Hé oui, je sors ce chapitre en avance. Il se trouve que du 29/02 au 13/03 je suis en voyage, vers le pays du Soleil Levant. Justement, je vais voir Kiito, ma première bêta. Je lui dédie donc ce chapitre, en attendant de la revoir !
La suite sera début avril, comme d'habitude.
Je mets en ligne demain, si tout va bien, la deuxième vague de chapitres relus (jusqu'au 22ème). Cependant, vous pouvez dès à présent relire sans risque tous les anciens chapitres car les grosses corrections de fond étaient dans les tous premiers; il ne reste donc "que" les fautes de formes.
o.O.o
Première publication : 28 février 2016
Chapitre 60 - les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures
- « Sorimachi, soit tu te concentres, soit tu fais des pompes ! »
L'interjection de Kitazume claqua sur le terrain, pendant l'entraînement de l'après-midi. Le concerné sursauta mais n'essaya même pas de protester, acceptant la réprimande en baissant le nez et en retournant à son exercice de passe. Kojirô, qui était à l'autre bout du terrain avec le groupe de tirs au but, haussa les sourcils. Pour que leur entraîneur donnât ainsi de la voix, Kazuki avait vraiment dû bailler aux corneilles. Ou alors, c'était le signe que la Tôhô était entrée dans la période « Attila » où tous les coachs menaient la vie dure à leur équipe en vue des différents tournois de l'été.
Ce n'était qu'une remarque comme une autre, et rien n'aurait porté à conséquence si Kazuki n'avait pas accumulé les boulettes au cours de la session, se faisant plusieurs fois reprendre par Kitazume. Au bout du compte, il eut droit à un remontage de bretelles en bonne et due forme en guise de discours de motivation pendant que le reste de l'équipe rentrait au vestiaire pour la douche. Le jeune homme rejoignit donc ses copains un peu plus tard, la mine un peu brouillée.
- « Ben mon poulet... » s'inquiéta Hideto en tapotant l'épaule de l'infortuné avec toute la compassion qu'un joueur de foot mâle pouvait en démontrer à un autre, « … ça ne va pas ? »
- « Ouais, non, c'était juste aujourd'hui. J'étais à côté de mes pompes. »
- « Ah, y'a des jours comme ça. » fit sagement le troisième année. « Ça ira sûrement mieux demain. »
- « C'est à peu près ce que Kita-fumé m'a sorti, mais en plus long et en moins gentil. »
L'équipe eut un reniflement moqueur collectif en entendant le doux nom qu'elle donnait à son entraîneur lorsque ce dernier lui courait sur le haricot, à tort comme à raison. Le sujet en resta là, mais Kojirô, soucieux de son joueur comme de son pote, revint à la charge un peu après, quand ils attendaient le bus de Ken.
- « Tu es sûr que ça va ? »
- « Mais oui ! » protesta Kazuki avec un mouvement nerveux. « Je suis de mauvais poil, ça arrive à tout le monde, non ? »
- « Ben, ce n'est pas moi qui peux dire le contraire. » répliqua Kojirô placidement, avec un air blasé. Question humeur de chien, le Tigre faisait fort. Cet aveu glissé tira un sourire en coin à Kazuki.
- « N'est-ce pas, hein. Bon, je vais manger et me coucher tôt. … n'oubliez pas de réviser la chimie, on a TP noté demain. » rappela-t-il à ses deux amis en s'éloignant. Les 2K restants se regardèrent et eurent une moue dubitative. Ni la chimie ni l'attitude de Kazuki ne les enchantaient particulièrement.
Cependant, les pensées de Kojirô furent à des lieux de ces deux sujets dès qu'il rentra chez lui. En effet, sa famille était en grand émoi dans l'attente du retour de Neeve, qui jouait son premier match de basket.
- « Vous n'êtes pas allés la voir ? » demanda-t-il à ses frères en s'avachissant dans le canapé.
- « Non, elle n'a pas voulu. » Takeru boudait. « Elle a dit que ça allait lui mettre la pression. » Le footballeur roula des yeux : s'il suffisait à Neeve de la présence de sa famille pour lui mettre les nerfs à vif, qu'est-ce que ça serait lorsqu'elle devrait jouer dans un gymnase rempli d'inconnus dont une partie lui serait hostile car elle serait pour l'autre équipe ?
- « Ah, laissez-la tranquille. » prévint Keiko. « Vous pourrez aller la voir plus tard. Pour le moment, elle joue en amateur, et elle veut devenir meilleure avant de vous faire tous déplacer. Pour elle, ça serait la honte de vous faire venir voir un mauvais match. »
- « Ben, elle n'a pas tort. Déjà, on n'est pas trop basket, dans la famille, mais si en plus, c'est nul... »
- « Mamoru, la famille n'était pas basket AVANT. Maintenant, elle l'est. Ou le sera bientôt. Et c'est comme ça. »
- « … ça veut dire que vous viendrez me voir au dojo ? » interrogea le benjamin.
- « Si tu veux, bien entendu. » rassura la maman avec un bisou sur le front, ce qui eut le don d'énerver Takeru, qui refusait ce genre d'attention pour les bébés : il allait devenir grand-frère, donc était un grand.
- « … cette famille va avoir un sérieux problème d'emploi du temps. » remarqua Natsuko. « Si on rajoute mes expos photo... heureusement que Mamoru ne fait rien d'intéressant. » Ah, ces ados. Ça ne pouvait pas garder sa langue dans sa poche. Cependant l'intéressé ne releva pas la pique. Quelle chance, il n'avait pas tout à fait le même caractère soupe-au-lait que son aîné. Il se contenta de lui tirer la langue et de replonger le nez dans le bouquin qui semblait le passionner.
Puisque toute la famille partageait une certaine impatience, tous s'installèrent autour de la grande table, les plus jeunes pour étudier, Keiko pour sa énième tournée de petits travaux de couture. Kojirô se retrouva au centre d'une bataille pour avoir son attention, entre les maths de collège, l'écriture de kanji et la relecture d'un devoir d'histoire. Ah, les Crapauds avaient beau grandir, ils étaient tout de même encore très demandeurs de la présence de « Nii-san ». Cette ambiance studieuse vola en éclat quand Neeve rentra. Les aboiements de Penatly l'annoncèrent, et si jamais quelqu'un avait eu le moindre doute sur l'identité du nouveau venu, le claquage de porte clarifia la situation.
- « ON A GAGNÉ ! » hurla presque la jeune femme depuis le palier. « On les a eues. C'était juste, mais on les a eues. 54-52 ! » Les joues rouges d'excitation et d'avoir couru jusqu'à chez elle, Neeve s'affala sur la première chaise libre et se lança dans une narration très colorée du match, un compte-rendu presque minute par minute. Kojirô l'écouta d'une oreille distraite, amusé de son enthousiasme, malgré son caractère de cochon. Lui-même ne se rappelait pas avoir jamais été aussi... exalté... après un de ses matchs.
Du coup, ça ne rata pas : l'interro de chimie fut une catastrophe. La soirée avait été mouvementée, avec une Neeve presque intenable, et ce ne furent pas les révisions intensives coachées par Ken et Kazuki à la pause de midi qui permirent à Kojirô d'exceller. Il savait qu'il n'allait pas se payer une tôle, mais sa moyenne n'allait sûrement pas remonter, et ça suffisait à le mettre de mauvaise humeur. Avec sa mise au repos qui n'en finissait pas d'en finir, et les soucis qu'il avait avec Izumi, il ne manquait pas de motifs à faire une tronche longue comme un jour sans pain.
Ce fut donc sans surprise que Ken s'assît à côté de lui en classe de musique mercredi matin. Ça n'avait rien d'exceptionnel, mais en général, les six trublions faisaient cause commune. Or, ce jour là, les deux footeux furent laissés dans leur coin, pendant que les autres faisaient on-ne-voulait-pas-savoir quelle bêtise. Le cours de musique était propice aux discussions. La professeure manquait d'autorité. Cela aurait pu déboucher sur une véritable foire aux bestiaux, mais les élèves japonais étaient connus pour leur discipline, encore plus dans un établissement aussi sélect que Tôhô. Ainsi, les cours de musique consistaient surtout à entourer les élèves pratiquant un peu hors des cours – rappelons que Tôhô était surtout un groupe scolaire axé sur les réussites sportives – et à chantonner les airs à la mode, accompagnés par des maracas ou autres triangles. Ken pouvait donc tranquillement psychanalyser son capitaine.
- « Allez, quoi encore ? » fit-il en poussant la jambe de Kojirô qui avait marqué son territoire en se répandant. Tranquille comme à l'accoutumée, le goal s'installa, s'étira et entreprit de regarder une partition de musique, histoire de se donner une contenance.
- « … » Le Tigre pensait qu'il allait exploser, mais finalement, il étouffa un gémissement en se passant les mains sur le visage, étirant tous ses muscles en une très effrayante grimace. « En gros, je dois larguer Izumi. »
- « … Ah. » Pour le coup, Ken ne savait plus sur quel pied danser. Il était loin de s'attendre à ça. Précautionneusement, il tâta le terrain. « Elle a fait quelque chose qu'il ne fallait pas ? »
- « Non. Au contraire. Elle n'a rien fait du tout. »
- « Ah... donc elle est trop distante ? »
- « Même pas. En fait, c'est plutôt moi. C'est moi qui suis distant et elle qui ne dit rien, et c'est bien ça le problème. »
- « Euh, tu préférerais qu'elle te fasse une crise du genre 'tu ne penses même pas à m'appeler' ? Je veux dire... » Il laissa la phrase en suspens.
- « Non, bien sûr que non. Tu me connais. » grommela Kojirô en enfouissant son visage au creux de ses mains. « En fait, elle est la petite amie parfaite, pour le moment, et je l'aime vraiment bien et c'est ce qui coince. »
- « Bon, Kojirô, j'avoue que là, je suis perdu. D'habitude, c'est bon signe, tout ça. Alors, tu me dis ce qui ne va pas clairement ou je passe mon tour, là. » Derrière le gardien de but, il y avait toujours un karatéka qui savait empoigner l'adversaire à bras le corps. Il assista donc avec surprise mais une zenitude sous contrôle à l'affaissement total de son ami, avant que celui-ci ne se redressât, en grommelant. Encore quelques secondes de pataugeage et Kojirô se lança.
- « Je te jure que si jamais tu parles de ça, même à Kaz, je... je te fais très mal. » promit-il en guise d'introduction. Ken ne se laissa pas démonter, mais au moins avait-il retrouvé son habituel grognon. « C'est super compliqué en fait. J'aime bien Izumi. Mais en ce moment, je ne peux pas tout gérer. J'ai essayé, et ça ne passe pas. Et ça ne sera pas différent après. Quand je partirai à l'étranger pour ma carrière, je n'ai pas envie d'avoir à lui demander de plaquer sa vie ici pour me suivre, ou de me manger un bon gros refus. »
- « Huuum. Qu'est-ce que tu entends exactement par 'tout gérer' ? Je veux dire. Le foot, bon, c'est sûr, c'est presque tout ton temps. Mais après, avec ta mère et Shôta et tout, ça va bien, non ? Tu as du temps pour toi... alors... »
- « Ma mère est enceinte, les Crapauds commencent leur crise d'adolescence, j'ai une moyenne scolaire à assurer et je ne dois pas me relâcher niveau foot, alors même qu'on vient de me dire que je suis mal foutu de tous les côtés. Je ne peux pas rajouter des problèmes de copine par-dessus. » Ken resta silencieux après ça, se mâchonnant la lèvre inférieure. « Roo, ça va, dis-le, ton truc... » finit par lâcher Kojirô.
- « D'accord, mais surtout, ne le prends pas mal. Moi, ce que je vois dans tout ça, c'est que tu vois ta relation avec Izumi comme étant un problème. Mais est-ce que c'est vraiment juste … euh... un problème d'emploi du temps surchargé ? »
- « Hein ?... Ah, ça. Tu fais référence à Neeve et à son comportement ? » Ken hocha la tête en silence. « Je vais te dire. Très honnêtement... je crois que quelque part, ça ne me fait ni chaud ni froid, que Neeve apprécie ou pas ma copine. C'est sûr que je préférerais éviter les cri-crises et tout le drama qui va avec, mais, ce n'est pas ça. J'avais déjà réalisé que j'allais devoir rompre avec Izumi quand je me suis dit 'et puis, ça calmera l'autre folle et c'est tout aussi bien'. Ce n'est pas ça. »
- « Alors, où est le problème ? Largue-la. »
- « Facile à dire. Je fais comment, hein ? Je lui sors comme ça : 'je n'arrive pas à gérer ma vie, ma famille a besoin de moi, et donc c'est toi qui gicles' ? Franchement ? »
- « Pas forcément en ces termes là, mais oui, franchement. Qu'est-ce que tu veux lui dire d'autre ? Et puis, si tu l'apprécies vraiment, tu te dois de lui dire la vérité. Surtout que si elle n'est pas complètement débile – et elle paraît être plus intelligente que la moyenne – elle va savoir si tu lui sors un truc pas crédible. » Pour toute réponse, Kojirô grogna très virilement un quelque chose qui se termina plutôt en gémissement. « Ben quoi ? Où est le problème ? »
- « Où est le problème, qu'il me dit ? Mais je vais lui faire mal ! »
- « Rompre avec quelqu'un, c'est jamais indolore, pour les deux parties. »
- « J'suis un gros salaud. » conclut Kojirô en croisant les bras sur sa poitrine.
- « Hum, en fait, c'est le contraire. Décider d'être clair avec elle, c'est plus que tu n'en as jamais fait avec les autres filles. C'est ça, la bonne chose à faire. » Devant l'œil morne du Tigre, Ken développa. « Les filles, ça aime bien les discussions sur le sujet. Nous, les mecs, on se dit qu'ignorer une fille, c'est un signal suffisant, qu'elle va capter. Mais non, une fille, ça veut qu'on lui dise clairement le truc. Bon, ça donne autant de complications que quand tu l'ignores, mais tu passes moins pour un connard. »
- « Je m'en fous complètement, de ce que les filles pensent de moi. Sauf Izumi. »
- « … mais si tu l'aimes autant, pourquoi vouloir la larguer ? »
- « Parce que c'est mal. » Ken eut un ricanement qu'il étouffa en voyant l'œillade meurtrière que Kojirô lui dédiait. « C'est mal parce que... parce qu'elle va me tenter, alors que je dois me concentrer sur le foot. Et ce n'est pas juste pour elle de la faire devenir une tentation. Elle ne mérite pas ça. Parce que si je continue avec elle, mais en me concentrant sur le foot, ça va me ronger de ne pas passer plus de temps avec elle. Et si ça me ronge, ça va me faire planter mon foot ! »
- « Ah, si ça te pourrit ton groove... »
- « Si jamais tu me ressors Disney alors que je te parle sérieusement... ! » C'était bien parce que c'était Ken que Kojirô avait retenu le coup de poing qu'il avait instinctivement commencé à lancer. Le gardien comprit que le sujet était plus que sensible, mais surtout, que c'était bien plus qu'une question de rupture.
Oh, comme il connaissait son Capitaine, mon Capitaine ! Pas besoin d'être télépathe entre ces deux là. Ken savait parfaitement ce qui se passait dans la tête de Kojirô : il était en train de vivre une expérience douloureuse et comme l'abruti et surtout le bel handicapé social qu'il pouvait être, il était en train de se tromper sur la source de son malaise. Kojirô remettait en question sa passion pour le foot, à cause de cette histoire de fille. Il était en train de voir le foot comme quelque chose de négatif dans sa vie, quelque chose qui l'empêchait d'être heureux. Or, si Kojirô commençait à douter du foot, il commençait à douter de lui... Et ça, ça serait catastrophique. Alors qu'il avait toutes les raisons de se lamenter, le mioche d'alors devenu jeune homme avait fait front, avec courage et volonté – qui frôlait parfois l'acharnement obsessionnel. S'il devait se retourner sur le chemin parcouru avec regrets, il ne pourrait que s'effondrer : depuis le temps, les intérêts galopaient. C'était un coup à le dégoûter à jamais du foot.
- « Je... désolé. Mais... OK, je vais être franc. On a l'impression que tu te réveilles pour la première de ta vie en te disant 'ah ben, être joueur pro, ça demande des sacrifices'. J'veux dire, ce n'est pas une nouveauté tout ça. »
- « Pour moi, si. Avant je n'avais rien sacrifié, car je n'avais rien à sacrifier. Non, ne fais pas cette tête. Comme si j'avais eu une vie sociale AVANT, à sacrifier. J'avais onze ans, Ken. J'avais perdu mon père. Une vie sociale, c'était bien la dernière chose dont j'avais besoin. »
- « Ça, c'est toi qui le dis. En général, quand on fait le deuil de quelqu'un, on recherche la compagnie de ses potes. »
- « … et j'en avais beaucoup, des potes, à ce moment-là ? »
- « Bah, tu n'étais pas SI asocial que ça, à ce moment-là. T'as jamais été du genre ultra populaire, mais tu étais carrément plus vivable, gamin. »
- « Non, vraiment, merci, merci beaucoup pour ce témoignage. »
- « Roo, pas la peine de monter sur tes grands chevaux. Comme si tu n'étais pas au courant de comment tu étais avant. On ne te l'a jamais dit en face, mais ça ne change pas le fait que tu as toujours eu un sacré mauvais caractère. Gamin, t'étais le chef de bande, on faisait comme toi tu voulais et puis voilà. Puis tu as découvert le foot, et tu as tout de même plus ou moins forcé certains gamins à venir jouer à Meiwa, et c'était comme ça et pas autrement. Ensuite tu as perdu ton père, et tu as tout donné dans le foot. » Ken haussa les épaules. « Je suppose que tu as fait ton choix à ce moment. Tu as choisi entre devenir joueur pro, et rester un mec normal. »
- « Je n'ai rien choisi du tout. Je n'ai pas eu le choix. J'avais une famille à aider. »
- « Tu m'excuseras, mais dire 'j'ai choisi de faire carrière dans le foot pour aider ma famille', c'est pas convaincant. Carrière dans le foot, c'est un plan sur dix ans mini. Or, c'était tout de suite que ta mère avait besoin d'argent. » Le goal leva les mains pour empêcher Kojirô de protester, voulant continuer son argumentation. « Les petits boulots, ça oui. Mais le foot ? Si tu avais vraiment voulu aider, là, tout de suite, à ce moment-là, tu aurais laissé tomber le foot pour faire encore plus de petits jobs. »
Kojirô en resta bouche bée, puis réattaqua, l'air mauvais.
- « Quoi, c'est de ma faute, si j'aime le foot ? »
- « Ben justement, non. » Ken eut un sourire lumineux. « Y'a que toi pour te prendre autant la tête. Tu aimes le foot. Pas seulement parce que ça rapporte du fric. Sinon, tu aurais tourné strip-teaser ou hôte dans un bar, avec ton physique. Tu aimes juste le foot. Ce n'est pas qu'une carrière, et une qui rapporte, pour toi. C'est une passion. Personne n'y trouve rien à redire, sauf toi. »
- « Comment ça ? »
- « Que tu te sentes mal à l'idée de larguer Izumi, je le conçois. T'es un chic type, en dépit des apparences que tu entretiens presque volontairement, et tu n'aimes pas faire mal aux autres gratuitement. Mais là, tu es en train d'angoisser tout seul parce que tu dois lui dire que tu veux te concentrer sur ta passion et ta famille ? Mais tu crois que tu vas lui apprendre quelque chose de nouveau ? Tout le monde est au courant, même ceux qui ne t'ont jamais rencontré. La légende de Kojirô Hyûga qui aide sa mère et ses trois frères et sœur. Tous les journaux en ont parlé et en parleront encore. Faudrait venir de Mars ou d'ailleurs pour ignorer que ta vie, c'est le foot, la famille et après, le reste. Izumi est forcément au courant, et elle sait très bien ce pourquoi elle signait quand elle t'a dragué. »
- « Izumi ne m'a pas dragué. » marmonna Kojirô, même si ce n'était pas le cœur du sujet. Mais c'était le seul truc qu'il arrivait à penser et à prononcer à ce moment.
- « Ah bon ? Ben... comment vous en êtes arrivés à sortir ensemble ? Non, parce que si tu me dis que toi, TOI tu l'as draguée, je te fais interner d'urgence. »
- « … t'es lourd, avec ton humour, parfois. … … ça s'est juste fait comme ça. On a parlé et on s'est bien plu. Et j'étais complètement en crise d'allergie à la con quand je l'ai embrassée. Une fois ça fait... ben, ça coulait de source qu'on sorte ensemble. »
- « Et c'est moi qu'on appelle le Samouraï romantique. Tu l'as embrassée, pas engrossée. Aucun besoin de restaurer son honneur ou autre. »
- « Ce n'est pas du tout ça ! L'honneur des autres, j'm'en tape ! Si je l'ai embrassée, c'est parce qu'elle me plaisait ! » protesta l'avant-centre.
- « Mais comment tu pouvais savoir qu'elle te plaisait, si vous n'aviez pas discuté plus que ça ? » Ken était juste curieux, comme à son habitude. Il fallait dire que Kojirô avait été très avare de détails sur sa relation, sa première relation, et le jeune homme en avait éprouvé une frustration boudeuse croissante. Ayame avait vraiment une mauvaise influence sur lui.
- « J'sais pas moi ! J'ai l'air d'un expert en relation amoureuse ? On se plaisait, c'est tout. »
- « Ah, c'est purement physique, au début ? C'est ça ? »
- « Même pas. » avoua un Tigre désormais en perdition. « Ce n'est pas le coup de foudre. C'est juste comme ça. C'était bien de parler avec elle, et si j'avais dû choisir, de façon volontaire, une fille à embrasser dans la soirée... je l'aurais choisie, elle. »
Ken ne dit rien, mais en son for intérieur, il en doutait beaucoup. S'il avait été véritablement défié à ce petit jeu, Kojirô aurait choisi la plus mignonne des filles. Izumi était loin d'être laide, mais elle n'était pas forcément la définition de la plastique parfaite telle que Kojirô l'avait toujours décrite... et pratiquée. Les filles avec qui il avait échangé baisers et caresses étaient clairement plus du genre d'Hikari. Ayame par exemple, était beaucoup plus ressemblante à la fille de ses rêves qu'Izumi.
- « Bref. Ce n'est pas trop le sujet. » concéda Ken en revenant à leurs moutons. « Le truc, Ko, c'est que tu dois arrêter de culpabiliser d'aimer le foot. Tu aimes le foot, tu es bon au foot, et c'est comme ça, et ce n'est pas un crime. C'est peut-être égoïste, de dire au monde 'je choisis le foot avant tout autre chose', mais franchement ? Tu as bien mérité d'être égoïste. Et quand bien même. Regarde Ozhora ! »
- « Qu'est-ce qu'il vient foutre ici, ce couillon ? »
- « Ben, ce couillon – et il en est un, je ne dis pas le contraire – est un fi-fils de bonne famille, et on l'a toujours détesté pour ça. » Ken pointa son index. « Plutôt pas trop mauvais en classe. » Pointage de majeur. « Il a dégoté une fille. » Annulaire.
- « Nakazawa, c'est pô une fille. »
- « Jusqu'à preuve du contraire, elle est équipée comme une, et ce qui est important, c'est qu'elle plaise à l'autre débile. Tous les goûts sont dans la nature. Bref. Il a la fille ET il est parti au Brésil passer pro. » Les quatre doigts de Ken étaient dépliés. « La totale, le grand schelem et tu ne le vois pas se morfondre en se fouettant le dos. »
- « Et ? »
- « Et ne viens pas me dire que tu ne vaux pas Ozhora. Ce qu'il a, tu y as droit, et largement plus que lui. Et personne n'a jamais trouvé à redire à Môssieur Parfait. S'il a réussi à se dégoter une fille, pourquoi pas toi ? Pourquoi toi, tu n'aurais pas droit à son bonheur ? Si tu penses qu'Izumi, en dépit de ses qualités, n'est pas la fille qu'il te faut en tant que futur footballeur professionnel, ben, tu mets fin à ta relation. Tu finiras bien par trouver une fille qui sera toute aussi géniale ET qui acceptera la place qu'a le foot dans ta vie, dans VOTRE vie. Tu as le droit d'aimer le foot, plus qu'elle, plus que n'importe qui. Ça ne fait pas de toi un monstre de cruauté ou même un type insensible. Ça fait de toi un passionné... Donc on ne lui dit rien, à c't'abruti, mais à toi, si ? »
Et quelque part, un énorme poids quitta le cœur de Kojirô. Il ne s'était jamais rendu compte de cette difficulté à respirer, de cette entrave morale qu'il traînait derrière lui depuis tout ce temps. Oui, Ken avait vu juste. Il se sentait coupable d'aimer le foot. Le gamin qu'il avait été trouvait ça irrespectueux d'être autant passionné pour un truc alors que son père venait de mourir, et que sa famille se trouvait dans la pire des galères. Il avait supposé que cette flamme, que son propre paternel avait allumée, s'éteindrait avec ce dernier. Pire, que ça aurait été normal, dans l'ordre des choses. Alors, pas étonnant que parfois, sur le terrain, il donnait l'impression de HAÏR le foot.
Kojirô eut une sorte de hoquet.
- « Ça va pas, vieux ? »
- « Je... non. » En fait, il était sur le point se mettre à pleurer, et ça ne passait pas. C'était plus fort que lui. Du coup, il tirait une tronche qui faisait réellement peur à voir.
- « Sensei ! » interpella Ken en tirant Kojirô par le bras. « Il se sent pas bien, je l'amène à l'infirmerie. » Il avait interrompu un groupe de cinq qui chantait, encouragé par de nombreux claquements de mains enthousiastes, mais il s'en foutait. Sa priorité, son devoir, était limpide : en ce moment, il devait aider Kojirô qui avait admis, clairement énoncé et articulé, que ça n'allait pas. Sans se soucier d'obtenir un accord, il traîna son ami jusque dans le couloir, puis dans les toilettes pour hommes. Kojirô oscillait encore entre rendre son petit-déjeuner et se rouler en boule par terre. Du coup, il était presque amorphe, et Ken décida pour lui. « Infirmerie, définitivement. »
- « Non. » L'idée de rentrer dans cette pièce toute blanche sous les yeux d'un médecin ou d'une infirmière le révulsa. « Je rentre chez moi. Je VEUX rentrer chez moi. » Il y avait comme de la panique dans sa voix.
- « OK, pas de problème. » Ken calma les choses en parlant d'une voix posée. « Je passe chercher ton sac. Ne bouge pas. » Encore une fois, les deux amis ne se préoccupaient pas des autorisations. Kojirô avait toujours été un cas hors-norme qui ne rentrait pas dans les rangs, avec peu de respect pour les règles, et puis là, c'était une situation d'urgence. Ce n'était pas comme s'ils avaient déjà fait le mur pour aller glander. Même si l'administration devait se montrer impartiale devant « la loi », personne ne trouverait vraiment à redire que Kojirô rentrât tout seul chez lui, sans attendre la permission du proviseur, de ses parents ou même la présence desdits parents pour venir le chercher.
Une fois chez lui – le trajet retour étant un grand vide dans sa tête – il s'allongea sur son lit, l'estomac toujours en vrac. Il se sentait décidément malade. Peut-être aurait-il dû voir l'infirmière ? Il était en train de se lever, pour appeler le médecin de famille, quand sa mère fit irruption dans la maison. Ken avait averti leur professeure principale, qui avait logiquement contacté Keiko. Celle-ci était à son travail, mais elle n'avait pas hésité à partir en trombe, laissant en plan réunions et dossiers, sans ajouter plus qu'un très succinct « problème de famille ». Kojirô tenait ce côté passionné de sa chère génitrice, sans nul doute. Il aurait fallu voir qu'un chef tentât de se mettre en travers de la route de Maman Hyûga quand l'un de ses petits avait un problème, et encore plus quand on lui avait dit que c'était l'aîné. Elle ne pouvait pas dire que jamais Kojirô n'avait de problème ou ne faisait de vague, mais quand il en faisait publiquement, c'était toujours pour une bonne raison. Ou une mauvaise raison, qui avait tendance à être très mauvaise, ce qui motivait encore plus sa réaction.
Et là, Keiko récupéra un grand dadais de seize ans qui éclata littéralement en sanglots dans ses bras. Bien entendu, elle fut affolée pendant un bon moment, avant de réaliser que ça y était. Kojirô avait « juste » craqué. Il avait pris son temps, le sagouin, mais depuis la mort de son père, il n'avait fait qu'encaisser, encaisser et encore encaisser, à prendre, à trop prendre sur lui. Cela ne pouvait se résoudre qu'avec une dépression, ou de l'auto-destruction. Plus le temps passait, plus Keiko craignait de le voir aller vers cette seconde solution, en dépit de toutes ses tentatives de le faire se confier. Il avait le foot, se disait-elle. Une bouée de sauvetage. Toute sa colère, sa rage, sa douleur, étaient canalisées dans ce ballon. C'était peut-être une technique comme une autre, sachant que les séances chez le psychologue étaient à exclure.
Kojirô pleura, jusqu'à l'épuisement. Ce qui n'était pas peu dire pour un sportif ayant son endurance. Il pleura, hurla un peu, délira beaucoup. Il marcha en long et en large dans sa chambre, sa mère assise sur son lit, cogna les murs, donna un coup de pied dans sa poubelle qui explosa, et finit par se calmer en s'endormant la tête sur les genoux de Keiko.
Autant dire que l'ambiance de la maison était plus que plombée ce soir là. Les plus jeunes s'étaient retranchés dans leur chambre, pendant que Shôta et Keiko cherchaient à savoir ce qu'il fallait faire pour Kojirô. L'intéressé avait été convoqué dans le salon, et il assistait aux échanges parentaux avec tout le dynamisme d'un bulot paraplégique. Le chirurgien ne voyait aucun inconvénient à établir un certificat médical pour le footballeur, afin d'excuser son absence au débotté, mais la question de « et maintenant » restait à régler :
- « Est-ce que tu veux rester te reposer ici jusqu'à la fin de la semaine ? » demanda-t-il à son beau-fils.
- « Non. Je veux retourner en cours. C'était juste aujourd'hui. »
- « Tu es sûr ? Parce que nous comprendrions si tu avais besoin d'un peu de temps. Il s'est passé beaucoup de choses récemment. » Kojirô, qui avait déjà du mal à supporter que Shôta fût au courant de son pétage de plombs, trouvait sa compréhension complètement énervante, si ce n'était déplacée.
- « Non. Ça ne servirait à rien que je tourne en rond. J'avais besoin que ça sorte, c'est sorti et voilà. » Vous pouviez compter sur lui pour être d'un grand communicatif. Puisque Keiko acquiesçait de son côté, Shôta ne put qu'accepter cette décision, mais il revint à l'attaque.
- « Et... euh... voudrais-tu... parler à quelqu'un ? »
- « Et puis quoi encore ? »
- « P-pardon ? »
- « Non, mais j'ai la tronche d'un gars qui va parler à un psy ? » Bien entendu, vous pouviez aussi compter sur lui pour ne pas arranger les choses. Pris à rebrousse-poil par cette attitude presque agressive, Shôta se rembrunit.
- « Il n'y a pas de tronche à avoir. » fit-il d'une voix assez froide. « Je trouve, en tant que parent ET en tant que médecin, qu'il te serait profitable d'aller voir un psychologue, en effet. »
- « Ouais, ben non. »
- « … c'est peut-être sorti, mais ce n'est pas réglé, tout ça. » opposa Shôta.
À ce moment, Neeve interrompit la conversation. D'où venait-elle ? Qu'avait-elle exactement entendu ? Nul ne le saura jamais.
- « Mais tu vas le lâcher, oui ? » gronda-t-elle à son père. « Tu vois bien qu'il ne veut pas. Et même si c'est une bonne idée, il y a des gens pour qui ça ne fonctionne pas, et pas besoin d'avoir fait six ans de médecine pour savoir que Kojirô est dans ce cas. »
- « Neeve, je te serais gré de ne pas te mêler de cette conversation. » La phrase cingla, mais Neeve n'en avait rien à faire.
- « Un peu, que je m'en mêle. Tu as déjà essayé de me faire le coup, et ça a mal fini, ou tu l'as oublié ? »
- « Je n'ai pas oublié ta pneumonie, Neeve, ça non. »
- « Ben voilà. Si tu continues à l'asticoter, Kojirô va nous faire une pneumonie à sa façon, sauf qu'il ne peut pas tomber malade. »
- « Il faut qu'il parle de tout ça. Ce n'est pas sain de garder autant de... sentiments comme ça. »
- « Déjà, Kojirô, il ne fait pas dans les sentiments. » répliqua la jeune fille, ce qui tira un « hé ! » outré de la part de ce dernier, mais elle continua comme s'il n'existait pas. « De deux, il serait temps que tu comprennes que chez les gens, on ne peut pas recoller certaines choses. Quand ça éclate, ça éclate et c'est fini. Un vase brisé en mille morceaux ne pourra jamais plus contenir d'eau, alors que si tu le laisses tranquille avec son col ébréché ou sa fissure, il pourrait te tenir encore dix ou vingt ans. »
- « Avant d'éclater. »
- « Entre éclater tout de suite, ou éclater dans dix ans, quand on parle de vie humaine, je pense que le choix est vite fait. » Kojirô sut soudain que Shôta avait déjà eu une discussion sur des séances de psy avec sa fille et que celle-ci l'avait envoyé paître en beauté, ce qui n'avait pas aidé aux relations entre les deux Hase. « Allez, viens, toi. Tu as des maths à m'expliquer. » Et sans que l'intéressé ne sût comment elle réussit ce prodige, Neeve extirpa Kojirô de cette discussion qui allait mal tourner.
Ils montèrent dans la chambre du jeune homme, où Kojirô s'étala sur son lit, les bras en croix. Neeve squatta la chaise de bureau, s'amusant à tourner deux-trois fois, avant qu'il ne grognât :
- « Arrête ça, j'ai mal à la tête. » Elle obéit en silence et du coup, commença à fouiller dans les affaires sur son bureau. « T'as pas des maths à me montrer ? »
- « J'ai menti. »
- « Alors, casse-toi. »
- « Hors de question. On est en sécurité ici parce que Papa nous sait ensemble. On se sépare et il nous tombe dessus, l'un après l'autre. »
- « Génial. Bloqué avec toi. »
- « Et moi alors ? Je te sauve la vie, et toi, tu râles. »
- « … il t'a vraiment pris la tête avec cette histoire de psy ? »
- « Tu n'images pas. »
- « À cause d'une pneumonie ? Je veux dire... oh, à cause de ce qui a causé la pneumonie ? »
- « … j'veux pas en parler. » Un sentiment qu'il pouvait comprendre. Et parce qu'il lui était reconnaissant de son intervention, il laissa tomber.
- « Purée, tu as plus de problèmes que... que je ne sais pas. »
- « Dis-toi bien que je n'ai pas fait exprès. »
- « Non, je m'en doute. »
- « Tiens, tu as parlé à Ken ? À propos d'Emi ? »
- « Pourquoi je parlerais à Ken d'Emi ? »
- « Maaaais ! Pour savoir comment ça s'est passé, leur rendez-vous ! » piailla-t-elle.
- « Mais qu'est-ce que j'en ai à faire ? Tant qu'il est content, moi... »
- « Je pensais que les garçons adoraient se vanter de leurs prouesses auprès de leurs potes ? »
- « On doit être des garçons exceptionnels, parce que non, on n'en parle pas plus que ça. »
- « Faut dire qu'avec Kazuki, c'était un sujet dangereux. Mais du coup, vous parlez de quoi, ensemble ? »
- « De foot. » Quelle question débile.
- « … vraiment ? Que de foot ? »
- « De sport, des profs. Des tournois, de l'entraînement, des cours. »
- « Mais c'est super chiant, tout ça ! .. Non, tu ne me feras pas croire que jamais de chez jamais, vous n'échangez les potins. »
- « Mais je te demande, moi, ce que tu babilles avec tes copines ? » grogna-t-il, fatigué du sujet.
- « De toute façon, je ne te le dirais pas. Mais je veux que tu demandes à Ken comment s'est passé son rendez-vous. Comme ça, je peux comparer à ce qu'Emi m'a dit ! »
- « Mais à quoi ça te sert, tout ça ? » demanda-t-il en se soulevant sur un bras. « Si tu as autant d'énergie que ça, pourquoi tu ne bosses pas plus tes maths ? » Elle se pencha vers lui, pour chuchoter avec un air de conspiratrice :
- « Parce que c'est vachement plus drôle. » Et elle lui tira la langue, avant de reprendre, avec sa voix normale : « Et puis c'est ce que font les ados normaux, ceux qui n'ont pas une idée fixe avec un certain ballon. »
- « Je te signale que tu voulais devenir comme moi, à un moment, avec ta danse. »
- « Ouais, ben, je ne le suis pas devenue, et maintenant, je suis normale. Alors, tu demanderas à Ken ? Heiin? » Elle reçut un grognement en réponse. « C'est oui, ça, ou c'est non ? »
- « Neeve, tu me fatigues... »
Elle sauta sur le lit et le frappa avec son oreiller. Piqué au vif, Kojirô reprit l'arme et entreprit de l'étouffer avec, ce qui dégénéra en une bataille de chatouilles contre on ne savait pas trop quoi. Ainsi, lorsque Natsuko entra, elle les trouva en train de gesticuler en un tas de jambes et de bras sur le lit qui ne ressemblait plus à rien.
- « Vous pourriez faire moins fort, dites. »
- « On pourrait faire pire. » rétorqua Neeve en se redressant. « Oh, c'est quoi, ça ? »
- « Le courrier. Tiens, j'ai reçu les photos que j'ai faites samedi, tu veux les voir ? »
- « Ah oui ! Montre ! »
- « Mais pourquoi vous vous installez sur MON lit !? »
Kojirô cependant savait qu'il ne pourrait pas gagner contre ses deux sœurs, alors, il se cala stoïquement contre le mur et assista au commentaire des photos dans le plus grand silence. Les filles finirent par l'utiliser comme table pendant qu'elles débattaient des meilleurs clichés à sélectionner pour l'expo photo de la fête des sports à laquelle Natsuko désirait participer. Finalement, il vit quelque chose qui attira son attention.
- « Tiens, c'est l'autre banane. » Il tenait en main les tirages que sa jeune sœur avait faits de Neeve, puis de Neeve et de Kazuki. « Ben vous êtes beaux, pff. » se moqua-t-il en piochant l'image où ils faisaient des grimaces.
- « Bah, moi je trouve qu'ils sont très photogéniques, l'un comme l'autre. » commenta Natsuko avec un petit ton blessé.
- « Ah, je ne remets pas en cause ton talent, mais celui des modèles. »
- « Justement. Le talent du photographe, c'est aussi le choix des modèles, et je trouve que j'ai bien choisi. En plus, ils vont bien ensemble. »
- « Je ne sais pas si je vais bien avec la Banane, mais moi, j'aime bien celle-ci et celle-ci. Tu pourras m'en faire des doubles ? » demanda Neeve en indiquant deux-trois photos.
- « Bien sûr... Ah tiens, j'ai failli oublier. Il y avait ça aussi pour toi. » Natsuko tendit une enveloppe à Neeve. Celle-ci fronça les sourcils car le courrier avait été adressé à son ancienne adresse avant d'être redirigé ici.
- « Mais qu'est-ce que c'est ? » marmotta-t-elle en examinant le cachet d'envoi. Soudain son visage s'éclaira. « Ah ! Ah ! Ah ! »
- « Quoi ? » grinça Kojirô en se bouchant l'oreille devant la montée de décibels. Natsuko, curieuse, regarda sa sœur déchirer l'emballage avec un air extatique.
- « J'AI GAGNÉ ! JE N'Y CROIS PAS ! J'AI GAGNÉ ! »
Après moult cris enthousiastes, la famille eut le fin mot de l'histoire. Neeve avait gagné le gros lot à un concours auquel elle avait participé des mois auparavant, et elle était désormais l'heureuse détentrice de quatre billets super VIP pour le méga concert de Tokiko_fun - une chanteuse pop à la mode, se fit expliquer Shôta, et accessoirement Kojirô – qui aurait lieu au Grand Dôme de Tokyo au début du mois de juillet. Neeve en trépignait déjà, et vraiment, Kojirô n'en avait rien à faire.
Le retour en cours jeudi se passa bien. Il y avait des chuchotis, car tout ce qui touchait aux 3K, et Kojirô en particulier, était d'intérêt général. Mais comme il avait l'air plutôt fringuant ce matin, on en déduisit que ce n'était qu'un simple mal de bide ou autre. Kazuki et Ken, par contre, étaient plus soucieux.
- « Ça va ! » râla le Capitaine. « J'ai eu un coup de mou. Ça arrive à tout le monde, non ? »
- « T'es pas tout le monde, Kojirô. » répondit Kazuki.
- « Je sais. » La modestie n'étouffait pas le Tigre. « Mais laissez tomber, c'était un coup de mou. Tiens, en parlant de ça. Ken ? Et ton rendez-vous ? »
- « … pourquoi tu m'associes au coup de mou, hein ? »
- « … j'sais pas. Ça a à voir avec Neeve, mais je ne pourrais pas t'expliquer. » Kojirô lui-même se grattait le crâne pour le coup. « M'enfin... alors ? »
- « Alors rien. On n'a rien fait de spécial, on a été voir un match de baseball gratuit et voilà. »
- « Quoi ? Pas même un petit bisou ? »
Ken examina Kojirô de la tête aux pieds pendant une seconde ou deux, avant de sourire :
- « Tu diras à Neeve de se mêler de ses affaires, d'accord ? »
- « OK. Mais bon, tu lui diras que j'ai essayé, hein ? »
La journée se passa plutôt bien, et Kojirô entama après ça le dernier jour de la semaine avec beaucoup plus de motivation qu'il ne l'avait pensé. Les choses, comme d'habitude, se corsèrent à midi, quand Raï débarqua à la table des footeux. Kojirô était en train de manger son bentô-Izumi, Neeve ayant décidé de laisser la main à ce niveau, quand la bombe tomba :
- « Hé Bro, comment va Neeve ? »
- « Boarf, comme d'hab, je suppose. »
- « Ah ouais ? »
- « Pourquoi n'irait-elle pas bien ? » musa l'avant-centre en mâchouillant avec entrain son omelette.
- « Je me disais qu'elle serait dévastée, avec la dissolution du club de basket féminin... »
