Note 1 et 2 : avec ce chapitre, on commence à voir les conséquences scénaristiques de ma boulette au niveau du calendrier. Certains comportements vont sûrement paraître un peu grossiers, malvenus, mais je n'ai pas pu faire autrement.
De plus, j'ai appris entre temps que juillet n'était pas un mois de congés pour les jeunes japonais. Il n'y a que août pour les vacances d'été. J'aurais pu en profiter pour rattraper mon « retard » calendaire, mais j'avais déjà, et depuis pas mal de chapitres, situé le camp d'entraînement de mi juillet à fin juillet. Du coup, ça nous donne vraiment une histoire en accordéon sur ce chapitre et les deux-trois à venir.
o.O.o
Première publication : 01 octobre 2016
Chapitre 67 – l'enfer est pavé de bonnes intentions
- « Qu'est-ce que tu as ? Tu t'es coincé les doigts ? » Neeve se méprit sur la tronche que tira Kojirô.
Tout en ce dernier lui hurlait de ne pas réagir là, maintenant, de faire comme si. De ne pas se donner en spectacle, de ne pas réagir comme un enfant boudeur. Mais voilà, on parlait de Kojirô Hyûga, là.
- « Pourquoi je ne suis pas invité, hein ? » demanda ledit Tigre, avec un brin d'agressivité dévoilant que trop son sentiment de trahison. Bien entendu, cela ne servit qu'à une chose : hérisser les poils de sa sœur.
- « Mais qu'est-ce que j'en sais, moi ? »
- « Ouais, ben, je constate que tu ne t'es pas empressée de défendre mes droits, là. »
- « Mais de quels droits tu parles ? »
- « Mes droits à être invité, en tant que meilleur pote. T'aimerais, toi, qu'Ayame invite Emi et Chiyo dans ton dos ? »
- « Mais Kazuki n'a pas fait ça dans ton dos, bon sang. Il s'est sûrement dit la même chose que moi : que tu passais ta journée avec l'au- Yamashita. »
En temps normal, Kojirô aurait sûrement remarqué que Neeve s'était reprise pour ne pas qualifier Izumi d'un mot pas piqué des hannetons. Sûrement. Comme dans « possible que non ». Alors, là, dans l'état de frustration dans lequel il se trouvait ?
- « Mais je ne te demande pas de penser pour moi ! » rugit-il.
- « Mais c'est quoi, ton problème ? » râla-t-elle. « Je ne suis pas responsable de ton emploi du temps, et pour les invitations, tu vois avec l'hôte du jour ! Nan mais oh ! » Elle lui lança son propre oreiller à la figure. « Bon, pour mes tirs au but, je fais quoi ? » fit-elle avec une voix tremblante de contrariété contenue.
Et Kojirô de se sentir piteux : il avait agi exactement comme un gros jaloux asocial, alors qu'il s'était promis de ne jamais être ainsi. Le fait que ce fut Neeve qui prît les choses avec recul et tentât de temporiser l'irritait plus qu'il ne le réalisait. Oh, il lui en voulait de se montrer si mature, mais surtout, il s'en voulait à lui-même, d'être aussi débile.
Surtout qu'il n'avait qu'à s'en prendre à lui-même. S'il avait confié à Ken et Kazuki qu'il avait rompu avec Izumi, les choses se seraient forcément passées autrement. Déjà, l'ancien karatéka ne l'aurait pas laissé seul du week-end, inquiet pour son moral. Et Kazuki n'aurait sûrement pas décidé de l'exclure comme ça d'une réjouissance collective. En plus, Neeve n'avait pas tort – hors de question cependant d'avouer qu'elle avait raison. Kaz' n'aimant pas spécialement Izumi, il n'allait pas l'inviter chez lui, petite copine ou pas du capitaine. Et vu que ce week-end allait être le dernier de libre avant le camp d'entraînement et le tournoi, pas étonnant que le jeune homme pensât que son pote allait en profiter pour passer du temps en amoureux avec sa petite amie.
- « Nan, mais qu'est-ce qu'i ne pas comprendre aux tirs au but ?! » protesta-t-il après un blanc de deux secondes. « C'est le truc le plus bête au monde ! »
Mais Neeve avait bel et bien des questions sur les tirs au but, et tout plein d'autres détails footballistiques. Kojirô se retrouva ainsi à lui expliquer le plus clairement et surtout, le plus patiemment possible, les règles de son sport préféré. Elle était très consciencieuse, prenant des notes dans la marge de son livre. Il lui manquait juste un intérêt réel pour le ballon rond pour que la sauce prît et que toutes les informations coulassent de source. Ce qui était évident comme respirer pour Kojirô, ne l'était absolument pas pour Neeve.
- « C'est d'un compliqué, votre truc. Complètement opaque. On voit que les règlements ont été écrits par des mecs, tiens. » conclut-elle au bout d'un moment.
- « Tss, comme si une fille aurait fait mieux, tiens. »
- « Mais parfaitement ! »
Les deux continuèrent leur discussion stérile pendant dix bonnes minutes et ils y étaient encore alors qu'ils prenaient place autour de la table.
- « Les enfants... » avertit Keiko d'une voix lasse. « Un peu de silence, s'il vous plaît. »
- « Oui, Keiko. » admit Neeve, tout en tirant la langue à Kojirô, qui ne fut absolument pas impressionné par cet argument. « On n'attend pas Papa? »
- « Il est de garde. Un changement de planning de dernière minute. » informa la mère de famille. Les deux ados n'avaient même pas entendu le téléphone sonner tellement ils étaient pris dans leur joute verbale. « D'ailleurs, Kojirô, tu vas devoir te rendre à l'hôpital demain. »
- « Hein ? Ah non. » grommela l'intéressé. « J'ai pô envie. »
- « Il faut faire des examens. »
- « Encore ? Mais qu'est-ce qu'on me veut, encore ? J'ai tout donné, mon sang, ma salive, mon ADN. Tout. »
- « Mais quel gros bébé tu fais. » se moqua Neeve.
- « Ben tiens, j'aimerais t'y voir, toi. »
- « Je te rappelle que j'ai passé trois mois dans une chambre d'hosto, moi, et je n'en suis pas morte. »
- « Heureusement, » intervint Mamoru, « car ça aurait un peu réfuté l'utilité d'être dans une chambre d'hosto. »
- « Tout à fait. Et pour éviter cela, mon fils, tu vas aller faire des examens complémentaires. »
- « Mais je croyais que c'était tout bon ! » ronchonna Kojirô.
- « Tu poseras la question à Shôta. Je ne suis que le messager. » répliqua Keiko avec un brin de brusquerie. Le footballeur comprit que ce n'était donc pas le moment de faire une scène. Énerver sa mère, voilà bien la dernière chose qu'il désirait en ce moment.
- « Je peux venir avec toi, si ça te dérange à ce point. » reprenait-elle à son intention.
- « Non, Maman, ça ira. » Il se maudit de l'avoir inquiétée, au point qu'elle se sentît obligée de lui proposer sa compagnie, alors que clairement, elle-même avait autre chose à faire. Comme se reposer. « Tu es sûre que ça va ? On a l'impression que c'est toi qui aurais besoin de faire un check-up. »
- « Kojirô, je suis enceinte, et je suis fatiguée, oui. Un moment en famille, sans cris ou disputes, serait le bienvenu. »
Et les cinq enfants se dépêchèrent de lui promettre cet instant de calme, allant jusqu'à lui laisser le choix du programme télé pour cette soirée. Très diplomatique, la mère de famille sélectionna un film d'aventure qui convenait plus ou moins à tout le monde. Le petit groupe s'installait dans les canapés, la télé en fond sonore le temps des publicités, quand Takeru pointa l'écran du doigt :
- « La finale de la J-league ! La finale ! »
En effet, les résultats sportifs défilaient et Kojirô put enfin savoir quelles seraient les deux équipes qui allaient s'affronter lors du match auquel il assisterait, avec ses deux copains, la semaine à venir. Jusqu'à présent, la compétition avait été serrée, et aucun pronostique ne s'aventurait au-delà du « probablement, si ». Autant dire que le jeune homme était assez excité à l'idée de voir du « bon foot », bien qu'en public, il n'arrêtait pas de critiquer les techniques japonaises par rapport aux exploits des ligues européennes. D'ailleurs, il avait presque banni l'événement de sa mémoire, pour ne pas se laisser encore plus distraire, alors même qu'il passait ses examens de fin de trimestre.
Neeve prêta un intérêt nouveau pour l'événement, alors qu'elle avait toujours passé outre auparavant. Il fallut donc lui expliquer qui étaient les blancs – qui allaient jouer en rouge – et qui étaient les bleus – qui allaient jouer en blanc, le pourquoi du comment disséqué dans les moindres détails.
Et là Kojirô comprit pourquoi Neeve était nulle en maths. Sa sœur était un esprit qui refusait simplement d'admettre des théorèmes, et de les appliquer sans trop savoir pourquoi, uniquement parce que c'était la formule à utiliser. Elle arrivait à repérer lesdites situations, mais les équations restaient une énigme, un truc qu'elle apprenait par cœur, sans se les approprier. Il faudrait en fait revenir aux mathématiques fondamentales pour elle, une chose absolument inconcevable pour une lycéenne.
- « Mais qu'est-ce que tu peux être chiante, quand tu t'y mets. » soupira-t-il pour lui-même en secouant la tête.
- « Hum, tu me parles ? »
- « Mais non, je ne te parle pas. » râla-t-il tout de suite, un peu paniqué à l'idée de s'être presque fait prendre dans une situation qui aurait mal tourné pour lui. « Je pensais, c'est tout. »
- « Tu penses tout haut, toi, maintenant ? »
- « Mais si je veux ! Je me parlais tout seul. »
- « Je te trouve bien véhément... » susurra Neeve en l'examinant, les lèvres relevées en un sourire taquin. « Tu avais des pensées cochonnes, avoue ! »
- « Mais non ! » glapit Kojirô, indigné de cette accusation. « Je pensais à des trucs de maths, si tu veux tout savoir. » La tête qu'elle tira était impayable, et il se désola de ne pas avoir pu la prendre en photo, pour le coup.
- « Mais on est vendredi soir ! Pourquoi tu penses à des maths ?! »
- « Mais je fais ce que je veux ! Je pense à des maths si je veux penser à des maths ! »
- « Mais- »
- « Neeve, laisse Kojirô tranquille, veux-tu. Il pense, c'est déjà ça, non ? »
- « Mais il pense à des maths ! » insista-t-elle, d'un air profondément dégoûté. « J'aurais encore préféré qu'il pense à des trucs cochons. Ça, au moins, c'est sain. Yerk, ne t'avise pas de t'approcher de moi, Hyûga... des maths... un vendredi soir... »
Le lendemain matin, Neeve partit rejoindre ses amies chez Kazuki. Elle était déjà en mode surexcitée, et Kojirô, qui ressassait encore sa non-invitation, trouva qu'elle retournait le couteau dans la plaie. Bien sûr, il était totalement partial la métisse était juste une fan inconditionnelle de la chanteuse, et la perspective de passer la journée dans la piscine de Kazuki était la cerise sur le gâteau.
- « Mais tu n'as qu'à venir après tes examens. » lui lança-t-elle presque exaspérée après un énième regard torve. « Tu sais, on ne va rien faire de bien fantastique. »
- « Non, j'ai des trucs à faire. » mentit-il, son orgueil lui jouant un mauvais tour. Surtout que Neeve le regarda d'un œil suspicieux, et Kojirô se demanda alors si elle venait de percer son secret concernant Izumi. Finalement, elle haussa les épaules.
- « Comment tu veux. Tu sais où nous trouver si tu changes d'avis. »
Un peu plus tard, alors que le footballeur marchait vers l'arrêt de bus pour aller à l'hôpital, il reçut un texto de la part de Sorimachi. ** Tu me tiens au courant de tes tests ? Et passe plus tard si tu es d'attaque. **
Ce qui était plutôt une délicate attention attisa la colère du Tigre. Comment Kazuki pouvait-il être au courant qu'il allait passer des examens médicaux, si ce n'était pas Neeve qui lui en avait parlé ? Mais ne pouvait-elle pas garder sa langue dans sa poche, non ? Et qu'est-ce qu'elle avait besoin d'aller raconter à l'autre Banane qu'il voulait venir alors qu'il n'était pas invité ? C'était ça, son nouveau jeu ? Le faire passer pour un gosse boudeur ? Kojirô ignora la petite voix dans sa tête qui lui disait que justement, il se comportait comme tel, sans l'aide de personne.
Il n'était donc pas de la meilleure humeur possible pour passer la batterie de tests médicaux supplémentaires. Rien ne put le dérider, ni la vue des infirmières dans leur petite blouse blanche, ni le diagnostic réaffirmé que globalement, il était en bien meilleure santé qu'il ne pouvait le penser. Étant donné que Kojirô ne pensait pas grand chose de cette histoire d'allergie, cela ne lui faisait ni chaud, ni froid.
- « Tu te trompes, Kojirô-kun. » fit Shôta d'une voix douce mais ferme, quand il capta une expression détachée, presque dédaigneuse sur le visage de son beau-fils. « Ce n'est pas un sujet à prendre par dessus la jambe. »
- « Ma santé, c'est plus qu'important pour moi. Je ne prends rien par dessus la jambe. » répliqua-t-il sèchement. « J'suis pas débile, j'ai bien compris que je ne devais pas boire. »
Le chirurgien prit son mal en patience pour ne pas aboyer deux-trois vérités à ce moment. Il voulait bien être gentil, mais l'égoïste certitude d'avoir toujours raison que Kojirô se plaisait à afficher commençait sérieusement à lui courir sur le haricot. Il décida de mettre cette attitude pour le moins légère et tout aussi horripilante sur le compte du stress des partiels et de l'hôpital et tenta encore une fois de dialoguer avec la tête de buse en face de lui.
Ils étaient assis dans le cabinet du confrère, et ami, de Shôta, l'allergologue. Ce dernier consultait les derniers rapports avant de venir les recevoir, et le neurochirurgien se retrouvait donc à devoir faire l'interprète médical.
- « Il faut que tu comprennes que ça va au-delà de l'alcool. Il n'y a pas que ça qui amène de l'histamine dans ton organisme. D'autres aliments, comme le tofu, le soja, le chocolat, le thon... La liste est longue. Tu rajoutes à ça que l'effort physique, le stress, les hormones influent aussi sur le taux d'histamine. » Ce qui révulsa complètement l'adolescent, pris d'une panique soudaine :
- « Attends deux secondes ! Je veux devenir joueur pro, moi ! L'effort physique, ça va être toute ma vie ! Et- »
- « Non, pour le moment, tu n'as pas à renoncer ni au foot, ni à tes rêves de devenir joueur pro. Mais réalise bien que si tu ne prends pas cette histoire au sérieux, ça pourrait arriver. »
- « D'accord, d'accord. » ronchonna Kojirô, qui pourtant se redressa dans son siège. La suée froide qu'il venait de se prendre avait balayé tout autre problème dans son esprit. « Ça n'explique toujours pas pourquoi encore tous ces tests... »
- « Ah ça... » Shôta se rengorgea un peu. « L'intolérance à l'histamine n'est pas forcément le diagnostic le plus évident à poser. En général, on passe à côté pendant très longtemps. Donc, là, on vérifie si c'est bien ça. Moi, je suis tout de suite parti sur cette piste, parce qu'il se trouve que j'ai bossé sur la thématique pendant mes études. Mais ça n'empêche pas qu'il faut suivre le protocole. »
- « Ouais, génial, vive le protocole. »
Kojirô enfonça ses mains dans les poches et étendit ses grandes jambes devant lui, se tassant dans son fauteuil au maximum. Cette journée était pourrie. Il écouta pourtant avec attention les deux médecins, acceptant le fait qu'il allait devoir changer de régime alimentaire et celui de se faire ausculter, examiner et ponctionner au moins trois litres de sang tous les mois avec un soupir résigné.
Une fois cet état des choses assimilé, le jeune homme n'avait plus qu'une envie : partir loin d'ici. Cette pièce, ce bureau, ces documents... tout cela était la preuve qu'il n'était pas aussi fort qu'il le pensait. Qu'il avait échoué. C'était très con, il le savait, de penser ainsi. La vie vous donnait un corps, forcément imparfait, et vous faisiez avec. Surtout qu'on ne pouvait pas dire qu'il n'en prenait pas soin. Mais voilà, savoir qu'il y avait une limite posée là, au fin fond de son horizon, et que quoi qu'il fît, il ne pourrait pas devenir le meilleur, ça le faisait grincer des dents, et pas qu'un peu. Comment pouvait-il prétendre à battre Ohzora avec un corps défectueux ? Un corps qui pouvait tomber en miettes s'il faisait trop de sport ? L'ironie plus que sardonique de son destin lui donnait envie de hurler et de taper sur les murs.
Ce qui n'était pas une bonne idée. Oui, il n'était pas goal, donc il pouvait techniquement se blesser les mains sans trop s'inquiéter. Mais bon, ce n'était pas une raison. Du coup, il allait taper dans un ballon, décida-t-il. En sa qualité de capitaine, Kojirô avait accès aux équipements sportifs un peu comme il le voulait. En ce samedi, le lycée était ouvert, car beaucoup d'équipes s'entraînaient en vue des championnats d'été.
Il profita du trajet depuis l'hôpital pour s'acheter un sandwich, bien gras et dégoulinant de trucs qui lui étaient interdits. Seraient. Demain. Là, il se payait une dernière journée de malbouffe, comme un chant du cygne gustatif. Le pire allait être la limitation en Coca. Ça, il l'avouait, serait un défi dur à surmonter. Il mordit donc dans son repas avec un entrain renouvelé. Les examens et la consultation s'étaient éternisés et non seulement voulait-il s'offrir un réconfortant, mais aussi avait-il juste besoin de manger.
Pourtant, il s'étouffa avec sa bouchée au moment où il repéra une silhouette dans la foule devant lui. Traversant la rue en biais par rapport à lui, nulle autre qu'Izumi Yamashita. Mu par l'énergie du désespoir, Kojirô bondit vers une petite ruelle et s'y planqua. S'il y avait quelqu'un qu'il ne voulait pas rencontrer aujourd'hui, alors qu'il était de mauvais poil, c'était son ex. Bien qu'il ne pensât pas que ce fût le genre de la jeune fille, il ne voulait pas tenter le diable en lui donnant l'occasion de lui faire une scène publique ou pire, de le traiter avec un dédain glacé et venimeux. Il comprendrait qu'elle lui en voulût, mais il n'avait aucune envie de confirmer ce fait. Encore une fois, il fuyait. Un constat qui n'était pas pour améliorer son humeur de chien mouillé. Et Kojirô détestait être mouillé.
La nourriture avait désormais un goût de papier mâché sur sa langue. Même la canette de son soda préféré ne réussit pas à ôter cette acidité pâteuse du fond de sa gorge et ce fut d'un geste dégoûté que le footballeur se débarrassa de son achat à moitié fini dans la poubelle la plus proche. L'œil morne, il épia Izumi alors qu'elle louvoyait dans la foule de cette rue commerciale fort animée en ce samedi de presque vacances. Elle devait sûrement se rendre à Impulse pour travailler, réalisa-t-il en une épiphanie inutile. Comme il n'était pas encore l'heure pour elle de prendre son poste – Kojirô connaissait désormais les plages horaires des employés par cœur, entre Neeve et Izumi – la jeune fille avait ralenti l'allure pour faire du lèche-vitrine. Le footballeur put donc admirer ses formes à loisir. Encore une fois, il arrivait à la conclusion qu'elle était vraiment mignonne. La jupe en peau marron qu'elle portait mettait incontestablement ses jambes en valeur. Étrangement, l'habit lui paraissait familier, alors qu'il était sûr que jamais Izumi ne l'avait porté en sa présence. Il s'en serait souvenu, vu la superficie de peau que le tissu dévoilait. Un peu trop, d'ailleurs, à son goût. Captant les regards appréciateurs de plusieurs autres garçons sur la photographe en devenir, Kojirô eut envie d'aller leur dire deux mots. Puis sa colère se transposa sur Izumi. De quel droit portait-elle une jupe aussi affriolante alors qu'elle devrait être en train de le pleurer de toutes les larmes de son corps ? C'était bien elle qui, au début, avait refusé de rompre. Hé bien, apparemment, elle avait déjà tourné la page.
Et dire qu'il était là, plein de regrets et de sentiments contrits à son égard. Pff, avait-elle jamais eu une affection réelle pour lui ? Un faire-valoir, il n'avait été que ça, exactement comme pour Hikari, et il était encore tombé dans le panneau. Qu'est-ce qu'il pouvait être couillon, quand il s'y mettait. Et la petite voix dans sa tête de lui souffler que « couillon » était bien le mot-clé. Foutues hormones.
Le stade de Tôhô résonna donc longtemps des boulets de canon que le Tigre tira pour s'échauffer autant que se calmer. Puis, chassant de son esprit les images d'Izumi, de Kazuki et Ken en train de s'éclater dans l'eau, de Neeve et de ses copines, Kojirô reprit ses exercices. Dribble, pointe de vitesse, le tout pour arriver à faire deux gestes là où il n'avait le temps de n'en faire qu'un auparavant. Donner un effet à son ballon puis tirer dedans, sans que la force de frappe n'annulât la rotation spécifique précédemment donnée. Répéter, encore et encore, les mêmes gestes, jusqu'à ce qu'ils en devinssent automatiques, aussi naturels que respirer ou se gratter le bas du dos le matin.
Lorsqu'il s'arrêta, complètement à bout de forces, ses poumons se soulevant comme le soufflet d'une forge antique, presque noyé dans sa sueur et pourtant, chacun de ses muscles en feu, le soleil se couchait et il avait complètement ravagé la pelouse devant les buts. Kitazume allait l'écorcher vif pour ça. Avec un grognement qui se voulait blasé pour cacher le fait qu'il n'en menait pas large, Kojirô rangea le matériel et se traîna jusqu'à chez lui.
- « Ah, ce que tu pues ! » clama Natsuko en le croisant. « On a l'impression que tu as mariné toute la journée ! »
- « Nan, juste l'après-midi. » répliqua-t-il. Avec une grimace, il monta les escaliers, ignorant les protestations de ses jambes. Il avait pris soin de s'étirer mais clairement, ça ne suffisait pas. Un long bain s'avérait donc nécessaire. « Le premier qui me dérange, il passe par la fenêtre ! » prévint-il à haute voix.
La famille Hyûga prit note. Le fils aîné était rarement individualiste quand il était dans sa tanière, mais lorsqu'il annonçait son désir d'être laissé en paix, ils savaient tous qu'il ne fallait pas s'y risquer. Une chance que Neeve fût chez Kazuki, en train de se préparer pour son concert. Inconsciente qu'elle était, elle n'aurait pas pu résister à ce défi lancé à son manque de jugeote. Après avoir trempé suffisamment longtemps pour que l'eau refroidît assez jusqu'à lui donner la chair de poule, le jeune homme se sentait à peine mieux qu'une loque.
- « Je croyais t'avoir dit de faire attention. » le sermonna Shôta d'un œil peu amène.
- « Je sais. J'suis rouillé, c'est tout. » Même s'il savait que c'était faux, Kojirô était prêt à jurer qu'un an auparavant, il serait sorti de cette séance intensive le front à peine humide. « J'ai peut-être un peu abusé. » condescendit-il à admettre, en voyant l'air de reproche de sa mère. « Demain, je reste au calme, promis. »
Ce qui ne fut pas exactement vrai. Oh, à part une petite balade au parc avec frères et chien, Kojirô resta chez lui. Mais l'inactivité pesait sur ses nerfs. Alors qu'il voulait bouquiner un peu, son esprit s'envolait toujours vers une certaine jeune fille et sa jupe en peau marron. Il s'occupa donc les mains, en vérifiant le bricolage de son beau-père dans la chambre du bébé dans un premier temps, puis en prenant la relève de sa mère au jardin. Keiko était maintenant incapable de s'occuper de ses plantes, à son grand regret. Sa première tentative de jardinage n'était peut-être pas aussi concluante qu'elle l'espérait c'était cependant loin d'être un échec. Le Tigre se retrouva à rempoter des fleurs – la sienne notamment – à couper des feuilles, à bouturer et arroser. Il mettait la touche finale à la plate-bande près de l'allée quand Neeve fit son grand retour. Elle avait dormi chez Emi après le concert, et Kojirô se douta que Chiyo avait été de la fête.
- « Hé ! » la salua-t-il, désireux de lui montrer qu'il « ne boudait » plus. Non qu'il eût boudé à un moment donné.
- « Hum. » répondit-elle distraitement.
- « C'était bien ? »
- « Hum hum. » L'air complètement ailleurs, Neeve s'avançait vers la maison.
- « … est-ce que tu as seulement dormi depuis vendredi soir ? »
- « Huuuuuuum. »
- « Hé, ho, ce n'est pas une question philosophique. » grogna-t-il. « T'es malade ou quoi ? »
- « Hum ? Non, je vais bien. Un peu fatiguée. » Et elle rentra, le laissant bien perplexe sur ce manque d'énergie haseien.
Toute la soirée, elle plana dans son monde à part. Même Takeru, son chouchou, ne put lui tirer un mot d'explication. Elle se contenta de répéter qu'elle s'était bien amusée et qu'elle n'avait pas assez dormi, puis s'enferma dans sa chambre. Placide, Kojirô haussa les épaules.
Il avait plus important à penser. Ça y était, c'était le tournoi. Enfin, presque. Cette dernière semaine de cours fut survolée, presque éclipsée. Les 3K passaient leur journée en petit conseil de guerre, examinant les équipes qualifiées dans chaque région, faisant des pronostiques ou dressant des stratégies. Toute leur attention était déversée dans les entraînements, matin comme soir, et encore ! Ils étaient en mode diesel, car le camp d'entraînement arrivait à grand pas. Kojirô se félicitait de cet état d'esprit, et se concentrait sur son tir. Débarrassés de la corvée de devoirs, les joueurs passaient le maximum de temps nécessaire sur le terrain ou en salle de musculation. Neeve, plongée jusqu'au cou dans les préparatifs du voyage, d'abord au camp d'entraînement, puis au tournoi, alternait les allers-retours entre le bureau de Kitazume et l'administration de l'école. Le soir, elle planchait sur les règlements et autres papiers qu'une manageur devait remplir et connaître par cœur, ce qui faisait qu'elle restait enfermée dans sa chambre.
- « Mais ne viens pas me dire que tu as autant de travail ! » ronchonna Kojirô, un peu inquiet de la voir aussi débordée.
- « Alors non, sauf que je ne suis pas dispo pour l'entraînement de vendredi soir, donc je dois faire tout ça maintenant. »
- « Ah, tu fais quoi, vendredi soir ? » Il ne se rappelait pas d'un événement en particulier, hormis la finale de la J-League qui ne la concernait pas.
- « Je bosse. Une fille a eu un accident et a la jambe dans le plâtre, alors je fais un remplacement de dernière minute. »
- « Ce n'est pas très sérieux, ça. Quand on est manageur d'équipe- »
- « Ouais, sauf que je n'étais pas censée être manageur d'équipe, et donc j'avais prévu de bosser pendant les vacances. Et j'ai fait faux bond à MON équipe, alors je peux bien faire ça pour eux. »
Hum, Kojirô n'avait pas réalisé à quel point la décision de Kitazume d'embaucher la jeune fille avait chamboulé la vie de celle-ci. C'était un peu de sa faute, aussi, à accumuler mauvaises notes et comportement suspicieux. Sans ça, elle n'aurait jamais eu besoin de rester dans le parcours associatif. Cependant, il trouva presque touchant l'énergie que Neeve mettait dans la gestion de l'équipe de foot, alors qu'elle avait, pour une fois, motif à râler.
- « D'accord, d'accord... je peux aider, peut-être ?... quoi, je te rappelle que je suis le capitaine ! » se défendit-il devant son air étonné.
- « Hum... Tiens, tu peux vérifier que j'ai bien toutes les autorisations et photocopies des carnets de santé des premières années. » Kojirô prit la brassée de papiers et alla s'installer sur le lit de sa sœur, pour pouvoir étaler en pile les documents.
- « …. mais c'est quoi, cette photo ? Il avait quel âge, Mitsumomo ? »
- « Oh, ne te moque pas. Tu as une tête de serial killer, sur la tienne. »
- « Et la tienne ? »
- « Déjà, tu n'as pas besoin de voir ma carte, c'est moi la manageur. Et puis, je suis juste adorable. »
- « Mais qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre... »
Vendredi soir, Kitazume libéra ses joueurs plus tôt. Il sentait qu'ils avaient déjà la tête ailleurs, et quelque part, il comprenait qu'ils eussent envie de passer un vrai week-end de vacances.
- « Rendez-vous lundi matin à six heures dans la cour. Les retardataires auront de mes nouvelles. Profitez de cette dernière pause pour passer du temps avec votre famille et ne faites pas la fête, ou vous le regretterez. »
Un brouhaha de voix couvrit le reste des recommandations habituelles, et l'équipe alla dans son vestiaire pour se changer. La conversation tourna essentiellement autour des 3K, dont les tickets pour la finale du soir attisaient les jalousies.
- « Bah, je vous chercherai dans les gradins ! » fit Tsuneo Takashima. « Pour une fois, je prêterai attention aux séquences filmées sur le public. » Les joueurs avaient tous l'intention de regarder le match retransmis à la télévision, et chacun promit de joueur à « où est Kojirô ». Ce dernier grogna pour la forme, puis, après les salutations d'usage, s'en alla glander un peu avec ses deux meilleurs amis avant de rentrer chez lui. Shôta les accompagnait, il était donc tout naturel pour Ken et Kazuki de ne pas perdre de temps à faire des allers-retours inutiles. Ils traînèrent un peu dans les rues, se prélassant au soleil sur les bancs du parc. Une parenthèse de douceur, qui fut vite refermée.
En effet, Shôta leur annonça qu'il ne venait pas avec eux. D'un côté, les jeunes s'en réjouissaient. Débarrassés de la présence de l'adulte, ils seraient beaucoup plus libres dans leur comportement. De l'autre, si le médecin ne venait pas, c'était parce qu'il voulait rester auprès de Keiko qui n'avait pas bonne mine. Et forcément, cela inquiétait tout le monde.
- « Mais non, mais non. » temporisait-elle. « Shôta, tu n'as pas besoin d'annuler. Va au match. Je saurai très bien me débrouiller toute seule. »
Cependant, son mari ne voulut rien savoir – au soulagement de Kojirô. Ainsi, un ticket se retrouva libre. Immédiatement, les 3K pensèrent à Takeshi Sawada. Mais le collégien était déjà parti pour Okinawa pour un camp d'entraînement auprès du coach Kira. Les trois autres gars de la bande, Rai, Yoshi et Akira, étaient tous pris par des obligations familiales. Hors de question de prendre Mamoru sans provoquer une crise de la part de Takeru – sans parler du fait que Kojirô n'avait pas spécialement envie d'avoir à veiller sur son frère. Fumihiro, le frère de Keiko, n'était pas plus disponible.
- « Et Neeve ? » finit par proposer Ken.
- « Quoi, Neeve ? » grommela Kojirô. « Qu'est-ce qu'elle vient faire ici ? »
- « C'est notre copine aussi c'est même ta sœur. »
- « Et c'est la manager ! » renchérit Kazuki. « Même si le foot ne l'intéresse pas plus que ça, elle sera sûrement contente de venir avec nous, et ça sera l'occasion pour elle de voir du vrai foot. »
- « Comment ça, du vrai foot ? » s'insurgea le Tigre. « On est quoi, pour toi ? Des petits rats de l'opéra ? »
- « Je vais l'appeler. » proposa Ken, qui décida que la réponse à cette question était absolument inutile.
- « Tu déconnes ? Vu l'heure, on a juste le temps d'aller la chercher à Impulse, et de foncer au stade. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Une petite cavalcade plus tard, Neeve eut la surprise de voir débarquer trois grands dadais, la bave aux lèvres, inquiets comme un homme sur le point de devenir père à l'idée de rater le début du match.
- « Mais qu'est-ce que vous faites là ?... Il y a un problème ? Oh, c'est Keiko ? Ou Mamoru ? Avec son sk- »
- « Hase, tais-toi et bouge-toi ! » beugla Kojirô. Plus diplomate, Ken lui expliqua en deux mots ce dont il s'agissait.
- « Je veux bien venir, mais je n'ai rien à me mettre ! » gémit Neeve, en désignant la tenue qu'elle portait. Elle avait ôté son uniforme pour passer une jupe en jeans et un tee-shirt aux couleurs du magasin, le nom Impulse écrit en grosses lettres en travers du tissu.
- « Mais on s'en fiche ! Ce n'est pas les courses hippiques, c'est du foot. … tu n'es pas en talons ? » demanda son frère après une demi-seconde de réflexion. Amener Neeve au match, pourquoi pas, mais amener une greluche en talons, ça non.
- « Tu déconnes ? En talons pour bosser ? On voit que tu n'as jamais mis de talons... » railla la jeune femme en agitant ses tennis plats.
- « ALORS QU'EST-CE QUE TU ATTENDS POUR VIRER TON CUL DE DERRIÈRE CETTE CAISSE ? »
- « Rooh, ça va. Tu sais, c'est comme au ciné, y'a toujours des bandes annonces avant... »
Mais justement. Quand on allait au cinéma, on ne voulait rien rater. Même pas les publicités. Neeve eut donc à peine le temps de prendre son sac à main – laissant son uniforme de lycée et son sac de cours dans les vestiaires – et dut courir pour rattraper le trio. Le temps de faire en métro le trajet jusqu'au stade, elle avait été gagnée par la frénésie ambiante. À peu près toutes les personnes dans le wagon étaient des supporters se rendant au match, et les chants d'encouragement fusaient de partout. Les abords du stade étaient pavoisés aux couleurs des deux clubs, et de nombreux petits stands offraient soit des « goodies », soit de la nourriture. C'était une sorte de mini festival, pour le moment pétillant, rugissant du feu de la passion.
Les places achetées par Shôta se situaient idéalement presque au milieu du stade, un peu plus haut que la mi-hauteur des gradins. Kojirô ne put même pas rouspéter pour la forme : le cadeau était irréprochable. Par contre, Neeve n'eut pas sa langue dans sa poche pour traiter son frère de tous les noms d'oiseaux. Il l'avait fait se dépêcher pour rien ! Il y avait encore près d'une demi-heure avant la cérémonie d'ouverture.
- « Ah, c'est pour que tu aies le temps de réviser et de comprendre ! » lui rétorqua-t-il. La jeune femme eut une moue sceptique, puis s'arrangea pour s'asseoir entre Ken et Kazuki, reléguant le capitaine au bout de la rangée, à la droite du goal. Cela lui allait très bien. Vous pouviez compter sur Neeve pour vous gâcher le match, et intérieurement, il souhaita bien du plaisir à ses deux amis. Il écouta d'une oreille discrète les explications des garçons, qui apprenaient à Neeve le secret de la holà, et les paroles de chants de soutien.
- « Hum, d'ailleurs, on est pour qui ? » demanda la métisse très innocemment. « Les rouges ou les blancs ? » Étant donné l'exiguïté des sièges et le brouhaha ambiant, il était difficile d'avoir une conversation discrète et intime. Sa question fut donc entendue par les personnes les plus proches d'eux et suscita quelques commentaires.
- « Rah, mais tu pourrais AU MOINS retenir les noms des équipes ! » cracha Kojirô, avec le rouge de l'embarras collé aux oreilles.
- « J'ai déjà retenu celles du tournoi. » se défendit Neeve qui commença par énumérer sur ses doigts : « Nankatsu, Furano, Musashi et –- »
- « C'est bien, c'est bien... » capitula-t-il. « Je ne veux pas savoir. Ce soir, tu n'existes pas. C'est juste... je garde mes forces. Tiens, embête la Banane. »
- « Non, mais elle est nouvelle dans le monde du foot. » expliqua Kazuki, beaucoup plus aimable et patient, à l'attention du petit public qui suivait maintenant leur conversation.
- « Et pour répondre à ta question, Kazuki est pour les blancs, comme tu dis, tandis que Kojirô et moi sommes plus pour les rouges. » conclut Ken.
- « Alors, je suis pour les blancs ! » déclara solennellement Neeve après une seconde de réflexion.
- « Ah ? » Ken cligna des yeux. « Parce que ça te va mieux au teint ? » taquina-t-il. Ceci dit, vu qu'on parlait de Neeve, la réponse n'était pas si idiote que ça.
- « Naaaan, c'est juste que comme ça, ça fait deux pour les blancs, deux pour les rouges. C'est équilibré ! Allez les blancs ! » clama-t-elle d'une voix forte.
Cette interpellation ravit le banc arrière des gradins, alors que le rang de devant la conspua largement, dans un esprit bon enfant. Kazuki et elle se retournèrent pour saluer les alliés du moment et il ne fallut pas grand chose pour qu'ils commençassent à discuter, comme s'ils se connaissaient tous depuis toujours. Neeve se faisait déjà peinturlurer le visage aux couleurs « des blancs », tandis qu'on lui passait un pompon blanc pour faire partie de la chorégraphie de groupe.
Kojirô envia la facilité que ces deux là avaient à se lier avec tous et n'importe qui. Ken aussi était très abordable, quand on y pensait. Finalement, dans le groupe, il n'y avait que lui qui était... taciturne. Le jeune homme n'avait jamais remis en cause sa personnalité jusqu'alors. Il était ce qu'il était, et vu qu'il n'était pas grossier ou autre, il n'avait jamais envisagé de changer. Au nom de la vie en collectivité, il acceptait déjà de mettre en sourdine son caractère soupe-au-lait. Il était cependant clair qu'il y avait la norme – Ken, Neeve, Akira – les marges d'originalité – Raï et Nanami – et lui. Peut-être devrait-il considérer l'idée de faire un effort et se montrer moins... plus...
- « Ah, mais je te connais ! » fit soudain un supporter rouge devant lui. Âgé de quelques années de plus, il semblait vaguement familier à Kojirô. « Vous êtes les gars de la Tôhô ! Je jouais au lycée Hikifune (1) dans le département de Sumida-ku. » Hikifune avait été un des grands rivaux de Tôhô pour le titre de représentant de la préfecture de Tokyo quelques années auparavant. Depuis les performances de l'équipe avaient baissé et on n'entendait plus vraiment parler d'eux dans les tournois. Et il n'en fallut pas plus pour lancer Ken et Kojirô dans une discussion effrénée sur le championnat à venir.
Enfin le match commença et il ne fut plus question de rien, si ce n'était de crier, hurler, applaudir, gémir, triompher ou perdre. Même Neeve était à fond dans le spectacle, et bien qu'elle ne comprît pas toujours – enfin, presque jamais – pourquoi l'arbitrage était contesté ou pourquoi tel joueur était maudit, elle se donnait à fond. Elle sautillait sur place, agitait son pompon blanc, chantait et s'agitait dans tous les sens. Elle alla même jusqu'à imaginer une nouvelle chorégraphie pour le groupe et elle mena la danse, Kazuki à ses côtés. Elle était tellement dans sa bulle que Kojirô s'inquiéta pour elle.
- « Oy, Hase. Fais gaffe à ta cheville. Et va pas nous tomber malade, hein. Le camp, c'est lundi. » lui lança-t-il à la mi-temps.
- « Pff, comme si j'avais une chance d'oublier que lundi, on partait au camp. » souffla-t-elle, acceptant tout de même la bouteille d'eau qu'il lui tendait. « En fait, j'ai faim. » réalisa-t-elle. Contrairement aux garçons qui avaient grignoté en perspective de cette soirée, elle avait enchaîné lycée-boulot-stade d'une traite. Et Kojirô put la regarder, presque fasciné, s'avaler un énorme hot-dog bien gras, chose qu'elle n'aurait habituellement jamais considérée avant sans pousser des cris d'orfraie. Cela ne fit que lui rappeler que lui-même devait maintenant limiter ses extras, et pendant une seconde, il fut très bêtement jaloux. Puis le match reprit et il oublia tout ça.
Les blancs gagnèrent 2-1 et alors que leurs supporters éclataient en cris de triomphe, l'autre moitié du stade se désola. Les conversations allèrent bon train pendant la préparation de la cérémonie de remise de la coupe.
- « Hum, et si on en profitait pour partir maintenant ? » proposa un Ken un peu bougon de la défaite. « Finalement, les médailles, les confettis, tout ça, on s'en fiche un peu. Et ça permettra d'échapper à la foule. »
- « Pourquoi pas ? » Kojirô, déjà naturellement grincheux, était tout aussi dépité que son ami, et donc partageait son envie de ne pas avoir à supporter autrui. Il se tourna vers Neeve et Kazuki, mais tout comme Ken, s'arrêta, comme foudroyé, la bouche grande ouverte, le souffle coupé.
Car, profitant de l'euphorie générale, Kazuki et Neeve étaient en train de s'embrasser.
Pas une embrassade de joie, pas un petit câlin comme elle savait si bien les infliger, pas même un simple smack sur les lèvres. Non, c'était bel et bien un vrai baiser, mutuellement donné et reçu, digne des films hollywoodiens, avec juste ce qu'il fallait de retenue pour ne pas choquer.
(1) Lycée imaginé, non présent dans le manga.
Au cas où, je rappelle que la Préfecture de Tokyo est un truc immense, plus grand que la métropole de Paris. Il y a donc plusieurs départements dans la Préfecture, plusieurs lycées par Préfecture – d'où le fait d'avoir des tournois préliminaires au grand tournoi de l'été ^^
