Première publication : 20 janvier 2017

Chapitre 71 - œil pour œil, dent pour dent

Les journées s'enchaînaient au camp. Chaque équipe était maintenant pleinement focalisée sur la victoire et les prédictions d'Emi s'avérèrent exactes : les garçons étaient trop fatigués ou obnubilés par leurs statistiques pour penser à autre chose. Ceci était une bonne chose en général, puisque Ken et Kazuki avaient presque oublié qu'ils faisaient la gueule à leur ami. Kojirô, à défaut d'autre chose, avait affirmé son emprise en tant que capitaine sur son équipe, et se dédiait corps et âme à la préparation de ses joueurs. À tel point que le second avant-centre n'avait même plus l'énergie de demander un bisou à sa tendre et chère. Si Neeve se trouvait très satisfaite de ce fait en tant que manageur, la femme en elle boudait fortement.

- « Au moins, tu peux le voir. » objecta Lola un soir où les filles s'étaient enfermées dans leur chambre pour une soirée entre elles. Actuellement, elle était penchée sur les ongles de Neeve. « Si tu n'étais pas en charge de l'équipe, tu serais à Tokyo en train de te morfondre. Là, tu as le droit de le voir tous les jours et généralement sans son tee-shirt. »

- « Justement. C'est une longue torture. » gémit Neeve. « Mais écoute-moi ! Je suis en train de devenir une grosse perverse ! »

- « Parce que tu aimes reluquer ton mec ? » Devant la rougeur soudaine colorant les joues de son amie, Lola en rajouta : « Parce que tu fantasmes sur son corps et comment ses mains pourraient se poser sur tes hanches- »

- « Non, mais arrête ! On dirait une mauvaise fanfiction ! C'est mon copain, j'ai tout le même le droit de le trouver beau, non ? »

- « Le devoir, même. Ça serait très étrange si ce n'était pas le cas, non ? »

- « En parlant de cas... Usui-kun et toi ? »

- « Akira ? Le pauvre. Je crois que je n'arriverai jamais à lui faire comprendre qu'il est un ami, et rien d'autre. Un ami proche, à qui j'autorise des familiarités, mais jamais rien d'autre qu'un ami. »

- « En effet, le pauvre. »

- « Je vais peut-être devoir me trouver un copain, juste pour lui faire comprendre. »

- « Ah ? »

- « … Ne me dis pas que tu es en train de penser que c'est moche de sortir avec un garçon sans en être folle amoureuse ? »

- « Non pas folle amoureuse, mais... »

- « Tu es d'un romantisme, toi ! Tu sais que même les princesses Disney ont arrêté de croire au Prince Charmant, hein ? »

- « Mais ! Je fais ce que je veux. C'est ma vie, mes histoires d'amour. Et pour te prouver que je n'ai rien à redire sur ta vie, je t'indique que l'Ours et Renji-senpaï sont libres comme l'air, et sûrement pas contre une amourette d'été. »

- « Hum. Je vois... En effet, sortir avec un troisième année serait encore plus... percutant. »

- « Mais pas pendant le camp. »

- « Neeve, tu es désespérante. »

- « Ce n'est pas comme s'ils avaient de l'énergie disponible, hein. »

- « Oh, attends de voir vendredi prochain. »

- « Samedi prochain, c'est le dernier jour. Il se passe quoi, vendredi prochain ? »

Emi intervint à ce moment. Elle avait écouté la conversation qu'elle avait ponctuée de petits rires ou grognements, mais elle n'avait pas pu parler à cause du masque aux algues sur son visage.

- « Le barbecue. Avec le feu de joie sur la plage. Ça peut rapidement partir en cacahuètes, avec les étudiants qui ramènent de la bière. J'ai déjà averti mes joueurs qu'ils n'avaient pas intérêt à se présenter dimanche au bus avec la gueule de bois. »

Neeve acquiesça si c'était le cas, elle allait devoir prévenir elle-aussi.

- « Et si on faisait des patrouilles, toutes les trois ? Pour récupérer nos gars à partir de... une heure du matin ? »

- « Pourquoi pas ? »

Cette humeur bonne enfant permit à Neeve d'oublier sa frustration par rapport à Kazuki, mais aussi d'oublier Hikari. Or cette dernière n'était pas du genre à passer l'éponge. Pourtant, elle dut attendre, se contentant d'imaginer comment se venger. Neeve était quelque part intouchable, de par leur manque d'interaction. Si les équipes s'entraînaient ensemble, les deux manageurs ne se retrouvaient jamais ensemble à superviser le même atelier. Logique, puisque Neeve s'arrangeait toujours pour éviter d'avoir à rester à ses côtés. Les quelques fois où elles opérèrent sur le même groupe, Neeve était à l'autre bout de la piste pour le chronomètre ou autre. Cette dernière tolérait à peine plus de trois minutes en présence de « l'Autre ».

C'était une haine assez irrationnelle, que Neeve n'arrivait pas expliquer. Yamashita, elle avait une raison de la détester ainsi. Tanda ? C'était purement physique. Un regard sur elle, ses vêtements et sa posture, et elle avait envie de lui taper dessus, d'effacer cet éternel petit sourire narquois en coin et de la renvoyer au couvent s'acheter une morale, une bonne conduite et une virginité d'esprit à défaut de corps. Interrogée par Lola et Emi sur le sujet, Neeve ne put que soupirer :

- « Honnêtement... Si je suis la princesse Disney au Prince Charmant, elle, elle est... la méchante sorcière qui tente de se faire passer pour une princesse Disney Moderne. Elle est d'une vulgarité sans fond. Elle est mauvaise, c'est tout. »

Ses deux amies avaient hoché la tête, dubitatives. Leur opinion était que Hikari avait approché de trop près Kojirô-Onii-san, chose que Neeve réfuterait avec la dernière des énergies, mais qui n'en restait pas moins vrai. C'était aussi le fait que l'étudiante avait montré à Neeve le côté sombre de Kojirô : il était impossible à la métisse d'ignorer désormais que son frère cocufiait sa copine. Or Neeve ne pouvait envisager Kojirô comme frère que s'il était « parfait ». Sinon, il redevenait un garçon comme les autres, et la jeune fille n'était pas prête à dépendre d'un type anodin, et d'un salaud encore moins. On passe toujours l'éponge sur les erreurs des membres de sa famille. Mais la présence de Hikari retirait Kojirô du cadre familial. Aux yeux de Neeve, il ne pouvait pas être son frère, s'il était un jeune homme sexuellement actif, et elle ne parlait pas des pensées et fantasmes, mais bien de « la chose », l'acte. Et le regard qu'elle portait sur lui à ce moment était clairement celle d'une jeune fille sur un homologue lambda et la conclusion du jugement n'était guère flatteuse pour l'avant-centre. Ni frère, ni ami, donc... Mais qui était Kojirô pour elle ?

C'était la question qu'Emi et Lola se posaient. Puisque Kojirô n'était plus désormais qu'un colocataire imposé, pourquoi se soucier autant de ce qu'il faisait ? Comment expliquer ce sentiment de possessivité presque jalouse qu'elle entretenait vis-à-vis du footballeur ? Afin de le garder dans sa vie, elle était prête à forcer les faits pour le mettre dans la case « frère ». Mais pourquoi donc vouloir le garder dans sa vie, justement, s'il n'était pas un bon garçon ? Ce n'était pas juste la question du remariage de leurs parents et de l'arrivée future d'un petit frère, qui faisait qu'ils ne pouvaient pas s'éviter. Elle ne voulait pas d'un étranger vivant chez elle, elle ne voulait pas d'un frère qui n'était pas parfait. Pour le moment, les deux n'avaient pas réussi à être amis, à cause d'occasions ratées et de mauvais choix au mauvais moment.

Soucieuses, mais pas téméraires, les deux jeunes filles ne touchèrent pas un mot de leur questionnement à Neeve. Quelque part, elles savaient que c'était le sujet sensible et qu'à trop venir triturer l'abcès, il allait se crever. En règle générale, c'était une bonne chose, mais l'approche du tournoi donnait une perspective autre. Pour le moment, les choses allaient. Cahin-caha, en équilibre précaire. Bousculer l'état des choses avait plus de chances d'être néfaste. Pourtant, même Ken, consulté par Emi, avoua que plus on reculait la confrontation, plus les choses macéraient et plus tout le monde s'enfonçait. Entre deux maux, la fratrie Hyûga-Hase avait choisi, mais chacun doutait du bien-fondé de cette décision, même s'il en voyait la logique.

Le sport avait donc été la bouée de sauvetage non seulement de Kojirô, mais aussi de Kazuki et de Neeve. Ne plus penser, c'était exactement ce qu'il leur fallait. Aussi la jeune fille montra une assiduité étonnante à faire ses exercices de dribbles et de jonglage. Pour la plupart des joueurs, elle ne faisait ça que pour embêter Hikari et/ou chercher le respect de Kojirô. Seule une poignée la voyait prendre à bras le corps cette activité comme le dernier moyen de fuite en date.

Lundi soir, l'équipe de foot finissait de s'étirer, pendant que Neeve commençait ses ateliers. Les joueurs, fatigués et curieux, se posèrent aux alentours pour la regarder faire. Bien entendu, troublée par le regard observateur, connaisseur et critique des garçons, Neeve commença à faire faute sur faute.

- « Nan, mais allez à la douche ou je ne sais quoi ! » gémit-elle. Elle tenta de se donner contenance en s'essuyant le visage avec une serviette, mais vu qu'elle était en short-haut de maillot de bain, il était clair qu'elle n'était pas en sueur du tout. Une partie des joueurs, dont Ken et Kojirô, obéit et s'en alla vaquer à ses occupations. Mais ce ne fut pas le cas de tous.

- « Hé ! Toute la journée tu nous regardes bosser, donc maintenant, c'est à notre tour. » railla Yukata.

- « Ce n'est pas la même chose. Vous, vous avez signé pour être regardés ! »

- « Tu as fait de la danse, Hase. » objecta Haruki, le première année. « Tu ne vas pas nous dire qu'avoir un public te dérange. »

- « Quand je faisais de la danse devant un public, c'était parce que j'avais un bon niveau. Sinon, je n'étais même pas dans le corps de ballet. »

- « Les gars. Arrêtez de me la déconcentrer. Déjà qu'elle a l'attention d'un moineau. » soupira Hidaka. Si Neeve s'était montrée motivée pour les exercices jusqu'ici, il n'en faudrait pas plus pour l'en dégoûter.

La blonde allait rouspéter devant cette pique indirecte à son encontre, quand un petit rire en cascade la coupa.

- « Tu es vraiment un cas désespéré. » Hikari Tanda se tenait devant eux. Il fallait lui accorder ceci elle n'avait pas froid aux yeux. Après une semaine de camp, elle aurait pu comprendre qu'elle était personna non grata dans le coin. Pourtant, elle insistait. « Allez, venez faire un beach volley. » proposa-t-elle. En effet, elle avait un ballon blanc dans les mains. Autour d'elle, plusieurs étudiants et lycéens de l'équipe d'athlétisme les regardaient avec espoir.

- « Oui, on manque de joueurs. » Akira fit un grand geste tandis que Lola dédiait à son amie un sourire désolée. Elle n'avait pas pu l'arrêter. Les footeux étaient les seuls sur la plage à ce moment. Ce que Hikari faisait avec les athlé', personne ne le savait vraiment. Neeve en conclut donc qu'elle devait draguer l'un des coureurs de l'équipe universitaire. Il lui suffirait de demander à Lola plus tard, et de comparer leurs notes sur l'Autre.

Après un moment de flottement, plusieurs garçons acceptèrent.

- « Neeve, toi aussi. » glissa Hikari d'une voix innocente. « Pour équilibrer, tu sais. Je ne peux pas être la seule fem—fille. » Le faux lapsus passa inaperçu pour la plupart des garçons. Mais Neeve le releva très bien.

- « Et Lola ? Ce n'est pas une fille, peut-être ? »

- « Ah, Lola ne veut pas jouer. » Encore une fois, l'intéressée eut une grimace. Elle avait refusé de se mêler à cette histoire de volley, mais voilà que ça se retournait contre son amie.

- « Je ne peux pas, je m'entraîne. » rétorqua la métisse, contente pour une fois d'avoir des exercices.

- « Ah, s'il te plaît. Hidaka-kun tu n'as qu'à te joindre à nous. Faites une petite pause. Vous pourrez reprendre les exercices une fois qu'on aura gagné le match. » Des rires et des grognements saluèrent la provocation.

- « Non merci. Je ne suis pas payé pour faire du volley. »

- « Tu n'es pas payé non plus pour apprendre à la manageur à dribbler. »

- « Allez, coach ! » Un lycéen du club d'athlétisme quémanda l'aide de l'ancien gardien de but. « Soyez cool, juste pour dix minutes. Bientôt l'équipe de baseball aura fini. »

- « Génial... » commenta Neeve avec amertume. « En gros, on fait bouche-trou. »

- « Ah, c'est toi qui le dis. Un petit complexe peut-être ? Ou tu cherches un prétexte pour ne pas avoir à jouer ? Ah, c'est vrai que c'est le basket, ta spécialité... » Il y avait tellement de sous-entendus dans ces propos que Neeve se hérissa.

- « Exactement. Elle joue au basket, et là, elle est avec l'équipe de foot. Le volley est donc la dernière de ses préoccupations. » coupa Hidaka qui sentait les embrouilles venir. Il fusilla Hikari du regard, mais l'étudiante le lui rendit, avec une insolente lascivité qui, malgré tout ce qu'il s'était promis, éveilla quelque chose de... primaire en lui.

- « Oui, voilà. » rajouta Neeve. « C'est que je prends mon rôle de manageur à cœur. » Moi. Au jeu du « j'en dis plus que ce que mes mots racontent » elle pouvait participer aussi. La lycéenne ne se rendait juste pas compte qu'en acceptant de jouer, elle venait de perdre la partie. Elle aurait dû ne rien dire et laisser le mot de la fin à son coach qui avait si bien négocié.

- « Ah, si tu le prends à cœur... » susurra Hikari avant d'entraîner sa petite troupe vers le filet de beach volley. Certains des footballeurs avaient enfin compris qu'il se passait quelque chose, et dédièrent un regard penaud à la lycéenne, qui se reprit à grand peine.

- « Allez Neeve, tu y étais presque. » encouragea Kazuki en regagnant sa position sur le bord du terrain pour récupérer les ballons qui partaient un peu dans tous les sens. Sa petite amie progressait, mais très lentement. Cependant, il devait avouer qu'il trouvait ça terriblement sexy, de la voir balle aux pieds, dans sa tenue minimale, même si c'était une performance médiocre.

Ainsi Neeve tenta de se concentrer sur ses exercices. Mais la voix de Hikari lui mettait les nerfs en pelote la jolie brune n'hésitait pas à s'exclamer et rire à chaque demi-seconde, d'un timbre que Neeve qualifiait de strident. Une véritable dinde en train de faire sa parade devant un mâle. Bien entendu, elle le faisait exprès. La psychologue en herbe avait parfaitement calculé son coup, application pratique des théories apprises en cours. Elle voulait énerver son homologue, et réussissait magistralement.

- « Bon, on arrête. » Ken capitula. Bien qu'il fût complètement étranger au méli-mélo de ce camp d'été, il n'était pas partial. Tôhô foot lycée était son équipe, Neeve la manageur, et Hikari l'énervait déjà. « Aide-moi à ranger l'équipement, puisque c'est comme ça. » Les deux se mirent à rassembler les plots et les cerceaux, s'occupant de leur petite vie, quand Hikari aperçut du coin de l'œil que sa manœuvre était en train de tourner court. Avec un claquement excédé de langue, elle chercha un moyen de poursuivre son petit jeu. Hors de question que sa stratégie allât à vau-l'eau comme ça.

- « Attention ! »

Instinctivement, Hikari se protégea en levant les mains pour contrer le ballon qui arrivait droit sur elle. À ruminer ses plans de vengeance, elle en avait oublié qu'elle était en train de jouer un match de volley. Éternelle cabotine, elle repoussa la balle mais se laissa choir en arrière, avec un petit cri qui avait toujours eu le don d'exciter les garçons autour d'elle. Cette fois ne fit pas exception. Mais alors que plusieurs membres de son équipe se penchaient sur elle pour vérifier si elle était blessée, elle entendit un rugissement de colère. Sursautant un peu, renchérissant immédiatement dans le rôle de la biche apeuré, Hikari eut un regard balayant pour savoir de quoi il retournait. Et là, son sourire s'élargit bien malgré elle.

Sans l'avoir fait exprès, elle avait renvoyé le ballon droit sur Neeve. Cette dernière avait, à ce moment, tourné la tête pour savoir d'où venait ce piaillement ridicule, et avait alors reçu le projectile en pleine face. À cause de l'amas de piquets dans ses bras, elle n'avait pas pu faire un geste pour se défendre. L'impact avait été abrupt et la métisse s'était mise à saigner du nez en abondance. Aussitôt, Hidaka et Kazuki se portèrent à son niveau.

- « Elle l'a fait exprès ! » glapit Neeve en refusant de laisser voir son visage. Le sang coulait entre ses mains, malgré toutes les tentatives des deux garçons pour lui faire enlever ses doigts et examiner la blessure.

- « Mais non. » tenta de temporiser le coach assistant. Kazuki eut un reniflement plus circonspect. Visiblement, Hikari n'avait pas visé Neeve. Il le savait, il avait assisté à la scène. Mais c'était exactement pour ça qu'il savait pertinemment que l'étudiante avait dévisagé sa petite amie juste quelques secondes avant. Le hasard existait, le karma aussi, mais surtout la coïncidence.

- « Je vais la tuer ! » menaça Neeve tandis qu'elle se soumettait à l'inspection de son aîné, Kazuki ayant enfin trouvé un moyen de lui dégager le visage.

- « Mais non. » répéta Ken l'ancien.

- « Si, si, je vous jure. » grommela Neeve, dont la colère s'amenuisait en faveur de la douleur.

Ce fut à ce moment que Hikari rajouta la couche de trop.

- « Oh, mais je suis désolée. » L'hypocrisie coulait dans ses mots comme le miel d'une ruche. « Tu n'as vraiment pas de chance, tu n'arrêtes pas d'avoir des cocards. Oh, c'est peut-être un fétichisme pour toi ? » La pique fit rigoler quelques gars, mais Neeve vit rouge. Avant même que Kazuki put l'arrêter, elle s'était jetée sur la petite brune et lui avait assené une claque retentissante.

- « Oh, mais je suis désolée. Tu n'as vraiment pas de chance, tu n'arrêtes pas de perdre l'occasion de la fermer. »

Forcément, ça dégénéra. Et il n'y avait rien de pire qu'une dispute entre filles. Ça mord, ça crache, ça pince, ça gifle, ça tire les cheveux. Sauf que Neeve n'était pas une fille comme les autres : elle avait appris à frapper, et cette fois, Kazuki eut le temps de voir venir. Il attrapa le poing de sa copine et batailla pour lui faire lâcher prise.

- « NON ! Elle n'en vaut pas la peine. Ce n'est qu'une nymphomane frustrée, Neeve. »

Et les mots, lâchés devant un parterre de garçons, dont la cible du jour de Hikari, firent plus mal que tous les uppercuts possibles. Surtout quand Neeve éclata d'un rire méchant et lâcha à son adversaire sa spécialité : le haussement du sourcil unique. Hautain, supérieur, moqueur et plein de confiance en soi, la preuve incontestable que Hikari n'avait pas gagné cette manche.

Kazuki entraîna Neeve dans les vestiaires de l'équipe pour la soigner, pendant que Ken rattrapait ses joueurs pour l'aider à ranger le matériel et de les envoyer à la douche.

- « N'empêche, elle l'a fait exprès. » grommelait toujours Neeve. Assise sur la table, elle avait un pack de glaçons sur le nez, pendant que Sorimachi cherchait de la pommade anti-coups dans la trousse de secours.

- « Non. Franchement non. Mais elle n'était pas désolée. » Devant le regard accusateur de la jeune fille, il se défendit un peu. « Je ne vais pas te mentir, non plus. Elle ne t'a pas visée. Mais elle n'est pas désolée. » répéta-t-il. « Et surtout, elle ne te veut pas du bien. » Il hésita, triturant un peu ses cheveux dans un grand moment de stress. « Mais qu'est-ce que tu lui as fait, pour qu'elle te déteste autant ? D'habitude, elle n'est jamais si ouvertement pernicieuse. »

- « Mais rien, justement ! » Devant l'air soucieux de Kazuki, elle développa. « Je ne sais vraiment pas. Quand je suis arrivée à l'infirmerie, elle m'a prise en grippe. Maintenant, avec le recul, je vois bien que c'est sûrement lié à sa... relation... avec Kojirô. Mais ce n'est pas moi qui ai lancé les hostilités. Je ne sais pas pourquoi, mais elle... ce n'est même pas qu'elle me déteste. Je crois que ça l'amuse de me titiller. C'est ça. Elle veut que je la déteste. »

- « Ne rentre pas dans son jeu, dans ce cas. » La remarque de Kazuki valut à ce dernier une œillade meurtrière.

- « Plus facile à dire qu'à faire. Tu as bien vu, là. Elle est venue me chercher, encore et encore. »

- « Je sais. Tu n'as qu'à l'ignorer. Concentre-toi sur le foot, tiens. » Et pour la peine, il se récupéra un paquet de glaçons dans le dos. Nan mais oh ! C'était censé être drôle ? « Aaah, mais c'est glacé ! » Il gesticula comme un beau diable pour se débarrasser de cet objet mouillé qui collait pourtant à son tee-shirt. « C'est censé être sur ton nez, Neeve ! »

- « Bah, je vais avoir un œil au beurre noir. Ce n'est pas une nouveauté non plus. »

- « Ça serait bien si tu pouvais ne pas en faire une mode. Je te préfère au naturel, hein. » Il s'approcha d'elle pour examiner la blessure. Encore une fois, il n'y avait rien à faire. Le sang avait arrêté de couler, et l'hématome réduit autant qu'il était possible. « Tu es tout de même une femme violente. Tu étais sur le point de lui démonter la tronche. »

- « Oui, et ? »

Malgré lui, il ricana. Il ne pouvait pas démentir que voir sa petite amie étaler Hikari aurait été une scène d'anthologie.

- « Mais qu'est-ce que je vais faire de toi ? »

- « Oh, j'ai une petite idée. » Neeve se fit taquine.

- « Et qu'est-ce qu'on fait du grand crédo de 'on se concentre sur le foot', hum ? »

- « Là, c'était une affaire de volley-ball. »

- « Tu es d'une mauvaise foi. J'adore ça. » Pour la peine, il lui donna un tout petit bisou sur les lèvres. Pour avoir eu son lot de coups dans le nez, il savait que ça pouvait faire très mal, aussi faisait-il très attention à ne pas faire un geste de trop.

- « Encore ! » Avec un soupir un peu amusé, il accepta l'ordre.

- « Allez, n'abuse pas. » Neeve soupira et se pelotonna contre lui. À la différence de Kojirô, Kazuki ne refusait jamais un câlin. « Ce n'est rien, c'est fini. » Il la réconforta, sentant bien qu'elle était fatiguée de cette mauvaise ambiance. « Elle ne va plus t'embêter, promis. »

Foi de Sorimachi, si Hikari remettait le couvert, c'était lui qui allait lui renvoyer une mandale. Contrairement à Ken, il n'avait aucun souci à frapper une fille. Surtout que Hikari n'était pas une fille : c'était l'engeance du démon. Neeve s'accrocha à lui, appréciant le contact, allant jusqu'à passer les bras autour de sa taille, glissant son visage dans le creux de son épaule.

- « Hiii, mais t'es tout mouillé ! » protesta-t-elle en secouant la main d'un air dégoûté.

- « Ben, la faute à qui ? »

- « Hikari. »

- « Qui m'a jeté son sac de glaçon ? Hikari peut-être ? »

- « Oui. Elle a pris possession de mon corps, elle m'a contaminée ! » Neeve boudait. Elle pensait sécher Kazuki sur place avec sa remarque, mais l'avant-centre n'était pas tombé dans le panneau. Il était fait d'un autre bois que le très inexpérimenté Kojirô, quand il s'agissait de manier la langue... de bois. « Ceci dit, ne garde pas ça sur le dos, tu vas attraper froid. »

- « Manageur un jour, manageur toujours. » grommela Kazuki en se détachant d'elle pour obéir. Torse nu, il alla dans son vestiaire chercher un autre tee-shirt. Neeve le suivit du regard, un sourire se dessinant peu à peu sur ses lèvres. « …. je ne sais pas si je dois être content du fait que me mettre à moitié à poil suffise à te redonner le moral, ou si je dois m'en offusquer, voire m'en affoler. » commenta-t-il après qu'il eût jeté un regard par dessus son épaule. Il avait eu comme un frisson juste avant, et avait donc capté l'appréciation de Neeve, clairement inscrite sur son visage.

- « Serais-tu en train de te plaindre ? » Elle marcha jusqu'à lui avec une expression de défi. En réponse, il s'appuya sur son casier, se la jouant désinvolte.

- « Non. Tu peux me reluquer tout ton content. » Il ouvrit les bras pour se dévoiler.

Neeve sourit, envoyant une nouvelle vague de frissons le long de la colonne du sportif qui était en train de jouer avec le feu. D'un doigt prudent, elle caressa la petite cicatrice de son appendicite. Du fait des complications légères suite à l'opération, Kazuki avait gardé une marque un peu plus visible.

- « Tu as mal ? »

- « Non. Je ne sens absolument rien. »

- « Et celle-ci, elle te vient d'où ? » Kazuki examina la ligne blanchâtre avec un froncement de sourcils.

- « Un bout de bois, quand j'étais gosse, je crois. »

- « Et celle-là ? »

- « Des crampons, face à un imbécile qui a tenté une bicyclette. »

- « C'est vraiment dangereux, votre sport. » murmura Neeve, absorbée par son examen des pectoraux et abdominaux de son copain.

- « Pas plus que le basket. » Kazuki commençait à avoir du mal à se contenir. Les doigts de Neeve sur sa peau étaient autant de glace que de feu. Il ne savait pas s'il aimait ou détestait les sensations qu'elle arrivait à faire naître en lui. Pourtant, des filles en admiration devant sa plastique, il en avait connu un sacré paquet. Mais là, c'était complètement inédit.

En dépit de toutes leurs bonnes résolutions, de la douleur au nez, du lieu et du moment, leurs lèvres se trouvèrent. Et ne se quittèrent plus. Ils étaient fiévreux, à la fois tremblants et audacieux. Des mains glissaient, et ils étaient peau contre peau, souffle à souffle, cœur à cœur. Kazuki découvrait encore et encore la douceur du cou de Neeve, tandis que le corps de cette dernière s'arquait contre le sien, en réponse à chacun des ses gestes. Ils étaient à court d'air, à bout d'eux-mêmes, ivres d'amour. Quand elle sentit sa langue dessiner d'étranges arabesques sur sa clavicule, le barrage de ses émotions rompit. Elle s'accrocha à lui, presque désespérément, ne voulant pas que cet instant, ce baiser se terminât. Elle n'en voulait pas plus, elle n'avait pas besoin de plus. Ici, dans les bras de Kazuki, elle se sentait aimée, désirée, belle, unique, protégée, reine en son royaume. De ce fait, il y avait toujours encore trop d'espace entre eux deux. Kazuki, à entendre de ses gémissements de désir, ne peut retenir un sourire satisfait, d'un ego masculin contenté, mais surtout d'un bonheur presque étouffant. Le torrent d'émotions qui les emportait gonflait, encore et encore, alimenté par leur ardeur et leur passion.

Il y eut un « bang » sonore juste avant que la porte ne s'ouvrît en grand.

- « Takashima, fais gaffe au matos ! » brama Adulo en grondant son kohai de deuxième année. « Tu pètes, tu paies. »

- « Non mais ça va, c'est du plastique ! » rouspéta l'intéressé en déposant des chaises contre le mur. « Y'en a encore ? »

- « Non, Hidaka a tout mis dans la réserve. Yo, Neeve, alors, ce nez ? »

Avertis juste à temps, les deux adolescents avaient eu le temps de se séparer. Kazuki faisait semblant de chercher un tee-shirt propre, pendant que Neeve rangeait la trousse de secours.

- « En chou-fleur. »

- « Tu devrais mettre de la pommade pour que ça ne gonfle pas trop. » conseilla Adulo en déposant une caisse de ballons.

- « Je crois qu'il n'y en a plus. » fit Neeve, encore à la recherche d'un rythme cardiaque normal.

- « Ah, ben je t'amène à l'infirmerie. Et prends la trousse, on fera un inventaire. Takashima, Sorimachi, vous faites la lessive, d'accord ? »

- « Ouais, ouais... c'est bien parce que tu as pris un ballon sur le nez, Sergent Furie. » accepta le premier avec un signe de main amical pour contraster avec ses paroles. « Kazuki, tu viens ? »

- « Je cherche un tee-shirt. Je crois que je n'en ai plus. » L'avant-centre cherchait un moyen de gagner du temps pour se débarrasser d'une très gênante érection qui manquait de dévoiler à tous ce que lui et Neeve avaient fricoté. Il voyait déjà la scène : au lieu de soigner la manageur, il aurait joué au docteur. Ou ce genre de remarque bien, bien lourde.

- « Ah, prends dans mon sac, si tu veux. »

- « D'accord, j'arrive. »

Heureusement, Tsuneo n'était pas d'un naturel très incisif. Ce n'était que sur le terrain qu'il devenait un véritable prédateur. Kazuki eut donc un petit moment de répit pour souffler et reprendre contenance. Mince, il n'allait jamais pouvoir survivre à ce camp, à ce rythme. Force fut de reconnaître qu'il n'avait pas assez de volonté pour se reprendre. À défaut de tout autre chose, il bondit vers la plage, piqua un sprint vers l'eau et laissa l'océan cacher sa situation délicate. Les vagues le bercèrent alors qu'il se concentrait sur autre chose que sa petite amie.

Si la rumeur laissa tranquille l'intimité du couple, l'altercation entre Neeve et Hikari fut naturellement sur toutes les lèvres ce soir-là. Si certains ignoraient encore que les deux filles se détestaient avant, ce n'était plus le cas. Le petit souci était que la version la plus commune, et donc celle qui prévalait, mettait Neeve dans le rôle de la coupable. C'était d'ailleurs assez facile. Hikari avait réussi à persifler ses piques, de telle sorte que peu avaient compris la réelle portée des échanges, alors que Neeve avait été celle qui avait frappé la première, et qui aurait refrappé, et pas qu'un peu. Ceux et celles qui auraient pu expliquer à quel point Hikari avait été particulièrement méchante envers Neeve ne pouvaient ou ne voulaient le faire. Kojirô avait décidé de ne pas se mêler de cette histoire, tandis que Ken, Emi et Lola cherchaient à ne pas divulguer des affaires de famille. Cela ne regardait finalement que Kojirô, Hikari et Neeve.

Mais allez dire ça aux autres ?

- « Ça va aller ? » demanda, plein de sollicitude, le coureur qui raccompagnait Hikari à sa chambre ce soir là.

Afin de parfaire son plan, l'étudiante avait joué la victime qui faisait bravement face toute la soirée. Cependant, la prévenance de son compagnon irritait la jeune femme. Il était, somme toute, mou. Sous prétexte de la respecter et de ne pas la brusquer, il n'allait pas la toucher. Même pas l'embrasser. Dans ce cas, il n'intéressait pas Hikari. À qui croyait-il avoir affaire ? Des claques, elle s'en était mangé avant. Elle allait survivre. Pas besoin de la traiter comme du cristal non plus. Qu'il se préoccupât d'elle, oui, qu'il la couvât ? Hors de question.

- « Oui, merci. » Elle réalisa un peu tard qu'elle avait été assez sèche. « Désolée, je suis un peu fatiguée, je crois. »

- « Ah, va te reposer alors. Il y a encore quatre jours à tenir. » Merci, elle savait compter. Cependant, l'idée de s'enfermer dans sa chambre la rendait déjà presque hystérique. Elle était la seule manageur féminine pour les clubs universitaires, ce qui faisait qu'elle avait une chambre particulière. Parfaite pour faire venir un homme pour occuper ses nuits, mais absolument dénuée de tout intérêt quand on n'avait rien à faire.

- « Je vais plutôt me promener sur la plage. L'air marin, tout ça. »

- « Dans ce cas... » Comme un petit toutou, il tournait déjà en direction des dunes.

- « Oui, me retrouver un peu seule me fera du bien. Merci pour tout, tu es adorable. » Hikari ne chercha même pas à faire un bel emballage. Elle se contenta, en guise de ruban, d'un bisou sur la joue. Cela devrait être suffisant pour le satisfaire, sans le brusquer totalement.

Hikari détestait la plage. Le sable s'incrustait partout, il y avait des algues et on ne savait quoi, et l'iode piquait les yeux comme le nez. Il y avait quelque chose de profondément révoltant dans ce va-et-vient des vagues, immuable, insensible aux tourments des Hommes. Face à la mer, Hikari se sentait toute petite, misérable. Elle n'était même pas un relief par rapport à cette étendue plate. La mer, le plus commun des endroits, pour les vacanciers, pour les couples. Tout le monde rêvait de la mer. Elle, elle la détestait.

Alors qu'elle marchait sans trop savoir où, quoi faire, pourquoi, elle aperçut une silhouette qui faisait un jogging dans l'eau. Ce que ces sportifs pouvaient être obsédés ! Elle pesta en roulant des yeux. Hikari n'avait rejoint le club de foot que pour valider des pré-requis de la section psychologie. C'était ça, ou des heures en dispensaire. Elle avait donc décidé d'encadrer une activité, et avait choisi le football en espérant bien que, vu la popularité moindre du sport, elle aurait moins de travail. Ah, la belle erreur.

Elle réalisa, en s'approchant un peu, que l'objet de son mépris n'était nul autre que Kojirô Hyûga. Forcément, ça changeait du tout au tout.

- « Hé, le repos du guerrier, tu connais ? » lâcha-t-elle d'un ton mutin. À sa grande surprise, il l'arrêta d'une main ferme tendue vers elle.

- « Non, casse-toi. Vraiment. Je ne veux pas te parler. »

- « Sympathique. » rétorqua-t-elle, acide.

- « Pourquoi je prendrais des gants avec toi ? Je ne sais pas à quoi tu joues, mais j'en ai marre. Tu veux rendre ton mec jaloux. C'est toi que ça regarde. Ne me mêle pas à ça. »

- « C'est ce que j'ai fait, mon grand. Faudrait peut-être mettre tes tablettes à jour. »

- « Oui, mais bien sûr. Et le fait que tu emmerdes ma sœur, ça n'a rien à voir. »

- « Ta 'sœur', comme tu dis, justement, elle n'a rien à voir avec toi. Elle, c'est elle, et toi, c'est toi. »

- « Mais tu lui veux quoi, à la fin ? »

- « Mais ça te regarde, maintenant ? Et tu ne penses pas que tu as un peu-beaucoup perdu le droit de me donner des ordres ? »

- « Je ne l'ai jamais eu, Hikari. Des droits, avec toi, je n'en avais qu'un : être là à ta disposition. »

- « Ben voilà, tu n'es plus à ma disposition. Je fais ce que je veux. »

- « Pas avec Neeve. »

- « Mon dieu, mais tu es encore là à vouloir lui servir de chevalier servant. C'est fantastique à quel point tu peux être... »

- « Quoi ? Con ? »

- « J'allais dire, aveugle. Peut-être loyal. Mais con, ça peut coller aussi. »

- « C'est ma sœur. J'ai beau la détester en ce moment, c'est ma putain de sœur. »

- « Kojirô, dis-toi bien une chose : Neeve est tout, mais tout, sauf ta sœur. »

- « C'est ça, c'est ça. » grommela le footballeur. « Écoute, laisse tomber. Je ne veux pas savoir. J'ai assez d'emmerdes comme ça. Je suis à fond sur le foot, et Neeve, c'est la manageur. Donc ce qui lui arrive impacte mon foot. En plus, elle vit chez moi, donc si elle est à côté de ses pompes, ça va aussi me retomber dessus. Donc oublie Neeve. Ça ne devrait pas être trop compliqué, si ? »

- « ... »

- « Merde, Hikari, il faut que je te le demande comment ? »

- « Tu pourrais essayer de me supplier ? … oh, je rigole. » Elle s'approcha de lui, alors qu'elle avait respecté son interdiction jusqu'ici. « Pourquoi devrais-je avoir la moindre considération pour ce que tu me demandes ? Vu comment tu m'as traitée la dernière fois qu'on s'est vu. »

- « Et vu comment tu m'as traité avant que je mette fin à ton manège, tu me dois bien ça. Allez, pour une fois, sois gentille envers moi. »

Gentille ?

Hikari n'avait jamais versé de larmes ou même eu de regrets par rapport à ceux et celles qu'elle avait blessés. Elle ne se souvenait généralement pas leur nom et très peu de leur visage. La seule fois où l'aiguillon de la culpabilité l'avait titillé avait été quand elle avait compris le mal qu'elle avait fait à Kojirô. Sinon... Oh, elle ne se qualifierait pas de désabusée. Elle ne faisait pas mal aux autres par ennui ou manque de quoi que ce fût ; pas quand s'imposer aux autres lui donnait un coup de sang, et un sentiment de pouvoir dominateur. Non, ce n'était pas elle qui allait verser des larmes ou faire de cauchemars à cause de ses actions. Vivre, c'était souffrir. Autant être du côté de ceux qui faisaient souffrir. Tant pis si ça gênait la bonne morale de certains qui imaginaient que tout le monde devait être du même côté de la ligne : celui des gentils.

Elle avait déçu sa mère, déçu beaucoup de ses proches (ce qui ne l'inquiétait pas vraiment). Et après ? Elle était toujours en vie, et le monde ne s'était pas écroulé.

Avec Kojirô, ça n'avait jamais été une question de déception. Elle n'avait d'ailleurs pas compris ce qu'il voulait, au début. Elle s'attendait à ce qu'il rejoignît la foule de ceux qui la prenaient en pitié, pensant qu'elle était immature, jouant les écœurés quand elle revenait sentant le sexe et l'alcool. Il y avait eu très peu de personnes pour rester à ses côtés dans la vie. La plupart des « amis » n'était qu'autant de contraintes à sa liberté. Mais quand il était question de Kojirô, ce n'était jamais une question de contrainte ou de réprobation ou de conseil déguisant un ordre sur comment elle devrait vivre sa vie. Il était plutôt une sorte de phare. Il lui rappelait toutes ces choses qu'elle refusait d'affronter réellement, préférant esquiver par l'ignorance dédaigneuse de celle qui « valait mieux que ». Il faisait remonter en elle des sentiments qui lui teintaient du rouge de la honte les joues, qui lui retournaient l'estomac, mais qui étaient autant de vérités.

- « C'est pour ça que tu étais avec moi ? Parce que tu pensais que j'étais gentille ? » La gentille en elle. Elle ne pouvait pas vraiment accepter qu'il en vît une en elle. Des gens gentils, des filles gentilles, il y en avait un sacré paquet. À peu près tout le monde sauf elle. Elle était une impertinente jolie petite bombe sexuelle, menteuse, tricheuse et usant de son corps pour manipuler son monde. Elle n'était pas quelqu'un de bien, même pas envers elle-même.

Et quelque part, elle préférait ça à être une copie anonyme dans la foule.

Mais c'était peut-être ça, le gros mensonge de sa vie, celui qu'elle refusait de voir.

Ce n'était pas qu'elle détestait Neeve Hase. Le sort de la petite lycéenne lui était complètement indifférent. C'était jusque que lorsqu'elle l'avait sous le nez, elle n'avait qu'une envie : lui faire mal. Ce n'était pas qu'elle voulait la détruire. C'était encore plus insidieux que ça. Elle voulait faire souffrir cette gamine, de la même manière qu'un enfant prend plaisir à arracher les ailes des mouches ou à mettre du sel sur les limaces. La voir se tordre de douleur, c'était juste tellement bon. Il y avait quelque chose de vomitif chez Neeve Hase. Une véritable dinde, qui croyait au prince charmant, qui rêvait d'un bonheur composé d'un mari et de bébés. Elle n'avait aucune ambition, ce qui n'était pas un délit en soi. Elle n'avait aucun sens des réalités, ce qui était juste emmerdant quand on devait la côtoyer. Elle n'avait aucun souci à obtenir ce qu'elle voulait, et ça, ça dérangeait Hikari. La vie n'était pas un long fleuve tranquille, et elle n'admettrait pas qu'une débile comme Neeve Hase n'eût même pas à lever le petit doigt pour avoir une petite vie parfaite. Elle avait déjà eu une bonne distribution de cartes au départ : un père médecin et fortuné. À un moment donné, il fallait bien que la roue tournât. Dans son cas, la malchance avait un nom : Hikari Tanda.

Il y avait aussi autre chose. L'étudiante le savait elle s'en méfiait. Tout ce que Neeve pouvait faire de sa vie, au final... Peu lui important... oui, c'était plus une question d'opportunité. Si elle était là, devant elle, sous ses ongles, Hikari n'allait pas s'en priver. On ne refusait pas les petits plaisirs que cette chienne de vie vous offrait. Mais tout ce que Neeve pouvait faire de la vie de Kojirô Hyûga, c'était autre chose.

Car il lui appartenait. Propriété d'Hikari Tanda, tatoué sur la fesse droite. C'était son jouet. À elle. Elle avait été son monde, elle le savait. Son regard admirateur, lubrique, amoureux même. C'était SA réalisation. Elle l'avait modelé.Il était tombé amoureux d'elle, en dépit d'elle-même. Étrange. Elle ne s'était pas attendue à ça. Au départ, elle avait juste eu envie de goûter au poulain du lycée. L'idée de le dépuceler l'avait amusée. C'était une façon pour elle d'exister : jamais elle ne tomberait vraiment dans l'oubli. On n'oubliait jamais le visage de sa première partenaire, surtout quand elle était aussi douée que Hikari l'était. Il avait été un élève appliqué, et très assidu. L'idée de lui donner des cours supplémentaires lui était alors venue. Il n'était pas contre, à l'époque. Il ne dit pas non à un tutorat à long terme. Et alors qu'elle ne cachait rien de ses manigances, il tomba. Dans son piège, et amoureux. Avait-il avalé son petit speech ou pas, elle ne le savait pas. Mais elle tenait son cœur, chaud et palpitant, entre ses mains. Ce n'était pas un attrait sexuel. Il l'aimait.

C'était bien la première fois.

Les autres gars, ils la désiraient, mais jamais ne l'avaient-ils aimée.

Puis il lui avait fait comprendre qu'il voyait clair en son jeu, mais qu'elle était toujours dans son cœur. Quelque part, il avait la certitude qu'elle pouvait... non pas changer. Il détestait ce mot. Mais puiser en elle les éléments qu'elle avait dédaignés depuis très longtemps. Lui seul admettait qu'elle avait déjà un bon fond. Il savait qu'elle pouvait être cette autre fille. Une gentille fille.

Mais pas n'importe laquelle.

SA gentille fille.

Anonyme dans la foule, mais déesse aux yeux de Kojirô Hyûga.

Oui, pourquoi pas. À voir. Qui était Kojirô Hyûga pour prétendre à ce que la succube retirât ses cornes pour devenir un petit agneau à auréole ? Méritait-il seulement qu'elle fît un effort en ce sens ?

Elle avait à peine commencé à soupeser le pour et le contre, que Neeve Hase était arrivée. Emportant avec elle ce Kojirô Hyûga qui la guidait. Comme le phare d'Alexandrie détruit par des séismes à répétition, Neeve Hase sapait les fondations de tout ce qui faisait Kojirô, Kojirô.

Était-ce l'amour qui motivait Hikari ? En toute honnêteté, elle n'y croyait pas. Pour aimer, il fallait être gentille, et Hikari n'était pas encore passée de ce côté de la ligne – il s'en était fallu de peu. Vraiment, les errances internes des gens, elle s'en foutait, sauf s'il y avait quelque chose à gagner au bout pour elle. Kojirô y compris. Pourtant, il y avait quelque chose qui la révoltait. Si ce n'était donc pas de l'amour, c'était de la possessivité. Kojirô était à elle, c'était son jouet, sa création. Personne d'autre qu'elle ne pouvait le toucher.

Encore moins le détruire.

Oui, ça lui faisait mal de le voir se retourner les tripes à propos d'une gamine qui n'avait pour elle que d'être un peu jolie. Pourquoi elle ? Pourquoi pas Hikari Tanda ?

Puisque tu ne peux pas m'aimer, tu vas me détester ?

Puisque tu m'appartiens, et qu'elle te blesse, je vais te venger ?

Lequel de ces sentiments l'emportait en elle ?

Ah, mais pourquoi choisir ? Alors qu'il suffisait de s'en prendre à Neeve Hase pour répondre aux deux objectifs à la fois ? Surtout que, même sans bonne raison, mettre en charpie cette idiote était délectable.

- « Ça n'a rien à voir avec toi et moi, Hikari. Neeve est insignifiante pour toi. Laisse-la tranquille. Elle n'en vaut pas la peine. »

Il ne s'arrêtera donc jamais de la surprendre.

- « Tu es vraiment quelqu'un de bien, Kojirô Hyûga. »