Alors, j'oublie de publier le chapitre de janvier et personne ne me le dit. A se demander si j'ai des lectrices, en fait.
Si j'ai oublié la publication, c'est parce que j'ai de base une tête de poisson rouge, mais c'est encore plus vrai en ce moment. En effet, je suis en plein déménagement. Depuis le 6 décembre, je sais que je suis mutée de Nancy vers Marseille, et je n'ai qu'un mois et demi pour cela. Du coup, au 1er, quand certains fêtaient le réveillon, je faisais des cartons (ça rime en plus ^^)
Ce qui fait que je prends mon poste au 01 février... je publie donc le chapitre 71 à la suite du 70, en avance, parce que je ne sais pas si j'aurais internet début février.
o.O.o
Première publication 20 janvier 2017
Chapitre 70 - Être le dindon de la farce
- « J'avoue, » rajouta Ken d'une voix glaciale à former la banquise, « tu fais fort. »
À son tour, il empoigna ses bagages et quitta la cour. Neeve leur avait déjà indiqué l'emplacement de leur bungalow, aussi le gardien de but savait parfaitement où il allait. Il dépassa donc Kazuki et Neeve en pleine conversation, mais ne s'arrêta pas pour échanger avec eux. Il était neutre, se rappelait-il. Pourtant, il avait une folle envie de tailler un costard à son capitaine, là.
- « Bon, les gars ! » annonça-t-il en entrant dans la chambre collective. Les quinze garçons de l'équipe avaient été répartis en trois chambrées de cinq, selon un tirage au sort décrété par Kitazume. L'idée était de mélanger les groupes, et de ne pas laisser les élèves d'une même année rester ensemble. Ainsi, les 3K avaient échoué, par « hasard », chacun dans une chambre. En sa qualité de second-en-commandement, Ken avait été élu chef de chambrée. « Je ne sais pas pour vous, mais je ne suis pas là pour conter fleurette à mon matelas. » fit-il avec un sourire en coin. « On se met en tenue et on se fait un petit footing sur la plage, histoire de tâter la température de l'eau ? »
Sa proposition fut reçue avec une vague de hourras. Les lycéens étaient motivés pour ce camp et ce tournoi. Si en plus, ils pouvaient jouer dans l'eau, que demander de plus ? Ken soupira lourdement, avant de secouer la tête. Neutre et concentré sur la victoire. C'était tout ce qui comptait.
- « Ben quoi ? Ils ont avalé un truc avarié, tes copains ? » demanda Hikari un peu ronchonne devant cet accueil bien peu amène.
- « Tanda ! » tança fortement Kojirô en se dépêtrant de la poigne de poulpe de la manageur. « Je peux savoir ce qui te prend ? »
- « Quoi, toi aussi ? »
- « Mais on ne se jette pas sur les gens comme ça ! » protesta le Tigre, qui avait envie de l'étrangler puis d'utiliser son cadavre pour fouetter Kazuki.
- « Pourtant, ça ne t'a pas dérangé, l'année dernière, quand je me suis jetée sur toi. » lui rappela-t-elle sournoisement.
Ah, voilà bien un souvenir dont Kojirô se serait bien passé. Le camp d'entraînement d'il y a un an. Il était encore jeune et innocent à cette époque. Innocent, surtout. À bien y regarder, c'était à partir de cette nuit-là que tout avait dérapé. Ça avait été le début d'une relation étrange avec la jeune femme, auquel le débarquement haseien avait emboîté le pas. Et s'il n'avait pas suivi Hikari ce soir là ? Quelle aurait été sa vie ?
- « Justement, c'était il y a un an. Les choses ont changé. » répliqua-t-il sèchement. Par exemple, la façon dont il s'était servi d'elle lors de la St Valentin. Il pensait que jamais plus elle ne viendrait roucouler avec lui après ça. Il avait même été étonné qu'elle voulût lui parler, lorsqu'elle l'avait approché pour le cas « Neeve et le test de grossesse ».
- « Pff, ce n'était pas comme si tu avais une copine ou autre. »
Hikari roula des yeux excédés. Elle n'aimait pas se prendre un vent en public, et là, c'était avis de tempête. Surtout qu'elle ne comprenait pas. Kojirô, de son côté, avait un doute soudain. La jeune femme était-elle au courant de sa rupture avec Izumi ? Apparemment, oui... mais comment diable ? Il n'en avait parlé à personne quant à Izumi, il était à peu près sûr que les deux filles ne fréquentaient pas les mêmes cercles. Mais s'il y avait une personne qui devait être au courant de ce genre de rumeurs, nul doute que ça devait être Hikari. L'espace d'un instant, il fut tenté de la rabrouer en lui disant « ben si, justement », pour lui fermer le clapet. Cependant, le buteur avait appris à ses dépends ce qui lui en coûtait quand il perdait l'occasion de dire la vérité. Il était néanmoins hors de question de se confier ainsi, à Hikari d'autant moins.
- « Cela ne te regarde pas. Copine ou pas, tu ne me sautes pas dessus comme ça. Je ne suis pas ton jouet, et si tu ne veux pas te ramasser une claque la prochaine fois, tu gardes tes distances. »
- « Ce que tu peux être rabat-joie. » susurra Hikari en se décollant tout de même de lui. « Moi qui étais persuadée que nous étions de nouveau amis. »
- « Des amis, ça ne s'embrasse pas comme ça. »
- « Hé, ce n'était qu'un smack ! Tu es devenu pudibond, ou quoi ? »
- « Non, mais je suis là pour me concentrer sur le foot et le tournoi, et la dernière chose dont j'ai besoin, c'est ton crétin de copain qui vient me chercher des poux. D'ailleurs, va donc l'emmerder lui. C'est ton rôle, non ? »
Les équipes universitaires étaient arrivées le samedi matin, voire même le vendredi soir précédent. Tôhô université avait des moyens bien plus significatifs que son petit frère le lycée, pourtant pas démuni, et pouvait offrir un week-end de plus à ses sportifs, leur permettant par là-même de se réserver les meilleures chambres. Ainsi, Dejima Abe était là, quelque part. Mais Hikari faisait une petite moue significative : celui de la gamine pourrie-gâtée qui s'était lassée de son dernier cadeau.
- « Bah, on n'est plus ensemble. Et c'est justement en tant que manageur que je t'attendais. On va planifier la rencontre tout de suite, avant que tu ne commences ton entraînement. » fit-elle d'une voix de velours. Là Kojirô eut un sourire cynique :
- « C'est à ma manageur que tu vas parler. » fit-il en chargeant son sac bandoulière sur son épaule.
- « Depuis quand vous avez une manageur ? »
- « Ça te regarde ? »
- « …. »
- « Tu la connais, c'est Neeve. »
- « Ta demi-belle-soeur ? » Hikari ne cacha pas sa surprise, et quelque part, sa contrariété.
- « Voilà. Tu la connais déjà, donc je te laisse la trouver et l'emmerder, hein. » Bon courage.
Rencontrer Hikari était la dernière chose que Neeve voulait. Elle venait de passer les dix dernières minutes à calmer Kazuki et arrivait enfin à la chambre où les manageurs filles dormaient. En effet, elle avait été mise avec Emi et Lola, cette dernière ayant enfin cédé à Akira en acceptant d'encadrer l'équipe d'athlétisme.
- « Kaz', Kaz' ! » avait-elle appelé alors qu'il la traînait presque derrière lui. Elle avait fini par freiner des quatre fers pour le contraindre à s'arrêter. « Calme-toi ! »
- « Non, mais tu n'es pas en colère, toi !? » avait-il craché.
- « … je ne sais pas. »
- « Comment ça ? » Pour le coup, Sorimachi avait été pris à contre-pied, persuadé que Neeve serait encore plus énervée que lui.
- « … C'est... comment dire ? Oui, je suis dégoûtée de son hypocrisie. D'un côté, je suis révoltée par sa goujaterie, mais de l'autre, qu'il trompe Izumi a tendance à me ravir, ce qui me fait peur aussi. Je ne me connaissais pas un tel côté obscur. Et puis... c'est Tanda. Il ne faut pas forcément s'arrêter aux gestes avec elle. »
- « Comment ça ? » avait répété le footballeur, égaré par cet aveu. Il avait serré la main de Neeve quand elle avait admis sa jubilation vengeresse, en guise de soutien. Il l'aimerait, même « dark ».
- « Je ne l'ai pas fréquentée longtemps. Juste quand j'étais à l'infirmerie, et... je ne l'aime pas. Elle est fausse jusqu'au bout des ongles. Elle m'a toujours regardée par en dessous, comme si elle savait quelque chose que je ne savais pas, comme si elle me jugeait tout en s'estimant mieux que moi. »
- « Huum, elle est comme ça avec tout le monde. »
- « Je ne savais pas que Kojirô et elle se connaissaient. » avait-elle grommelé. Ce rapprochement ne l'enchantait guère, sans trop savoir pourquoi.
- « Ils sont... plus ou moins sortis ensemble. » avait glissé Kazuki. Il n'avait aucun remord désormais à divulguer les secrets de son soi-disant ami. Bon, il le divulguait à Neeve, pas à n'importe qui non plus.
- « Hein ? Je croyais qu'il n'avait jamais eu de petite-am- Oh. Oooooh ! » Le regard entendu que Kazuki lui avait dédié avait été éloquent. Neeve avait pu connecter tous les petits bouts d'informations glanés ici et là. « Erf, c'est crade. Enfin, je peux comprendre, elle est plutôt jolie et c'est une fille qui va à l'université, mais bon. Je ne pensais pas Kojirô capable de pratiquer le sex-friend. »
- « Tu parles ! » avait ironisé le buteur. « Il a toujours été très con, sur ce point. Figure-toi qu'il en était plus ou moins amoureux. »
- « … Et après, il OSE critiquer mes goûts en mecs. » avait fulminé Neeve à cet instant. « Au temps pour moi et mon image d'un grand-frère sur qui on pouvait compter. »
- « Euh Neeve ! » avait tenté de temporiser Kazuki. La dernière chose qu'il voulait, c'était d'agrandir le fossé entre Neeve et Kojirô.
- « Quoi ? Parce qu'il était plus ou moins amoureux d'une pouffiasse proclamée, ça excuse qu'il s'envoie en l'air à tout va, alors qu'il me saoule avec sa passion unique pour le foot depuis des lustres ? Et ça justifie qu'il trompe cette espèce d'engeance de Satan de Yamashita ? Pour retourner dans les bras de la pouffiasse ? »
- « Écoute, la vie amoureuse ou sexuelle, qu'importe, de Kojirô, ce n'est pas nos oignons. » avait temporisé Kazuki. « Tout ce qui compte c'est qu'on va pouvoir faire ce qu'on veut, comme on veut, maintenant qu'il n'a plus de leçons à nous donner. »
- « … d'accord. Ceci dit, je suis plutôt d'accord avec lui. À l'heure actuelle, tu es un footeux avant d'être mon copain. »
- « Neeve ! » avait gémi Kazuki.
- « Non, je maintiens ce que je t'ai dit. Pas de câlins, pas de sorties, rien. Foot, foot, foot. »
- « Pas même un petit bisou ? »
- « Peut-être, si tu le mérites. Franchement, Kazuki, ne fais pas comme lui. Concentre-toi sur le foot, puis le reste de nos vacances, je t'appartiens. »
- « D'accoooooooord. Mais tu me tues, là. » avait capitulé l'avant.
- « Tu es bien vivant. Trop peut-être. Allez, rendez-vous dans trente minutes au local. Va te mettre en tenue. Ordre de la manageur. »
Ainsi, malgré son enthousiasme affiché, Neeve s'écroula sur son lit avec un hurlement étouffé de frustration. Emi et Lola sentirent le potin de toutes les façons, avec Neeve, c'était toujours un mini-drame. Bien entendu, la métisse raconta tout à ses amies tout en rangeant sa valise et en passant sa tenue de sport.
- « Neeve ? » osa Emi à la fin de l'explication. « Tu sais... Je suis bien embêtée, là. »
- « Ah ? »
- « Je sors avec Ken, et Ken veut être neutre dans cette histoire. Et si je m'en mêle, ça va lui retomber dessus à un moment. »
- « Oh. Je n'avais pas vu ça comme ça. » Neeve soupira alors qu'elle tressait ses cheveux pour les rouler en un chignon sur la nuque. « Je comprends va. Mais tu seras là pour m'écouter, et me conseiller, hein ? »
- « T'écouter oui. Te conseiller... Oui, te conseiller toi. Pas t'aider à conseiller Kazuki. Et dans cette histoire, j'aurais tendance à te dire que tu as bien fait en restant ferme sur ta position de manageur. Il y a des mélanges à éviter, surtout en ce moment. »
- « Bon, ce n'est qu'une question de jours. » intervint Lola. « Bientôt, les gars seront trop fatigués pour penser à leur histoire de cœur ou de cul. »
- « Je devrais peut-être rentrer. » Neeve était très hésitante. « Dire que je suis malade et me faire évacuer. Comme ça, l'équipe pourra rester soudée, alors même qu'elle commence le tournoi dans trois semaines. »
- « Ne dis pas de bêtise, Neeve. » gronda Emi. « Si tes footeux éclatent juste à cause de toi, c'était que leur équipe n'était pas bien solide dès le départ. Non, ne fais pas cette tête, ce n'est pas contre toi. Mais bon, un sportif de haut niveau doit pouvoir faire abstraction de ses petites histoires. Surtout ceux qui veulent devenir pro, encore plus pour Kojirô qui veut être pro international. Le reste des joueurs a aussi son mot à dire. S'ils ne sont pas capables de recadrer leur capitaine, ils ne méritent pas de gagner. Ne change rien, au contraire. Et tout devrait bien se passer. »
Forcément, c'est en disant des choses comme ça qu'on est certain d'attirer le mauvais œil sur soi.
Les deux premiers jours, tout se passa bien. Kazuki et Neeve se tenaient à carreau, même s'il était évident qu'ils étaient bien plus proches qu'avant. Bientôt, l'équipe devina ce dont il retournait, mais devant l'attitude fermée de Kojirô et la distance clairement affichée entre ce dernier et Ken, personne ne commenta. Devant lui, bien entendu. Kazuki fut donc questionné par ses compagnons de chambrée et avoua la vérité, qui se répandit comme une traînée de poudre pendant la nuit. A l'aube du troisième jour, le nouveau couple était au cœur de toutes les discussions. Ce qui eut pour conséquence première d'énerver fortement Kojirô.
Quelque part, le buteur aurait voulu pouvoir reprocher quelque chose à Neeve et à son ami. Il n'aimait pas être le méchant dans l'histoire, position dans laquelle l'indélicatesse d'Hikari l'avait poussé. Il lui était cependant hors de question de reconnaître ses torts, ou même ne serait-ce que de se justifier. Aussi, Ken, Neeve et Kazuki continuèrent de croire que Kojirô entretenait une relation... « floue » avec Hikari, alors même qu'il était avec Izumi. La première ne manquait par ailleurs aucune occasion d'être dans les parages, pour les saluer ou les encourager. Le Tigre savait bien qu'elle n'agissait ainsi que pour rendre Dejima jaloux, sans trop pouvoir dire si le stratagème portait ses fruits. Une partie de lui se réjouissait qu'Abe pût être rongé de rancune, mais la majeure partie tentait désespérément de rester en dehors de cette histoire et de se concentrer sur le foot.
- « Hyûga, il va falloir te reprendre. » lui disait justement Kitazume. « Tes statistiques ne sont guère glorieuses. C'est même plutôt minable. Tu réalises que dans trois semaines, on joue le championnat ? »
Oui, pas besoin de le lui rappeler. Il le savait très bien, tellement bien que cette notion le hantait jusque dans ses rêves. Dormant déjà peu, et maintenant mal, Kojirô n'était pas au top de sa forme, chose que Dejima remarqua et commenta allégrement.
Les deux équipes s'entraînaient côte à côte pendant les ateliers physiques. Si la cohabitation se passait relativement bien, ces deux-là ne pouvaient pas s'encadrer. Depuis ce matin, Dejima cherchait Kojirô, qui faisait preuve d'une retenue admirable. À tel point que Ken en personne s'interposa à un moment donné :
- « Bon, c'n'est pas un peu fini, ton jeu à la con ? Abe, tu es peut-être notre senpaï, mais là, tu nous gonfles tous, alors que nous sommes là pour nous entraîner. Tu nuis à l'équipe, alors casse-toi ! »
Bien entendu, le jeune homme voulut rétorquer, mais Masahiko l'arrêta. Nomi-san avait été le seul des troisième années à ne pas quitter le club lorsque Kojirô avait été nommé capitaine, à son propre détriment puisqu'il était favori pour le poste. Maintenant en première année de fac à Tôhô, il avait naturellement rejoint la formation sportive footballistique et y avait retrouvé son camarade d'antan. Pourtant, il n'accepta pas cette attitude :
- « Dejima, arrête de déconner. Nous avons aussi nos matchs à gagner. Laisse tomber. »
Ce premier affrontement évité, les ateliers reprirent. À un moment, Ken et Kojirô se retrouvèrent ensemble à devoir échanger des passes tout en progressant en pas chassés latéraux. Le capitaine se saisit de l'occasion pour recoller les morceaux avec son meilleur ami, puisque celui-ci semblait être revenu à de meilleures dispositions :
- « … merci. »
Kojirô Hyûga qui s'excusait, c'était rare, mais qui remerciait, aussi humblement qui plus est, c'était inespéré.
- « J'ai fait ce qu'il fallait faire pour l'équipe. » finit par lâcher Ken. « Tu as réussi à encaisser, donc j'ai assuré tes arrières. C'est tout. »
- « Attends, là ! » protesta Kojirô. « Tu es en train de me dire que-que... quoi, tu as fait ça par devoir ? »
- « Exactement. Tu es mon capitaine, et tant que tu te montreras digne d'être mon capitaine, je serai derrière toi. C'est ce que tu as fait, alors j'étais là. »
- « … c'est comme ça que tu veux le jouer ? »
- « C'est comme ça que je dois le jouer. » répondit le goal assez placidement.
Depuis deux jours, et avec l'aide d'Emi, il avait démêlé le gros de la pelote de nœuds qu'était la situation actuelle. Le jeune couple était arrivé à la conclusion que si Kojirô avait couché avec Hikari, il le regrettait amèrement. Si. Quelque chose clochait, ils en convenaient, sans pour autant trouver quoi Kojirô n'avait clairement pas l'attitude qu'il aurait eue en temps normal s'il avait trompé Izumi, et avec Hikari de surcroît. Donc, ses efforts pour rester calme, entre les provocations de la jeune femme et celles d'Abe, et sa cécité temporaire sur tout ce qui était Neeve-Kazuki, lui avaient valu de regagner quelques points de confiance. Les points qui faisaient que Ken pouvait suivre Kojirô sur le terrain en étant persuadé que le Tigre allait être un atout et pas un handicap pour Tôhô. Malgré ça, il n'était pas prêt de redevenir ami avec lui. Pas tout de suite. Pas comme ça. Mais...
Mais...
Kojirô le comprit parfaitement bien. Les deux se connaissaient parfaitement et il voyait clair dans cette manœuvre du karatéka. Ken venait de lui offrir la meilleure des raisons de se concentrer exclusivement sur le foot. Rallier son équipe, prouver à tous qu'il méritait son brassard : c'était un défi pour canaliser son énergie. Il n'y avait rien de mieux pour un Tigre à la dérive, que de lui donner un tapis à griffes à déchiqueter.
- « … OK. Je joue aussi. »
- « Bien. »
- « Bien. »
Ils se quittèrent, Kojirô pour faire des courses dans le sable, et Ken pour aller au gymnase pour sa séance de musculation.
Plus tard, alors que les coéquipiers se réunissaient pour faire un point sur le planning, ils héritèrent d'une Neeve fulminante. Un seul coup d'œil à sa figure crispée indiqua exactement qu'elle était à bout de nerfs. Même Kitazume préféra ne pas intervenir, mettant sagement au placard ses « mon petit » dont il gratifiait la jeune fille.
- « Bon... le match contre l'équipe universitaire sera dans une semaine, mercredi prochain. » siffla-t-elle entre ses dents serrées. Kazuki batailla avec elle pour lui faire lâcher le bloc-notes sur lequel elle avait pris ses notes. Vu comme ses jointures étaient blanches, il craignait qu'elle ne le brisât.
- « Qu'est-ce qui t'arrive ? » lui demanda-t-il.
- « Rien. » maugréa-t-elle dans sa barbe.
- « Allons, allons... » taquina l'Ours en ouvrant ses bras. « Viens dire à Tonton Kiyoshi ce qui ne va pas. » Sans lui laisser le temps, il l'agrippa et l'entraîna sur son torse. Kazuki ne put retenir une grimace. Non seulement Neeve était sa copine, mais il se souvenait parfaitement comment ces deux-là s'étaient embrassés en avril. Certes, ce n'avait été qu'un geste de provocation et de complicité. N'empêche. Et le sourire en coin de Kiyoshi en réponse à sa petite mine l'acheva. « Allez, raconte-nous. Qui a été méchant avec toi ? »
- « Rieeeeeen ! »
- « C'est ça, tu ne nous la fais pas. »
- « Maiiis euuuuh ! »
- « Neeve, si tu es contrariée, tu vas être chiante. Et si t'es chiante, c'est nous qui allons servir de punching-ball. Alors raconte-nous. »
- « Mais c'est cette fille ! Elle m'énerve tellement ! » Neeve capitula rapidement, ne serait-ce pour se sortir de ce câlin étouffant.
- « Qui, Tanda ? »
- « Ouiiiiiii ! » Elle en trépignait sur place, et Kojirô trouva un intérêt soudain pour son laçage de chaussures. Ainsi, il disparut du champ visuel de sa sœur. « Elle est tellement arrogante ! Elle est persuadée que son équipe va gagner, juste parce que c'est moi qui vous encadre et que je n'y connais rien au foot. »
Kojirô grogna. Vous pouviez faire confiance à Hikari pour appuyer là où ça faisait mal. Il était évident que le point faible de Neeve était son désintérêt profond pour les choses du ballon rond. Et comme elle était une peste, mais une bonne petite, elle voulait faire du mieux possible, pour son frère, son pote, son petit-ami, les 3K. Si Hikari s'amusait à la faire douter de ses capacités à ne pas nuire à défaut d'aider, elle était certaine de réussir son coup.
- « Ne t'inquiète pas, on te préfère à elle. Toi au moins, tu touches les ballons. Elle ? Elle ne fait ni la lessive, ni le rangement. Elle se contente de noter les temps avec son petit sifflet et son chronomètre. Comme si elle y connaissait quelque chose en médecine sportive parce qu'elle est en fac de psycho. » râla Renji. Le troisième année n'avait pas grande opinion de la jeune femme, si ce n'était sur le plan physique. Et encore. Il partageait avec Kazuki un amour des femmes avec courbes et Hikari, toute belle qu'elle était, restait une Japonaise, donc peu fournie au niveau poitrine, malgré ses soutiens-gorge push-up. C'était donc un commentaire somme toute très macho, mais il rassura Neeve qui dédia un pâle sourire au jeune homme.
- « Surtout que bon, sans vouloir me faire mousser, l'encadrement, c'est moi. » intervint Kitazume que cet interlude avait amusé mais aussi profondément écœuré. Il portait un regard blasé sur son équipe. Pff, les jeunes ! Ce que ça pouvait être bête, parfois. « À ce propos, j'ai le plaisir de vous annoncer que mon stagiaire va revenir compléter notre effectif. Hidaka a réussi brillamment ses partiels, il n'a donc pas à réviser pour le rattrapage et vient donc faire un nouveau stage chez nous. Neeve, mon petit, vous êtes chargée de l'accueillir demain. »
- « Ah ça, je veux bien. »
Elle rayonna, oubliant sa contrariété précédente. Neeve avait un faible pour l'ancien goal. Cela se limitait réellement à un simple attrait physique, même si elle l'appréciait aussi en tant que personne. Elle le trouvait juste très, très mignon et adorait le regarder bouger. Cela n'empêcha pas Kazuki d'être un peu jaloux et de bouder à la fin de la réunion. Naturellement, il s'était attardé pour l'aider à ranger, plutôt que d'aller s'amuser avec les autres équipes. Le temps libre accordé aux jeunes sportifs était consacré à des activités comme le frisbee, la nage ou la lecture sur la plage. Kazuki pouvait renoncer à ça pour passer quelques minutes en tête à tête avec sa copine.
- « Allez, tu sais que ça ne veut rien dire. » fit Neeve en tentant de l'amadouer.
- « Oui, mais j'aurais préféré un peu moins d'enthousiasme. »
- « Ah, en fait, tu n'es pas jaloux. Tu as mal à ton ego blessé. »
- « Il y a de ça. Tu aimerais, toi, si j'étais tout excité à l'idée de voir la jolie fille du coin ? »
- « Tu es toujours excité à l'idée de voir la jolie fille du coin. »
- « C'est normal, c'est toi, la jolie fille du coin. »
- « Bien joué. Tu marques un point. »
- « Je peux avoir un bisou, alors ? » quémanda le buteur avec des yeux de bébé chien.
- « … un petit alors. »
Neeve céda. C'était difficile de résister, encore plus quand Kazuki faisait cette tête. Surtout qu'elle devait admettre qu'elle aimait beaucoup embrasser Kazuki. C'était très différent des baisers qu'elle avait partagé avec Shun. Elle se souvenait de leurs débuts hésitants, puis du confort né de l'habitude. Mais avec Kazuki, il y avait un feu de passion qu'elle n'avait jamais ressenti avec son ex. Oh, grands ados en train d'explorer le monde de la sexualité, Shun et elle avaient eu leurs moments torrides, mais l'excitation provenait de la nouveauté, plus que du baiser en soi. Neeve réalisait désormais qu'elle n'avait jamais été réellement amoureuse de Shun pas comme une femme aimait un homme. Shun et elle, ça avait été une histoire entre deux gamins, jeune fille et garçon, qui n'étaient pas encore totalement prêts pour ce genre d'intensité et donc ne l'avaient pas pratiquée.
Ainsi, ce petit bisou se transforma rapidement en quelque chose de plus poussé, brûlant mais sans être dénué de romantisme. Oui, ça devenait « caliente » entre eux, avec des mains qui se baladaient partout, mais ce n'était pas juste l'appel de la moquette – surtout qu'il y avait du carrelage au sol. Au-delà des corps, il avait deux cœurs qui se répondaient. Et ce fut pour ça que Kazuki se reprit, à grand peine :
- « Neeve, faut qu'on arrête... » murmura-t-il d'une voix rauque. D'un léger basculement des hanches, il fit sentir à sa compagne qu'il était à « ça » de perdre le contrôle. La métisse rougit, encore gênée par ce degré d'intimité, alors même qu'elle ne pouvait nier qu'elle-même sentait un feu grandir en son ventre. C'était parce que Kazuki aimait sincèrement Neeve qu'il ne voulait pas lui sauter dessus dans les vestiaires, alors qu'ils commençaient juste à sortir ensemble, et que les conditions n'étaient pas des plus glamours. Ils méritaient mieux que ça.
- « Huuum. » soupira-t-elle, volant cependant encore un baiser à son amoureux.
- « Tu es littéralement en train de me tuer ! » gémit-il.
- « … parfois, je HAIS le foot. » Mais elle fit un pas en arrière et ouvrit la porte, laissant la lumière du soleil déclinant pénétrer dans l'antre des désirs inassouvis. « Bon, on va enterrer Azuno dans le sable ? » proposa-t-elle avec un sourire coquin. Le camp d'entraînement, c'était aussi la dernière période de bizutage des premières années. Et Neeve n'allait pas perdre une occasion d'embêter son monde en toute impunité. Qu'importe que, techniquement, elle n'était pas censée participer au bizutage parce qu'elle n'était pas l'un des joueurs. À peine était-elle une pièce rapportée au jeu, et récemment qui plus était. Mais vous pouviez compter sur Neeve pour s'incruster et n'en faire à sa tête.
Le lendemain, elle laissa donc son équipe en train de courir dans l'eau – c'était bon pour les cuisses – pour se rendre à l'accueil, là où le bus allait déposer Ken Hidaka. Le jeune homme, bientôt diplômé de Tôhô section sport, arriva frais comme un gardon, frétillant à l'idée de pouvoir encadrer des jeunes dans le cadre du championnat national. Mine de rien, ça ferait bien sur son CV. Cependant, il ne cachait pas son envie d'obtenir un poste fixe à Tôhô, comme assistant coach. Kitazume avait fait quelques allusions à ce sujet. Hidaka se retenait de trop espérer, mais il ne pouvait s'empêcher de voir en ces opportunités de stages renouvelées un signal fort. Kitazume prenait très rarement des stagiaires, et jamais aussi jeunes que lui, lui qui était encore étudiant. Donc s'il y en avait un qui était très motivé pour que Tôhô gagnasse ce tournoi, c'était bien lui.
Il arrivait donc avec un bagage minimal, mais un ordinateur rempli de schémas techniques et de séquences d'entraînements. En dépit d'avoir passé la nuit à examiner les statistiques des joueurs, qu'il connaissait pourtant par cœur, il abordait un grand sourire à sa descente du car.
- « Salut, Neeve. Je vois que tu ne t'es pas encore suicidée. »
- « Roo, faut pas dire ça. Ce n'était pas comme si je devais faire du foot non plus. » râla l'interpellée, déçue de voir que son implication au sein du club était si facilement remise en question.
Ken avait bien remarqué que la lycéenne n'était pas insensible à ses charmes. D'un côté, il en était amusé, avec une pointe, il l'avouait, de satisfaction. Ça avait quelque chose de très positif au moral de savoir qu'une jolie jeune fille pouvait avoir des pensées très glucoses (ou pas, justement) à son encontre. Par contre, il prenait un grand soin à la traiter avec courtoisie, avec un zeste de supériorité. Il était là comme une sorte de grand frère. La cohabitation amicale n'irait pas plus loin et il ne l'autoriserait pas à ne serait-ce que caresser l'idée d'un autre genre de relation. Neeve le savait bien, et évitait donc de flirter, même faussement. Elle ne voulait pas perdre son respect. Car si elle le trouvait mignon, elle tirait une certaine fierté d'être traitée comme une « grande » par un adulte qui pourrait complètement l'ignorer, un peu de la manière dont Hidaka appréciait d'être admiré par une jeune femme en fleur. Donc avec lui dans les parages, elle allait non pas se tenir à carreau, mais se montrer mature et responsable.
- « Tu sais, ça serait bien si tu t'y connaissais un peu. »
- « Je sais déjà courir avec le ballon ! Je trouve que j'ai progressé ! »
- « On dit dribbler. »
- « Je n'en suis pas encore à savoir dribbler. » avoua Neeve avec un rire dissimulé. « Je cours et je garde le contrôle du ballon. Mettez-moi un obstacle au milieu, et c'est la fin du monde. »
- « … je ne veux pas entendre ça. Crois-moi, Neeve, à la fin de ce camp, toi, tu sauras dribbler. Et jongler. C'est le B.A-BA pour tout manageur qui se respecte. »
- « Je fais déjà le ménage et la lessive, et les premiers soins, je trouvais que j'étais respectable. » grommela la métisse, très peu enthousiasmée par le programme. Mais c'était Hidaka qui le lui demandait, donc forcément, elle allait suivre ses ateliers. Ne serait-ce que pour le voir sourire. Ah, le sourire de Ken. Il y avait vraiment quelque chose avec les Ken de sa vie.
- « Oh, ça a l'air intéressant. » glissa une voix mielleuse à souhait. « Est-ce qu'il sera possible de se joindre à cet entraînement spécial ? »
Neeve se figea et après avoir fermé les yeux pour se reprendre, se retourna sur nulle autre que Hikari. La jeune femme, absolument sexy à souhait dans son petit short lycra noir et son tee-shirt presque trop moulant aux couleurs de Tôhô université, regardait Hidaka comme un loup affamé contemplait un lapin.
- « Non ! » coupa-t-elle très directement, alors même que Ken allait répondre. « Tu ne fais pas partie de notre équipe, alors tu vas embêter ton entraîneur si tu veux apprendre à dribbler. »
Hikari se troubla – ou joua à celle qui se troubla. Une petite moue, un battement de cils perplexe, une voix vacillante.
- « Oh. »
Comment est-ce qu'un « oh » pouvait être aussi enrageant. Neeve n'avait qu'une envie, lui crever les yeux avec ses ongles, et au diable la manucure.
- « Bon, c'est ici, Hidaka-san. » fit-elle en repoussant ce sentiment de violence au plus profond d'elle-même.
- « Oh, Hidaka ? » gloussa soudainement l'autre. « Je... je ne t'avais pas reconnu. »
- « Euuuuh. » Ken, de son côté, jugea prudent de ne rien dire. Il avait bien saisi que cette fille indisposait Neeve, et il ne voulait pas se mêler d'histoire de gamines. Sauf que là... « On se connaît ? »
- « Mais voyons ! Tanda Hikari. Je suis en deuxième année de fac à Tôhô moi aussi, et je suis avec l'équipe de foot. »
Neeve ne put retenir un ricanement méchant. Pour être avec l'équipe, ça, elle l'était. Genre, en position allongée et à tour de rôle. Hikari avait flirté et entretenu des relations plus ou moins suivies avec beaucoup de ses joueurs. Bien entendu, la moquerie ne passa pas inaperçue, et Hikari dédia un regard mauvais à Neeve. Puisqu'elle voulait jouer, on allait jouer. Bienvenue dans la cour des grandes.
- « Tu sais, Neeve, ce brusque refus pourrait laisser croire que tu voudrais absolument garder un temps en tête-à-tête avec Hidaka. Qu'en dirait ton cher et tendre petit ami, hum ? »
- « Rien, il n'en dira rien. Ça fait bien longtemps qu'il a abandonné tout espoir de me faire jouer au foot. Au mieux, il rigolera de la tête d'Hidaka-san quand j'aurais détruit tous ses espoirs de me faire aimer le foot. »
- « Hum, je ne veux pas que tu aimes le foot, mais que tu t'y connaisses. Nuance. » intervint le concerné.
S'il n'avait pas reconnu la jeune femme, son nom par contre avait allumé tout plein de signaux et d'alertes. En effet, elle avait sa réputation, et pour un garçon aussi sérieux et concentré sur ses études que Ken, pas une bonne réputation. Allumeuse, marie-couche-toi-là et manipulatrice. S'il savait qu'une partie de la rumeur n'était fondée que sur des reproches de filles jalouses, il se doutait qu'une telle notoriété ne pouvait s'acquérir que pour une bonne – ou une mauvaise – raison. Trois années les séparaient, aussi les deux étudiants n'avaient jamais eu l'occasion de se rencontrer en cours, et pendant les événements où ils auraient pu, Ken avait été occupé à autre chose. Il avait aussi soigneusement évité de se retrouver amalgamé dans ses histoires de coucheries. Hidaka avait souffert, en toute fin de deuxième année de lycée, d'une blessure grave à l'épaule. Ceci avait mis fin à tous ses rêves de carrière professionnelle, et l'amertume puis l'acceptation de ce fait l'avait rendu beaucoup plus mature que ces camarades. En dépit de sa lésion, il avait continué à vouloir vivre du sport, et s'était tourné vers le coaching. Un choix difficile à assumer, alors qu'il était encore en rééducation. Aussi n'avait-il jamais fait quoi que ce fut qui aurait pu compromettre ses études. Le moindre écart et il savait qu'il serait éjecté de Tôhô université, qui n'allait pas garder un éclopé dans le rang de ses étudiants en sport. Et alors qu'il était sur le point d'avoir son diplôme, il n'allait pas se mettre à interagir avec la pomme pourrie du panier.
- « Tu as donc un copain, Neeve ? De l'équipe en plus ? …. ne me dis pas que tu a séduis Wakashimazu ? »
- « Ah non ! » protesta-t-elle, intérieurement ravie par le traitement à froid que son idole donnait à Tanda. « Ken est avec Emi, la manageur de l'équipe de basket. Moi, je suis avec Kazuki. »
- « Sorimachi ? Vraiment ? » Hidaka chargea son sac sur son épaule et suivit Neeve vers sa chambre, tout en montrant un intérêt démesuré pour les cancans de l'équipe et du lycée. Ça valait mieux que les embrouilles entre les deux filles, qui auraient toutes les chances de dégénérer en bagarre – de filles qui plus était - le forçant à devoir l'arbitrer ou à y mettre fin. Non merci.
Derrière eux, Hikari rongeait son frein. Elle, parmi toutes, venait d'être ignorée et laissée pour compte. Tout ça pour une gamine de dix-sept ans, certes plutôt jolie, mais d'une niaiserie impossible. Si ce que Kojirô lui avait dit était vrai ne serait-ce qu'à moitié, quel attrait autre que physique pouvaient-ils tous trouver à cette Hase ? Elle était molle et pathétiquement conforme aux attentes sociales de la bonne société japonaise. Elle était un cliché vivant, un stéréotype sur pattes. Et pourtant.
Et ça n'allait pas se passer comme ça.
