quand tu mangeais. Tout le monde n'apprécie pas les mèches blondes dans le riz ! » reprocha le chirurgien.
Neeve avait tenté de dissimuler son visage derrière l'écran que lui procurait sa masse de cheveux. Peine perdue. D'une main tremblotante, elle refit cette espèce de chignon qui tenait sans élastique. Cette fois, Kojirô la regarda tordre sa chevelure en admirant presque la technique. Ken devrait prendre des leçons…
- « Mon dieu, NEEVE ! MAIS QU'EST-CE QUI T'EST ARRIVÉ ? »
Shouta s'était levé d'un bond en voyant le visage de sa fille. Keiko blêmit en étouffant un cri et les trois Hyûga en restèrent bouche bée.
- « Cool, on dirait Hulk ! » La remarque de Takeru fit sourire Kojirô, mais lui seul.
Neeve regardait son père avec effarement. Kojirô se dit qu'un lapin acculé par un loup ne devait pas être plus aux abois qu'elle.
- « ALORS ? » tonna Shouta.
- « …. » La jeune fille ouvrit plusieurs fois la bouche et articula des mots sans son.
- « Ce n'est rien. » fit Kojirô laconiquement en se servant un verre de coca.
- « COMMENT ÇA ? »
- « En fait, si, c'est quelque chose. » concéda-t-il. « Mais j'ai désinfecté et il n'y a rien de sérieux. Juste des bleus. » Kojirô regarda Shouta bien en face. Il s'appliqua à parler calmement.
- « La vache de bleus… » murmura Mamoru sans détacher les yeux de Neeve. Oh là, y aurait-il une pointe d'envie dans sa voix ?
- « MAIS ! MAIS !... mais….qu'est-ce que… et comment… ET QUI ? » Shouta bafouillait, se calmant uniquement pour s'enflammer la seconde d'après.
- « Ce n'est rien, j'ai tout réglé, n'est-ce pas Neeve ? » demanda-t-il, toujours aussi flegmatique. Il aurait commenté la cuisson des légumes avec plus de passion.
Neeve lui glissa un regard étonné mais reconnaissant, avant de hocher frénétiquement la tête plusieurs fois.
- « Comment ça ? Cela ne fonctionne pas comme ça chez moi, jeunes gens. Je veux des réponses et je les aurai ! »
- « Attends, mon chéri. » Keiko posa une main sur le poing serré de Shouta qui venait de s'écraser sur la table, faisant sauter les plats. « Kojirô ? » appela-t-elle en se tournant vers son aîné.
- « Oui Maman ? » répondit l'intéressé prudemment mais nullement craintivement. Il n'avait ab-so-lu-ment rien à se reprocher. Pour une fois…
- « Tu es conscient de ce que tu dis ? »
- « Comment ça ? » Il fronça les sourcils, ne sachant pas où sa mère voulait en venir.
- « Tu gères ce… problème, n'est-ce pas ? Il n'y aura plus d'autre incident et tu prends soin de Neeve ? »
- « Ouais, on va dire ça comme ça. »
- « Dans ce cas, c'est réglé. » Elle étouffa les protestations de Shouta en renforçant sa pression sur le poing toujours serré. « Attention, si tu fais un pas de travers, tu as affaire à moi. Et quand j'en aurai fini avec toi, le visage de Neeve sera de la gnognotte à côté du tien. » L'idée de Keiko en train de physiquement attaquer Kojirô avait quelque chose de grotesque. Fallait-elle encore qu'elle atteignît son visage. Mais Kojirô ne montra aucune émotion.
- « Ça me va. »
- « Très bien. »
Et la discussion fut close pour le moment. Il était clair que Shouta rongeait son frein cependant.
- « Je veux de la viande. » fit Kojirô à Neeve en lui tendant son bol. Sans mot dire, elle le servit, puis lui passa automatiquement la sauce soja, sans qu'il eut à la lui demander. « C'est bien, je t'ai bien dressée. On va faire quelque chose de toi. »
- « … » Neeve se contenta de faire tourner les grains de riz restant au fond de son bol avec ses baguettes.
- « Tiens, prends des légumes ! » Sans lui demander son avis, il remplit son bol de légumes et de riz. Technique de gavage numéro un !
- « Mais j'ai pas faim ! » protesta enfin la jeune fille.
- « Tu as besoin de manger pour guérir. A moins que tu ne veuilles ressembler à Frankenstein toute ta vie. Tiens, prends de la viande. » Le bol débordait presque.
- « … merci… » bougonna Neeve en reprenant ses baguettes.
- « Tu ne m'as pas encore fait ton horreur de canard laqué au miel et à l'orange. »
- « Canard laqué au miel, avec du gingembre et de la sauce à l'orange. » rectifia Neeve.
- « Ouais… fais-en demain. »
- « … si tu veux… »
Keiko regardait son fils materner/paterner Neeve avec un sentiment mitigé de soulagement et d'amusement. Kojirô avait beau râler et crier sur les toits qu'il ne supportait pas sa demi-sœur, il y était en fait très attaché. Quoi qu'il soit arrivé à Neeve, si Kojirô s'en mêlait, elle n'avait pas de souci à se faire. Son côté grand frère protecteur avait eu raison de ses inhibitions contre cette invasion féminine sur son territoire. Elle espérait même qu'ils allaient enfin devenir proches, voire même bons amis. Il serait temps. Neeve l'avait eu par l'estomac, Kojirô l'avait eu par la force gardienne.
Après le repas, elle eut une longue discussion avec Shouta et finit par le convaincre de laisser son fils faire à sa manière. Si les choses avaient nécessité l'intervention d'un adulte, il l'aurait demandée. Shouta se contenta donc d'aller examiner sa fille et dut mettre admettre que Kojirô avait fait un excellent travail d'infirmier.
Les choses se compliquèrent dès le matin suivant. Neeve n'avait pas l'habitude de se lever si tôt, et Kojirô dut la sortir de force du lit. Puisqu'elle était réveillée, il en profita pour lui demander de le cuisiner un petit-déjeuner solide. Elle ne protesta pas. Au contraire, elle s'appliqua et il prit ça comme un remerciement silencieux. Par contre, il eut plus de mal à la convaincre de lâcher son poudrier.
- « Neeve, même si tu te mettais le tube entier dessus, on verrait encore ton cocard. Il est bien beau, d'ailleurs. » Si son nez avait désenflé pendant la nuit, son œil s'était paré d'un joli camaïeu de rouge et noir.
- « Mais je ne peux pas aller en cours comme ça ! » gémissait-elle en rajoutant une couche, en pure perte.
- « Allez, enlève-moi cette tartine de maquillage et vite. Je vais être en retard. »
- « Pars devant, je te rattrape. »
- « Redis-moi ça et tu fais pandi-panda, les deux yeux avec cocard intégré. Ce n'est pas négociable. »
Avec un soupir, Neeve se résigna. Trois cotons à démaquiller plus tard, elle se traînait derrière lui. Kojirô resta sur le qui-vive durant dix minutes. Il ne s'attendait pas à voir les agresseurs revenir, surtout à cette heure, mais quelque part, il savait que cette histoire n'était pas finie. Déjà, lors de sa distribution de journaux, il avait été sur ses gardes. Mais rien ne se passa. Arrivée au portail, Neeve se dirigea vers la bibliothèque d'un pas lourd et mal réveillé.
- « Et tu m'attends ce soir ! » beugla Kojirô en guise de salut avant de gagner le vestiaire. Comme d'habitude, il était déjà en jogging et s'échauffa directement. Peu à peu le reste de l'équipe le rejoignit et c'est au grand complet qu'ils commencèrent les séries d'étirements. Ce ne fut que lorsque Kazuki s'éclipsa, ne pouvant pas faire plus pour le moment, qu'il remarqua la présence de Neeve. Assise sur le banc de touche, un gobelet de liquide fumant à la main – café ! – elle semblait bouder.
- « Qu'est-ce que tu fiches ici ? » demanda-t-il.
- « La bibliothèque n'ouvre pas en avance le matin. C'est nul, ton système, je ne vais pas faire le pied de grue tous les matins. »
- « Pour la dernière fois--. »
- « Si tu n'as vraiment rien à faire, viens chercher les serviettes et les boissons avec moi. » coupa Kazuki. « Il faut bien une autre handicapée pour cette besogne vitale ! »
- « Kazuki, tu n'es pas drôle. » Mais elle posa sa timbale et suivit le joueur dans le vestiaire.
- « Hyûga ! C'est ici que cela se passe ! » appela Kitazume.
Le joueur regagna le terrain et dirigea le reste de l'exercice pendant que l'entraîneur chronométrait. Il fut interrompu par une voix furibonde :
- « Mais ça pue carrément, dans vos vestiaires ! Comment as-tu osé me faire rentrer là-dedans ? »
- « Ça pue pas, ça sent l'homme, le vrai. » répliqua Kazuki. Il était tellement habitué à l'odeur ambiante qu'il ne pouvait sincèrement pas dire si les accusations de Neeve étaient fondées.
- « Et bien, l'homme, le vrai, il connaît un truc qui s'appelle déo. Et lessive. Et « je nettoie mon placard ». »
- « On dit « casier » et c'est bien trop de trucs à se rappeler. Je te signale que nous sommes réputés pour notre talent sportif, pas ménager. »
- « Je m'en étais rendue compte, figure-toi. »
- « Mais alors, qu'est-ce qui vous est arrivé ? » demanda Kitazume en voyant le visage violacé de Neeve.
- « Rencontre du troisième type. La prochaine fois, dites à vos gars de frotter par terre, ça pue le putois macéré en décomposition, dans votre cabanon. »
Makoto eut un sourire blanc et suivit du regard la jeune fille qui portait une pile de serviettes, puis qui alla chercher la boite de barres de céréales que Kazuki avait oubliée. Alors il retourna houspiller ses joueurs qui s'étaient arrêtés pour fixer Neeve et son nouveau « maquillage ». 100 naturel, celui-ci.
L'équipe de foot ne fut pas la seule à remarquer et commenter l'état de la jeune fille. Elle était déjà connue de tous, de visage si ce n'était de nom. A la voir si familière avec les 3K, on s'était intéressé à son cas. Bizarrement, la rumeur ne s'était pas déchaînée. L'information comme quoi elle était de la famille de Kojirô – sans plus de précision sur la nature de ce lien – circula rapidement. Kojirô suspectait une action préventive de Ken. Satisfaits mais pas apaisés, les commérages firent de Neeve un de leur sujet privilégié. Ses interactions avec les 3K, avec Rai etc. étaient minutieusement enregistrées, disséquées et… bof, on ne savait pas trop ce qui arrivait après.
Le fait que Rai, Akira et Yoshi demandassent de ses nouvelles à la seconde où ils virent Kojirô enflamma la chronique. Le fait qu'elle assistât à la fin de l'entraînement de l'équipe de foot le soir, après que la bibliothèque fermât ses portes, confirma des suspicions pourtant bien fragiles. Quelque chose se tramait, mais quoi ? Impossible de savoir. Les sept principaux intéressés, Neeve et les six sportifs, ne pipèrent mots. Emi Doi, catégorisée comme « la meilleure amie » ne fit aucun commentaire et tout prêtait à croire qu'elle ne savait rien.
De leurs côtés, Neeve et Kojirô ne revirent pas les loubards. Ken, Kazuki, Rai, Akira et Yoshi accompagnèrent la fratrie chez eux, en une sorte de garde rapprochée. Neeve, ne gâchant pas une si belle occasion, fit un crochet au supermarché, et les six garçons se firent engager comme porteurs. Ceci dit, elle leur prépara un énorme gâteau au chocolat en guise de remerciement. Elle rendit un mouchoir tout blanc et repassé à un Akira légèrement rougissant - Kojirô avait bien vérifié qu'il était brodé de ses initiales A.U. Et elle prépara son fameux plat de canard que Kojirô trouva finalement très bon.
Mais Kojirô ne relâcha pas son attention. Neeve essaya bien de lui démontrer que « rien n'étant arrivé aujourd'hui, rien n'arrivera demain », mais il l'obligea à se « lever aux aurores. » La situation empira le soir même. C'était mercredi et un vent d'agitation fébrile soufflait sur Tôhô. Les cours se terminaient le lendemain, ouvrant la porte à la « golden week. » Le premier jour tombait un vendredi (2), rallongeant les vacances d'un long weekend. De plus, le dernier jour traditionnellement intégré à cette période, le 5 mai (3), tombait un jeudi, et l'administration, dans sa grande bonté, avait rajouté le vendredi aux jours fériés.
L'équipe de foot était d'autant plus excitée qu'elle montait faire « retraite » dans un chalet à la montagne. Ils allaient passer une semaine ensemble, à s'entraîner, se balader en forêt et profiter de l'onsen adjacent au chalet. C'était une tradition. Kojirô, Kazuki et Ken avaient découvert l'année dernière les joies du bizutage organisé par les deuxièmes et troisièmes années, et les trois compères avaient déjà soumis quelques idées à leurs co-équipiers. Les quatre futures victimes commençaient d'ailleurs à se douter de quelque chose.
Toute l'équipe avait appris ce qui était arrivé à Neeve – les grandes lignes du moins. Ils compatissaient sur son sort, avaient arrêté de l'appeler « la furie » parce que cela l'énervait et lui donnait envie de se gratter le front, et appréciaient sa présence. Kazuki était bien gentil, mais sa définition de « serviettes propres » était contestable… et contestée. Neeve, elle, lavait bien. Le fait avait été constaté quand Kojirô, lassé des commentaires moqueurs de la jeune fille sur son style de jeu la veille, l'avait envoyée s'occuper de la lessive. Toute l'équipe faisait donc une pause, savourant la sensation du linge bien propre quand Neeve reçut un coup de fil. Elle s'éloigna quelques instants.
- « Quoi encore ? » grommela Kojirô en la voyant revenir l'air contrariée.
- « Ma grand-mère est malade. »
- « C'est grave ? » demanda-t-il avec un serrement de cœur. Neeve adorait tellement cette Madoka Hase.
- « Non, mais elle va en maison de repos quelque part à Shikoku. »
- « Mais ? »
- « Je devais rester chez elle pendant les vacances. »
- « Mince ! » Kojirô comprit immédiatement le problème. La famille Hase-Hyûga au grand complet quittait Tokyo. Mamoru et Takeru partaient en camp de vacances, le premier dans une sorte de club scout, le deuxième avec son club de karaté. Natsuko allait chez une des ses amies. Keiko et Shouta en avaient profité pour se prendre quelques jours en amoureux. Fumihiro avait accepté de venir occuper la maison et de garder les deux animaux. Le jeune homme était ravi. Son nouvel appartement n'était pas encore des plus confortables.
- « J'ai déjà téléphoné à Chiyo, Ayame et Emi, mais aucune ne peut m'accueillir. »
- « Mince ! » répéta Kojirô.
- « Je pense que je vais devoir rester à la maison. »
- « Seule ? Hors de question ! »
- « Kojirô-san, il y aura Fumihiro-san. Et puis, je ne vais pas mettre le feu ou autre ! » protesta Neeve.
- « Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu ne restes pas seule à Tokyo ! » Kojirô n'allait pas demander à Fumihiro de tenir Neeve à la laisse – surtout qu'il ne comprendrait pas pourquoi. Et cette dernière allait en profiter et s'attirer de nouveaux ennuis.
- « Mais que veux-tu que je fasse ? Je n'ai aucune intention d'aller tenir la chandelle à nos parents ! »
- « … » Kojirô grimaça. Elle avait paré la solution qu'il allait avancer, et avec un argument de poids.
- « Et toi, tu ne vas rester ici, juste pour ça ! »
- « Il va pourtant bien--. »
- « Non ! Casse-toi ! Va jouer au ballon ! »
- « Neeve, je ne te laisse pas seule, un point c'est tout. »
- « Mais tu as une meilleure idée, peut-être ? Je ne vais tout de même pas venir avec toi à ton truc de foot, non ? »
- « Mais en voilà, une bonne idée ! » s'exclama Kitazume qui avait entendu toute la conversation. « C'est parfait ! Vous allez voir, vous allez bien vous amuser avec nous.»
(1) Yakusa Mafieux.
(2) Le 29 avril est la commémoration du Jour de naissance du Empereur Shōwa, (29 avril 1901 – 7 janvier 1989, empereur du 25 décembre 1926 à sa mort). Jusqu'en 2006, ce jour était un jour de célébration de la nature. Pour plus de renseignements sur la Golden Week, allez sur wikipedia.
(3) Le 5 mai célèbre la « fête des garçons », Tango, dédiée aux plus jeunes.
