Hello à toutes et tous (j'espère toujours qu'un jour, un homme lira cette histoire).

J'espère que tout va bien pour vous. J'avoue que je suis un peu déconcertée par le manque de commentaires sur mon histoire, en dépit des statistiques. Plus que des "super, j'aime", je recherche des retours sur ce que vous n'aimez pas, ce qui vous surprend, ce qui vous a fait arrêter de lire ou d'adhérer. Tout auteur de fanfiction vous le dira: il/elle écrit d'abord pour "soi", mais publie pour "autrui". Vous êtes la pièce indispensable à ce que mon écriture s'améliore! N'hésitez pas à me parler!

Merci beaucoup!


Première publication : 1er novembre 2016

Chapitre 68 - à bon vin point d'enseigne

Kojirô ne revint à lui que lorsque Ken lui donna un tel coup dans l'épaule qu'il manqua de tomber. Trébuchant, il fit quelques pas en équilibre incertain et récupéra son assiette en même temps que ses esprits.

- « Non, mais ça ne va pas ? » Le gardien de but coupa immédiatement l'herbe sous le pied du Tigre qui s'apprêtait lui-même à engueuler son ami. « Tu pensais aller loin, comme ça ? »

- « Comment ça ? » demanda Kojirô, tout aussi hargneux.

- « Comment ça, comment ça ? Mais tu t'es vu ? Tu as failli faire tomber je ne sais combien de personnes, dans ton mode bulldozer ! »

- « JE M'EN FOUS ! » La colère qui avait envahi le lycéen juste quelques minutes auparavant, la colère qui l'avait rendu sourd et aveugle à tout ce qui l'entourait, la colère qu'il avait par là-même réussi à oublier puisqu'elle était devenue tout son monde et en même temps, rien que ça, le tiraillait de nouveau. Enfonçant des milliers d'aiguilles sous sa peau, des aiguilles chauffées à blanc, comme autant de morsures, elle le submergeait. S'il ne voulait pas se faire détruire tel l'Atlantide, il allait devoir lutter. Trouver un moyen de contrer cette force implacable. Dans ces moments, on n'est rarement lucide. « Putain, tu étais au courant ! » cracha-t-il.

- « HEIN ? Mais non ! » Ken se défendit avec la dernière énergie. Mais parce qu'il ne partageait pas le courroux indigné qui enflammait Kojirô, ce dernier ne pouvait que le considérer comme un traître. « Mais tu déconnes à plein tube ! » finit par cracher le goal, dégoûté. « Écoute-toi ! On a l'impression qu'ils ont commis un attentat contre l'Empereur. Ils sortent ensemble et alors ? Mais qu'est-ce que ça peut te faire ? »

- « JE LEUR AI DIT DE NE PAS LE FAIRE ! »

- « M'enfin, Kojirô, tu délires. Ils sont amoureux, ça crève les yeux. Tu ne peux pas leur interdire de f- »

- « JE LEUR AI DIT DE NE PAS LE FAIRE ! »

- « Ben, ils l'ont fait quand même. Et soit tu acceptes, soit tu- »

- « Parce que toi, tu es d'accord avec cette situation ? » Kojirô en avait presque la bave aux lèvres et le fait que Ken ne semblât pas comprendre pourquoi ne faisait que redoubler son ire.

- « Hé, j'suis pas leur père ou leur conscience. Ils veulent sortir ensemble, ils sortent ensemble ! » gronda Ken, qui commençait à en avoir ras-le-bol de l'attitude de son ami.

Lui aussi avait été assez surpris par ce baiser. Mais pour être tout à fait honnête, il devait avouer qu'il commençait à s'y attendre. C'était peut-être l'effet Emi, ou son influence, mais un jour, Ken avait réalisé que Kazuki était littéralement à genoux devant Neeve. Il pouvait se rappeler avec exactitude le moment de cette révélation. C'était le week-end dernier, alors qu'ils s'amusaient autour de la piscine de Kazuki. Lui était assis le long du bassin, les pieds dans l'eau, en train de s'attacher les cheveux – riez si vous voulez, mais Ken prenait soin de sa chevelure. Il regardait les filles en train de gonfler les matelas pneumatiques quand Kazuki était arrivé avec un plateau de rafraîchissements, pour plus tard. Neeve s'était détournée pour l'aider à poser le tout, puis était revenue à sa première occupation. Par contre, le regard que Kazuki avait posé sur elle alors qu'elle s'éloignait avait été comme une épiphanie mystique. La voilà donc, la fameuse fille dont il était tant amoureux ! Ken avait ensuite examiné le comportement de Neeve, pour déceler une attirance certaine mais encore floue, envers le sujet « La Banane ». Ainsi, il avait été étonné de la voir répondre avec autant d'entrain à ce bien innocent baiser : il ne l'imaginait pas à ce stade-là de sa relation avec Kazuki. Par contre, il les trouvait très mignons, tous les deux ensemble.

Un avis que Kojirô avait été loin de partager. Le Tigre était resté la bouche ouverte pendant deux secondes et son regard fixe avait fini par attirer l'attention du couple. Neeve et Kazuki avaient piqué un fard, peut-être bafouillé quelque chose avant de faire face.

- « Ah. On voulait te l'apprendre après le tournoi. » avait commencé le joueur. « Mais bon, voilà. On est ensemble, Neeve et moi. » Et il osa entrelacer ses doigts avec ceux la jeune fille, qui acquiesça en silence, les yeux emplis d'ombres. Elle redoutait vraiment la réaction de son frère.

Kojirô avait levé son bras et personne, même pas lui, ne pourrait dire pourquoi il n'avait pas démonté la petite gueule d'amour de Kazuki. Au lieu de ça, il avait tourbillonné sur lui-même, comme emporté par l'élan de son poing, et avait tracé droit vers la sortie. Comme un dinosaure, il avait marché, se souciant peu des gens encore assis dans les gradins ou des sacs posés à terre. Ken avait eu un regard d'au-revoir gêné envers le couple, avant de se lancer à la poursuite du buteur. À ce moment, il n'avait aucune idée de ce qui se passait dans la tête de son ami. Lorsque force fut de constater que Hyûga restait sourd à ses appels, et que sa mutation en Godzilla n'allait pas s'arrêter, Ken avait fini par stopper cette mascarade. Il s'était par conséquent retrouvé confronté à la fureur kojiroesque.

- « Je ne saisis pas pourquoi tu es aussi enragé. » glissa l'ancien karatéka dans une tentative de compréhension. « Ce n'est pas toi, ça ! Reprends-toi ! »

Une petite voix informa Kojirô qu'en effet, il était en train de se donner en spectacle. Mais se le faire dire par nul autre que Ken ? Ah, quand on était de mauvaise foi, on était de mauvaise foi.

- « SI JE VEUX, D'ABORD ! »

- « … dans ce cas, casse-toi. Tu m'énerves. » trancha Ken avec un regard dégoûté. « On se voit lundi au bus, en espérant que tu te sois calmé. »

Kojirô ne put que constater qu'encore une fois, il était le gamin capricieux alors que l'autre – Ken en l'occurrence – faisait preuve de retenue et de maturité. Sauf que cette pensée le ramena à la dernière fois où il s'était fait cette même remarque et que l'autre avait été Neeve. Or, la simple évocation de sa sœur réussit à rallumer le brasier de la véhémence rageuse. De plus, le dédain glacial dont son meilleur ami l'avait enveloppé n'était pas pour aider. Après tout, Ken était lui aussi un adolescent et pas forcément le mieux équipé pour faire face à un Kojirô qui pétait les plombs.

Encore une fois, le buteur leva son poing en direction de son ami. Cependant Ken n'était pas Kazuki en bien des manières et l'une d'entre elles était qu'il avait pratiqué, et pratiquait toujours, un art martial à haut niveau. D'autant plus que Ken était un poil plus préparé que Kazuki, dans le sens où il avait déjà vu Kojirô décidé à faire usage de la force. Ainsi il réagit au quart de tour, presque intuitivement et après avoir attrapé le poignet du Tigre, fit à ce dernier une clé lui bloquant le bras dans le dos, l'obligeant à mettre un genou à terre.

- « Ne m'oblige pas à te casser le bras. Ça serait con, juste avant le tournoi, hein. » C'était dans ces moments qu'on pouvait réaliser que Ken n'était pas aussi gentil qu'il pouvait le laisser croire. Il y avait en lui une certaine partie de ténèbres, et assez facilement l'humour bon enfant pouvait s'effacer pour un cynisme mordant. « Tu te calmes, maintenant, ou je te jure qu'on en parlera d'homme à d'homme, et tu ne vas pas aimer. » Ken ponctua le tout d'une bonne poussée du pied sur l'arrière-train de Kojirô qui, cette fois, s'étala à terre, se coupant la lèvre inférieure sur l'arrête de ses propres dents.

En un bond, le buteur fut debout, mais les deux jeunes hommes avaient été rattrapés par une petite foule qui sortait du stade, maintenant que le gros des réjouissances était fini. Provoquer un esclandre ? Oh, Kojirô n'était pas en état de penser aux conséquences de quoi que ce fût. Il voulait du sang sur ses mains, là, maintenant. Ken, cependant, était plus posé. Se faire arrêter par la police maintenant voudrait forcément dire une exclusion du tournoi. Avec un haussement d'épaules qui était aussi blasé que son regard froid, il renifla et se mêla aux passants, puis disparut bientôt, avalé par la cohue.

Laissé seul avec ses frustrations, Kojirô eut, pour la première fois de sa vie, envie de tout envoyer bouler. De se mettre à crier, à hurler, à taper sur les gens autour de lui qui envahissaient son espace vital. Il voulait rattraper Ken et lui faire ravaler ses paroles et ses gestes bien déplacés. Il voulait harponner Kazuki et l'étriper de ses propres mains, il voulait pouvoir coincer Neeve par ses cheveux et les lui arracher un par un, il –-

La cruauté de ses pensées le choqua. Kojirô savait qu'il n'était pas un enfant de chœur, mais qu'il nourrît en son sein de si sombres desseins, envers ses amis, sa famille ? D'un autre côté, c'était exactement pour ça qu'il avait toujours voulu tenir Neeve à l'écart de ses copains et vice-versa. Il ne voulait pas se retrouver dans cette situation où tous se mêlaient, et où il n'était plus rien de précis. Un frère, un ami, un capitaine : à porter trop de casquettes, il allait juste disparaître. Et puis merde ! Le foot, c'était son truc à lui, son chez-soi, sa panacée. Neeve et Kazuki n'avaient pas le droit de gâcher la seule chose au monde qui avait une réelle importance pour lui. Kojirô avait commencé le foot par curiosité, s'y était engagé d'avantage par nécessité, mais au bout du chemin, il restait surtout son amour inconditionnel pour ce sport. Jamais le jeune homme n'avait demandé de jouet ou espéré quelque chose que ses parents, avec de petits revenus et des enfants en nombre grandissant, n'auraient pu lui payer. Le foot avait été son seul et unique loisir et centre d'intérêt et le gamin avait plus que largement aidé au financement de son équipement à coup de petits boulots. Lui gâcher cet unique instrument de plaisir dans sa vie... c'était juste moche.

Sans s'en rendre compte, Kojirô avait suivi le mouvement de foule vers le métro et les bus. Neeve et Kazuki se débrouilleraient bien pour rentrer. Ils avaient même intérêt à être reconnaissants de ce moment d'intimité qu'il leur donnait. Et il grinça des dents à nouveau. Lundi, c'était le camp d'entraînement. Tous auraient dû se concentrer sur le tournoi. Mais non, Môssieur Sorimachi amenait sa petite copine avec lui. Il allait être beau, le second buteur de la Tôhô, tiens ! En train de baver sur les formes de Neeve, au lieu de se consacrer au foot. Ah, on ne la lui faisait pas ! Il était capitaine et meilleur pote. Il savait parfaitement comment la Banane était avec ses petites amies pendant les premiers temps de leur relation. Et puis il savait comment il était dans les seconds temps. Neeve allait être juste imbuvable et après, inconsolable. Et elle était leur putain de manageur ! Mais est-ce qu'ils auraient pu faire encore pire ? Non, juste non.

Encore et encore, la colère refluait, comme les marées. À chaque fois que Kojirô arrivait à se calmer, et retrouvait une respiration régulière, un énième argument contre cette « relation » surgissait et c'était reparti pour un tour. Tentant désespérément de se sortir de ce cycle infernal, le footballeur se concentra sur le banal. Comme son trajet. Ça serait une bonne idée : il n'avait pas envie de se perdre.

Ainsi, il sauta juste à temps sur le quai du métro, avant que les portes ne se refermassent pour une destination bien loin de chez lui. Grommelant entre ses dents, Kojirô établit son itinéraire : traverser ce coin de la ville en direction du lycée, puis rattraper un bus pour ne pas avoir à marcher pendant des plombes. Il occulta la voix qui lui disait qu'en effet, être en forme pour le camp était bien, surtout que –- non, il chassa tout ce qui ne concernait pas les deux prochaines heures. Son horizon était limité à son lit et à son oreiller.

Marcher dans des coins inconnus était heureusement une activité prenante. Comme il était peu désireux de s'attarder, Kojirô devait se concentrer sur les plans et les croisements, dans l'espoir de ne pas dévier du chemin qu'il voulait prendre. En cette veille de vacances d'été, il y avait foule dans les rues, et pas que des supporters de foot qui célébraient leur victoire ou noyaient leur déception.

- « S'cusez... » marmonna-t-il assez distraitement après avoir heurté une personne alors qu'il se dévissait le cou pour apercevoir la tour de bureaux juste à côté du lycée, son repère de navigation, entre deux arbres et immeubles.

- « Hum-Kojirô ? » De toutes les personnes de la création, Izumi était la dernière qu'il pensait voir, surtout ici et maintenant. La surprise, le doute et l'incompréhension durent se lire sur son visage, car la jeune femme se sentit le devoir de s'expliquer. « J'ai fini tard au lycée, avec le conseil et tout. »

- « T'es au conseil, toi, maintenant ? » Kojirô ne put s'en empêcher. La dernière fois qu'il avait parlé à Izumi, et ça ne faisait que quinze jours, la jeune fille aidait au journal et avait « juste » fait partie du comité d'organisation du bal.

- « Hum, oui, j'ai intégré l'équipe, après le succès du bal. J'aime bien être occupée. »

- « Et le club photo ? »

- « Ah, je continue, mais bon, ça me permet de calmer le jeu vis à vis de mes parents. Ils trouvent ça plus convenable. Comme si j'allais changer d'avis. »

Kojirô opina d'un grognement. Parfois, les parents pouvaient être très bornés. Rien que Shôta et Nee-

- « Ça ne va pas ? » s'enquit Izumi, se méprenant sur la cause de ce second grondement. Il agita une main pour chasser la question mais elle n'accepta pas cette réponse. La sino-japonaise l'examina plus attentivement et décela les signes assez évidents d'une grande contrariété. « Oh, qu'est-ce qui ne va pas ? »

- « Rien. Tout. Je n'ai pas envie d'en parler. »

- « Ah. Dans ce cas... » La photographe en herbe commença à s'éloigner pour prendre congé quand Kojirô soupira lourdement.

- « Attends, je te raccompagne. »

- « Non, ça ira. »

- « Izumi, il tard... Très tard, même pour un vendredi soir, et la foule ce soir est particulièrement excitée. Je ne peux pas, en bonne conscience, te laisser partir seule. »

- « C'est une attention touchante, mais je suis assez grande pour me débrouiller seule, hein. Tu ne vas pas être plus à cran que mon père. »

- « Yamashita, ne me prends pas pour un idiot. Ton père n'est sûrement pas au courant de tes horaires, sinon, il aurait envoyé un chauffeur te chercher. Donc il ignore tout de ton emploi du temps et je ne te laisse pas rentrer seule. C'est tout. »

Ce n'était pas de la fausse galanterie. Déjà, à la base, Kojirô n'était pas de genre à laisser une jeune fille se balader sans escorte à ces heures de la nuit. Et là, il s'agissait de son ex. Il avait beau avoir rompu avec elle, et avoir des sentiments mitigés à son égard, si quelque chose devait lui arriver, il s'en voudrait pour toujours. Izumi ouvrit la bouche pour protester et se ravisa en voyant l'air absolument implacable sur son visage. Avec un affaissement des épaules, elle capitula.

Ils marchèrent en silence vers la station de métro desservant au plus près le quartier huppé où vivait Izumi. Pour cela, ils durent s'éloigner un peu pour attraper cette ligne moins centrale. Un exercice qui expliquait en partie le pourquoi des défilés des grosses voitures le matin devant le portail du lycée. Tôhô était un établissement prestigieux et les parents des élèves pouvaient à la fois se payer une belle maison dans les recoins chics, les frais de scolarité ET la grosse berline qui déposait leur progéniture dans ce temple du savoir.

Ce faisant, ils se retrouvèrent au cœur d'un petit quartier très vivant. Tokyo ne dormait jamais vraiment ; toujours de la lumière et de la musique, pour les oiseaux de nuit et les fêtards. Aux franges des rêves, il se trouvait des zones d'ombres. Aux cinémas, karaokés et petits restaurants se mêlaient les entrées des ruelles où l'on devinait les bars à hôtesses et les salles de jeux mal fréquentées. Et ce vendredi soir, la foule bigarrée était sur les charbons ardents. Ce fut sans surprise que les deux grands adolescents passèrent à côté de scènes peu flatteuses pour l'humanité. La dernière en date consistait en l'accrochage de deux hommes de bureaux, des « salarymen », avec des gros bras. Service de sécurité ou loubards en manque d'adrénaline, Kojirô ne saurait dire. Il se contenta de constater qu'il avait bien fait d'accompagner Izumi.

- « Non, ne dis rien. » pesta celle-ci alors qu'ils faisaient un pas sur le côté pour éviter le groupe gesticulant. « Non, non, non. » s'entêta-t-elle devant son sourire orgueilleux. « Tu n'as pas raison, j'aurais très bien pu marcher toute seule. »

Pour quelqu'un qui aimait les films d'horreur, Izumi manqua de jugeote sur ce coup. Pourtant, c'est connu, il suffit qu'un des personnages dise « maintenant, il ne peut plus rien nous arriver » ou « je reviens tout de suite » pour que le pire se produise. Ainsi, elle avait taquiné le mauvais sort, car l'un des hommes impliqués dans le début de l'échauffourée fut projeté sur Kojirô. Celui-ci fut capable de réceptionner le gars sans trop vaciller, et d'un geste assez brusque, le renvoya d'où il venait. Cette riposte déplaça l'attention des gros bras sur le jeune homme, qui se trouva nez à nez non seulement avec les videurs, mais aussi avec les salarymen qui n'avaient pas apprécié la bousculade.

- « Tu cherches les emmerdes, mon gars ? »

- « Casse-toi, avec ta poulette ! » Et cette réplique sortie pour le coup d'un très mauvais nanard, fut accompagnée d'une poussée sur l'épaule. Il n'en fallut pas plus pour Kojirô, qui avait déjà les nerfs à fleur de peau.

- « NON ! » Izumi l'attrapa par le bras et le retint. « Ne te mêle pas de ça ! Tu sais très bien que c'est complètement débile, et ça va à l'encontre de ce que tu me disais. Allez, on marche ! »

C'était ce dont le footballeur avait besoin : une voix de la raison, qui pensait à sa place. Avec un grognement digne d'un ours mal léché, il se détourna et ouvrit la voie pour Izumi, qui le poussait à s'éloigner au plus vite. Ce faisant, elle se retrouva exposée et l'un des gars ne trouva pas mieux que de lui assener une bonne claque sur le fessier, en un geste à la fois appréciateur et provocateur. Une jeune lycéenne en uniforme, toute mignonne, ça ne se refusait pas. La jeune fille eut un hoquet et sursauta un peu, mais tint bon. Se mordant les lèvres pour refouler les larmes de honte, elle continua à pousser son grognon de Kojirô, à qui rien n'avait échappé.

- « NAN MAIS OH ! »

- « NON ! Laisse tomber ! » ordonna-t-elle, tentant de le repousser, maintenant qu'il avait fait demi-tour. « Ne rentre pas dans leur jeu ! »

- « Mais il ne faut pas se laisser faire, merde ! Il t'a agressée ! »

- « Oui, il m'a agressée, mais je vais m'en remettre. C'est juste un con, un gros con, et on ne va pas se mêler aux cons. »

La réplique tira un de ses sourires goguenards à Kojirô, qu'il dédia à l'abruti en face. Et toc, gros con. Bien entendu, ledit gros con n'en resta pas là.

- « Mais elle m'insulte ! Hé toi, qui t'es pour m'insulter ? » Et là, il s'en prit à Izumi directement, l'empoignant par l'épaule très brutalement. Fille ou pas, quand son honneur de petite frappe était en jeu, il ne s'arrêtait pas au sexe lors de l'envoi d'une mandale.

- « Hiiii ! »

- « Lâchez-la ! »

- « Ta gueule ! »

- « Hé, lâche mon pote ! Les gars, avec moi ! »

- « Kojirô, NON ! »

- « Hé, j'y suis pour rien ! Laissez mon stand tranquille ! »

- « Putain, il a renversé ma bière ! »

- « Que quelqu'un appelle la police ! »

En un instant, la scène avait tourné à la bagarre de rue, où peu de gens savaient pourquoi ils se retrouvaient dans cet échange de poings. Au fur et à mesure que les bousculades gênaient les passants et les autres commerces, toute trace de rationalité disparaissait et chacun voyait en une bonne patate sur le pif de l'autre la solution au problème.

Izumi réussit tant bien que mal à récupérer son cornichon de footballeur, au moment où les sirènes de police éclataient à tout près d'eux. Les forces de l'ordre savaient bien que cette soirée serait explosive aussi il y avait toujours eu une patrouille dans ce coin, connu pour ses débordements aussi brusques que courts.

- « Viiite ! » Izumi implora Kojirô de la suivre, pour échapper au contrôle. Dans ce genre de situation, la position de victime était revendiquée par tous, et même si les faits étaient réellement en leur faveur, ces derniers ne seraient établis qu'une fois les esprits calmés, après quelques heures de marronnage au poste. C'était une chose de cacher à son père un retour de cours un peu tardif, c'en était une autre que de lui demander de passer au commissariat. Le buteur avait à peu près un raisonnement identique, version Shôta et entraîneur, donc il ne rechigna pas, après quelques secondes de frustration virile, à détaler comme un lapin.

Après quelques minutes de course en tournant à droite et à gauche pour semer d'éventuels poursuivants, les deux jeunes s'arrêtèrent, essoufflés et un peu perdus.

- « Ça va, toi ? » s'enquit Kojirô en essuyant un peu de sang qu'il avait sur le visage. Son nez et sa joue brûlaient, preuve qu'il avait pris quelques coups.

- « Oui et t- ta lèvre ! »

- « Oh, ce n'est rien, je me la suis coupée plus tôt dans la soirée. » La petite blessure qu'il s'était fait en tombant à cause de Ken s'était rouverte. Peut-être qu'une baffe avait approfondi la plaie. « Bon, on y va ? »

Izumi opina et ils se remirent à marcher. Cependant, leur course les avait éloignés du centre du quartier et après quelques instants à chercher à se repérer, les deux lycéens durent admettre qu'ils n'avaient pas la moindre idée du chemin à prendre. Pire, ils venaient de réaliser que leur fuite les avait menés directement dans un coin exclusivement occupé par des « love hotels » (1). Izumi bafouilla un peu, et Kojirô sentit ses joues s'embraser d'un feu qui n'avait rien à voir avec les torgnoles.

- « Ouais, bon, on continue, hein. » grommela-t-il, tentant de reprendre contenance. Mais qu'est-ce que ça pouvait être délicat, que de marcher à côté de la jolie Izumi, dans ce genre de coin, tout en ayant à affronter les regards amusés ou entendus des rares personnes qu'ils croisaient. De plus, de nombreux rabatteurs tentaient de les attirer chez eux, vantant leur établissement et proposant de sacrées ristournes. « Désolé... »

- « Tu n'y es pour rien. » marmonna Izumi, qui n'était pas plus à l'aise. Elle tentait de dissimuler son uniforme avec son sac, pour ne pas se faire identifier. Les minutes avaient continué à s'écouler depuis leur rencontre. Désormais le soir avait fait place à la nuit, et il lui serait difficile d'expliquer à qui rapporterait avoir vu une jeune fille de Tôhô à ces heures, dans ce quartier, sans mentionner une bagarre, ce qui n'irait pas aider, les raisons de sa présence. Au final, Kojirô se défit de sa veste de survêtement pour la glisser sur les épaules d'Izumi, qui accepta avec gratitude. Le vêtement était trop large pour elle, mais elle préférait le ridicule à la rumeur.

- « Hi. » gloussa-t-elle. « Ça sent comme toi. »

- « Normal, c'est ma veste. »

- « …. »

- « … quoi ? »

- « Rien... ça m'a manqué. »

- « Quoi, mon odeur ? »

- « C'est soit ça, soit tes ronchonnements. Tu choisis. »

- « Je ne ronchonne pas ! »

- « Si. »

- « Dans ce cas, c'est à se demander ce que tu as pu me trouver. » répliqua-t-il vivement. Le rappel de l'échec de leur relation était comme un écho à la découverte d'une autre relation, pensée qui, décidément, ne mettait pas le Tigre de bonne humeur.

- « …. Kojiro. » Elle l'arrêta d'une main sur son bras. « Je te connais, tu n'es pas méchant gratuitement. Quelque chose t'embête. Ça te bouffe de l'intérieur. »

- « Ouais, mais je t'ai dit que je ne voulais pas en parler. »

- « Mais tu sais bien que tu peux tout me dire ! Je suis avec toi, là, on parle de moi ! Tu me connais, hein ! »

- « C'est bien parce que c'est toi que je ne veux pas en parler ! »

- « Pourquoi, c'est quoi, ton problème avec moi ? »

- « Mon problème, c'est tout ce que tu es et n'es pas. C'est justement parce que c'est toi qu'il y a des trucs que je ne veux absolument pas que tu saches ! »

Il s'énervait, contre elle autant contre lui-même. Oui, il avait besoin de parler et Izumi aurait pu être cette personne, si elle n'avait pas été son ex ET la pire ennemie de Neeve. Pourtant, s'il y avait une personne qui allait prendre son parti contre sa sœur, c'était bien Izumi. Et là, après le rejet de Ken, il avait besoin de soutien. De quelqu'un qui abonderait dans son sens, même si ce n'était que pour le satisfaire avant de le faire revenir à des sentiments plus raisonnés à défaut d'être meilleurs. Il pouvait voir dans le regard d'Izumi toute l'inquiétude qu'elle ressentait à son sujet. Ça faisait du bien, de voir enfin une personne prendre en compte ses sentiments. Déjà qu'il n'en avait pas beaucoup ! Mais c'était de la folie que de se confier à elle, sachant les liens qui l'unissaient à Neeve... Neeve qui avait pourtant passé outre ses demandes de laisser ses joueurs en paix, et Kazuki qui en avait fait tout autant. Merde, pourquoi devrait-il être le seul gars responsable et mature dans cette histoire ? Tous les autres pouvaient n'en faire qu'à leur tête, cédant aux caprices les plus débiles, alors que lui se sacrifiait encore et toujours ? Il avait rompu avec Izumi pour mettre sa famille en priorité, mais sa famille – sa sœur – avait de drôles de façons de le remercier.

Kojirô s'affaissa contre un mur, partagé entre l'envie de tout déballer, mu en plus par la tentation de faire du mal à Neeve en se confiant à Izumi qui ne manquerait pas d'utiliser tout ça contre elle, et sa conscience qui s'époumonait à lui dire qu'il allait faire la plus grosse bêtise de sa vie. Il était encore en train d'hésiter quand Izumi se pelotonna contre lui. À défaut de pouvoir lui arracher des aveux, elle tentait de le réconforter du mieux qu'elle pouvait, et un câlin était encore ce qui était le plus à sa portée. Alors elle l'enlaça, posant sa tête contre sa poitrine, partageant un peu de ce drame qui le taraudait. Bizarrement, Kojirô se laissa faire. Il n'avait jamais rien eu contre les câlins d'Izumi, bien au contraire. Il devait même avouer que là, avec ses formes douces entre les bras, ça lui avait manqué. Elle n'avait pas tort : lui aussi savourait son odeur, mélange de parfum, de shampooing et juste d'elle-même.

Ils restèrent ainsi quelques instants, jusqu'à ce qu'un énorme soupir passât enfin les lèvres du capitaine. Voilà, le moment de colère était retombé. Jamais il ne serait d'accord avec Neeve et Kazuki, jamais il n'accepterait cette double trahison, mais il était capable d'affronter la situation avec les yeux bien en face des trous. Izumi sentit le moment passer et s'envoler ; elle se décolla donc de lui avec un petit sourire satisfait.

- « Tu sais, j'aurais aimé pouvoir faire plus. »

- « Tu en as fait assez. » grommela-t-il pour cacher son embarras. Il était très gêné d'avoir eu besoin d'un câlin, administré par son ex entre toutes. Celle-ci ne se laissa pas berner par ce semblant de rebuffade.

- « À ton service, Monsieur le Grincheux. » fit-elle d'un ton léger en se hissant sur la pointe des pieds pour déposer un très léger baiser sur sa joue.

Leurs yeux se croisèrent et une seconde d'éternité s'installa, où chacun était perdu dans ses pensées jusqu'à ce qu'une impulsion brisât cet instant. Presque fébrilement, ils s'embrassèrent, d'un de ses baisers passionnés dignes des meilleures scènes d'Hollywood. Kojirô plongea les mains dans les cheveux d'Izumi, appréciant de nouveau cette texture, et rapprocha encore plus leurs lèvres. Leurs corps se moulèrent l'un à l'autre comme s'ils voulaient fusionner. Le jeune homme se noya complètement dans ce moment, oubliant tout le reste, l'endroit, le monde et ses problèmes. Plus rien n'importait que cette chair souple et généreuse offerte à lui et ce plaisir qui parcourait son corps en de délicieux petits picotements.

- « Viens ! » souffla la jolie brune lorsqu'ils durent s'arrêter pour respirer. Elle se détacha encore une fois, à regret visiblement, et le mena dans la rue. L'esprit encore embrumé par ce qui venait de se passer, Kojirô obtempéra. D'un côté, il aurait voulu que jamais ce baiser n'en finît, de l'autre côté, il était reconnaissant à Izumi de se montrer si raisonnable. Ce n'était pas du tout une bonne idée. Il ressassait encore son insatisfaction, essayant de faire face à la frustration grondant en lui, quand il réalisa qu'elle l'avait mené droit vers un love hotel.

- « Att-Izu-Ne-Je- » bafouilla-t-il, s'arrêtant net sur le perron. Elle se retourna et lui dédia une œillade des plus... ah, il y avait de la passion mais aussi un début d'appréhension. Quelque part, elle donnait à Kojirô l'image d'une biche blessée.

- « Tu... tu ne veux pas ? » chuchota-t-elle en se mordant les lèvres, ennuyée d'avoir sûrement mal interprété la situation.

Malheureusement, le cerveau de Kojirô décida de trouver ça extrêmement érotique et baissa le rideau pour la nuit. Il resta donc planté là, les bras ballants, les yeux fixés sur cette bouche qu'il savait veloutée, sans rien dire. Troublée encore plus par ce regard, Izumi hésita un peu, avant de s'approcher et confirmer si oui ou non elle faisait fausse route, en engageant un nouveau baiser. La réaction enflammée de Kojirô, une fois la première hésitation de surprise passée, effaça toute trace de doute sur ce qu'il voulait ou pas. Cette fois, elle poussa la porte du love hotel d'une main déterminée.

Kojirô était complètement bouleversé. Tu ne veux pas ? Mais quelle question idiote ! Qui posait ce genre de question à un jeune homme de presque dix-sept ans en mal de repères ? Bien sûr qu'il voulait ! Son corps, privé depuis Hikari de ce genre de galipettes, avait désormais réalisé à quel point il était en manque et hurlait toute son avidité. Son cœur, par contre, s'affolait un peu. Une fille, c'était bien connu, était une bestiole qui pensait et s'imaginait pas mal de trucs. Izumi n'était pas comme les autres filles, et c'était bien pour ça qu'il l'avait choisie au départ, mais tout de même : était-elle vraiment d'accord pour « juste » une nuit ensemble ? Son corps piétinait allégrement toute pensée cohérente. Il la voulait, il la désirait. D'un autre côté, il était un peu déçu que celle qui avait été sa petite copine pût s'offrir aussi facilement. Il l'aurait voulu un peu plus réservée, sans tomber dans le prude. Cependant, ça l'arrangeait bien, qu'elle fût aussi ouverte. Peut-être était-elle, à la différence d'Hikari la psychotique, la bonne fille avec qui n'avoir que du plaisir sans rien d'autre que du plaisir. Mais vraiment ? Izumi ? Son ex ? N'allait-elle pas se méprendre ou attendre quelque chose de lui ? Pourtant, c'était bien elle qui l'entraînait dans les couloirs du love hotel. Elle avait pris l'initiative, et elle recommençait, en lui redonnant un baiser torride dans l'ascenseur. Le sang en feu, avec une érection bien visible, Kojirô manqua de déraper mais se reprit juste à temps. Trop d'orgueil pour tomber dans les clichés et prendre une fille, quelle qu'elle fût, à la va-vite dans une cabine d'élévateur !

Pourtant, il posa la main sur la porte de la chambre avant qu'elle ne l'ouvrît. Sa voix était rauque quand il s'assura de son choix :

- « C'est le point de non retour. Je ne réponds plus de rien, passé ce seuil. »

Ce à quoi elle ne dit rien : elle poussa la porte et entra, jetant par dessus son épaule un regard plus qu'aguicheur.

Cette nuit là, Kojirô ne joua aucun jeu tactique. Fidèle à lui-même, il alla droit au but, sans fioriture. Il ne laissa pas un instant de contrôle à Izumi, qui s'offrit volontiers à la cascade de baisers et de caresses qu'il fit pleuvoir sur elle. Il la posséda comme un guerrier entrait en territoire conquis. Elle accepta sa passion, son besoin, qu'il assouvit en elle, avec elle. Elle se courbait et gémissait, se soumettant à la moindre de ses demandes, réagissant au premier de ses gestes. Il n'avait qu'à vouloir, pour avoir. Izumi faisait l'amour comme elle embrassait : elle s'abandonnait complètement, elle se donnait complètement. Alors qu'avec Hikari tout était feu et lave, avec Izumi tout était feu et chaleur. La violence sauvage avait laissé place à la domestication fervente. L'une était louve solitaire, l'autre était chienne civilisée. Lorsque l'une trouvait son plaisir dans la bataille et la victoire contre son partenaire, l'autre n'était contente que dans la victoire de celui-ci, qu'en tirant de son homme des grognements d'extase. Et Kojirô ne cacha nullement son exaltation à pouvoir assouvir ses plus pressantes ardeurs sans remise en cause de sa virilité. Il était son maître, elle l'avait choisi ainsi.

Il se réveilla en entendant son téléphone sonner. Déstabilisé par le décor de cette chambre inconnue – il n'avait pas prêté une grande attention au mobilier passé le grand lit – il ouvrit des grands yeux quand lentement, les souvenirs de la veille lui revinrent. Il se dressa d'un bond et dut accepter qu'il avait bel et bien dormi dans un love hotel où il avait couché avec Izumi. Puis la sonnerie de son téléphone le tira de l'effarement paniqué dans lequel il s'était plongé, comme s'il avait pénétré les eaux d'un lac givré dont la glace aurait cédé sous ses pas. L'écran de son portable indiquait les toutes petites heures du matin, ainsi que l'identité du correspondant.

- « Allo ? » fit-il d'une voix peu assurée. La peur était encore présente, et l'étonnement inquiet lui disputait la place.

- « Kojirô, où es-tu, bordel ? » tonna Ken. Enfin, il tonnait mais il chuchotait.

- « Hein ? Je veux dire, quoi ? Mais pourquoi tu m'appelles si tôt, d'abord ? »

- « Mais merde ! Ta famille pense que tu es avec moi ! Apparemment, tu n'es pas rentré après le match, et Neeve a juste assumé que tu dormais ici ! »

- « Ah oui. D'accord. Mais quel rapport avec moi ? J'veux dire... pourquoi tu m'appelles ? »

- « Parce que, gros crétin, ta mère est à l'hosto, et Neeve m'a appelé sauf que tu n'es pas chez moi et je ne sais pas où tu es ! »

(1) : un love hotel est un hôtel qui loue des chambres à l'heure comme pour la nuit. Généralement utilisé par des couples qui veulent profiter d'un moment d'intimité de plus ou moins courte durée. Sans être forcément mal fréquenté, ce genre d'endroit n'a pas bonne réputation, et des lycéens risquent « leur réputation » (et la réputation, pour des Japonais, et encore plus pour les « bonnes familles », c'est critique) à être vus dans les parages. Je rappelle que la prostitution des lycéennes est un fait malheureusement assez courant au Japon.