Hello
Désolée pour le petit retard de publication. J'ai pensé, vendredi, à publier... puis l'idée s'est envolée et ne s'est posée qu'aujourd'hui. Héhé, on va dire que c'est le printemps? (comment ça, on est en été).
Merci à toutes celles qui prennent le temps d'écrire un commentaire. J'adore avoir vos retours et vos analyses, afin de savoir ce qui plaît et ne plaît. Merci, merci, merci.
1ère publication: 03 juillet 2016
Chapitre 64 – Tourner 7 fois sa langue dans sa bouche
Kojirô blanchit sous son hâle. Ça, ça ne sentait pas bon. Il avait déjà complètement zappé cette histoire de bal, mais s'il était honnête, il devait avouer qu'il avait aussi complètement zappé cette histoire de copine-future-ex-copine. Avec les événements récents, et le fait qu'il avait déjà pris une décision ferme et définitive quant à sa relation, Izumi avait été le cadet de ses soucis.
Kazuki était hilare, en dépit des efforts de Neeve pour calmer ses ardeurs moqueuses.
- « Franchement, Kojirô, c'est moche, d'avoir oublié ton rencart. » fustigea-t-elle son frère dans l'espoir d'atténuer la gêne ambiante. Sauf que titiller le Tigre quand celui-ci était mi-figue mi-raisin n'avait jamais, et n'allait jamais, aider à améliorer quoi ce soit. Kojirô avait bien des qualités, mais le sens de l'humour et la capacité à encaisser des petites remarques anodines n'en faisaient pas partie.
- « Qu'est-ce que tu t'en fous ? Tu ne supportes pas Izumi ! » aboya-t-il en retour. Forcément, Neeve se rembrunit.
- « Il se trouve que la solidarité féminine fait toujours bloc devant la goujaterie masculine. Même s'il n'y a rien de bien féminin chez Yamashita. »
- « T'es vache, » glissa Kazuki en s'appuyant sur son épaule, « elle a une paire de seins assez intéressante ... »
Neeve se dégagea d'un air dégoûté.
- « Pas un pour rattraper l'autre. » Elle ne se doutait pas que Sorimachi avait sorti cette remarque peu avantageuse – pour lui – pour désamorcer la situation. « En plus, je peux te dire que c'est de la triche. Elle met des push-up tout le temps. »
- « Comme si toi, jamais ? » la taquina l'avant-centre. La jeune fille étrécit les yeux, fit une moue et finit par se la jouer superbe, en rejetant ses cheveux en arrière.
- « Pas besoin. J'ai du sang américain, moi. Mes seins sont 100 % naturels et je n'ai pas besoin de tricher pour être belle. »
- « Mais qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre. » marmotta Kojirô, qui avait décidé qu'il n'avait plus qu'à rentrer prendre une douche et passer son éternel costume noir.
C'était toujours quand un problème avait une solution pratique et facile à appliquer que les choses se corsaient. La loi de fatalité, sûrement. Alors qu'il se préparait à quitter les lieux, il croisa le chemin de nulle autre qu'Izumi Yamashita. Dans un premier temps, la jeune fille ne l'aperçut pas : bloc-notes à la main, elle surveillait le déchargement et l'installation des équipements. Kojirô ignorait qu'elle faisait partie du comité d'organisation. Certes, il n'avait pas vraiment porté une attention particulière à sa petite amie récemment, mais lors de leurs précédentes discussions, ils n'avaient jamais abordé un tel point.
Kojirô hésitait : devait-il profiter de cette occasion pour filer en douce ? Puis il fronça les sourcils et s'ébroua, comme un chien sortant de l'eau. Lui, Kojirô Hyûga, n'était pas du genre à fuir. Il allait donc se manifester, et quitte à parler à Izumi, autant le faire honnêtement. Il allait rompre avec elle, là, maintenant, tout de suite. Pas une seule seconde il ne pensa que cela serait cruel de la laisser tomber juste avant le grand bal du festival, où toutes les filles se pavanaient avec leur petit copain. Lui ne pensait qu'à la douleur encore plus grande qu'elle ressentirait quand il la larguerait le lendemain, alors qu'elle comprendrait qu'il s'était foutu de ses sentiments pendant une soirée. Le capitaine se voyait mal danser et même embrasser Izumi ce soir, tandis que c'était exactement ce qu'elle espérait. Le monde selon Kojirô, quoi.
- « Hé ! »
Izumi se retourna et avisant Kojirô, elle commença par froncer les sourcils, avant de sourire.
- « Ah, te voilà enfin ! »
- « Hein ? De- »
- « J'ai besoin de toi pour les stands, s'il te plaît ? » Elle lui désigna une partie de la grande cour – les grilles séparant le lycée du collège étaient grandes ouvertes – où des façades en bois s'élevaient. Ces pseudo-maisonnettes serviraient de lieu de distribution pour les boissons et les gourmandises allant avec le festival.
- « Je- » reprit-il d'un air déterminé.
- « Et après, tu pourras vérifier la sono ? Tu m'as dit que tu étais un peu bricoleur, donc ça me rassurerait de savoir que tout ne va pas prendre feu. »
- « Non, il fa- »
- « Franchement, je ne sais pas comment j'aurais fait sans ton aide. » Elle se percha sur la pointe des pieds pour déposer un rapide baiser sur sa joue, avant de partir à petites foulées vers une autre urgence. Et Kojirô se retrouva tout seul, comme une grosse pomme, à ne pas savoir quoi faire.
Au final, il allait donner un coup de main. Parce qu'il était bien élevé et qu'il se sentait coupable. Quitte à la larguer, autant l'aider à ne pas se planter à côté. Elle allait forcément être dévastée par la nouvelle, donc autant lui donner de quoi se concentrer de façon positive, sur le succès du bal, plutôt qu'un double échec sentimental et organisationnel.
Quelques temps plus tard, il revenait suant et surtout en colère contre les décérébrés qui avaient mis des multiprises à la chaîne, comme pour danser « c'est la chenille qui redémarre ». Le jeune homme était loin d'être électricien, mais ça, au moins, il savait que c'était une des pires idées possibles. Pas étonnant qu'Izumi fût au bord de la panique ! Avait-on idée d'être aussi bête !
- « Capitaine ? » Kazuki l'interpella. « Mais qu'est-ce que tu fous encore ici ? » Neeve était à ses côtés, et à en juger par leur sac à l'épaule, ils étaient sur le point de quitter l'enceinte du lycée, leurs tâches finies. Une bonne chose, puisque apparemment, ils s'étaient roulés dans la terre ou lancé des feuilles mortes – en plein mois de juin – et qu'ils étaient sales de la tête aux pieds.
- « J'aide. Ça se voit pas ? » gueula-t-il d'une voix de stentor.
- « Mais... tu ne vas pas être en retard ? » demanda Neeve. « Ta distribution de journaux ? » lui rappela-t-elle devant son manque de réaction.
- « Comment ça ? » Izumi venait de rejoindre le trio. Elle ignora totalement Kazuki et Neeve et posa une main inquiète sur le bras du Tigre. « Tu n'as pas libéré ta soirée ? »
- « Ben non. »
- « … » Izumi eut un air peiné.
- « … Je ne comprends pas, là. » avoua-t-il.
- « Tu... tu n'as pas eu mes messages ? »
- « Ah, non. Désolé. »
- « Pendant une semaine ? »
- « J'ai prêté mon téléphone à Neeve. » expliqua-t-il.
Sa sœur ayant oublié son mobile chez Ayame, et la famille de cette dernière ayant bien autre chose à penser que les affaires personnelles de Neeve, Kojirô avait proposé à la jeune fille de reprendre le téléphone qu'elle lui avait prêté. Après tout, il n'en avait presque jamais besoin, et contrairement à elle, pouvait clairement s'en passer pendant quelques temps. Couper Neeve de ses textos, c'était inviter l'apocalypse à se déchaîner sur Terre. Surtout avec Ayame à l'hôpital privée de visite, par décision parentale. Ce qui nuisait à son rétablissement, selon le joueur, et restait absolument stérile, vu que les deux pipelettes étaient en numéro illimité l'une avec l'autre. Bref, cela faisait bien depuis mardi soir que Kojirô n'avait pas eu la possibilité de regarder ses messages, puisque sa carte SIM gisait sur son bureau. À vrai dire, il ne s'était même pas demandé s'il en avait, des messages. Tous ceux qui voulaient le joindre n'avaient généralement pas besoin de le faire par téléphone, et quand bien même, ils savaient ce qui se passait et le contactaient via le numéro de Neeve, cette dernière faisant de bon cœur office de secrétaire. Tous, sauf Izumi.
Bien sûr, Kojirô ne trouva pas bon de développer tout ça, et Izumi darda un regard suspicieux à Neeve. La métisse prit alors sur elle pour ne pas sauter à la gorge de sa Némésis. Elle se contenta de lui envoyer un sourire angélique avant de venir chuchoter quelque chose à l'oreille de Kazuki qui fit de son mieux pour garder un masque impassible. Autant dire que ce n'était pas gagné.
- « Quoi ? Pourquoi vous vous moquez de moi ? » demanda-t-elle d'une voix tremblotante.
- « Yamashita, arrête de prendre tes rêves pour une réalité. Kaz' et moi avons bien autre chose à faire de notre temps que de le perdre à parler de... toi. » Peut-être qu'en temps ordinaire, Kojirô aurait noté que Neeve avait retenu de justesse un autre terme, bien moins agréable que le « toi » final.
- « Depuis quand tu appelles Kazuki, Kaz', toi ? » coupa le buteur en titre. Neeve haussa les épaules : ça n'avait pas d'importance.
- « Oh, vous sortez ensemble ? » pépia Izumi d'un air ravi. Air qui dégoûta fortement Kazuki qui répondit d'un très laconique :
- « Non. »
- « Oh, je vois. Ça m'étonnait, aussi. »
- « Ah bon ? » Le ton de Neeve était beaucoup plus menaçant désormais. « Pourquoi ça t'étonnerait, si Kaz' et moi devions sortir ensemble ? »
- « Vraiment, je dois te l'écrire ou quoi ? » C'était la première fois que Kojirô assistait à une prise de bec entre les deux filles depuis qu'il avait le statut de « petit ami ». Il savait qu'il était censé prendre partie pour Izumi, mais là ? Il se sentait très Ricola, là. Très suisse, très neutre. Neeve avait commencé, mais Izumi n'avait certes pas fini.
- « Tu vas te calmer, toi ! » intervint Kazuki avec une expression sombre qu'on ne lui connaissait pas.
- « Kojirô ! »
- « Hein, quoi ? » bougonna-t-il en réponse au cri outré de sa copine.
- « Tu le laisses me parler comme ça ? »
- « Tu es bien assez grande pour te défendre toute seule, hein. Je vous ai déjà dit, à toutes les deux, moi, dans vos histoires, je ne veux rien avoir à faire. Vous vous débrouillez. Si la Banane veut s'en mêler, grand bien lui fasse. »
- « Ah oui, comme ça, les rumeurs qui prétendent que Neeve fait du bien à tous les garçons ne sont pas prêtes de s'arrêter. » Izumi ne faisait que citer les nombreux on-dit selon lesquels Neeve était une fille facile. « Il faudrait que tu apprennes à te défendre, plutôt que de vivre comme si de rien n'était. Ou de laisser un garçon te défendre. Je ne pensais pas que ça pouvait être vrai, mais je commence vraiment à douter. Et si moi,- »
- « Toi que dalle, la langue de vipère ! » rétorqua Kazuki qui retenait une Neeve prête à arracher les yeux de son ennemie, et ce, sans faux ongles. « Tu sais très bien que Neeve est une fille en or. »
- « Ah oui ? Alors comment tu expliques qu'elle va venir au bal toute seule, sans personne pour l'avoir invitée ?
- « Yamashita, fais une mise à jour. Je ne vais même pas à ce bal. »
- « Bah, c'est pratique, cette excuse. Neeve Hase qui ne vient pas danser ? Toi qui adores ça ? Toi qui adores te faire admirer et tout ? Comme si tu allais me faire croire ça ! Arrête de vouloir faire croire que tu te fiches de ce bal et des rumeurs. Tu caches simplement la vérité, et la vérité, c'est que personne ne veut t'inviter, tiens. »
- « Si je voulais être invitée, je le serais. J'ai refusé plusieurs propositions, si tu tiens à le savoir. »
- « C'est ça, c'est ça. Personne, comme j'ai dit. »
À ce moment, Kazuki eut un reniflement dédaigneux.
- « C'est ça, ton problème ? Neeve pas invitée ? Facile... » il se tourna vers son amie, posa un genou à terre et lui prit la main, pour lui demander avec un faux sérieux : « Neeve, je serais extrêmement honoré si tu acceptais de m'accompagner au bal de ce soir. »
L'intéressée était autant surprise que les deux autres. Les sourcils levés jusqu'à la racine de ses cheveux, elle ouvrait une bouche sur un son étranglé.
- « Tu me charries, là ? »
- « Pas du tout, Miss Hase. Je serai ravi de t'avoir à mon bras ce soir, et je pense même pouvoir te garantir l'élection comme Miss Festival, titre que, je n'en doute pas, tu pensais pouvoir te réserver, Yamashita ? »
Si Neeve n'était pas convaincue, l'idée de pouvoir contrarier les plans de popularité d'Izumi fit basculer la donne.
- « Mon cher Mister Banane, je vous déclare à présent Super-Banane, et oui, je viendrai au bal avec toi avec plaisir. Au moins, nous, nous allons nous amuser. »
- « Mister Super-Banane, je te prie. »
- « Oh, toutes mes excuses Sieur Super-Banane. » Ainsi anobli, Kazuki se rengorgea.
- « Attendez, les zozos ! » Kojirô débarqua sur Terre. « De quoi vous parlez ? »
- « Capitaine, tu me fais peur, parfois... » déclara Kazuki en se relevant et en époussetant – sans grand résultat, vu son état – son jogging. « À se demander si tu as vraiment passé cinq ans à Tôhô. » Devant l'œillade étincelante de son ami, il continua cependant, et rapidement : « Le bal clôturant le festival des sports, aussi appelé bal de l'été ou bal de l'amour... » et à sa voix, on comprit toute la répulsion qu'il pouvait éprouver pour l'événement, « est l'occasion d'élire le roi et la reine du bal. Ou plutôt du lycée et du collège, puisqu'il y a deux couples gagnants. Tu penses bien que c'est un simple concours de popularité. »
- « … J'ai jamais gagné ce truc, moi. » protesta Kojirô.
- « Tu n'es jamais allé au bal, non ? »
- « Faut s'inscrire au bal pour être populaire, maintenant ? »
Neeve eut un sourire en coin qui montrait bien ce qu'elle pensait de l'hypocrisie de son frère. Bah, il avait de l'orgueil à revendre, ce n'était pas nouveau, et apparemment il l'avait aussi mal placé. Kojirô aurait été le premier à râler s'il s'était vu décerner ce titre, pour autant, il criait au crime de lèse-Tigre dès qu'il en était privé.
- « Pour être élus roi et reine du bal, c'est un peu une obligation contextuelle, Kojirô. » se moqua Kazuki. « Nul doute qu'Izumi ici présente pensait gagner de nombreuses voix, vu qu'elle aura réalisé l'exploit de t'y faire mettre les pieds, à ce fameux bal. Une des raisons aussi pour laquelle elle s'est soudainement trouvé un intérêt pour l'organisation du bal. » Izumi protesta mais Kazuki se contenta de la moucher : « Ah, les rumeurs... personne n'est jamais immunisé, hein ? Sur ce... on se revoit ce soir. » Kazuki passa un bras autour des épaules de Neeve et l'entraîna plus loin.
- « Tu n'as même pas de ticket ! » Izumi se défendait avec la dernière des énergies.
- « Oh, tu vas bien pouvoir me dégoter ça, Yamashita. Débrouillarde comme tu es. Au besoin, je peux toujours compter sur celui du Capitaine. »
- « Comment ça ? » siffla la jeune fille en se tournant alors vers Kojirô. Il se retrouvait tout seul, et Sorimachi avait focalisé sur lui les foudres « copinales ». « Tu penses ne pas venir ? »
- « Ah non. Je ne sais pas pourquoi il dit ça. » Il en bégayait presque. Et là, il s'arrêta. Il avait eu une occasion en OR de se sortir de cette situation, offerte par Kazuki, et voilà qu'il avait ENCORE raté le coche. Mais que vouliez-vous qu'il fît devant l'air à la fois assassin, affolé et tristounet d'Izumi ? Surtout qu'il n'avait pas menti. Jusqu'à à peine dix secondes, il avait bien l'intention d'y aller, à ce foutu bal. Mais quand allait-il apprendre à réfléchir avant de parler ?
o.O.o
- « Kaz' ? » Neeve appela son ami alors qu'ils marchaient en silence. « Pourquoi tu m'as invitée ? »
- « … Ah, tu ne voulais pas ? »
- « Non, non, tu sais que j'adore ce genre de trucs. Mais ce que je veux dire... pourquoi avoir pris mon parti contre Yamashita ? »
- « Tu es mon amie et je n'aime pas qu'on traite mal mes copains. Quand je peux aider, j'aide. »
- « Mais Kojirô, c'est aussi ton pote. M'aider moi, contre sa copine à lui... Je ne voudrais pas que ça se retourne contre toi. »
- « Il se trouve aussi que je ne peux pas encadrer Yamashita. »
Neeve se retourna, surprise :
- « Ah bon ? Elle t'a fait quelque chose ? »
- « Non. Sa tête ne me revient pas, c'est tout. »
La jeune fille connaissait assez bien Kazuki désormais, pour savoir qu'il affichait cette nonchalance derrière laquelle il se cachait quand il ne voulait pas s'étendre sur un sujet. Touchée par son attitude, elle n'allait sûrement le harceler, d'autant plus qu'il partageait son avis. Et pas la peine de passer du temps à parler de Yamashita.
- « Tu m'aides à faire la distrib' de Kojirô ? » demanda-t-elle.
- « T'abuses, Neeve. » ronchonna-t-il.
- « Mais non. Ce n'est pas pour moi, c'est pour Kojirô ! »
- « Ben vous abusez. Collectivement et individuellement. »
- « Je croyais que tu aidais quand tu pouvais. »
- « Entre aider et se faire réduire en esclavage, il y a une différence. »
- « Alors, je te fais des petits gâteaux ce week-end. »
- « Et un bento pour toute la semaine prochaine. »
- « Hé ho ! »
- « Mais ça va être les partiels ! Je vais avoir besoin de manger équilibré avec tout plein de bonne chose. Tu ne vas pas m'abandonner, alors que j'ai besoin de toi ! »
- « Mais entendez-moi ce beau parleur. Allez, ça marche. »
Après avoir récupéré Penalty pour sa ballade du soir, les deux adolescents se chargèrent du boulot de Kojirô, toujours prisonnier au lycée. Au bout d'un moment, Neeve se retourna et tapa du pied à terre :
- « M'enfin, bouge-toi ! Qu'est-ce que tu fabriques ! » râla-t-elle à l'encontre de son coéquipier qui traînait en arrière, le regard vissé sur son écran de téléphone portable.
- « Je te fais gagner l'élection de Miss Festival, très chère. »
- « Hein ? Tu étais sérieux ? »
- « Je le suis généralement. Le comique de la bande, c'est Ken. »
- « Mais je m'en fiche, de ce titre. Surtout avec toutes les rumeurs qui me collent, pas besoin qu'on pense que j'ai couché avec la moitié du lycée pour avoir leur voix. »
- « Innocente âme, va tu fais la paire, avec Kojirô. » Kazuki lui tapota l'épaule d'un air paternaliste désabusé. « Cette élection, c'est une grosse daube. On sait d'avance les trois-quatre filles qui sont populaires et qui veulent être élues. Pendant la semaine du festival, elles font campagne. Elles se montrent partout, généralement en tenue de cheerleader- »
- « Il y a des cheerleaders à Tôhô ? » coupa Neeve.
- « Non, on n'en a pas. Je ne vois pas le rapport. »
- « Dommage, ça m'aurait éclatée. Go Tôhô Go ! » La blonde mima des gestes de pompons et sauta en l'air, faisant aboyer le chien qui n'avait pas encore vu ce genre de choses. Penalty se mit à gambader joyeusement autour de Neeve, et comme Kazuki le tenait en laisse, il manqua de se faire déboîter l'épaule.
- « Ben, tu n'as qu'à en parler au Directoire. »
- « Pff, après le club de basket, comme si j'avais une chance. Et s'ils disent non à un club de basket, tu imagines des pompom girls ? »
- « Huuum... des mini-jupes... ça risque de distraire les joueurs et de nous faire perdre des médailles. Tu as raison, abstiens-toi. »
- « Méchant ! » Elle lui tira la langue. « Donc, si j'ai bien compris, les filles se déguisent en cheerleader et montrent leurs cuisses pour qu'on vote pour elles ?
- « Voilà. Yamashita a choisi la voie de ''j'organise un super bal'', de son côté. Je suppose qu'elle n'a pas envie de montrer son corps. »
- « Qu'on n'a pas envie de voir de toutes les façons. La connaissant, elle a profité des sous de Papa pour faire passer un feu d'artifice géant ou autre. Histoire de gagner encore plus de voix. »
- « Oh, elle peut essayer. »
- « Tu ricanes comme Dr Machiavel dans ton coin, mais je ne vois toujours pas comment tu veux me faire élire. Sachant que je n'ai même pas fait ''campagne''. Pff, j'ai à peine mis le nez dehors. »
- « Ah ça. »
- « Ne me dis pas ''secret'' ou je t'étrangle ! »
- « Neeve, c'est pourtant évident. Tous les coups de mains que je donne comme ça ? Ben voilà, maintenant je demande une faveur en retour. »
- « Donc en fait, tu calcules tout ? »
- « Non, je rigole. J'aide vraiment pour aider. Ce qui n'empêche pas d'apprécier le bonus après. Et pour te rassurer : le fait même que tu n'aies pas fait campagne, comme tu dis, va jouer en ta faveur. Tu n'imagines pas le nombre de personnes qui détestent cette élection. »
- « Ils la détestent parce qu'ils n'ont aucune chance de gagner. »
- « La philosophie des clans au lycée, quoi. »
- « … et si je gagne... qui sera le roi à mes côtés ? »
- « Si j'en crois les côtes... Kojirô, parce qu'il n'y va jamais, ou le président du conseil des élèves. »
- « Arato-san ? Le troisième année ? »
- « On n'a qu'un président du conseil des élèves, à ce que je sache. »
- « Ça va. C'est juste que je m'étonne qu'il se mêle au festival des sports et au bal. »
- « D'après toi, qui organise le bal ? »
- « D'accord, d'accord. Tu sais tout, tu es Sieur Super-Banane. »
- « J'aime te l'entendre dire. »
- « … Je dois m'habiller comment ? »
Neeve venait réaliser qu'elle était vraiment crade, et qu'elle était de sortie dans quelques heures.
- « C'est un bal où on élit Miss Festival à la popularité... Tu penses venir comment ? »
- « Il faut que j'arrête de parler à Kojirô. J'ai tellement l'habitude d'un gars qui ne capte rien, que je commence à devenir comme lui. »
- « Tu as de quoi faire ? » Kazuki était un peu gêné. « Je t'ai peut-être prise de court, en fait. »
- « Kaz'... tu m'as prise de court, c'est sûr, mais ne doute jamais, JAMAIS que je ne sois pas capable de faire face à une urgence vestimentaire. C'est vexant. »
o.O.o
Lorsque Kojirô rentra enfin chez lui, il était prêt à mordre. Il se savait coupable et surtout, il se savait en train de s'enfoncer à chaque fois plus profondément dans une situation qui allait le dépasser. Or, s'il y avait bien un truc que Kojirô détestait, c'était bien ne pas être en mesure d'agir. Que ce fut lors d'un match, ou dans ses études, le Tigre pouvait au moins se battre. Là ? Il était englué, presque manipulé par les événements.
- « NEEVE ! » gueula-t-il en arrivant à la maison. Sa famille sut immédiatement quelle humeur habitait l'aîné de la fratrie.
- « Dans la douche. » le renseigna Keiko. « Chose dont tu as grand besoin toi-même, mon fils. »
- « Hgn. » Il monta les marches quatre à quatre et frappa à la salle de bains.
- « HASE ! J'ai besoin de mon téléphone ! »
À travers la porte, sa sœur lui répondit :
- « Il est sur mon bureau. Fais attention en démontant la carte SIM, s'il te plaît. C'est ma seule copie, et elle m'a coûté un bras. »
- « Hgn. »
Quelques instants plus tard, Kojirô était enfermé à double tour dans sa chambre et composait le numéro d'Ayame.
- « Hyûga ? » La jeune fille semblait fatiguée, mais surtout ébahie de cet appel.
- « J'ai... euh, comment ça va ? » En dépit de tout, le footballeur reprit ses moyens pour se montrer avenant envers sa... sa meilleure amie.
- « Physiquement, ça va beaucoup mieux. Je devrais sortir lundi, si tout va bien. Après... mes parents sont furieux contre moi, et... et en même temps, complètement angoissés. Je ne sais pas encore si je finis chez les bonnes sœurs ou dans une tour gardée par un dragon. »
- « Prends le dragon, ça doit être plus marrant que le couvent. »
- « Ah ! » Ayame eut un petit rire avant de se gratter le fond de la gorge. « Je... je dois te remercier, Hy- »
- « Naaan, ça ira. »
- « Nan, ça n'ira pas. Neeve m'a raconté, et franchement, je te dois une fière chandelle. Le moins que je puisse faire, c'est te remercier. Je préférerai le faire de vive voix, mais je doute que cela ne soit jamais possible. »
- « Hein, pourquoi ? »
- « Neeve est persona non grata en ce moment. Alors, tu penses bien, un garçon que ma famille n'a jamais vu, mais qui est lié avec Neeve ? »
- « Ils sont vaches. Neeve n'a rien fait de mal ! »
- « Selon eux, elle n'a rien fait de bien, surtout. »
- « Finalement, c'est une bonne chose qu'on ne se voit pas, tes vieux et moi. »
Ayame eut un petit « hum » amusé.
- « Tiens, comment va ta plante ? »
- « En vie. » Ce qui était vrai. Étonnamment, elle poussait, tranquille, dans le coin du bureau qui lui était alloué. Kojirô lui mettait régulièrement un peu d'eau, et il était bien médusé de voir que ça suffisait. « Elle m'a faite des feuilles au printemps. »
- « Je vois. Bon, de quoi voulais-tu me parler ? »
- « … je ne veux pas déranger. Si tu ne veux pas- »
- « Hyûga, je suis en train de me morfondre dans mon lit depuis deux jours. Je suis coupée de tout ! Alors, déjà qu'à la base, jamais je ne te fermerai la porte au nez, mais là ? Je meurs d'envie de savoir. Quel est ton problème ? »
- « Ayame ! Je ne t'appelle pas que pour mes problèmes. »
- « Si, mais ça ne me gêne pas. Pas du tout. Je t'aime bien, et si je peux t'aider. Et en plus, ça m'amuse. »
- « Tu as vraiment un sens de l'amusement bizarre. »
- « C'est un truc de fille. On aime bien être au courant de tout, et on se sent valorisée quand quelqu'un – un garçon, pour être exacte – vient se confier à nous. »
- « Ouais, mais tu n'en parles pas, hein ? » Kojirô venait de s'allonger sans délicatesse dans son lit.
- « Surtout pas à Neeve. » lui confirma-t-elle.
- « Ça ne la gêne pas ? Elle doit être morte de curiosité. »
- « Oh, sûrement, mais elle sait bien qu'une relation de confiance, c'est une relation de confiance. Elle sait que MOI, je ne vais pas raconter ses secrets à elle donc elle sait très bien que je ne raconterai pas tes secrets à toi. »
- « Et elle ne te sort pas des trucs du genre « mais tu es ma meilleure copine à moi, avant d'être la sienne », non ? »
- « Hyûga, on n'a plus trois ans non plus. Surtout Neeve. Avec elle, la confiance, c'est sacré ! »
- « Ben justement. C'est ça mon problème. »
- « Je t'écoute. » Il se l'imaginait parfaitement, en train de se carrer dans ses oreillers, un sourire mutin aux lèvres.
- « Pourquoi Neeve est à ce point remontée contre Izumi ? »
Il y eut un silence suivi d'un soupir. Lorsqu'Ayame répondit, sa voix tremblait un peu.
- « Ah, ça. » Kojirô n'avait jamais « vu » la petite brune à ce point déstabilisée aussi fut-il pris d'un sentiment soudain de culpabilité. Au moment où il allait s'excuser et laisser tomber, Ayame reprit : « J'ai à la fois très envie de te répondre, parce que je sais que ça ne pourra pas faire plus de mal que ce que c'est actuellement, mais d'un autre côté... Je ne veux pas trahir Neeve. Et quand elle apprendra que ça vient de moi, elle va me jeter hors de sa vie. Pour toujours. »
- « À ce point ? »
- « Sur ce point, oui. Neeve a une énorme faiblesse : elle dépend beaucoup des autres. Elle a été blessée, par beaucoup de choses, et Yamashita en particulier. Maintenant, avec elle, c'est passe ou casse. La moindre petite trahison, et c'est fini. Alors, tu penses bien que déballer ses secrets les plus intimes, c'est la mort assurée ! »
- « Mais merde, Ayame ! Elle a comparé la soi-disant trahison d'Izumi à la mort de mon père ! »
Le hoquet au bout du fil lui apprit que la jeune fille ne s'attendait pas forcément à cette révélation.
- « Écoute Hyûga... Je... je n'ai pas perdu mon père, ou quelqu'un approchant, donc je ne peux pas te dire si elle a tort ou raison. Mais je peux te garantir que Yamashita a vraiment, vraiment détruit Neeve. Ce n'est pas simplement essayer de piquer Shun, ce qu'elle lui a fait... c'est juste ignoble. »
- « Ignoble comme la mort de mon père ? » insista Kojirô, les dents serrés.
- « Hyûga... il faut que tu comprennes quelque chose. Neeve... on a toujours dit qu'on était meilleures amies et tout. Mais ce qu'elle a fait pour moi, avec... avec ma grossesse... elle a été avec moi, pour moi, sans relâche. Elle s'est mise dans de sérieux ennuis avec ses études et même jusqu'à son inscription à Tôhô, juste pour moi. Si j'avais encore des doutes sur Neeve, je ne peux plus dire maintenant qu'elle n'est pas prête à tout pour m'aider. »
- « Non, mais je sais qu'elle est gentille, Neeve mais ce n'est- »
- « Kojirô. Je peux t'appeler Kojirô ? »
- « Je t'appelle bien Ayame non ? » Il s'attendait à ce qu'elle répondît un « oh, comme c'est mignon », mais non.
- « Puisqu'on est entre amis... Kojirô, tu connais bien Neeve. Tu sais qu'elle est incapable d'en vouloir à quelqu'un. Elle est trop... molle pour ça. D'autres disent naïve, ingénue, optimiste. Moi, je dis molle. Neeve vit dans un monde de papillons et de petits lapins, et c'est comme ça. Pourtant, elle en a eu, des problèmes. Et elle a décidé de vivre sa vie positivement. Ce n'est pas que de la fuite, même si c'est sa grande spécialité. C'est juste qu'elle regarde les choses, elle en voit le bon côté, et si ça ne va pas, elle laisse tomber jusqu'à ce que ça redevienne normal et joli. C'est bien trop fatiguant d'être en colère. On est d'accord, là ? »
- « Je crois oui. C'est très énervant, ce côté surréaliste. On a envie de la secouer. »
- « Oui, je sais. Il y a ça, et il y a ce côté cœur grand ouvert qui aide tout le monde. Donc... si Neeve te dit que Yamashita l'a blessée au point qu'elle ne veuille plus en entendre parler, tu dois la croire. Peut-être que pour toi, pour n'importe qui, d'un point de vue extérieur, c'est débile, mais elle, elle RESSENT les choses comme ça. Et ce n'est pas disant que ses émotions sont bidons que ça va la faire aller mieux ou autre. Tu dois accepter que jamais, jamais, elle ne pardonnera à cette fille. »
- « Alors, déjà, ce n'est pas sain. » gronda Kojirô en se redressant sur son lit, s'asseyant en tailleur.
- « On a tous une part d'ombre en soi. Toi et moi en sommes l'exemple parfait. »
- « Ouais, mais on n'est pas obsédés- »
- « Neeve n'est pas obsédée par Yamashita. Elle avait réussi à tourner la page... Et puis, Yamashita est revenue dans sa vie. Honnêtement, Kojirô ? Yamashita, tu la trouves comment ? »
- « Comment ça, comment ? »
- « Mignonne, je suppose. Drôle ou autre adjectif pour dire que vous vous entendez bien ? »
- « Bien sûr ? » Il n'était pas trop sûr, mais bon, il ne la détestait pas. Par défaut donc...
- « Intelligente ? »
- « Elle est à Tôhô, non ? »
- « Donc pas débile. Pourtant, alors qu'elle sait que Neeve lui voue une hostilité qui vire à la haine psychotique, elle n'a pas hésité à te mettre le grappin dessus. Personnellement, même si je trouve le mec beau à tomber, je ne vais pas m'approcher du frère de la fille folle furieuse qui m'accuserait d'avoir pourri sa vie. »
Présenté comme ça. Kojirô commença à se dire que oui, dans l'histoire, Izumi avait agir bizarrement.
- « En fait, c'est plutôt moi qui aie dragué Izumi. »
- « Ça ne m'étonne pas. Mais même. Attends, prenons un exemple. Est-ce que tu as un type que tu ne peux pas piffer ? » L'image de Dejima s'imposa à Kojirô. « Ton grognement, ça veut dire oui. Maintenant, imagine qu'il a une sœur- »
- « Ben figure-toi que c'est le cas. »
- « Mignonne ? »
- « Je suppose. Je n'ai pas fait attention. »
- « En fait, on s'en fiche un peu. Tu t'imagines sortir avec cette sœur ? De façon sereine et romantique, hein ? Sans aucun sentiment par rapport à ce gars ? »
Et là, force fut d'admettre que jamais il ne pourrait sortir avec Abe junior, parce que l'idée d'avoir à faire face à Dejima à un moment donné le mettait hors de lui. Et cette conversation n'en était qu'au stade théorique... alors, si on passait à la pratique.
- « Sauf qu'Izumi n'a rien contre Neeve ! Rien si ce n'est qu'elle en a marre, de son attitude. »
- « Quelle attitude ? Est-ce que Neeve t'a parlé d'elle avant ? Étais-tu au courant de leur relation aussi conflictuelle avant que Yamashita et toi fricotiez ? Est-ce que Neeve a agi contre elle de manière régulière ? Non. Elle a cherché à l'ignorer, si ce n'était à l'éviter. Neeve ne veut rien avoir à faire avec Yamashita. »
- « C'est quoi, ton but alors ? Me faire comprendre qu'Izumi est vraiment coupable d'un crime inimaginable envers Neeve ? »
- « Je veux que tu réfléchisses, Kojirô. Déjà, tu as les sentiments de Neeve. C'est peut-être irrationnel, mais c'est comme ça : pour elle, Yamashita est mauvaise. Elle lui a fait du mal. Après, tu as tout le bien que tu penses de Neeve. Tu sais qu'elle ne dirait jamais un truc méchant comme « je souffre comme toi tu souffres de la mort de ton père », pour se moquer. Jamais. Là, c'est elle qui a essayé de communiquer, d'expliquer pourquoi elle ne voulait pas en parler. Donc, à toi de la croire, de croire qu'elle souffre vraiment. Et enfin, tu admettras que l'attitude de Yamashita n'est pas... comment tu as dit... saine ? C'est ça. Yamashita n'est pas saine pour Neeve. »
- « Mais bon sang, elle lui a fait quoi ? Si c'est si terrible que ça, pourquoi... pourquoi personne n'a jamais rien dit ? Pourquoi elle n'est pas en prison ? »
- « Yamashita ? En prison ? Tu rigoles ? Même si elle tuait quelqu'un, je te rappelle que son père est ambassadeur. Alors que celui de Neeve n'est que médecin. »
- « Chirurgien. En neurologie. » Kojirô en train de défendre l'honneur de Shôta. On aura tout vu !
- « Même. Écoute, je vais te donner ma version des faits, si c'est ce que tu veux. Mais ça va forcément nuire à ta relation avec Yamashita. »
- « J'ai déjà décidé de rompre avec elle, en fait. » confessa Kojirô. Il aurait mieux fait de s'abstenir. Ayame s'étrangla dans son flot d'injures :
- « MAIS DANS CE CAS, POURQUOI TU TE PRENDS LA TÊTE, À RETOURNER LE COUTEAU DANS LA PLAIE ! LARGUE-LA, QU'ON EN FINISSE ! »
En fond sonore, Kojirô entendit des moniteurs se mettre à biper furieusement, et peu de temps après, une infirmière était aux côtés d'Ayame et lui confisqua son téléphone, vu l'état dans lequel cela la mettait.
- « ET MERDE ! » hurla Kojirô en regardant l'écran vide de son portable. « MERDE, MERDE, MERDE ! »
Il n'en fallut pas plus pour que Keiko se précipitât dans sa chambre. Enfin, autant que son gros ventre le lui permettait :
- « Kojirô Hyûga, mais de quel droit tu penses pouvoir jurer sous mon toit comme ça ! » l'enguirlanda-t-elle.
- « NON MAIS C'EST JUSTE LA MERDE TOTALE ! »
- « OK. Tu te calmes, et tu me parles. » Sa mère s'avachit sur le coin du lit et darda un regard tellement autoritaire sur son aîné que celui-ci ne pensa même pas à la rembarrer. « Bon, c'est quoi ? »
- « C'est tout, je te l'ai dit. » Les mots étaient sifflants, bien que le ton fut plus posé. « Ayame, et Neeve, et les partiels, et maintenant Kazuki qui s'y met. Je ne contrôle plus rien. »
- « Hum. Tu sais, ça arrive plus souvent que tu ne le crois. Ne pas pouvoir contrôler. »
- « Pour le moment, je m'en sors très bien. »
- « Tu as seize ans. »
- « Je suis bien plus responsable que la plupart des adultes. »
- « Sauf que tu n'es pas un adulte. » Il y avait quelque chose de définitif dans la voix de sa mère, quelque chose qui arrêta net Kojirô dans l'échange qui menaçait de partir en dispute. « Tu as bien vu ce que Neeve et Ayame ont fait. C'est ça, être adolescent. Félicitations, Kojirô, tu es... hé bien, tu es normal. »
- « Ben, être normal, ça pue. En plus, j'suis pas normal ! » Le sportif s'indigna après cette conclusion hautement philosophique sur le sens profond de la vie. « Je te rappelle que j'ai carrément assuré, avec Neeve et Ayame ! Alors, j'ai peut-être « que » seize ans, mais je ne suis pas comme les autres ! »
- « Ah, parce que c'est peut-être une bonne chose ? » répliqua Keiko un peu plus durement. « Je suis très contente de savoir que tu es mature et responsable, mais tu restes un jeune homme. Avec des problèmes de jeune homme, et un jeune homme bien élevé, problème ou pas, ne jure pas comme un charretier sous le toit de sa mère. Et si tu jures, c'est que tu as des problèmes ! Donc évite de changer de conversation. »
Rarement auparavant Keiko avait haussé la voix devant son aîné. Mais il fallait bien qu'il eût hérité son caractère de quelqu'un ce genre d'attitude de tête de pioche ne tombait pas toute crue du ciel ! Encore une fois, Kojirô montrait qu'il était bel et bien le fils de sa mère. Si la femme adulte, veuve et mère célibataire de quatre enfants, avait appris à maîtriser son tempérament de feu, les braises étaient toujours chaudes. Et en ce moment, les hormones mises à mal par la grossesse ne demandaient qu'à faire un feu de joie.
On pourrait s'étonner que Keiko eût choisi ce moment pour faire face aux problèmes de son aîné. Après tout, cela faisait des années qu'elle le laissait rouspéter et faire son ours mal léché. La vérité était que depuis son remariage, la mère de famille comprenait à quel point la vie de Kojirô était atypique. Trop atypique. Petit à petit, elle avait commencé à défaire la pelote de nœuds qu'était Kojirô, pour arriver enfin au cœur du problème. Depuis, elle attendait une bonne occasion pour en toucher deux mots à l'intéressé, mais le moment n'était jamais venu. Jusqu'à ce qu'il se présentât de lui-même avec ce passage colérique. Keiko n'avait pas prévu de se lancer dans une conversation à cœur ouvert avec son fils, comme ça, au débotté, au détour d'un juron, mais voilà : il fallait battre le fer pendant qu'il était chaud.
Aussi les deux Hyûga s' affrontèrent du regard, chacun bien déterminé à gagner ce combat. Ils auraient pu rester comme ça pendant longtemps, mais Keiko grimaça soudain. Rapidement, elle prit la main de son aîné et la plaça sur un côté de son ventre. Là, un petit être s'agitait. Kojirô avait toujours suivi les grossesses successives de sa mère avait toute la curiosité déterminée d'un gamin monté en graine, même avant la mort de son père. Keiko se souvenait de la tête boudeuse, jalouse même, de son premier enfant à l'idée de devenir grand-frère. Jusqu'au jour où il avait senti Natsuko bouger. Ce moment de complicité, mère et fils l'avaient toujours partagé ensuite. Et cette grossesse ne ferait pas manquement à la tradition.
Cependant, Keiko dut briser le moment de paix qui s'était installé. Oh, comme elle savait que Kojirô n'allait pas aimer ce qui allait suivre.
- « Mon grand, il faut que tu admettes quelque chose que pour le moment, tu as refusé d'admettre. Ce bébé va avoir un père. Shôta. »
- « Non, mais merci. »
- « Oui, justement. Ne fais pas ta mauvaise tête, ou je te prive de sortie ! » L'espace d'un instant, Kojirô crut qu'une bonne étoile s'était penchée sur lui : être puni, consigné dans sa chambre, en voilà un bon moyen d'échapper au bal et à Izumi. Mais encore une fois ? Depuis quand fuyait-il ? « À la mort de ton père, tu es devenu l'homme de la maison. Et je ne te remercierai jamais assez de tout ce que tu as fait pour les Crapauds, et pour moi. Cependant... j'ai eu tort de te laisser faire. Car maintenant, je réalise que je t'ai laissé prendre une place que tu n'aurais jamais du prendre. Kojirô... tu es un grand-frère fantastique, et tu le seras encore plus pour ce petit bébé... mais tu n'es pas le père de Natsuko, Mamoru et Takeru... et encore moins celui de ce frère ou de cette sœur à venir. »
Kojirô passa d'un air hébété, à cligner des yeux un peu stupidement, à un renfrognement progressif. En effet, il n'aimait pas du tout ce qui était en train de se passer, et il ne voyait pas du tout pourquoi sa mère choisissait ce moment précis pour lui parler de ça. Comme si sa vie n'allait pas assez mal comme ça !
- « Non mais-. »
- « Kojirô, ne proteste pas. » Le jeune homme n'était pas du genre à crier contre sa mère, mais là, elle cherchait les ennuis. « Je sais très bien que tu n'as pas forcément une bonne impression de Shôta, vis à vis de Neeve. Et il sait bien qu'il n'a pas été un père formidable pour elle. Crois-moi, il le sait parfaitement. C'est pour ça que je n'interviens pas plus que ça dans l'éducation de Neeve. Tout comme Shôta n'intervient pas dans ton éducation. »
- « Il faudrait voir qu'il essaye, tiens. »
- « Pourtant, il est le beau-père des Crapauds, et le père de mon enfant. Et cette place, je tiens à ce que tu la lui laisses, pour de nombreuses raisons. L'une d'entre elles étant qu'il est temps pour toi de redevenir un enfant. Enfin, un ado', un jeune adulte. Et l'une des caractéristiques des ado', c'est de ne pas savoir, de ne pas contrôler, de faire des bêtises. »
- « …. tu veux que je fasse des bêtises ? »
- « Bien sûr que non, grand dadais. Ce que je veux dire, c'est que tu n'as pas à t'inquiéter de ressentir ce que tu ressens. Ça n'enlève rien au sentiment en soi, tu es toujours dans la panade, mais c'est normal. »
- « Tu as été dans la panade, toi, à mon âge ? »
- « Mon dieu, oui. C'était le drame tous les jours. Je te rappelle que j'étais l'aînée, moi aussi. Et mes relations avec Riko étaient tout sauf au beau fixe. On se disputait sur tout, tout le temps. Une cafteuse, ta tante. Notamment quand je faisais le mur pour retrouver mes petits amis. »
- « MAMAN ! »
- « Quand je te dis que moi aussi, j'ai été jeune. »
- « Non, mais je ne veux pas savoir. »
- « Très bien. Alors, moi, je veux savoir. Qu'est-ce qui t'angoisse à ce point ? »
- « Je... je n'ai pas envie d'en parler. »
- « D'en parler tout court, ou d'en parler avec moi ? »
- « Les deux... » grommela-t-il.
- « Ah. Donc, ce n'est pas une question de foot, et tu n'as pas mentionné Ken ou Kazuki... un problème de fille alors ? »
