Chapitre dédié à Boule-de-Plume, cf son commentaire du chapitre 59.
1er publication : le 4 décembre 2016
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Chapitre 69 – Avoir les yeux en face des trous
- « Non, t'inquiète ! » reprit immédiatement Ken. Il savait parfaitement qu'à cet instant précis, Kojirô devait être sur le point d'imploser. « Juste un malaise ! » s'empressa-t-il de rajouter pour rassurer son ami. « Mais Shôta semble en faire une montagne, alors il l'a amenée à l'hosto, ce qui, tu t'en doutes, terrorise les petits et Neeve n'est pas plus gaillarde que ça sur ce coup. Ça serait bien que tu rentres, quoi. »
Kojirô ne l'avait pas attendu. À partir du moment où il avait compris que sa mère n'était pas en danger de mort imminente, il avait jailli du lit pour se jeter sur ses vêtements, afin de les enfiler à la va-vite. Du coup, le reproche plus qu'évident de Ken lui passa par dessus la tête. Assise dans le lit, réveillée par les mouvements puis la voix du footballeur, Izumi tentait de comprendre ce qui se passait.
- « Tu es sûr qu'elle va bien ? Ils sont allés à quel hôpital ? »
- « Keiko a dit à Neeve de ne pas s'inquié- »
- « Mais ma mère dit n'importe quoi dans ces conditions. Elle serait en train de se vider de son sang qu'elle continuerait à dire que tout va bien ! » Oui, Kojirô était un peu hystérique.
- « Je n'en sais pas plus que ça ! Neeve semblait chamboulée, mais pas complémentent affolée. »
- « OK, j'vais l'appeler. »
- « Surtout pas ! Elle pense que ton portable a un problème, et que c'est pour ça qu'elle n'a pas réussi à te joindre. Ne va pas bousiller ton alibi. »
- « Oh. »
- « Rentre chez toi, c'est encore ce que tu peux faire de mieux. »
Encore une fois, la voix de Ken n'était pas des plus chaleureuses, mais encore une fois, Kojirô ne le remarqua pas. Ce dernier était habillé et chaussé et s'il lança un regard un peu gêné à Izumi qui lui fit signe d'avoir compris – les bribes de conversation l'ayant permis de faire le lien – il ne s'attarda pas. En fait, il dévala les escaliers, déboula dans la rue désormais déserte et prit la direction du lycée à grandes foulées. Au bout d'un moment, il fut forcé de ralentir son sprint, mais il continua de courir au plus vite. Il prit cependant le temps de regarder son historique d'appel. Neeve lui avait laissé plus d'une dizaine de textos et d'appels en absence avant de se tourner vers Ken.
Ken à qui il devait une fière chandelle d'avoir accepté de jouer le jeu et de couvrir son... ben comment appeler ça ? Découchage ? Le buteur s'arrêta net dans sa course. C'était donc ça. Il avait découché. Il était devenu l'un de ces ados de série télé qui ment à ses parents pour sortir tard la nuit et faire des conneries qu'il paiera très cher après. Kojirô se sentit alors très, très sale. Ce n'était pas lui. Il devait se reprendre, s'admonesta-t-il. Mais il lui semblait que plus il tentait de remonter la pente, plus il s'enfonçait dans la boue, comme s'il se faisait aspirer par des sables mouvants.
Heureusement qu'il avait Ken.
Le problème était que Ken n'avait plus Kojirô. L'ancien karatéka était allongé dans son lit, les bras croisés sous la nuque et soupirait lourdement. Quelque chose lui disait qu'il n'allait pas retrouver le sommeil de si tôt. Non seulement s'inquiétait-il pour Keiko, qu'il aimait comme une tante, mais avait-il aussi beaucoup de ressentiment envers son meilleur ami. Des pensées sombres qui l'empêchaient de retrouver un sommeil qu'il avait déjà eu du mal à épingler après le match de foot.
Tout comme l'intéressé, Ken ne reconnaissait plus Kojirô. Pire encore, il en venait à se demander s'il ne l'avait jamais réellement connu. De plus en plus, le gardien de but envisageait que la nature profonde de Kojirô était cet égoïsme à l'insolence supérieure. Si elle continuait à exister maintenant, alors que tout dans la vie du Tigre allait mieux, cela ne pouvait pas être le fruit d'une crise. Justement, il en sortait de la crise. S'il avait dû péter les plombs, ça aurait été à la mort de son père, ou sous les coups du destin juste après. Sûrement pas maintenant que tout allait bien dans sa vie.
La réaction de Kojirô face à l'amourette de Neeve et Kazuki était une révélation. Ken pouvait comprendre la réticence du buteur à mêler deux parties de sa vie ainsi, surtout quand on savait de quoi était capable lesdites parties. Kazuki n'était pas le petit copain idéal qu'il souhaiterait à sa sœur, s'il en avait une. Enfin, l'ancien Kazuki. Le nouveau était une inconnue à l'équation. Voir sa sœur sortir avec son pote n'était pas non plus la situation la plus facile à vivre. Surtout si la sœur était la manageur de l'équipe. Mais Neeve s'était considérablement calmée et pour le coup, elle faisait figure de petite copine modèle pour une Banane en renouvellement amoureux. Pourquoi ne voir que le négatif, ou pire, le possible négatif ?
Non, c'était surtout l'hypocrisie de Kojirô qui mettait Ken en colère. Tout le monde lui avait dit, à lui, que sortir avec Izumi était une très mauvaise idée. Pourtant, il s'obstinait. Mais il prenait la mouche quand Neeve décidait de faire comme lui – ne pas écouter – et de sortir avec Kazuki. Mince, il avait failli frapper ce dernier ! Et au lieu de rentrer chez lui, Môssieur découchait. Ken ne voyait que peu de personnes chez qui Kojirô pouvait être en train de dormir, comme ça au débotté. En fait, la liste se réduisait à Rai et Hikari. Il souhaitait de tout son cœur que ce fut chez le basketteur où son copain était allé chercher refuge. Mais il avait la très nette impression qu'il avait tiré Kojirô d'un lit partagé avec une douce compagne, ce qui voulait dire qu'en plus de tout, il trompait Izumi. Le gardien de but ne connaissait pas la journaliste plus que ça, cependant, l'impression qu'elle lui avait donné n'était pas celle d'une Marie-couche-toi-là, loin de là. C'était d'ailleurs ce « feeling » qui faisait qu'il était encore assez indécis sur la posture à adopter vis à vis de la jeune femme. Kazuki avait très rapidement bâti son avis, grâce à ses sources d'informations. Étonnamment, il n'avait pas partagé la teneur des informations, mais Ken réalisait maintenant que c'était parce que le second buteur craquait déjà pour Neeve et avait été influencé par la haine féroce que la manageur vouait à « l'étrangère ». Ken n'avait rien d'autre que ses yeux et son sens personnel pour juger Izumi, et il faisait assez confiance à son intuition. Or son jugement était lui-même trouble : elle était un peu louche, sans savoir exactement comment. Comme un sentiment de malaise en sa compagnie, qu'il avait mis, il se l'avouait, sur le compte de la jalousie. Voir Kojirô se faire d'autres potes, c'était une chose. Le laisser partir dans les bras d'une jeune femme à qui il vouait des sentiments sincères en était une autre. À la fois meilleur ami et voix de la sagesse, Ken devait admettre qu'il était très possessif de Kojirô et qu'il acceptait peu de le prêter. Kazuki avait dû faire ses preuves pendant un bon moment avant que Ken ne fût totalement à l'aise avec lui, tout comme Raï. Alors Izumi... Mais il n'y avait pas que de la jalousie. Ken n'arrivait pas à cerner la sino-japonaise, et c'était extrêmement rare pour lui. Il s'en méfiait donc.
Ce n'était pas pour autant qu'elle méritait d'être cocufiée.
Alors oui, Ken venait de tracer une ligne sur Kojirô. Il en avait juste marre de lui trouver des excuses. S'il voulait se comporter comme un débile, il allait devoir en assumer les conséquences. Dorénavant, le Tigre n'aurait plus Super-Ken pour réparer les pots cassés ou lui expliquer comme le faire. Il n'aurait plus d'alibi tout fait, servi les yeux fermés. Ken avait lui aussi une carrière à préparer, et il était hors de question de laisser les tribulations douteuses de Môssieur jeter l'opprobre sur ses résultats. Il avait donné, et désormais, il coupait l'accès aux lignes. Après tout, entre ses études – potables - et sa petite amie – géniale - il avait déjà suffisamment à faire. Dans cette histoire de cœurs intercroisés, il était maintenant neutre.
Et il n'avait plus confiance en Kojirô.
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L'intéressé ne se doutait donc absolument du couperet qui venait de s'abattre sur son cou. Enfin arrivé chez lui, il trouva une maison allumée, mais très silencieuse. Pourtant, ses deux sœurs étaient éveillées : elles étaient cependant assises l'une contre l'autre dans le canapé du salon, dans un mutisme impressionnant.
- « Hé- »
- « NII-SAN / KOJIRÔ ! »
Malgré son état d'esprit perturbé, le jeune homme fut étonné, et flatté, de voir le visage des deux filles s'éclaircir. Il était, en cet instant, leur héros, le sauveur, le détenteur de toutes les réponses, leur roc contre le monde extérieur, celui qui ferait que tout allait désormais bien se passer. Cette réalisation le choqua réellement. Encore une fois, il avait écopé d'une responsabilité qui le dépassait. Ou pas. À force d'agir comme le chef de file qui voulait qu'on respecte telle et telle règle, il devait consentir à devenir totalement leur phare dans la nuit. Il n'avait pas demandé à être l'aîné il en avait pourtant assumé toutes les facettes. Que ça lui plaise ou non, c'était comme ça. Parfois, la vie vous mettait des bagages dans les pattes et vous faisiez avec. Il n'aurait jamais pensé que Neeve deviendrait ce genre de bagages, pourtant, à la voir lever vers lui son museau blême à la recherche d'un signe positif, il ne pouvait que concéder sa défaite. Elle qui était si indépendante, si solitaire... a-fraternelle... ben, la voilà rentrée pour de bon dans le clan des crapauds. Et ce fut automatiquement qu'il étendit sur elle sa protection totale, sans concession ou compromis, aussi instinctivement qu'il l'aurait fait pour le reste de sa fratrie.
Tout cela se passa en un instant.
- « Ne criez pas ! » grommela-t-il, gêné de ce chamboulement intérieur. « Où sont Mam et Tak ? »
- « Je les ai convaincus de retourner se coucher. J'espère qu'ils dorment. » répondit Neeve.
- « C'est bien. … Arrête de faire cette tête, bon sang ! On a l'impression que c'est la fin du monde. »
- « Mais- »
- « Mais que dalle, Hase. Ton père est médecin. Si quelque chose était réellement anormal, il aurait appelé une ambulance plutôt que d'y aller en personne. Donc là, il est son chiant habituel, à couver dès le premier éternuement. Toi, tu sais bien de quoi je parle. » Neeve acquiesça en silence. Elle parmi tous savait en effet à quel point Shôta pouvait se mettre à délirer pour un petit bobo. « Comment allait Maman ? Qu'est-ce qu'elle a dit ? En fait qu'est-ce qu'il s'est passé exactement ? »
Neeve avait repris quelques couleurs devant l'assurance de Kojirô et elle allait lui répondre quand Natsuko intervint :
- « Nii-san, tu pues horriblement. Va te laver. »
- « C'est bon, j'ai couru jusqu'ici. » gronda-t-il.
- « C'est pour ça que tu pues. Mais vraiment. Honnêtement, si Maman sent ça, elle va refaire un autre malaise. »
La collégienne avait-elle voulu faire une blague pour détendre l'atmosphère ou n'avait-elle pas compris que son choix de mots était pour le moins audacieux. Quoi qu'il en fût, Neeve eut un petit cri aspiré d'horreur avant de craquer et de se mettre à rire, avec un zeste d'hystérie.
- « Woaaauis, c'est bon, ça va. J'pue pas tant que ça ! » rétorqua Kojirô, vexé de l'hilarité de Neeve qui n'en finissait pas de le pointer du doigt en tentant d'articuler quelque chose. « J'ai compris... »
Avec un reniflement dépité, il alla prendre une douche. L'espace d'un instant, il se demanda si sa petite sœur avait senti chez lui autre chose que la transpiration. Quelque chose comme un relent de parfum de jeune femme, et pour elle qui était copine avec Izumi, faire le rapprochement ne serait pas impossible. Serait-ce pour ça qu'elle l'avait envoyé se nettoyer avec autant d'intransigeance ? Non, c'était juste Natsuko qui, jeune ado, aimait mener son monde à la baguette. Et lui, gros abruti, claquait des talons en s'exécutant. Ceci dit, entre une soirée au stade de foot, une partie de galipettes et une belle course, il embaumait le musc, il en convenait.
Lorsqu'il revint dans le salon, les deux filles n'avaient pas bougé.
- « … je suppose que vous dire d'aller au lit est une perte de temps ? » Elles le regardèrent de travers, mais il se planta devant elle, les poings sur les hanches. « Nat', tu dors debout. Tu seras mieux dans ton lit. Promis, je te réveille dès que j'ai une nouvelle, bonne ou mauvaise. Hase- »
- « Je ne peux pas dormir. Je vais faire des cauchemars. » argumenta Neeve en chouinant un peu. Pourtant, Kojirô la manœuvra dans les escaliers.
- « Tut tut, ça va venir plus vite que tu ne le penses. »
- « … tu peux rester avec moi ? » Avec un soupir exagéré, il ouvrit la porte de sa chambre, et investit une partie du lit, après avoir viré les peluches qui prenaient beaucoup trop de place.
- « Papa ne répond pas à mes appels. » gémit Neeve. « Il pourrait nous tenir informés ! » Elle s'était allongée près de lui, après avoir dû bagarrer pour récupérer un de ses oreillers.
- « Pas de nouvelle, bonnes nouvelles, tu connais la chanson. Il doit être trop occupé à saouler Maman pour penser. »
- « Hé ! Tu parles de mon père, là ! »
- « Ben justement. Quand on voit ce que ça a donné. »
- « Comment ça ? »
- « Comment ça que tu es toi aussi très saoulante quand tu t'y mets, Hase. Pose tes fesses là et arrête de piailler. »
- « J'piaille pô. » Pourtant elle lui obéit, en arrêtant de se trémousser et en posant son oreiller sur lui à défaut d'autre chose. Effet grand-frère garanti. Avoir trouvé la solution au puzzle soulagea Kojirô d'un grand poids, qui se surprit à soupirer lourdement, au point de pousser Neeve à mal interpréter son attitude. « Je suis désolée, j'aurais dû mieux gérer la situation, mais j'ai paniqué avec les Crapauds et toi qui ne répondais pas et j'étais toute seule et-. »
- « Neeve, au risque de me répéter, si tu ne m'avais pas appelé, je t'en aurais voulu. À mort. Je suis là pour que tu m'appelles, OK ? Surtout en cas de pépin. Je ne te fais aucun reproche, OK. Je suis juste... un peu fatigué. »
La jeune femme était déjà secouée par l'incident de cette nuit – incident et pas accident, comme elle tentait de se convaincre. Neeve aimait énormément Keiko et la voir aussi pâle et faible l'avait profondément choquée. Elle ne voulait pas perdre cette seconde mère. Et elle n'était pas prête pour assumer ses trois frères et sœur, en dépit de ses meilleurs efforts. Aussi, la sollicitude quasi miraculeuse de Kojirô la prit à contre-pieds. Elle resta là, bête, à cligner des yeux, à comprendre. Mais elle était très fatiguée et-
- « Ah, si tu pleures, on ne va plus être copains. »
- « …. j'ai tout de même très envie de pleurer. » murmura-t-elle.
- « Tu vas m'obliger à te faire un câlin, c'est ça ? » bougonna-t-il en virant déjà l'oreiller et en se préparant à un répandage haseien en bonne et due forme. Malgré elle, Neeve sourit.
- « Voilà, exactement. Les pleurs ou les câlins. »
- « LE câlin. Comme dans un. Seul, unique et exceptionnel. »
- « Tes câlins n'ont rien d'exceptionnel. »
- « Tu ne sais pas apprécier les bonnes choses, c'est tout. »
- « Meuh, tu n'es pas une bonne chose. Déjà, tu es tout dur. »
- « Bien sûr que je suis tout dur ! » couina Kojirô. « J'ai un corps en acier trempé ! » Devant l'air narquois de Neeve qui le dévisagea en haussant un seul sourcil, il souleva son tee-shirt. « Regarde-moi ça ! Pas un pet de graisse ! Que du muscle, du vrai ! » Nan mais oh !
Amusée, Neeve secoua la tête, non sans admirer franchement la plastique sans défaut de Kojirô. Ça, ça valait bien un câlin. Les garçons, j'vous jure. Avec un petit reniflement mi-moqueur mi-déridé, elle se laissa tomber près de lui, posant la tête sur son épaule, profitant ainsi du câlin offert. Pas de petit profit.
- « Mais tu arrêtes de bouger, oui. » marmotta-t-il.
- « Oui, c'est bon, j'ai trouvé une position. Très moelleux. »
- « Hein ? »
- « Je te dis, tu es très moelleux. »
- « Mais je ne suis pas moelleux, je viens te dire que je- »
- « Franchement, tu ne comprendras jamais rien aux trucs de filles, toi. Tu es un cas désespéré. Je me demande vraiment ce que je vais faire de toi. »
Ils s'asticotèrent pendant quelques instants supplémentaires avant de tomber dans un lourd sommeil dont ils avaient grand besoin.
Ainsi, ce fut Shôta en personne qui les réveilla. Kojirô grogna et tenta de récupérer son bras, complètement inerte depuis que Neeve s'était étalée dessus. Encore plus qu'endormi, il se repéra et avisa l'heure sur le réveil. Il était près de dix heures. Comme d'habitude, Neeve ne voulait pas se réveiller.
- « Neeve, décale-toi, j'ai besoin de mon bras. Et je veux des nouvelles de ma mère. » Ceci produisit l'effet désiré : la jeune femme ouvrit les yeux et se tourna vers son père, l'air alarmé.
- « Calme-toi. » avertit immédiatement Shôta, qui n'avait pas l'air fringuant. « Keiko va bien, le bébé aussi. Une bonne petite alerte, mais rien de catastrophique. Ils gardent Keiko en observation pour le week-end et faire des analyses complémentaires. Elle est trop fatiguée en fait. »
- « Ah. » Neeve était tout aussi déboussolée que Kojirô mais bougea enfin. Les picotements qui remontèrent soudain le bras du buteur se transformèrent lentement en petites douleurs lancinantes. « Bon, je vais prendre une douche. »
- « Voilà ma fille, va prendre figure humaine. » railla Shôta en la laissant quitter la pièce. Kojirô s'extirpa du coin où Neeve l'avait relégué pendant la nuit – experte en répandage qu'elle était – et était sur le point d'emboîter le pas à la blonde quand Shôta l'arrêta.
- « Un mot rapide. » Et vu la tronche qu'il tirait, même Kojirô comprit que ce n'était pas le moment de la ramener. « Je vais passer l'éponge pour hier soir, surtout qu'il ne s'est rien passé de grave. Mais si tu nous refais le coup, je te jure que ta vie se résumera à école-foot-maison. Tu es tout de même assez grand pour prévenir quand tu fais une sortie impromptue. Ce n'était pas comme si nous allions t'interdire de dormir chez Wakashimazu-kun ! »
Kojirô se prit à ouvrir la bouche pour répondre, parce que voilà, personne ne lui faisait la leçon, mais force lui fut de constater qu'il ne pouvait rien dire sans risquer de faire voler en éclat son alibi. Il se tut et se rembrunit, peu désireux d'admettre, ou pas, quoi que ce fut. Shôta remarqua cette retenue et hocha de la tête, avant de continuer.
- « Tu n'imagines pas le souci que tu as causé à ta mère sur le coup. Elle avait beau te savoir en sûreté chez ton ami, ça la turlupinait que tu n'aies même pas envoyé un texto. Et en ce moment, elle n'a pas besoin d'un souci supplémentaire. Surtout pour un truc aussi anecdotique que ça. »
L'intéressé soupira et grommela. Oui, il avait merdé, et Shôta n'imaginait pas à quel point. Et il était le premier à s'en vouloir d'avoir inquiété sa mère. Surtout qu'il savait qu'elle n'allait pas super bien en ce moment. Une voix en lui s'amusa à le torturer pendant quelques secondes : et si l'incident d'hier soir était sa faute ? Puis il se reprit. Shôta n'aurait pas cette réaction du tout si c'était le cas. Il devenait paranoïaque, là.
- « D'accord. J'ai zappé, et c'était très bête de ma part. J'y penserai la prochaine fois, promis. »
- « Bon, garde à l'esprit que la prochaine fois, ta mère ne sera pas enceinte, donc ça passera mieux. »
- « Si elle s'inquiétait autant, elle n'avait qu'à m'appeler. » Et comme ça, elle m'aurait évité de fricoter avec-non, ne pas penser à ça.
- « C'est ce que je lui ai dit, mais elle m'a sorti tout un laïus sur comment il fallait te faire confiance, et de laisser un peu de liberté, quitte à te remonter les bretelles demain. Ce que je fais, en ce moment. Le pire ? Elle a raison. Nous avons confiance en toi. Nous savions parfaitement que tu ne faisais rien de dangereux. C'est pour ça que nous sommes déçus. Elle beaucoup plus que moi, Kojirô. »
Et ça, ça faisait plus mal que n'importe quoi.
- « Désolé. »
Une grande première. Kojirô qui s'excusait, qui se soumettait à l'autorité paternelle. Bon, avec une grosse dose de maternelle derrière...
- « Ce n'est rien, va. Bon, maintenant, il faut organiser cette famille. »
En effet, avec Keiko à l'hôpital, les choses se compliquaient un peu. Shôta ne voulait pas s'éloigner, au cas où. Kojirô était partagé : d'un côté, il appréciait que son beau-père fût aussi attentif avec sa mère et son futur frère (oui, frère !), d'un autre, il trouvait ça assez hypocrite de sa part. Si Keiko n'avait rien de grave, comme il se plaisait à le répéter, pourquoi ne pas vouloir bouger ses fesses ? Parce que ce week-end, les parents étaient censés aller chez la sœur de Keiko déposer les Crapauds pour leurs vacances. Les deux garçons avaient boudé ferme quand ils avaient appris qu'ils allaient rater les matchs de leur aîné, mais Natsuko leur fit comprendre que leur présence à la maison aurait été une contrainte pour Keiko. La mère de famille voulait profiter de son mari tout en se reposant un maximum avant l'arrivée du bébé, ce qui était antinomique avec « avoir trois jeunes dans les pattes ». Alors, exceptionnellement, c'était deux mois et non pas simplement la fin août à la campagne.
Mais sans chauffeur, comme faire ? Fumihiro, le frère de Keiko, n'était pas disponible. Laisser les enfants faire seuls le trajet en bus et train ? Natsuko était encore un peu jeune pour ce type de responsabilité.
- « Je vais les accompagner. » se proposa Neeve.
- « Tu vas être crevée. » protesta son père.
- « On a le choix, peut-être ? » répliqua-t-elle. « C'est hors de question que ce soit Kojirô, il doit être en forme pour son entraînement. Alors que moi, je n'aurais qu'à m'avachir sur un transat à la plage. »
Le buteur se garda bien de dire qu'elle se trompait largement sur ce point. Cependant, il se doutait qu'elle le savait, même si elle nourrissait encore quelques illusions sur sa capacité à manœuvrer Kitazume à sa convenance. « Je ferai l'aller-retour dans la journée, demain. »
- « Je vais voir avec Tante Riko pour voir si elle peut te rejoindre quelque part à mi-chemin. » suggéra Kojirô. Avec ses propres enfants, elle pouvait difficilement se déplacer, surtout à la campagne, alors même que ça faisait des années qu'elle n'avait pas conduit. Pourtant, elle se débrouilla pour retrouver Neeve à un arrêt du train, lui épargnant peut-être une heure de trajet. C'était déjà ça de pris.
Le reste du samedi fut donc consacré aux valises et à un rapide passage à l'hôpital pour embrasser Keiko encore bien pâlotte, et ce fut bien trop tôt dimanche matin. Neeve et les Crapauds partirent avec l'un des premiers trains, et Kojirô se retrouva seul. Or il n'avait absolument pas envie de faire face à ses pensées, aussi s'arrangea-t-il pour s'occuper les mains en menus bricolages, lessives et jardinage, sous le prétexte de faire plaisir à Maman. Lui et Shôta cohabitèrent dans une parfaite indifférence, jusqu'à l'arrivée de Neeve. Et pour une fois, Kojirô était prêt à la recevoir
- « Viens, » l'invita-t-il dès qu'il put. « … on va promener le chien. »
- « Kojirô, je viens de me taper plus de six heures de train avec juste un sandwich pourri à midi. J'suis crevée, je dois finir mon sac pour demain et- bon d'accord, laisse-moi prendre une bouteille d'eau. Et pas de ballon ! » négocia-t-elle.
Il lui avait dédié l'œillade « grand frère » et bien entendu, elle avait capitulé. Kojirô savait maintenant qu'il avait tous pouvoirs sur elle en ce qui concernait les « ordres ». Ça l'arrangeait drôlement bien, et savoir exactement quelles relations ils avaient l'un avec l'autre l'aidait à faire face à la discussion qu'ils allaient avoir. Ainsi, après s'être éloignés un peu de la maison, Kojirô trouva un banc sur lequel asseoir Neeve.
- « Bon, j'ai à te parler et pour une fois, tu vas m'écouter sans m'interrompre. Parce que je ne suis pas certain de savoir comment je dois te dire ce que j'ai à te dire, et si tu me coupes dans mon élan, ça ne va pas le faire. » Interloquée, curieuse et tout de même un peu anxieuse, Neeve obéit, lui dédiant le regard le plus neutre possible. « En plus, ça va sortir de la mauvaise façon, sauf si tu m'écoutes jusqu'au bout... …. …. Bref, voilà. Toi et Kazuki, ça me met tellement hors de moi qu'il est hors de question qu'on en discute. Je t'avais dit de laisser mes joueurs tranquilles, je lui avais dit de te laisser tranquille, et voilà que mon joueur, mon pote, sort avec la manageur, ma sœur. Et franchement, je ne sais pas ce que tu lui trouves, à Kazuki, mais je pense que tu fais l'erreur de ta vie. »
Pour quelqu'un qui ne voulait pas en discuter, il était assez volubile, trouvait Neeve. En dépit du sceau de mutisme dont elle avait été frappée, elle ne put retenir sa question :
- « Mais qu'est-ce qui te gêne le plus, dans cette histoire ? C'est que Kazuki sorte avec moi, que ce soit moi qui sorte avec Kazuki? »
- « … c'est quoi, cette question débile ? Vous êtes ensembles ! Tu pourrais sortir avec à peu près tous les mecs de la Terre, j'en aurais rien à faire. Mais c'est Kazuki- »
- « Parce que c'est ton pote, ou parce que tu n'as pas confiance en lui ? »
- « Les deux ! C'est exactement ça, le problème. Kazuki n'est pas un bon petit copain. Je le SAIS. Quand vous allez rompre, je vais être qui, moi ? Le pote, ou le frère ? Je prends le parti de qui contre qui ? Et je perds quoi, dans cette histoire ? Mon buteur en second, ou ma manageur ? Cette relation, elle va me pourrir non seulement ma vie sociale qui déjà ne vole pas haut, mais en plus ma vie sportive ! »
- « … je... je peux voir ton point de vue. Mais c'est juste parce que tu es tellement persuadé que Kazuki va merder. »
- « Mais bien sûr qu'il va merder ! C'est la Banane ! Bon sang, Neeve, tu le connais, pourtant ! »
- « Je ne sors pas avec la Banane. Je sors avec Kazuki. Il a changé. Jamais je n'ai posé un regard sur Kaz' tant qu'il était sa Banane. Puis il a commencé à... oui, à changer. Et c'est là que j'ai commencé à m'intéresser à lui. Je te jure, c'est sérieux entre nous. Et il m'a juré qu'il était sérieux. »
De frustration, Kojirô enfonça son visage dans ses mains, avec l'envie de planter ses ongles dans sa peau jusqu'à l'arracher de ses os. En même temps, il étouffa un gémissement de colère et d'énervement.
- « Mais ce n'est pas possible. Tu es d'une naïveté, Neeve ! »
- « Et toi, ton pessimisme me surprend. Pourquoi autant de... de... d'animosité envers Kaz'. Je croyais que c'était ton pote. »
- « Mais c'est mon pote. C'est mon pote et c'est parce que je le connais depuis le collège que je sais que c'est un enfoiré de première avec les filles ! Je n'ai jamais apprécié ce côté chez lui, mais finalement, c'était ses oignons. Mais là, c'est toi, t'es ma sœur ! Je ne veux pas qu'il se comporte comme ça avec toi ! Et puis toi ! » Hors de question qu'elle s'imaginât que le problème était uniquement avec Sorimachi. « Tu es la pire fille pour lui. T'es naïve, gentille, presque coconne quand on parle d'amour. En plus, quand on voit ton ex, on voit bien que tu as un goût de chiotte en termes de mec. Kaz va te faire les pires saloperies et toi, tu continueras à le regarder avec des p'tits cœurs dans les yeux. »
- « Déjà, il ne va pas me faire les pires saloperies, je te dis qu'il a changé. Et puis, je ne suis pas à ce point retardée. J'ai appris ma leçon avec Shun. Et puis, au besoin, il y a Ken, Emi et même toi pour me secouer le cocotier si je déconne. »
- « Non. » déclara fermement Kojirô. « C'est là que tu te trompes. Je ne sais pas pour Ken et Emi, mais tu m'oublies complètement, dans ta petite love story. Il est hors de question que j'assiste ne serait-ce qu'à un galuchage. J'aurais trop envie de lui démolir le portrait et de te foutre une claque. Au bout du compte, vous sortez ensemble, et vous me laissez tranquille. Je ne veux pas vous voir 'ensemble'. Jamais, rien. On en arrive à ce que je perds ma sœur et mon copain. Ce n'est pas grave, je vais faire avec. »
Dommage. Alors qu'il venait juste de trouver son équilibre avec Neeve, Kojirô devait y renoncer. Sous peine de la perdre à jamais. Quant à Kazuki... Bah, il avait Ken. Ensembles, ils allaient se concentrer sur le tournoi, puis sur la rentrée de septembre et encore d'autres projets, tant que cette ignominie de relation continuerait.
- « Par contre, et c'est non négociable, pour les cinq semaines à venir, Kazuki, c'est mon joueur. Et pas ton copain. Rideau, ceinture de chasteté pour lui comme pour toi. J'ai besoin de lui sur le terrain, et concentré sur le ballon, et pas sur ta paire de miches. »
- « Quoi, qu'est-ce qu'elle a, ma part de miche ? » rétorqua Neeve, que cet ultimatum embêtait profondément. Elle pouvait comprendre, mais il y avait une limite.
- « Rien, elle est très bien, ta paire de miches. C'est bien là le souci. Si tu étais moche, Kazuki ne serait pas avec toi, et moi, je n'aurais pas de problème de gestion d'effectif. »
- « Quoi, on fait une garde partagée, c'est ça ? »
- « Exactement. Toi et moi, on divorce et c'est un week-end chez l'un, un week-end chez l'autre. »
- « Mais- »
- « Je t'avais dit de laisser mes joueurs tranquilles. Et je te jure que si tu m'emmerdes sur ce point, je te fais virer de l'équipe, ce qui te fait échouer au parcours associatif, ce qui fait que tu vas potentiellement redoubler ta première année. Oui, je suis prêt à aller jusque là, si tu m'y forces. Je suis extrêmement sérieux, Neeve. Le foot, c'est sacré chez moi, surtout les deux prochaines années. Je t'avais prévenu. Ça me désole d'en arriver à ces extrémités, mais vous ne m'avez pas laissé le choix. Je ne veux pas être fâché avec vous, donc j'ai réfléchi au meilleur moyen de gérer tout ça. Le seul possible, c'est que vous, le couple, preniez vos distances. Les plus absolues. »
- « Tu disais que tu étais là en cas de pépin, et là... » Neeve ne put finir sa phrase, parce que sa voix vacillait.
- « Je serai toujours là pour toi, comme frère. J'irai même à te prêter mon épaule pour pleurer sur la Banane. Tu auras juste droit à mon très supérieur 'je te l'avais bien dit' au passage. Mais tu ne peux pas m'en demander plus. »
- « Et si ça se passe bien, avec Kaz', hum ? » reprit-elle un peu plus hargneuse.
- « Mais si ça se passe bien, vous finirez mariés avec quatre gosses ! » s'emporta Kojirô, fidèle à lui-même. « Je ne serai probablement pas le témoin de Kaz' à votre sauterie, mais je serai un tonton gâteux et sûrement le parrain d'un des mioches. Et vous leur raconterez en rigolant comment j'ai passé deux ans à vous faire la gueule, ce qui me fera râler, comme d'habitude ! Que veux-tu que je te dise, Neeve ? Si vous êtes vraiment amoureux, je n'y peux rien, et quelque part, je vous souhaite tout le bonheur du monde. Mais là, j'en ai marre, juste terriblement marre, et je vais être terriblement égoïste moi aussi. Je ME souhaite tout le bonheur du monde. Et mon bonheur, il est sur la pelouse, à gagner le tournoi, puis celui de l'année prochaine et me casser en Europe dans un club pro après. Et votre bonheur, il emmerde le mien. Et jusqu'à preuve du contraire, je ne suis pas Mère Térésa, alors votre bonheur, je lui crache dessus. Mais comme je suis un gars bien, je fais un compromis, parce que je tiens à l'autre débile, et à toi aussi, même si clairement tu vis dans un monde de Bisounours, et j'aimerais que mes efforts soient appréciés à leur juste valeur ! »
Il en écumait, le Kojirô. La bave aux lèvres. Neeve en resta complètement séchée, incapable de savoir comment réagir à... ça. Elle comprenait son point de vue, encore mieux qu'il ne se l'imaginait. Après tout, n'avait-elle pas craché sur son bonheur à elle en acceptant, bien qu'à contrecœur, la relation entre Kojirô et Izumi ? Elle savait donc exactement ce qu'il endurait, là, maintenant. Et elle s'en voulait de lui avoir infligé ça, parce que même si une infime partie d'elle-même exultait (bien fait pour toi, tu n'avais qu'à pas sortir avec l'autre pouffiasse, maintenant tu sais ce que j'ai subi) elle ne voulait ni faire souffrir Kojirô, ni savoir que sa relation amoureuse était la source de cette souffrance. Ce qui aurait dû être la source d'une béatitude devenait quelque chose de mal. Pour autant, était-elle prête à sacrifier sa relation naissante ? Elle n'avait pas menti à Kojirô : Kazuki avait changé et s'était attaché à le lui prouver. C'était bien pour ça qu'elle avait mis tellement de temps à répondre à sa déclaration. Non, quelque chose en elle se révoltait à cette idée, et ça n'avait rien à voir avec une contestation de « pour le faire chier ». Neeve voulait garder Kazuki.
Mais là, c'était Kojirô. Son frère. Sa famille. Entre un petit copain tout récent et un grand-frère, le choix était vite fait.
- « Non, n'y pense même pas. » s'offusqua Kojirô qui avait su lire, on ne savait pas trop comment, en elle comme dans un livre ouvert. « Si tu casses avec Kazuki juste parce que moi, je ne veux pas, ça veut bien dire que votre histoire, c'était du flan, ou alors que tu es vraiment, mais vraiment un cas – et c'est moi qui parle – et je te détesterai tellement que pour le coup, je t'emplâtre dans le mur. Ma sœur n'est pas une chiffe-molle, elle se bat pour ses convictions. Même si c'est se battre contre moi. J'y survivrai. Toi aussi. Alors, tu l'as voulu, tu le prends et tu me laisses en paix. Et il est à moi jusqu'à la fin du tournoi. Et à chaque fois qu'on s'entraîne. »
Neeve soupira et mâchouilla sa lèvre inférieure. Il n'avait pas tort. Mais il n'avait pas raison. Surtout qu'elle ne comprenait pas pourquoi il était décidé à faire de Kazuki le méchant là. Il pourrait lui laisser le bénéfice du doute. À défaut, lui faire confiance, à elle. Elle n'était pas un cas à ce point désespéré. Si ? Cependant, ce n'était pas le moment de discuter de ça. Elle commençait à bien le connaître, son grand dadais de Tigre. Là, il était ferme sur ses positions et il n'en bougerait pas. Avec le camp qui commençait demain, c'était son devoir de ne pas le contrarier. Et c'était à elle, non à eux, de lui prouver qu'il avait tort.
- « Bien entendu qu'il est à toi. Il est surtout à lui-même. Il prend aussi ce tournoi très au sérieux, hein. »
Sérieux. Ce n'était pas l'adjectif qui venait à l'esprit pour définir Sorimachi. Boute-en-train, charmeur, et même bosseur. Mais pas sérieux. S'il y avait bien un truc régulier chez lui, c'était son manque de constance, ce qui était assez ironique quand on y pensait.
Kojirô leva un sourcil circonspect. Elle était mignonne, Neeve. Mais tellement naïve. Si elle pensait connaître Kazuki mieux que lui, qui le fréquentait presque dix heures par jour depuis quatre ans, elle se gourait, et pas qu'un peu. Certes, il convenait qu'un Kazuki dans l'intimité de son couple pouvait être différent du gaillard quotidien, mais ce changement ne pouvait pas être une métamorphose non plus.
Ils rentrèrent après ça et chacun s'occupa dans sa chambre, jusqu'à ce que Neeve enrôlât Kojirô à re-re-revérifier les papiers pour le camp.
- « Mais arrête de stresser. » ronchonna-t-il. « Ce n'est pas une visite officielle de l'Empereur ! Ce n'est pas grave si on n'a pas les empreintes digitales de tout le monde. »
- « Mais c'est dans le règlement ! » glapit-elle. « Et c'est obligatoire pour le tournoi de toutes les façons. »
- « Le seul règlement qui compte, c'est celui du jeu. Le reste, on s'en fout. Honnêtement, que le vaccin anti-tétanos de Mitsumomo soit expiré, c'est gênant, mais ce n'est pas un péril mortel. On va à la plage et dans un stade ! Où veux-tu qu'il se choppe le tétanos ? En se frottant aux poteaux ? »
- « Ben quand on voit ce que vous en faites, de vos poteaux... »
- « T'es vraiment à cheval sur les détails, toi. Relax. Tu vas être intenable dans ton job, si tu continues comme ça. » Kojirô rendit les armes. Neeve était juste une grosse maniaque.
- « … ben tiens, justement, tu me vois dans quel genre de boulot ? »
- « Un boulot pas stressant. »
- « Non, sérieusement ! » C'était vraiment étrange, nota Kojirô. Ils étaient en train de discuter, paisiblement – pour eux – comme si rien ne s'était passé. Pourtant, vu ce qu'il lui avait mis dans la tronche... oh, ça sentait mauvais ça. Elle préparait quelque chose.
- « Non, sérieusement, j'en sais rien. Prof d'anglais, tiens. Ils connaîtront leurs verbes irréguliers, tes élèves. Esthéticienne. Traductrice de livres médicaux. Cuisinière de cantine. Tu fais bien ce que tu veux. Tant que tu ne stresses pas. »
- « T'es pas gentil. »
- « Non. Et c'est comme ça que tu m'aimes. »
Elle se contenta de le regarder en roulant des yeux.
Leur statut-quo dura jusqu'au lundi matin. Bien que ce fût les vacances, la cour de Tôhô était en proie à une effervescence comme nulle autre pareille. Faire monter cinq équipes de grands adolescents dans un bus, après avoir rangé les bagages et l'équipement en soute, cela relevait d'un exploit olympique. Les footeux se démarquèrent par une organisation sans faille.
- « Purée, engage-toi dans l'armée. Sergent Furie. » pesta Kojirô alors qu'il se faisait houspiller parce qu'il ne calait pas bien les sacs. Le nouveau surnom fut adopté dans le quart d'heure, à la plus grande déconvenue de Neeve.
Vint le moment de s'asseoir. Kazuki avait bien l'intention de profiter du voyage pour roucouler en paix, mais il fut alpagué par son capitaine bien décidé à mettre les points sur les « i » de ce côté. Ça arrangea bien Ken qui s'accapara Neeve, évitant ainsi de montrer ouvertement qu'il faisait la gueule à Kojirô. En plus, il put parler en long, large, travers et diagonale d'Emi et de sa relation. Mine de rien, ça faisait du bien d'être au centre des conversations pour une fois, et Neeve était juste ravie de mettre son nez dans les affaires des autres. Ainsi, ils sortirent du bus heureux et impatients de commencer la journée, alors que Kojirô et Kazuki étaient déjà beaucoup moins fringants. Les quatre se retrouvèrent devant la soute et alors que le goal allait tout de même se dévouer pour briser la glace, une petite bombe se précipita sur le grand ténébreux avec un cri qui perçait le mur du son :
- « Kojirôôôôô ! » Et l'intéressé se retrouva avec une Hikari qui se jeta littéralement dans ses bras et lui plaqua un gros smack sur les lèvres. Ayame et Ken avaient fait quelque chose de similaire il y a quelque temps, mais ce n'était pas la même ambiance.
- « Ben mon cochon, » cracha Kazuki en prenant la main de Neeve d'un air décidé, « tes leçons de morales à deux balles, tu sais où tu peux te les carrer. »
