Hello
Petit retard de publication car j'avais un concours cet après-midi et j'ai bossé à fond jusqu'au dernier moment. Je sors assez confiante, donc ça valait le coup, je crois.
Et place au chapitre. Bonne lecture !
Première publication: 2 juin 2016
o.O.o
Chapitre 63 - à bon chat, bon rat
Neeve releva brusquement la tête :
- « Mais comment tu es au courant ? »
- « Non, mais merci ! » gronda Kojirô en retour. « Tu me prends pour un débile ou quoi ? J'arrive encore à additionner deux et deux. »
Les deux adolescents avaient les nerfs en pelote, ils étaient à bout, et sur le point de se lancer dans une de ses disputes sans queue ni tête. Une du genre genre de celle où personne n'écoute l'autre, trop occupé à juste se libérer de la pression accumulée. Cependant, un gémissement brisa la tension et avec un grognement, Kojirô sortit son téléphone.
- « Tu fais quoi ? » fit Neeve en posant la main sur son bras, soudaine très inquiète.
- « Qu'est-ce que tu crois ? J'appelle une ambulance. »
- « Mais tu ne peux pas ! Pourquoi tu crois que je ne l'ai pas fait ? »
- « Mais pourquoi pas ? »
- « Tu veux vraiment qu'Ayame ait encore plus d'ennuis ? »
- « Non, mais je ne vois pas ce qu'on pourrait faire ! Elle a besoin de soins, clairement ! »
- « Non, on ne peut pas ! »
- « Mais qu'est-ce que tu veux que moi, je fasse ? J'ai la gueule d'un médecin, peut-être ? »
- « Mais je ne sais pas, moi ! »
- « Alors, pourquoi tu m'as appelé !? » Mais comme Ayame n'en finissait pas de se tordre de douleur, il laissa tomber le sujet. Il prit Neeve par les épaules pour la secouer un peu avant de la regarder droit dans les yeux. « Écoute-moi bien, Neeve. Si on ne fait pas quelque chose, Ayame va peut-être mourir. Appeler les secours, c'est la seule chose à faire. »
- « Mais- »
- « Tu me fais confiance, oui ou non ? » Elle hocha la tête. « Alors, on fait comme j'ai dit. »
Et Kojirô appela les secours.
Les deux jeunes attendirent dans un silence poignant, chacun d'un côté d'Ayame, jusqu'à ce que l'ambulance fût annoncée par ses sirènes. Kojirô se retrouva chargé de faire la liaison, Neeve étant tombée dans un mutisme impénétrable, refusant jusqu'à lâcher la main de son amie et dardant un regard mauvais à l'urgentiste qui tenta de la déloger. Devant la situation, les secouristes appelèrent la police : ne serait-ce pour interroger le gérant de l'établissement qui avait loué une chambre à deux mineures, en plus de laisser un avortement illégal se préparer dans ses locaux. Neeve n'avait pas eu tort : Ayame et elle allaient sûrement avoir de sérieux problèmes.
Pourtant, ce fut elle qui exigea qu'on amenât son amie à l'hôpital où travaillait son père. Elle ne voulut pas en démordre, et les ambulanciers plièrent. Après tout, le nom de Sakamoto ne leur était pas inconnu : Ayame n'allait pas à St E. sans une bonne raison, essentiellement financière et politique. Pourtant, ce fut Kojirô qui appela Shôta pour le mettre au courant de leur venue immédiate. Il le fit de bon cœur : à la simple évocation du coup de fil, Neeve manqua de tourner de l'œil. Même s'il savait que la blonde méritait amplement la colère de son père, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle n'avait pas forcément mal agit.
- « Kojirô-kun ? » Shôta fut très étonné de recevoir un appel de son beau-fil. « Est-ce que ça va ? »
- « En fait, non. » Ces quelques mots donnèrent le ton de ce qui allait venir. « Neeve et Ayame ont fait une grosse connerie : Ayame est enceinte et a, apparemment, tenté de se faire avorter clandestinement. (1) Et ça a mal tourné. Neeve et moi sommes dans une ambulance, on va arriver chez toi dans... trente minutes à peu près. » Kojirô entendait la voix entrecoupée de l'adulte à l'autre bout du fil, qui tentait de digérer ces nouvelles. Puis le médecin en Shôta prit le dessus et il agit en professionnel :
- « C'est bon, je préviens mes collègues, et je vous attends aux urgences. Je fais également prévenir la famille d'Ayame. Hum, Kojirô ? Garde ma fille à l'œil. »
Comme si Neeve avait la moindre chance de s'échapper de l'ambulance.
À l'hôpital, les adolescents furent déchargés de toute responsabilité pendant un moment. Ils restèrent assis dans un coin des urgences, complètement amorphes. Ce fut à peine si Kojirô trouva la force d'annoncer à Ken qu'il avait retrouvé Neeve et qu'il le tiendrait au courant après. Ken étant Ken, il comprit que les choses étaient sérieuses et respecta l'intimité familiale.
Une heure s'écoula peut-être, avant que Shôta ne vînt les chercher, pour les conduire dans un bureau, où un agent de police les attendait. S'il avait dédié un regard meurtrier à sa fille lors de sa descente de l'ambulance, il a la traitait maintenant avec toute la froideur de celui qui refuse de reconnaître la présence d'un autre. Une technique toute hasienne, en fait. Tel père, telle fille.
- « Bon. Jeune fille... » commença l'agent. « J'ai cru comprendre que tu es celle qui connaît le fin mot de l'histoire ? »
- « Comment va Ayame ? » coupa Neeve. « Oh, ne me sortez pas le secret médical ! J'ai le droit de savoir. »
- « Neeve, en ce moment, tu as surtout le droit d'obéir. » maugréa Shôta à travers une mâchoire très serrée. « Mais elle va globalement bien. Sa famille est avec elle, et toi, tu réponds au monsieur. »
Et Neeve parla. Elle expliqua comment Ayame était tombée enceinte de son petit ami, le fameux Nagata, le footeux à la manque. Comment elle-même avait volé un test de grossesse à l'infirmerie de Tôhô. Comment elle l'avait suppliée d'en parler à sa famille, ou à un centre de planning familial. Comment Nagata avait fait pression sur son amie pour se faire avorter en douce, arguant qu'il savait comment faire. Comment Neeve était allée chez elle hier soir pour la soutenir tout en tentant de la dissuader. Comment elle avait compris que l'opération devait avoir lieu le lendemain et comment elle avait accompagnée Ayame dans la foulée. Comment, une fois, dans cette chambre, elle était partie en refusant de se retrouver mêlée à tout ça. Comment elle était revenue, prise de remords d'avoir abandonnée son amie. Comment elle avait trouvé Nagata et un pseudo médecin en train de s'acharner sur Ayame par voie médicamenteuse par perfusion, alors que la jeune fille était à plus de sept semaines de grossesse. Étant elle-même fille de chirurgien et avec une longue expérience des hôpitaux, elle savait à peu près de quoi elle parlait quand elle s'opposa immédiatement à ce traitement – elle était persuadée que Nagata avait organisée une intervention chirurgicale dans une clinique un peu douteuse – et Shôta grogna son accord à ce moment. Comment elle avait bataillé avec le jeune homme, le foutant manu militari à la porte, le faux docteur s'étant carapaté dès ses premières objections. Comment elle avait assisté à l'affaiblissement d'Ayame. Comment elle avait fini par appeler Kojirô.
- « Je vois. » fit le policier en finissant de prendre des notes. « Je crois dire sans trop m'avancer que vous avez sauvé la vie de votre amie. » En d'autres circonstances, Neeve aurait rougi de plaisir, mais elle se contenta de hocher la tête. « Bien sûr, il aurait été plus logique d'aller parler à un adulte dès le début de cette histoire. Mais ça... Bon, le reste dépend de la famille Sakamoto, mais sachez que ce Nagata et son copain le boucher font l'objet d'un mandat d'arrestation. Si vous voyez ce jeune homme, vous appelez la police, immédiatement. Pour le reste, on a vos coordonnées. Merci. »
Il salua et quitta la pièce, laissant les Hase-Hyûga ensemble. Kojirô aurait voulu s'éclipser, pour laisser le père et la fille ensemble, mais Neeve semblait moulée à son bras. Et Shôta n'avait pas envie de créer un scandale supplémentaire dans son propre hôpital.
- « On y va. » déclara-t-il. Et il ne desserra pas les dents de toute la durée du trajet, de telle sorte que Neeve se ratatinait à chaque seconde. Franchement, Kojirô avait l'impression qu'elle allait finir par se dissoudre dans l'air et pour tout avouer, il avait de plus en plus pitié d'elle. Comment Ken avait-il formulé ça ? Le chic pour se mettre dans des situations qui partaient en sucette ?
o.O.o
Voir Shôta, Neeve et Kojirô arriver ensemble et bien plus tôt que leur planning respectif mit Keiko en alerte. La mère de famille avait réduit ses horaires depuis la fin de son sixième mois de grossesse. À son âge, ce n'était pas rien, et elle se sentait fatiguée, bien plus que pour toutes ses autres grossesses. Ainsi, elle se leva, pâlit, et se rassit dans le canapé, laissant son époux régler les choses. Mise au courant rapidement, son premier instinct fut de consoler Neeve.
- « Oh, ma pauvre chérie ! Tu dois être tellement bouleversée ! Je vais te faire du thé, tu en as grand besoin. »
- « Reste tranquille, Maman, je m'en occupe. » Kojirô fut on ne peut plus content de trouver de quoi s'occuper les mains. Connaissant Neeve, il prépara un rapide en-cas : il savait qu'elle n'avait rien mangé de la journée. Bien entendu, le premier geste de la jeune fille fut de repousser l'assiette. « Tu mangeras ça plus tard. » ordonna-t-il.
- « Comme tu dois être fier d'elle ! » roucoula presque Keiko à l'adresse de Shôta. Ce dernier ne s'attendait pas à ça aussi dédia-t-il à sa fille un long retard pénétrant, avant de lui aussi s'écrouler dans son fauteuil.
- « Je ne sais pas en fait. J'hésite entre la prendre dans mes bras ou lui retourner une bonne claque. »
- « Vu sa tête, ça ne serait pas une bonne idée. » Une infirmière avait rapidement examiné Neeve pendant leur attente et n'avait pu que lui tendre un sachet de glace pour tenter de minimiser les dégâts. Selon Kojirô, c'était trop tard. Mais Neeve n'était plus à une rumeur près.
Shôta soupira longuement, se massa les tempes avant de rugir :
- « Mais bon sang ! Pourquoi tu n'as pas PENSÉ à en parler à un adulte ! Moi, Keiko, les parents d'Ayame, ou même un prof ! »
- « … Ayame ne voulait pas. Elle m'a fait promettre. »
- « Mais on s'en fout, des promesses comme ça ! »
- « Toi peut-être, mais pas moi. »
- « C'est une gamine de seize ans ! Une promesse faite à une gamine de seize ans, ça ne vaut rien ! »
- « Je te signale que moi aussi, je suis une gamine de seize ans ! »
L'échange menaçait de tourner court et Keiko s'interposa.
- « Et tu as très bien réagi, Neeve. Pas forcément le mieux possible, mais... Je suis très fière que tu sois restée auprès de ton amie. »
- « Moi aussi. » bougonna son père. « Tu aurais pu appeler les secours plus tôt ceci dit. » Ça, c'était bien digne d'un Hase, de toujours chercher la petite bête. « Mais pourquoi diable avoir appelé Kojirô ? »
Une très bonne question, que l'intéressé se posait depuis un bon moment. Neeve regarda son frère, un peu songeuse.
- « J'sais pas trop. J'ai oublié mon téléphone chez Ayame hier soir. Après j'ai mis cent ans à me dire que je pouvais utiliser celui d'Ayame mais je ne l'ai pas trouvé. J'ai finalement mis la main sur celui de Nagata... » En effet la jeune fille avait tendu au policier un téléphone, le fameux numéro inconnu, pendant l'entretien, que son propriétaire avait perdu pendant la bagarre, et que Neeve avait trouvé en cherchant celui d'Ayame. « … mais à ce moment, le téléphone d'Ayame a bipé, en mode « hors batterie ». Le temps que je le trouve... il est mort dans mes mains, mais j'ai eu juste le temps de voir 'appel en absence de Kojirô.' Du coup, je l'ai appelé. » Elle haussa les épaules. Rien de ce qui s'était passé de cette journée n'avait vraiment de sens.
De son côté, Kojirô s'étonna qu'elle connût par cœur son numéro de téléphone. M'enfin, c'était plus tôt une bonne chose.
- « Tu t'es vraiment battue contre ce Nagata ? »
- « Oui Papa. Il m'a filé une mauvaise baffe avant que je lui démonte la mâchoire. »
- « Mais où as-tu appris à te battre ? »
D'un coup de menton, Neeve désigna Kojirô, qui leva les mains en signe de protestation :
- « Hé, je lui ai juste montré comment donner un coup de poing ! » Non mais oh !
- « … chose dont je t'en remercie... » Le jeune homme ne sut pas comment réagir, étant donné le peu de rapport qu'il entretenait avec son beau-père. « Non honnêtement. Je suis soulagé de savoir que Neeve a quelqu'un vers qui se tourner en cas de besoin. Quelqu'un de solide, j'entends. Tu as parfaitement géré la situation. »
- « Euuh... O.K. » finit-il par lâcher, assez embarrassé par cette conversation. Il fut bien heureux que Neeve ne fût pas obligée de le remercier « devant témoins ». Pourtant, c'était un truc que Shôta aurait pu exiger de sa fille. Mais Papa Hase avait d'autres choses en tête :
- « Ce que j'ai du mal à suivre, Neeve, c'est pourquoi tu étais à l'infirmerie. D'ailleurs, tu rembourseras le test que tu as volé et tu présenteras tes excuses à l'administration. »
La jeune fille, qui avait peu à peu retrouvé des couleurs entre le thé, le réconfort maternel de Keiko et la tournure des événements, se retrouva à pâlir de nouveau.
- « Ah ça... » commença-t-elle en jouant avec sa petite cuiller nerveusement. « Le club de basket a été dissous et j'ai été affectée à l'infirmerie à la place. » Kojirô s'étonna que Shôta ne fût pas au courant de la fin du club de basket, et aussitôt, il sentit l'embrouille. Malheureusement, le médecin n'était pas né de la dernière pluie, et il ne passa pas outre :
- « Quel lien entre le basket et l'infirmerie ? Et pourquoi le club a été dissous ? »
- « Nanami a gagné une bourse d'étude pour Londres. Ses cours commencent en septembre, à l'européenne, quoi. Du coup, on se retrouve avec un membre en moins dans l'équipe, et il s'avère qu'on ne pouvait pas se permettre de perdre un membre. L'administration a décidé de mettre fin à l'expérience, comme ils disent. Sauf qu'avec le club, j'étais inscrite en parcours associatif, et je ne peux plus changer mon parcours. Je suis obligée de faire quelque chose, et on a décidé de me mettre à l'infirmerie. »
Peut-être qu'en d'autres circonstances, ces explications auraient suffit. Neeve était généralement très bonne au jeu consistant à noyer le poisson, à diluer les mauvaises nouvelles et à éclipser ce qui en restait. Mais ce soir, Shôta en avait gros sur le cœur.
Le coup de téléphone de Kojirô l'avait complètement affolé. Pendant la demi-seconde où il avait décroché, tous les scenarii catastrophes étaient passés en vitesse grand 'V' devant ses yeux. Et surtout, il se rendait bien compte que ce qui était arrivé à Ayame aurait très pu arriver à sa fille. Bien entendu, il était au courant qu'elle ne fréquentait pas de jeune homme en ce moment, donc elle n'avait que peu de chance de tomber enceinte. Mais elle avait eu Shun, et il n'était pas assez stupide pour croire qu'ils avaient passé des heures à se regarder dans le blanc des yeux. De plus, bien qu'il ne l'avouerait jamais, il espérait pour elle qu'elle en aurait d'autres, des amants. Donc potentiellement... Neeve pourrait tomber enceinte. Et aurait-elle réagi différemment de la jeune Sakamoto, qui était pourtant loin d'être une idiote ? Une gamine de seize ans, ça réagissait comme une gamine de seize ans. Pas la peine de se voiler la face. Oh, Neeve allait être surveillée comme le lait sur le feu désormais !
- « Ce parcours associatif, c'est quoi ? »
Et là, Kojirô réalisa à quel point Neeve n'en référait pas à son père sur la gestion de sa vie. Que ce fût les études, les week-ends à droite ou à gauche, elle informait plus son père que lui demandait son avis ou sa permission. Le footballeur comprit aussi que le blâme n'était pas à porter sur la jeune fille. Pourquoi Shôta ne se sentait-il pas plus concerné par le devenir de sa fille ? Avait-il seulement compris qu'il avait un job, là ? Qu'il était attendu par tous que M. Hase se penchât régulièrement sur le quotidien scolaire et administratif du fruit de ses entrailles ? Le capitaine se souvint brusquement de Neeve lui demandant conseil, à lui, sur les choix de ses options. On aura tout vu ! Déjà qu'il ne viendrait pas à Kojirô l'idée de ne pas parler à sa mère de ses choix d'orientation, mais ladite mère ne le laissera pas gérer seul un tel dossier.
Keiko surprit son expression et lui indiqua, en secouant la tête, de ne pas dire un mot. Il lui fit les gros yeux, absolument sidéré par ce duo Hase. Elle insista. Déjà ce n'était pas le moment, et ce n'était peut-être même pas ses affaires.
Pourtant... Shôta allait être le père de son petit frère ou de sa petite sœur à naître ! Il allait aussi vivre un certain nombre d'années avec ses autres benjamins, encore jeunes et donc dépendants de lui. Kojirô n'allait pas laisser sa famille aux mains d'un crétin qui planait sur son nuage ! Faire confiance à son ado et lui donner une voix au chapitre, oui, mais de là à presque s'en battre le coquillard ? Oh, il allait rapidement se mettre au pas, le Père Hase... foi de Tigre !
- « Hum, le parcours associatif est un parcours aménagé pour les élèves qui se consacrent à une activité de façon régulière. Kojirô est dans ce cas. » fit-elle avec un zeste en trop de négligeant dans le ton. Neeve s'en rendit compte et pour essayer de masquer ce manquement, plongea le nez dans le sandwich préparé par le dénommé Kojirô.
- « Dans ce cas, tous les élèves de Tôhô sont en parcours associatif, non ? »
Kojirô comprit ce qui se passait. Si la quasi totalité des élèves de Tôhô étaient en effet inscrits à un club, et donc un club sportif, tous n'étaient pas capitaine ou co-capitaine. Tous ne consacraient pas encore plus de temps à leur activité. Ainsi seule une poignée de lycéens était réellement en parcours associatif. Et l'un des avantage de ce parcours était indubitablement de donner quelques points bonus à la moyenne générale. Hé oui ! Le directoire avait admis que si on était occupé à gérer son club, on avait moins de temps pour étudier, d'où le coup de pouce sur les notes. Si Kojirô passait beaucoup de temps à préparer les matchs et les entraînements, il serait le premier à reconnaître qu'il n'avait jamais mis le nez dans les papiers du club de foot, Kitazume gérant parfaitement les choses. Sûrement l'entraîneur avait compris que cela ne servirait à rien de mettre dans une même pièce le Tigre et un formulaire administratif. À part générer des dépenses supplémentaires de remplacement de chaises et de vitres. Neeve, en tant que co-fondatrice du club, avait bénéficié de ce statut de « membre investi » et donc avait été inscrite dans le parcours... ce qui lui donnait ces fameux poins dont elle avait grand besoin. Elle-même le lui avait avoué.
La fin du club voulait dire la fin des points. Donc un potentiel recalage. Pas étonnant qu'elle eût accepté de travailler à l'infirmerie en compensation, elle que cette tâche devait rebuter au plus haut point. Et encore moins étonnant qu'elle eût caché cette « modification au contrat » à son paternel. Ce dernier se foutait peut-être de ce que sa fille faisait, mais il exigeait d'elle des bonnes notes. Kojirô assista donc à une énième gueulante hasienne devant l'aveu forcé de cet échec scolaire que Neeve avait tenté de dissimuler, et il trouva sage de ne pas mentionner que Neeve allait de toutes façons se faire virer de l'infirmerie un remboursement, des excuses ou autre n'y changerait rien. Au bout du compte, le sort de Neeve fut mis en sursis jusqu'à la publication des résultats des partiels, qui se dérouleraient la semaine prochaine, une fois le festival clos.
La discussion se termina peu après, avec une embrassade père-fille, et Kojirô décida qu'il en avait sa claque. Malgré les recommandations du médecin, il embarqua une nouvelle canette de coca et un paquet de chips et monta s'enfermer dans sa chambre, histoire de se faire oublier. Une fois n'étant pas coutume, il coupa son portable après avoir envoyé un second texto de « ça va à peu près, je te raconte demain » à Ken. Puis il se cala contre son oreiller et attrapa le roman qu'il voulait finir depuis une éternité, avec la ferme intention de connaître enfin qui était le traître de l'histoire. Et si le mec allait enfin serrer la blonde. Pour une fois, la brune était d'une niaiserie sans fond.
Mais il ne fut pas tranquille. Il avait presque fini son goûter quand Neeve, fraîchement douchée, entra dans sa chambre et se laissa tomber à ses côtés sur le lit.
- « Qu'est-ce que tu fais ? » grogna-t-il. Un coup d'œil en biais lui donna le temps de l'avertir : « Ni pense même pas. Tu me touches, tu morfles ! »
Neeve, qui avait débuté un mouvement devant se terminer en gros câlin, réussit à faire comme si elle avait depuis toujours décidé de venir piocher dans le sachet de chips.
- « Ça va... » râla-t-elle. « Ça ne va pas te tuer. »
- « C'est comme ça que tu dis merci, toi ? »
- « Je venais te dire que je n'avais pas vraiment prévue de te déranger. »
- « Alors, ce sont des excuses ? »
- « … je ne sais pas. » Elle retomba en arrière et soupira à fendre l'âme. « J'voulais vraiment pas que ça se passe comme ça, tu sais. Ni pour toi, ni pour Ayame. »
Entendant les larmes dans sa voix, Kojirô ne poussa pas. Elle était venue pour le remercier ou s'excuser et c'était tout ce qu'il lui demandait. Pour le moment. Histoire de la calmer, il lui tendit, dans un élan de charité extraordinaire, le paquet de friandises salées. La jeune fille piocha trois morceaux et les grignota.
- « Tu crois que Nagata va aller en prison ? » questionna-t-elle soudain.
- « J'espère bien. Mais quel con ! Neeve, si je deviens con comme ça, je te donne la permission de me latter les couilles. »
- « Kojirô, tu ne peux pas commencer à devenir comme ce type. T'as trop de cerveau pour ça. »
- « … je vais prendre le compliment, mais je sens qu'il y a quelque chose d'autre. Un conseil, ma fille : quand tu es fatiguée, tu joues très mal la comédie, alors évite. »
- « Roooh... Bon, je note... J'ai une énorme faveur à te demander. »
- « Mais quoi encore ? » Que pouvait-elle encore vouloir de lui ?
- « Je veux que tu me fasses réviser cette semaine. » avoua-t-elle. « À partir de demain ! » ajouta-t-elle précipitamment.
- « Tu me vois, là, maintenant, sortir un livre de physique ? »
- « Pas vraiment... » Un sourire en coin se dessina... et elle vola le paquet pour en renverser les dernières miettes dans sa gorge.
- « HÉÉÉÉÉÉ ! C'est MES chips ! Et ça va te couper l'appétit ! »
- « Bouarf, j'avais déjà plus vraiment faim, après ton sandwich. »
- « Tu ne manges pas assez, Neeve. » la sermonna-t-il.
- « Tiens, j'ai une idée- »
- « Ça doit faire mal. »
- « Abruti. Et si j'arrivais à te dispenser d'épreuves sportives, tu me fais réviser en journée ? »
- « Tu serais prête à bosser trois jours non-stop ? »
- « Mais qu'est-ce que tu crois ! Je n'ai pas envie de redoubler ! »
- « Tout de suite les grands mots ! Au pire, tu vas aux cours d'été. »
- « Ben voyons. Merci pour mes vacances. Et puis, y'a que les nuls qui vont aux cours d'été. »
- « Neeve... Tu ES nulle ! »
- « Si tu continues comme ça, je t'inscris à toutes les compètes les plus chiantes possibles ! » le menaça-t-elle.
- « Tiens, en parlant de ça... Comment ça se fait que ça soit vous, les Internationaux, qui organisiez ça ? »
- « Je crois que c'est une tradition qui a commencé il y a dix ans, quand la section a été ouverte. Avec Tôhô qui est pro sport et tout, les Internationaux ont fait un projet collectif dans le cadre d'un cours qui ne doit plus exister. Mais bon, avec le temps, et les moqueries envers la section, c'est devenu une sorte de foire. J'avoue que perso, je ne suis pas motivée par le truc. »
- « Tu m'étonnes. En fait, ni les organisateurs, ni les participants sont contents. »
- « Mais l'administration, oui. »
- « Donc, tu pourrais me désinscrire ? Comme ça ? »
- « Je peux, oui. »
- « Et toi ? On ne va pas avoir besoin de toi, pendant trois jours ? »
- « Ça, c'est mon problème. »
- « Sauf que ça devient le mien si je te fais réviser pendant que tu es censée bosser, et moi aussi pendant la même occasion. Et tes problèmes, merci, j'ai donné. »
- « Mais tu es vachement méchant, en fait. Tu joues le gros paisible qui s'en fout, mais tu es méchant. »
- « Qui est gros ? »
- « Tu ne démens pas, ceci dit. »
Il se tourna vers elle, avec un sourire diabolique aux lèvres.
- « Hé, je n'ai jamais eu la prétention d'être un gentil garçon, moi. »
- « Pff, tu n'y comprends rien, Kojirô... » Elle grommela dans sa barbe, mais il avait touché juste. Elle bouda, il roula des yeux et prit son roman. Au bout de trois pages, comme elle ne disait plus rien, il vérifia qu'elle était toujours en vie. Allongée près de lui, Neeve ne faisait rien. Enfin, rien d'intéressant : elle s'examinait les pointes de cheveux. Avec une petite grimace de dégoût, il se remit à sa lecture et atteignit la fin du chapitre. Pendant ce temps, Neeve n'avait ni bougé, ni parlé.
- « Neeve ? »
- « Huum ? »
- « Si tu ne m'avais pas téléphoné, je t'aurais tuée. »
- « …. merci. »
- « Hum. »
Il reprit sa lecture, l'air de rien.
Au bout d'un moment, son ventre gargouilla, et il réalisa que l'heure du repas était proche. Alors qu'il allait lancer une pique à Neeve pour lui intimer de bouger ses fesses – il était coincé contre le mur puisqu'elle était allongée du côté accessible – il se rendit compte que la jeune fille s'était tout bonnement endormie. Sur son lit. Comme ça. Sans gêne.
- « Mais elle me les fera toutes ! »
Obligé de se tortiller pour descendre par le « bas » du lit, Kojirô alla tout de même chercher une petite couverture pour la protéger du froid. Elle était capable de s'enrhumer exprès pour l'énerver.
o.O.o
Le lendemain, Neeve abordait une belle ecchymose sur la joue, et encore une fois, tout le fond de teint au monde ne pût masquer les marques. Après s'être lamentée pendant de longues minutes, elle fit une moue et déclara – hors de portée des oreilles paternelles – que puisqu'elle allait passer la journée planquée dans une salle de classe à réviser, elle s'en foutait. Kojirô décida donc de la décoiffer, ce qui ne manqua pas de provoquer des piaillements très illogiques et surtout sans fin. Il se prit un sac dans le ventre, il répliqua avec une tape dans le dos. Ils se chamaillaient encore quand Ken et Kazuki les accostèrent, à deux rues du lycée.
- « Qu'est-ce que vous faites là, vous ? » grommela Kojirô avec son tact habituel.
- « On préférait discuter loin des murs de Tôhô. »
- « Et on était très inquiet ! »
Neeve et Kojirô se relayèrent pour mettre leurs deux amis au courant de la situation. Ken rougit, blanchit et fit presque un malaise en entendant ce qu'Ayame avait subi.
- « Je le jure... » fit-il d'une voix sifflante. « … je vais la tuer. Je n'arrive pas à croire qu'elle n'a pas pensé à me demander mon aide ! Merde, je suis son meilleur copain ! »
- « Je sais, Ken. » le rassura Neeve. « Tu n'imagines pas comment moi, j'ai galéré pour qu'elle me parle, à moi. » Les deux s'éloignèrent pour parler en profondeur du cas de leur amie commune.
- « Kaz ? Tu savais que Ken se considérait comme le meilleur ami d'Ayame ? »
- « Hum ? Ben oui. … …. Franchement, Capitaine, il n'y a que toi qui n'avais pas compris ça. »
- « Neeve n'est pas jalouse ? »
- « Nan, elle adore Ken. »
- « Mais ce n'est pas lui, son meilleur ami ? Je veux dire... les filles, ça peut avoir un meilleur ami en commun ? »
- « T'es con, Kojirô, quand tu t'y mets. C'est toi, le meilleur ami de Neeve. »
- « Mais qu'est-ce que tu racontes ? On se supporte à peine. »
- « C'est toi qu'elle a appelé. Toi, pas Ken. »
- « Elle l'a fait parce qu'elle venait de voir mon appel à Ayame. Elle a agi par... j'sais pas, mimétisme. Elle n'était pas dans son état normal. »
Kazuki secoua la tête.
- « En situation de stress, tu vas à l'essentiel. Tu ne réfléchis pas. Elle a fait TON numéro. Ça veut dire que oui, il y avait l'impulsion donnée par voir ton nom, mais elle connaissait ton numéro et l'a fait directement, sans se planter. Alors que techniquement, le plus évident aurait été celui de son père ou de... de Ken ? »
- « Elle ne voulait pas appeler son père. » Kojirô fronçait les sourcils de plus en plus. Les arguments de Kazuki n'étaient pas bêtes, mais ça ne collait pas.
- « Écoute, vous n'avez pas le choix. Vous vivez ensemble. Vous allez au même lycée, même si ce n'est pas la même classe. Vous partagez non seulement la vie scolaire, mais aussi la vie familiale. Clairement, vous ne vous détestez pas. Et vous ne pouvez pas 'juste vous supporter'. Vous êtes trop liés pour ça. Trop mêlés dans la vie de l'autre. Il suffit de vous voir : tu couvres déjà ses bêtises, et elle fait pareil. Jamais vous ne trahirez l'autre. Ça fait de vous des meilleurs amis, que vous le vouliez ou non. Plus vite vous l'admettrez, mieux ça ira pour tout le monde. »
- « On n'est pas là à se raconter nos petits secrets, je suis désolé de t'en informer. Tu te plantes, Kazuki. »
- « Ah, oui, pas de petits secrets ? Vous n'avez pas besoin d'en parler : vous les connaissez déjà – que vous le vouliez ou pas. Vous vivez ensemble ! Comment pourrait-elle ne pas te connaître mieux que les autres ? Mieux que nous, bientôt. »
- « Je vais te dire pourquoi tu te plantes. Si vraiment je devais donner l'étiquette de « meilleure amie » à une fille, en se fondant sur la définition de « tu lui parles de tout », alors c'est Ayame ma meilleure amie. Pas Neeve. »
- « Ah... ben, ça marche aussi : ça n'empêche pas que Neeve te considère comme son meilleur pote, et que Ken soit celui d'Ayame. »
- « Et toi, c'est qui, ta meilleure amie ? »
- « Je crois que je n'en ai pas. Trop d'ex pour ça. »
- « Je croyais que justement, les ex, ça faisait des bonnes copines. »
- « Si c'est UNE ex. J'en ai... trop. Ça veut clairement dire que je ne me confie pas à elles. »
- « Pourquoi pas ? » coupa presque Kojirô.
- « Capitaine... je ne vais pas raconter mes petits secrets à dix personnes. Ça ne se fait pas. »
- « Tu as des principes moraux, maintenant ? Alors que tu viens de me dire que tu sors avec dix filles en même temps ? »
- « C'est compliqué. Je n'ai jamais considéré ces filles comme mes petites-amies au sens où Ken et toi l'entendez. Pour moi, c'était des bonnes copines. On s'embrassait et tout, mais ça n'allait pas plus loin, émotionnellement parlant. »
- « Une relation purement physique. Même si tu respectes les filles en général. »
- « Voilà. Et je n'ouvre pas mon cœur à n'importe qui. Et si tu veux tout savoir, plus d'une de ces bonnes copines m'ont dit que le fait que je ne m'implique pas dans une relation prouve qu'à la base, je n'ai pas de cœur, que je n'ai rien à partager, parce que je suis superficiel. »
- « Mec, je ne dis pas que tu es un prix de philo, mais tu n'es pas superficiel ! » s'offusqua Kojirô. Kazuki éclata de rire et lui envoya un coup de poing amical dans le gras du bras.
- « T'inquiète, Kô. Je gère très bien mes états intérieurs. Et si je me trouve une meilleure amie, promis, je t'en parle. »
- « Tiens, je vais faire comme Neeve ! Je vais te dire que tu ferais mieux de te trouver une copine. » Kojirô était très content de son trait d'esprit, mais il n'obtint de son co-buteur qu'un sourire en coin, un peu énigmatique.
- « Ah ça. J'y travaille. »
- « C'est qui ? » demanda Kojirô avec la franchise frisant la brutalité qui lui donnait toute sa saveur.
- « Je préfère garder ça pour moi, pour le moment. »
- « Maiiis euh ! Tu sais que tu peux tout me dire ! Ou alors... » Kojirô s'amusait à appliquer les principes de psychologie à deux sous entendus à la télé ou lus dans les magasines de sa mère. « … ça veut dire que tu ne me fais pas confiance ! » Il posa une main sur son cœur, prenant la pose dramatique.
- « Tu as assez de trucs à gérer en ce moment, pour en plus y rajouter mes triviales petites histoires de cœur. »
- « Ça, je ne dis pas. Mais honnêtement... » et là, il était plus sérieux. « … tu sais que tu peux m'en parler, si tu en as besoin. »
- « Je sais. Et je t'en remercie. Mais je pense que je suis un philosophe solitaire. »
- « Emo boy, oui ! »
Le groupe était arrivé au portail, et l'arrivée de la « fameuse » Neeve Hase, aux côtés des 3K, suscita un intérêt soudain. La joue de la jeune fille provoqua bien des murmures et quelques pointages de doigts peu discrets.
- « Allez, courage Neeve ! » Ken finissait sa conversation avec elle et conclut avec une note optimiste, alors qu'elle se dirigeait vers l'administration pour avouer le vol du fameux test de grossesse et délivrer une lettre épaisse de quatre pages de la part de son père.
Obtenir un entretien avec le directeur des études n'était pas si difficile que ça. La dernière difficulté que Neeve aurait pu utiliser pour retarder l'inévitable venait de s'évaporer comme neige au soleil. Alors qu'elle patientait dans le couloir en attendant la fin de l'appel téléphonique qui occupait présentement l'honorable Iwaki-san, la jeune fille savait qu'elle ne pouvait plus reculer. Ce qui la dérangeait surtout, c'était le fait d'être partagée entre deux sentiments.
D'un côté, elle pouvait avouer à l'administration le vol du test, ce qui l'amènerait à devoir évoquer la situation d'Ayame – même de façon floue - et surtout lui vaudrait une éjection directe du parcours associatif. Cela voulait forcément dire que scolairement, elle allait droit dans le mur. Même en potassant à fond, sous la houlette de Kojirô, Neeve n'était pas sûre de pouvoir maintenir une moyenne satisfaisante. De l'autre côté, elle savait que son père aurait été d'accord pour la couvrir sur ce « vol », étant donné les circonstances. Mais il aurait voulu savoir pourquoi elle tenait tant à vouloir rester dans ce parcours. Or, si Neeve avait avoué être en mauvaise passe, elle n'avait pas admis à quel point elle était mauvaise en classe. Enfin, mauvaise... Oui et non. Disons qu'elle avait eu du mal à s'intégrer à cette nouvelle école, et que Tôhô était bien plus dur dans les notations. St E. était surtout là pour les enfants étrangers, et ils n'avaient pas à travailler selon la rigueur et les critères japonais, alors que Tôhô pratiquait l'excellence nippone au plus haut degré. Là où avant Neeve avait été facilement dans la moyenne haute, elle se retrouvait maintenant difficilement dans la moyenne basse, le tout dans un cursus, un environnement qu'elle avait eu du mal à apprécier. Entre deux maux, lequel choisir ?
- « Mon petit ! » Neeve grimaça intérieurement – ce qu'elle pouvait détester cette appellation que Kitazume utilisait justement à desseins. Elle était néanmoins contente de voir une figure amicale. Enfin, pour autant qu'une lycéenne pût trouver « amical » un membre du corps professoral. « Ah, le bureau du directeur des études... une bêtise ? »
En temps ordinaire, Neeve aurait menti avec aisance, détournant la conversation après avoir prétexté une réunion de travail dans le cadre d'un cours ou d'une activité. Mais s'il y avait une chose qu'elle avait apprise, c'était bien de ne pas mettre en danger l'avenir de Kojirô. Mentir à l'entraîneur semblait donc... idiot. Dangereux même.
- « Oui. »
- « Allons, ne faites pas cette tête. Ce n'est pas si grave, j'en suis sûr. »
- « Ça, ça dépend du point de vue. »
- « Ah ? Seriez-vous de ces jeunes rebelles qui n'ont aucune confiance en leur aînés, envers et contre tout, surtout le bon sens ? »
- « Ce n'est pas ça, c'est une question de point de vue. Iwaki-san va voir le problème de sa façon, et moi, je n'ai la même. »
- « Et quelle est la façon de voir d'Iwaki-san ? »
- « Celle d'un adulte, et d'un homme qui plus est. »
Neeve était persuadée que toute cette histoire aurait été différente si elle avait pris une boîte de bandages ou un paquet de cachets contre les maux de têtes, à valeur égale. Non, ce qui allait la pénaliser, c'était le côté « amoral » d'un test de grossesse.(2) L'interruption de grossesse était peut-être un acte médical courant au Japon, en comparaison à d'autres cultures modernes, mais il n'en restait pas moins que dans la bonne société, d'où venaient forcément les élèves de Tôhô et de St. E., c'était mal vu. Une jeune fille de bonne famille ne se faisait pas engrosser, point barre.
- « Je vois. Je peux comprendre vos appréhensions, mais n'oubliez pas : nous sommes peut-être des dinosaures, mais des dinosaures pédagogues. »
Quelque peu rassurée par ces mots, Neeve fit face peu après à Iwaki. Ce dernier écouta les excuses et les explications épurées, lut avec intérêt la lettre de Shôta – quatre pages manuscrites – qui indiquait clairement que Neeve avait été grondée et punie tout en assurant de sa bonne moralité, et prit le temps de la réflexion, pendant que la lycéenne restait debout, presque au garde-à-vous.
- « Vous êtes blessée. » nota-t-il. Encore fois, le premier réflexe de Neeve fut d'esquiver, de prétexter un mauvais geste pendant un jeu avec ses petits frères. Cependant, puisque Kojirô lui avait dit qu'elle n'était pas capable de mentir comme d'habitude, elle décida d'être honnête. D'autant plus qu'avec l'enquête de police en cours, elle se doutait qu'un jour ou l'autre, Tôhô obtiendrait plus d'informations qu'elle n'en avait donné. Cependant, hors de question d'avouer avoir séché un jour de cours.
- « Oui. Pendant... une discussion sur le sujet qui a mal tourné. »
- « Je vois... J'avoue être très déçu que vous n'ayez trouvé personne, de votre côté comme du sien, vers qui vous tourner. Je peux comprendre que la situation n'a pas été facile à gérer, mais entre prendre son temps pour demander de l'aide et vous retrouver à devoir mentir et voler ? Nous attendons plus de maturité de nos élèves, Hase-kun. On ne vous demande pas d'être un petit soldat parfait, mais de faire vôtre les enseignements que nous vous donnons. Avez-vous seulement assisté aux réunions d'informations sur ces sujets ? »
Oh oui. Aucun lycéen ne pouvait échapper à ces longues heures où un éducateur vous parlait de prévention, de drogues, de sexualité ou autres choses très rébarbatives. Oui, ils étaient là. Non, ils n'écoutaient pas. Devant l'air penaud de la jeune fille, le directeur n'insista pas. Au moins savait-il maintenant qu'elle avait compris la leçon. Cependant, il avait un job à faire :
- « N'aviez-vous pas été déjà blessée en début d'année ? »
- « Ah ça, c'était une tentative de vol à la tire. J'ai défendu mon sac. »
- « Encore un geste qui est fortement déconseillé. Votre portefeuille vaut-il votre vie ? »
- « Non, je sais. Mais sur le coup, on ne réfléchit pas forcément. »
- « Et c'est bien ça le problème. Bon, je crois que nous avons fait le tour. Je vous remercie de votre honnêteté, et j'aborderai votre dossier lors de la prochaine réunion du Directoire. Une lettre sera adressée à votre père en ce sens. »
Neeve passa donc la fin de ce mercredi matin assez misérablement à reprogrammer les activités de la classe de Kojirô. Non seulement devait-il libérer ce dernier de toute contrainte, mais aussi ne voulait-elle pas rajouter à Ken, Kazuki, Rai et Akira d'autres épreuves. Le coup de main de l'athlète au scooter n'était pas passé inaperçue pour elle, et elle tentait de ne pas le pénaliser. Une fois chose faite, il lui suffit de mettre la main sur Kojirô et de le traîner jusqu'à une salle de classe. Ainsi le footballeur devint professeur de chimie le temps d'une après-midi, enfila la blouse de professeur de math le lendemain et passa à la physique le vendredi matin.
- « Bon, ça, on verra cet après-midi. » fit-il à un moment donné.
- « Ah, je ne peux pas ! » s'exclama Neeve. « J'ai promis d'aider à ranger. Vu que pendant trois jours, les autres ont couvert pour moi. » ajouta-t-elle en rougissant.
- « Ben, c'est malin. Besoin d'un coup de main ? »
- « … tu voudrais nous aider, alors que tu as une après-midi de libre ? »
- « Je n'ai pas été là pour ma classe non plus. J'ai peut-être horreur de ce festival, mais ça compte pour certains de mes camarades, et étonnement, j'ai l'esprit d'équipe. Donc ma conscience me dit qu'aider à ranger l'apaiserait. Je ne fais ab-so-lu-ment pas ça pour toi, qu'est-ce que tu crois. »
- « Chameau ! »
- « Hum, tiens, décris-moi les forces en action sur cette image ? »
- « Les forces, c'est le machin avec la gravité et la tension du fil ? »
- « Oui, c'est le « machin » comme tu dis. Je ne sais pas si en fait, je préfère que tu le fasses exprès ou pas. Soit tu n'y mets pas du tien, soit tu es vraiment un cas désespéré. »
- « Ça ne m'intéresse pas. J'ai de très bonnes notes en langues et littérature ! » répliqua Neeve en se penchant tout de même sur l'exercice.
o.O.o
Pendant ces trois derniers jours, le reste de la bande avait continué à vivre sa vie, ou plutôt sa torture. Avec des zigotos comme Ken et Rai, les paris débiles démarrèrent rapidement. Et ce fut ainsi que Kazuki et Akira se retrouvèrent coincés au lycée cet après-midi. Le footballeur ayant écopé de la corvée de ménage, ce fut donc d'un commun accord qu'il rejoignit Neeve et Kojirô pour ramasser les déchets, ranger les plots et décrocher les banderoles. À un moment, Akira passa en flèche, poursuivi par Lola qui le vouait aux mille diables.
- « Tiens, ça me fait penser. Neeve ? » Kojirô attira l'attention de sa sœur qui bataillait avec une trace de peinture au sol.
- « Quoi ? »
- « Emi te fait la tronche. Tu as été trop distante avec elle depuis la dissolution du club de basket. »
- « Ben j'étais avec Ayame... »
- « Je sais, mais je te le dis. Tu vas arranger les choses, parce que je ne veux pas que Ken se retrouve au milieu. »
- « D'accord, d'accord. Kazuki, tu peux venir frotter là ? »
- « Mais la Banane, n'accepte pas comme ça ! File-lui le balais et dis-lui de se démerder ! » La fierté masculine de Kojirô fut blessée quand il vit son ami placidement accepter les ordres de Neeve.
- « Au risque qu'elle se blesse avec ? Pour que tu me blâmes après ? »
- « T'as raison. Neeve est un danger public ! »
Maintenant que les deux adolescents avaient trouvé le moyen de se taquiner en bonne intelligence – enfin, ça ne volait pas haut, mais la guerre mondiale n'était pas déclarée à chaque seconde – ils ne se privaient pas.
Soudain, un camion débarqua dans la cour et une flopée d'élèves arriva pour décharger.
- « Qu'est-ce qui se passe ? » Non que Kojirô s'intéressait particulièrement aux activités du lycée, mais c'était tout de même surprenant de voir que quelqu'un avait encore de l'énergie après une semaine comme ça.
- « Ça doit être la sono pour le bal. » l'informa Kazuki qui interrompit sa bataille de balais avec Neeve pour regarder ce qui se passait.
- « Hein ? Le bal ? »
- « Oui, Capitaine, le bal. Tu sais, le truc où tu vas ce soir avec ta copine... »
(1) Niix, ma première bêta, a récemment migré au Japon (et là, nous la détestons tou(te)s avec envie), et m'a informée, lors de sa relecture, qu'apparemment, l'avortement est beaucoup plus facile d'accès au Japon, même aux mineures. Bien qu'« une Histoire de Coeur » soit une œuvre de fiction, j'essaie de coller au maximum aux faits. Cependant, mes recherches sont limitées par Internet et le fait que je ne lis pas (ni ne parle ou écris) le japonais. Du coup, il semble que cette information primordiale me soit passée sous le nez.
Cependant, je ne peux pas reprendre et changer ce chapitre. En effet, cet avortement secret est un peu la pierre angulaire de cet arc narratif, et j'ai introduit trop de détails dans les chapitres précédents pour modifier.
Voilà bien les limites de l'écriture en amateur. Donc :
* point info * Cette fanfic est une œuvre de fiction et ne reflète pas forcément la réalité de la vie quotidienne au Japon. Apparemment l'avortement y est plus facile d'accès. * fin point info * == Ceci était la minute culturelle.
(2) Tentative pour redresser un peu la barre vis-à-vis du point précédent =(^.^)= Pourquoi Ayame n'a-t-elle pas demander de l'aide ? À cause de la peur de la stigmatisation. Ça vaut ce que ça vaut.
