Première publication :12 mars 2017

Chapitre 72 – avoir la tête sur les épaules

Pourquoi avait-il l'impression d'avoir fait exactement ce qu'il ne fallait pas ? Kojirô avait ce désagréable sentiment certes de ne pas avoir merdé, mais certes pas d'avoir excellé. Une sorte de répit dans une tempête. Le pire n'était pas derrière lui, ah non. Or, s'il y avait bien une chose que le Tigre détestait, c'était de laisser des affaires non résolues dans son sillage. Ça l'empêchait d'avancer, et tôt ou tard, ça revenait le mordre dans le mollet. Et ça, c'était s'il était chanceux.

Il avait fait exactement, précisément, absolument ça : rien. Il avait entretenu un statut quo, et pendant quelques instants, il s'était félicité du travail bien fait. Ah !

Il eut envie de se retourner, et de rattraper Hikari pour lui tirer les vers du nez. Mais connaissant la jeune femme, il savait qu'il ne ferait que l'amuser, ou la braquer. L'un dans l'autre, une perte de temps. Il reprit son footing.

Aussi dérangeant que ça pouvait être, il n'allait donc pas chercher à comprendre. Il ne voulait même pas savoir ce dont il retournait. Hikari lui avait donné l'impression d'accepter sa demande. Neeve désormais en paix, l'équipe allait pouvoir se concentrer sur son tournoi. Et lui, sur son tir. Ça prenait forme. Lentement, sûrement. Tout ce qui horripilait Kojirô. Il se consacrait au foot, pas au tricot. Lent et sûr n'appartenaient pas à son vocabulaire de gagnant.

Il voulait gagner, pour prouver qu'il était de nouveau ce joueur... attendez, quel joueur ? Certainement pas celui de Meiwa. Il avait été absolument horrible, à ce moment de sa vie, il devait en convenir. Jeune gamin de neuf ans bouleversé par la mort de son père, il avait placé dans le foot à la fois tous ses espoirs et ses frustrations. Pas étonnant qu'il eût un sentiment mitigé par rapport au ballon rond, et encore moins que cela se fût ressenti à travers son jeu.

Puis il était devenu le capitaine de Tôhô-collège. L'épisode entre les coachs Kira et Kitazume resterait gravé dans son cœur jusqu'à sa mort. Kojirô s'était bien juré de tirer la leçon de ce qui aurait pu être l'arrêt de mort de sa carrière. Mais quelle idée avait-il eu, que de partir sans prévenir personne ? Certes, Kira-sensei avait eu raison. Il s'était rouillé, son tranchant s'était émoussé. Il s'était satisfait de ce qu'il avait. Mais qu'avait-il ? Une bourse d'étude, oui. Un brassard de capitaine pour une grande équipe. Ça ne lui rendait pas son père, pas plus que ça n'aidait vraiment sa mère à améliorer l'ordinaire de sa fratrie. Pourtant, il s'était laissé aveugler, croire qu'il avait réussi, que tout allait bien. Alors que non. Non seulement n'était-il rien de plus pour sa famille qu'un frère parti loin, mais en plus ne progressait-il pas dans son sport. La faute de Kitazume, pour le coup. L'entraîneur n'avait pas encore compris la pépite qu'était Kojirô. Il fallait lui reconnaître que des mômes comme ça, peu de coachs en touchaient de leur vie. Et Kojirô s'était donné beaucoup de mal pour être un diamant très brut, à tel point qu'il était engoncé dans sa couche de crasse.

Car crasseux, c'était ce qu'il avait été. Mioche venu d'une préfecture assez pauvre, aux résultats scolaires à juste au-dessus du passable, à l'éducation aussi peu développée que son ambition académique, il n'avait plus forcément ce feu que Matsumoto avait tant aimé. Kojirô était fatigué. Il pensait avoir mérité le repos du guerrier. Erreur, fatale erreur. Quelque part, il ne s'étonnait pas que Kitazume n'eût pas fait grand cas de son dossier. On lui avait promis un poulain, il avait au mieux un poney, mais plus souvent, une bourrique. Kojirô avait dû batailler dur avec l'homme aux lunettes fumées pour lui faire accepter qu'il n'était rien de tout ça. Lors de cette fameuse discussion restée secrète pour tous, sauf des deux intéressés, Kojirô avait supplié tout en mettant au défi Kitazume de faire de lui un étalon, un cheval de course comme nul autre pareil. Depuis, l'entraîneur considérait Hyûga comme une pépite, et l'âne se soumettait à tout ce qu'on pouvait lui demander.

Finalement, il n'avait jamais été le joueur qu'il avait toujours rêvé d'être. Non ! Qu'il avait toujours su être. Il avait toujours aimé le foot. Il avait toujours été fier de ses facilités, et des résultats de son entraînement. Son père était particulièrement content, et avait été son premier fan. Mais comment avait-il pu perdre autant de temps ? Qu'avait-il fait de toutes ses années ? Depuis deux ans, depuis ce satané championnat de collège, qu'avait-il réalisé ? Marrant, à chaque fois qu'il se disait qu'il allait se concentrer sur le foot et rien que ça, la vie le rattrapait. Peut-être devrait-il se focaliser sur sa vie, et alors le foot viendrait ?

Le buteur eut un aboiement sec en guise de rire. Mais qu'est-ce qui lui arrivait, à penser des trucs aussi débiles ? Sur quelle vie pourrait-il se pencher ? C'était plutôt une absence de vie. Il n'avait aucun loisir. Le foot était sa passion, pas autre chose. Il n'avait jamais voulu se lancer dans une relation amoureuse. Izumi en était la preuve vivante. Sa passion était une amante jalouse et possessive. D'ailleurs, penser à Izumi n'était pas la chose à faire pour améliorer son jeu.

Kojirô se doutait qu'il aurait dû, depuis plusieurs jours déjà, prendre contact avec son ex. Mais le souvenir de qui avait transpiré de leur dernière rencontre l'affolait complètement. Il avait, pour le coup, merdé. Complètement. Mais il ne savait vraiment pas quoi faire pour rattraper la situation. L'appeler, au risque de remuer le couteau dans la plaie ? L'ignorer, et potentiellement la blesser alors qu'elle n'avait été que gentillesse à son égard ? Lui envoyer des fleurs avec un message « désolé d'être un gros con » semblait être aussi monstrueux que dérisoire. Et il ne pouvait pas se tourner vers Ayame. La jeune femme, malgré toutes ses qualités, ne pourrait pas passer outre le fait qu'il s'était envoyé en l'air avec son ex, une fille pour qui elle avait déjà peu de considération.

Comme il avait besoin de Ken... À défaut de pouvoir lui souffler la bonne réponse, il aurait été là, à lui offrir tout son soutien. Kojirô grogna. Jamais auparavant il n'avait réalisé à quel point Ken avait été un élément fixe dans sa vie. À quel point il s'était, année après année, appuyé sur son gardien. Ce n'était pas pour rien qu'il était « son meilleur ami ». L'expression faisait gamin de maternelle, mais c'était ça. Ken était son autre soi, son frère, son égal, celui qui connaissait les détours ténébreux du labyrinthe de son âme et qui était resté à ses côtés, malgré tout. Et pourtant, il avait réussi à repousser Ken. Après tout, il avait levé la main contre lui. Bon, Ken avait largement dominé la situation et l'avait envoyé au tapis – note à soi : ne jamais, jamais, se battre pour de vrai avec Wakashimazu – mais les faits restaient.

Il pourrait s'excuser. Il le ferait d'ailleurs, une fois le tournoi fini. Il était prêt à ramper s'il le fallait. Sauf que ça ne servirait à rien. Ken était de ces gens qui, une fois poussés dans leurs retranchements, ne faisaient plus confiance avant d'avoir eu la preuve véritable de changement. Une seconde chance, oui, mais fallait-il encore la mériter.

Kojirô ne savait rien de la vie. Il suffisait de voir quel ami détestable il faisait. Il frappait ses amis. Il n'arrivait même pas être content pour Kazuki d'avoir choppé la fille qu'il convoitait depuis des mois. Il ne pensait même pas sa sœur capable de se choisir un type bien. Le cas de Neeve était peut-être particulier, mais de tous les mecs de la création, Kazuki était-il vraiment le pire ? Et s'il voulait une seconde chance, de quel droit pouvait-il en refuser une à Kazuki ? Oh putain, c'était tellement le bordel dans sa tête...

Il avait besoin de Ken, mais la seule chose qu'il connaissait, c'était le foot. Alors, il allait montrer à Ken qu'il était un bon joueur de foot. Il voulait gagner ce tournoi, parce qu'une fois la coupe en main, il aurait la preuve qu'il pouvait faire quelque chose de bien. Se fixer un objectif, et s'y tenir. Il serait toujours une loque sociale, mais au moins aurait-il cette fierté. Le goal, il le savait, partageait cette vision du monde modifiée par le prisme de la passion et du sport. Pour réussir, ils sacrifiaient beaucoup de chose. Au nom du foot, Ken s'était brouillé avec son paternel, et si les choses s'arrangeaient, c'était parce que Tôhô continuait de briller, prouvant que le jeune garçon avait eu raison d'abandonner les tatamis du dojo pour les pelouses des stades. Cette seconde victoire au championnat inter-lycée, il la devait à son meilleur ami. S'il retirait le foot à Ken, si à cause de lui, l'équipe ne réussissait pas, Kojirô serait responsable de la petite mort de l'ancien karateka.

C'était un enjeu muet que jamais Ken n'abordait. Il était de ces douleurs secrètes qu'on ne partageait que par empathie. Monopolisé sur « son » foot, Kojirô avait oublié que ce n'était pas son foot, mais leur foot. Il savait que son ami avait des problèmes, et pourtant, il n'avait pas été des masses présent. Et pas que cette année. À bien y regarder, Kojirô n'avait jamais été le soutien de quelqu'un. Pas comme Ken avait été là pour lui. Et Ken était beaucoup de choses, mais un idiot, sûrement pas. Et seul un idiot continuerait à fréquenter un type détestable. Ken était resté à ses côtés, parce que malgré son caractère de cochon, il... aimait Kojirô. Les dieux seuls savaient pourquoi en ce moment Kojirô ne s'aimait pas vraiment. Ken était un type bien, et il méritait un meilleur copain qui ne fût un enfoiré total.

Kojirô ne savait pas encore comment, mais il allait s'améliorer.

En commençant par ce satané tournoi.

Pour la première fois de sa vie, Kojirô souhaita qu'on en finît vite. Il avait mieux à faire.

À chaque fois qu'il se concentrait sur le foot, la vie revenait lui mordre le mollet.

Il serait peut-être temps de régler ce qu'il avait laissé dans son sillage.

o.O.o

Mercredi, l'équipe de football du lycée Tôhô oscillait entre excitation et énervement. Le match contre les universitaires était prévu pour la fin d'après-midi. En plus de la traditionnelle rivalité amicale entre les deux formations, se rajoutaient cette année les tensions provoquées par Hikari, Abe et Neeve. Cette dernière, ornée de son nouveau cocard, s'était platement excusée, mais les joueurs n'avaient rien voulu savoir - à part Azuno le première année et Kojirô. Ils avaient fait front commun derrière leur manageur, tout en dissociant parfaitement le foot des relations entre les deux jeunes femmes. C'était bien pour ça qu'ils se payaient le luxe de prendre la situation à la légère.

- « Si tu tiens tellement à faire quelque chose pour nous, tu n'as qu'à nous encourager de toute ta voix. » déclara Yatarô Tanyu, un des troisième année.

Ce qui était un commentaire tout ce qu'il y avait de plus banal se transforma en un délire tout à fait haseien, quand Neeve se présenta le jour du match avec Lola et Emi, en une sorte de mini-brigade de cheerleaders. Les jeune filles avaient passé l'uniforme de sport réglementaire et s'étaient fabriqué des pompons noirs et blancs avec du papier crépon. Sur le rythme d'une chanson pop, elles tortillèrent du popotin et levèrent la gambette pour l'équipe du lycée, enrôlant les gars de l'équipe de basket pour renforcer leur effectif lors de la chorégraphie de la mi-temps. Difficile de savoir si cela eu réellement un effet sur les lycéens, mais ces derniers gagnèrent 2-0. Ken avait défendu les cages avec brio pendant que Kojirô et Kazuki marquaient chacun un but. Kitazume ne dit rien, se contentant de regarder la scène avec un flegme à toute épreuve. Ken Hidaka par contre, roula des yeux et Kojirô l'imita. Il n'irait pas jusqu'à dire qu'elle était ridicule, mais franchement, il se serait bien passé de cette provocation. Car s'il y en avait un qui écumait, c'était bien Abe.

Dejima n'était pas dans une bonne passe. Hikari l'avait largué du jour au lendemain, et ses résultats sportifs n'étaient en rien excellents. Son rival refusait de l'affronter et voilà que sa « soeur », qui l'avait publiquement humilié, venait se pavaner devant eux, appuyant exactement là où ça faisait mal : l'équipe de foot de Tôhô avant Kojirô Hyûga ne valait rien. Très peu de monde s'était intéressé au ballon rond avant le recrutement du Tigre. Dejima, qui avait toujours aimé ce sport, était bêtement jaloux, non pas du talent de Kojirô, mais du tapage crée autour de ce dernier, alors même que l'intéressé semblait détester ça. Mais quel hypocrite, tout de même ! On ne pouvait pas avoir l'un sans l'autre, et honnêtement, ce n'était pas la mer à boire. Il avait le talent, on lui offrait la chance de sa vie, des moyens techniques dont il n'aurait jamais pu rêver, et Môssieur faisait la tronche parce qu'on lui demandait d'être content, et de faire la promo du foot ? Dejima, lui, aurait été prêt à à peu près tout pour avoir la chance d'être photographié et de parler de son sport au reste du Japon !

- « Tu te ramollis, Tigrou. » railla-t-il lors du serrage de mains à la fin du match. « Sorimachi te pique ta place de butteur, et ta nénette ou ta sœur, je ne veux pas trop savoir. Fais gaffe, c'est ton brassard qu'il va te prendre... »

L'étudiant eut un sourire mauvais en voyant le regard troublé de Kojirô. En effet, il n'avait pas particulièrement brillé lors de ce match. Fatigué de sa course en extra du soir, ou manquant de sommeil, personne ne le savait. Ou peut-être était-ce que Kazuki avait été particulièrement bon. Le second avant-centre avait fait preuve d'une très bonne lecture de jeu, et avait su faire le lien entre le milieu de terrain et les buts bien mieux que Kojirô, éternel solitaire en dépit de tous ses progrès.

- « …. Pfff... » Tigrou avait eu envie de beaucoup choses. Le frapper, le traiter de tous les noms d'oiseaux, mais au bout du compte, il lui retourna un regard blasé. Il n'avait pas à se justifier. Sûrement pas auprès de ce crétin. Surtout, ça serait lui donner raison. Pourtant, Kojirô ne pouvait mentir : les paroles de Dejima avaient touché juste. Il était assez amer suite à ce match, et s'il n'était absolument pas inquiet à l'idée de perdre son titre de capitaine, il voyait d'un mauvais œil les progrès de Kazuki. Encore plus quand il prenait en compte le peu d'avancée sur son tir. Le bilan de ce camp d'entraînement était morose.

Kojirô dépassa Neeve et Kazuki qui roucoulaient, au centre de l'équipe occupée à célébrer leur victoire. Le groupe fut rejoint par les « fans », les basketteurs mais aussi les autres équipes lycéennes qui se félicitaient de cette performance contre leurs aînés. Cette année encore, les équipes universitaires remportaient la plupart des affrontements, donc toute victoire faisait la fierté de l'ensemble du lycée. Kojirô avait été tout aussi fébrile l'année dernière. En tant que première année, il avait assisté autant que possible aux matchs des autres sports. C'était une des raisons pour laquelle il s'était rapproché de Rai aussi rapidement. Mais cette année, il était absolument indifférent à ce qu'il considérait être des chamailleries de gosses. Aussi décida-t-il de prendre sa douche avant tout le monde, profitant du calme des vestiaires. Ce fut ainsi qu'il remarqua l'œillade brûlante que sa sœur darda en direction d'Hikari. Et toc, semblait-elle dire.

D'un côté, il pouvait comprendre la métisse. Son équipe avait gagné, et elle avait joué son rôle de manageur à fond. D'un autre, aussi sympathiques que les encouragements avaient été, ce n'était pas ça qui avait fait que... Kojirô grogna. Bien sûr que si. La Banane s'était remué parce que sa chère et tendre lui montrait un bout de cuisse. C'était d'un pathétique ! Pour éviter tout débordement, il accéléra le pas. Il sortait donc des vestiaires alors que la plupart de ses coéquipiers y entraient à peine.

- « Dépêchez-vous, débriefing dans la salle de repos dans 30 minutes ! » beugla-t-il, soulevant des nuages de protestations. « Neeve est en train de préparer le goûter, donc les derniers arrivés auront les miettes. » ajouta-t-il, conscient que la promesse d'un en-cas et la menace de le perdre allaient beaucoup plus motiver ses troupes que l'idée de passer au crible les actions du match qu'ils venaient de jouer.

Ken Hideka arriva à ce moment et secoua la tête avec un sourire un coin. Kojirô pouvait dire ce qu'il voulait, mais son empressement à se doucher était vu comme une certaine précipitation pour être le premier à mettre le nez dans le petit buffet préparé par sa sœur.

- « Sorimachi ! » L'assistant-coach alpagua le joueur alors que celui-ci allait entrer dans les vestiaires. « Tu as reçu un coup de téléphone, il faut que tu rappelles chez toi. Ça semble urgent, donc fais-le maintenant. »

Parce que le camp d'entraînement n'était pas des vacances, les joueurs n'avaient pas le droit à leur téléphone portable en journée. Neeve collectait les appareils tous les matins et les redistribuait le soir. Ainsi, en cas d'urgence, la famille devait appeler le standard du complexe hôtelier et laisser un message à l'intention des professeurs.

Kazuki fronça les sourcils, l'air perplexe et inquiet, puis avec un haussement d'épaules pragmatique, il trottina à petites foulées vers l'accueil. Ken et Kojirô rejoignirent la salle de repos, où Neeve finissait de brancher la caméra pour le debriefing. Sur une table, des jus de fruits, des gâteaux et des yaourts attendaient les joueurs.

- « C'est toi qui as cuisiné ? » demanda Kojirô. Étonnant mais vrai, c'était la première fois que lui et Neeve se parlaient depuis quelques jours pour autre chose que le foot, et encore.

- « Non, je n'ai pas eu accès aux fourneaux. » répondit-elle en boudant. « Bon, tout est prêt. » Les joueurs commencèrent à arriver et entreprirent de consciencieusement vider la table de tout ce qui était consommable. Puis Kitazume toussota et tous prirent place devant la télévision. « Je vais nettoyer les vestiaires.À toute à l'heure. » Neeve n'avait aucune envie d'assister au débat technique qui allait suivre. Elle avait donc trouvé une excuse pour s'éclipser.

- « Merci. Mon petit, envoyez-nous Sorimachi au plus vite, je vous prie. »

- « Pas de problème. »

Mais Kazuki n'était pas dans le vestiaire. Neeve en fut surprise mais se concentra sur son ménage. Récolter les maillots et les serviettes sales, lancer les lessives, ranger le matériel, nettoyer les bancs, le sol. Elle en était arrivée à cette dernière étape quand enfin, son petit ami arriva. Il affichait un visage de façade : son éternel beau sourire calme. Neeve sut immédiatement qu'il y avait quelque chose. Et devant son air décidé, Kazuki ne chercha même pas à esquiver.

- « Mes parents s'en vont à New York. Mon père a un voyage d'affaire et ma mère l'accompagne, comme ça, ils font du tourisme après. Ils partent ce soir pour trois semaines, mini. »

- « Mais c'est... oh... je vois. » Ils allaient ainsi rater l'anniversaire et le tournoi de Kazuki. « …. en gros, je vais t'avoir pour moi toute seule pour ton anniversaire, c'est ça ? » tenta-t-elle pour relancer la conversation sur une note plus positive.

- « Quelque chose comme ça. » marmonna Kazuki en fixant le sol avec une intensité capable de creuser jusqu'au centre de la Terre. Soudain, il releva la tête. « Oh, ce n'est pas que je ne suis pas content mais- »

- « Mais vous aviez prévu de passer quelques jours ensemble et tout est annulé à la dernière minute. Je te comprends. »

Avec un sourire compatissant, elle lui prit la main pour le réconforter. Kazuki soupira lourdement avant de soudainement attraper Neeve pour la serrer contre lui. Si elle fut surprise au départ, elle se laissa faire, allant jusqu'à passer ses bras autour de lui pour resserrer l'étreinte. En ce moment, Kazuki avait besoin d'une présence amicale et elle était toute prête à servir de peluche.

Neeve ne connaissait pas les détails de la vie de son petit ami, mais en savait assez pour complètement saisir sa douleur. Kazuki avait tout juste quatre ans quand ses parents avaient divorcé. La séparation avait été houleuse, loin d'un accord à l'amiable. Mais plus que tout, il avait été blessé par la volonté inébranlable de sa mère de refuser sa garde. Cette dernière le recolla dans les pattes de son père, et se désintéressa de son devenir. Jamais elle ne fit jouer son droit de visite, et quand Kazuki atterrissait chez elle pour les vacances, elle ne semblait pas désireuse de passer du temps avec lui. Rapidement, le petit garçon écourta puis annula ses visites.

Dans le même temps, Sorimachi-père se remariait, et Kazuki héritait d'une belle-mère. Étant donné son âge, il oscilla pendant longtemps entre refus de l'étrangère et envie de se faire aimer. Il était encore à l'âge où un enfant avait besoin d'une mère, mais il était déjà à l'âge où il savait que sa mère et sa belle-mère étaient deux personnes différentes. Or, il ne voulait pas d'une mère, mais de SA mère. Chose qu'il n'obtint pas. Ainsi, les choses firent que cette belle-mère devint la seule mère qu'il connût jamais. Encore plus, puisqu'elle fût le phare de sa vie, son père étant un éternel absent du fait de son travail de haut cadre.

Kazuki était enfant unique. Sans frère ou sœur avec qui s'occuper, il était très dépendant de sa famille pour s'épanouir. Certains enfants pouvaient parfaitement passer des heures tous seuls dans leur chambre, et Kazuki ne manquait pas de jouets à cet effet. Et si le petit garçon pouvait en effet se concentrer sur ses jeux de construction, il était d'un naturel sociable et câlin. En pure perte, puisque ni son père, ni sa belle-mère n'était enclin à se préoccuper de lui. Oh, ils s'assuraient qu'il fût en bonne santé, et répondaient à tous ses besoins. Il n'était pas frappé, ni même ignoré. Mais les marques d'affection étaient rares.

En grandissant, Kazuki comprit que le premier mariage de son père n'avait jamais vraiment fonctionné. A mi-chemin entre l'union organisée par des familles en entente professionnelle, et des amours d'adolescents trop vite fanées, le couple se réveilla bien vite avec rien à se dire. Ses parents étaient alors tous deux bien jeunes, et leur enfant restait plus un obstacle à la construction d'une nouvelle vie, qu'un bonheur. Kazuki ne put que conclure qu'il n'avait pas été particulièrement désiré ses parents avaient fait un enfant en réponse à la pression sociale qui voulait qu'ils fussent « une famille japonaise parfaite ». Personne ne le détestait. Mais personne ne le désirait.

Toute sa courte vie, il s'était plié en quatre pour satisfaire les attentes de son père et de sa belle-mère, qu'il considérait comme sa véritable mère, puisqu'elle avait toujours été présente dans sa vie. Pas de chance pour lui, Kazuki s'était révélé moyen dans la plupart des domaines. Élève appliqué bien que facilement dissipé, athlète sans prétention, dépourvu de tout talent artistique, Kazuki était sur le papier le fils de bonne famille idéal. Mais ce qu'il voulait par-dessus tout, c'était qu'on le remarquât. Qu'ils le remarquassent. Il aurait pu mal tourner, devenir une petite frappe, un caïd, mais ce n'était pas sa nature profonde. Bien au contraire. Kazuki était un gentil garçon. Pas hargneux pour deux sous. Pas ambitieux, pas forcément bosseur. Ainsi, pour obtenir ce qu'il voulait, il se laissa aller à l'encontre de ses sentiments. S'il était aujourd'hui le jeune homme un brin manipulateur capable de s'insinuer dans les bonnes grâces de chacun, c'était pour une bonne raison. C'était aussi pour celle-ci qu'il était incapable de dire non à une jolie fille : parce qu'il n'aimait pas rejeter les gens, parce qu'il avait appris à sacrifier ce qu'il pensait ou voulait pour que les autres se sentissent bien autour de lui.

Décidé à briller aux yeux de ses parents, le jeune garçon dirigea ses efforts vers le sport. C'était encore là qu'il avait plus de chance de réussir, vu que scolairement, il n'était pas une flèche. Parmi tous les sports, il s'arrêta sur le football. Le basket et le base-ball étaient trop populaires, alors que le football était un sport balbutiant. Immédiatement, l'élève de primaire sentit une connexion avec l'art du ballon rond : tous deux étaient écartés, sous-estimés, presque pris de haut. On n'attendait rien d'eux.

Alors, ils allaient leur montrer.

Kazuki ne participa pas au tournoi inter-primaire, son équipe ayant été éliminée par la Musashi dès les huitièmes de finale du tournoi local tokyoïte. L'histoire recommença au collège. Les piètres performances de son équipe ne tirèrent aucune émotion à sa famille. Pourtant, il s'obstina, et fut enfin repéré par Kaori Matsumoto. En deuxième année de collège, il quitta son établissement huppé pour rejoindre les bancs de la Tôhô. Ses parents n'étaient pas emballés. Tôhô était certes un nom prestigieux, mais le côté « sport » de l'institution était bien connu des recruteurs et des jurys de sélection d'université, alors que le collège où Kazuki allait jusqu'ici jouissait d'une excellente réputation sur son parcours scolaire. Ainsi, pour la première fois de sa vie, Kazuki tint tête à sa belle-mère, lui qui n'avait jamais fait de caprice. Jusqu'alors, il avait été lisse, presque mou.

La jeune femme, qui avait été peu enchantée à l'idée d'avoir à éduquer l'enfant d'une autre alors qu'elle-même n'en voulait aucun, avait toujours décrit son beau-fils en des termes tout fait neutres - gentil, souriant, touche-à-tout - pour dissimuler le manque d'étincelle en lui. Cette première opposition fut donc une surprise, d'autant plus que Kazuki alla jusqu'à faire du chantage à sa véritable mère : il la menaça d'exiger du juge des enfants de vivre avec elle si elle ne l'aidait pas à intégrer Tôhô. Aussi misérable que pouvait être cette stratégie, elle fonctionna. Pour la première fois aussi, cette dame dont il ne reconnaîtrait pas forcément le visage dans la rue, sortit ses ongles en sa faveur.

Matsumoto avait décidé de renforcer l'attaque de Tôhô. Kojirô Hyûga n'avait en rien déçu ses attentes, mais en tant que seul buteur de l'équipe, il commençait à la fois à prendre ses aises, tout en se relâchant. Un peu de compétition allait le motiver. Hors de question de prendre un réel rival qui pourrait mettre à mal l'équilibre délicat de l'équipe. Mais il ne fallait pas un simple pantin non plus : Tôhô n'était pas du genre à mettre tous ses œufs dans le même panier. Personne n'était à l'abri d'un un accident, et privé de Hyûga, le foot tôhôsien serait plus qu'embêté. Elle cherchait donc un joueur avec du talent, mais surtout un potentiel, au cas où. Qu'il ne le développât totalement ou seulement partiellement au contact du « Tigre » ne la regardait pas, tant que la Tôhô n'avait pas besoin de lui. Ce Sorimachi n'était là que pour servir de compagnon d'entraînement au poulain.

Kazuki avait conscience de ce fait. Il n'était pas idiot non plus. Une partie de lui aurait aimé avoir plus de fierté que ça, et avoir envoyé Matsumoto bouler avec sa proposition à la noix. Cependant, Kazuki ne disait jamais non. Et ce n'était pas comme si cela n'arrangeait pas ses affaires. Il avait bien eu l'intention de s'imposer au sein de l'équipe. Il avait vite déchanté. Dépasser Kojirô était impossible. Ne serait-ce que se hisser à à-peu-près son niveau lui avait pris trois ans. Et c'était parce que Kojirô avait eu une année difficile. Encore une fois, il n'allait pas briller. D'ailleurs son avenir dans le foot semblait compromis. Il serait toujours, encore et toujours, un anonyme dans une petite foule.

Aussi s'était-il réjoui de savoir que ses parents avait prévu de passer quelques jours sur la côte de la Mer de Chine juste après le camp d'entraînement, notamment pour célébrer son anniversaire. C'était vraiment là tout ce qu'il voulait. Mais il ne leur avait pas dit, de peur de passer pour un faiblard. À la place, il avait négocié – il semblerait qu'il obtenait mieux ce qu'il voulait en passant par des moyens détournés – que son cadeau d'anniversaire fût leur présence à un de ses matchs. Si possible la finale. Il voulait que son père et sa mère le vissent en action. S'il devait briller à un moment de sa vie, c'était cette année. Déjà ils lui mettaient la pression pour organiser ses candidature dans les facs de tout le Japon, ou même ailleurs. Kazuki ne pouvait décemment pas se plaindre, quand on lui offrait quatre ou cinq ans à Boston ou Cambridge. Il ne savait même pas si ce n'était pas plus mal. À vrai dire, Kazuki avait réellement tout misé sur ce tournoi pour décider s'il se résignait à arrêter son ambition footballistique au seuil de l'université.

Et voilà que ça lui était retiré, sans aucune consultation. « Tu es suffisamment grand pour rester seul pendant trois semaines, et je pense que tu es à l'âge où passer du temps avec tes parents est plus une corvée qu'autre chose. » lui avait dit sa mère. « Nous te faisons confiance, complètement. Organise une belle soirée avec tes amis à la maison, je sais que tu ne vas rien me casser d'important. » Elle passerait presque pour la super-maman, alors qu'elle venait de lui briser le cœur.

Kazuki resserra son étreinte autour de Neeve.

- « J'suis désolé. Je sais qu'on a dit pas de bisou, mais là, j'ai très, très envie de t'embrasser. » murmura-t-il. Et le cœur de Neeve se serra, car elle sentait les pleurs dans sa voix, bien qu'il fût, comme toujours calme et souriant. Le rôle de comique de service de la bande des 3K était devenu une seconde peau pour lui. Pourtant, avec Neeve, il n'arrivait pas à garder le masque. Mieux encore, il n'avait pas à garder le masque. Elle le désirait pour ce qu'il était, et ce fut bien pour ça qu'elle vint d'elle-même poser ses lèvres sur les siennes. Ses mains se nouèrent autour de son cou et elle se moula contre lui, comme pour lui transmettre un peu de chaleur et d'amour. « Merci. » souffla-t-il après un moment.

- « Si tu me redis merci pour un baiser, je te jure que je te laisse tomber. » le menaça-t-elle, une moue contrariée sur les lèvres. Et en dépit de la situation, il eut un petit rire amusé.

- « Dans ce cas... encore. »

- « C'est déjà mieux. »

Cette fois, le contact fut moins tendre. Ce n'était plus lèvres contre lèvres, mais langue avec langue, à la fois lentement et brûlant. Avec un grognement, Kazuki s'empara de Neeve, pour la hisser sur la table, et il s'installa entre les jambes qu'elle avait passées autour de ses hanches. À bout de souffle, il laissa sa bouche dériver le long de son cou, tandis que ses mains remontaient de ses cuisses à sa taille, à ses côtes, à l'arrondi de sa poitrine. Neeve s'arqua sous la caresse, sa respiration entrecoupée d'un petit soupir satisfait. Ses doigts se perdaient dans les cheveux du jeune homme, mais l'instant d'après, ils tiraient sur son tee-shirt, et courraient sur la peau nue ainsi dégagée. Kazuki ne put retenir un franc grognement de plaisir et fit basculer son bassin contre le sien. Immédiatement, Neeve répondit et aucun des deux ne montra signe de vouloir s'arrêter.

- « Neeve ? » appela Ken Hideka depuis l'extérieur. Les deux adolescents se figèrent, et réalisèrent que leur position était non seulement compromettante, mais aussi allait à l'encontre de tout ce qu'ils s'étaient promis. « Tu as vu Sorimachi ? »

- « Oui ! » couina un peu Neeve en tentant de réajuster son haut tandis que Kazuki détalait vers les douches. « Il se lave et il vous rejoint. »

- « Ah, OK. Qu'il se dépêche, hein ! »

- « Pas de problème. » Les pas s'éloignèrent, et Neeve se précipita pour finir le ménage. Pendant ce temps, Kazuki avait fait couler l'eau, et se savonnait, le rouge de ses joues comme tatoué à l'encre indélébile. « Euuh, Kaz', je vais y aller ! » La blonde appela d'une forte voix depuis l'entrée. Elle ne savait pas trop comment réagir à ce qui venait de se passer.

- « Ouais, pas de problème. »

Il répéta ses mots, presque comme un perroquet, partageant sa gêne en tous points. Et quand il entendit la porte se fermer derrière elle, il laissa s'échapper un énorme soupir. Soulagement et frustration se partageaient le podium, tandis qu'il réalisait que toute l'eau froide du monde n'allait pas pouvoir l'aider cette fois. Heureusement qu'il était seul. Sans ça, il n'aurait pas pu laisser sa main glisser jusqu'à son sexe, tandis qu'il se rappelait le goût de sa peau sous sa langue, le velouté de sa voix quand elle gémissait, et la sensation de ses cuisses autour de lui.

o.O.o

Arriva le vendredi. Les deux semaines du camp d'entraînement étaient finies. La plupart des participants diront que ça avait été les deux semaines les plus longues de leur vie, mais qu'en même temps, c'était passé à une vitesse folle. Pour ceux qui avaient des tournois, c'était le début, et non la fin. Après une dernière journée à s'entraîner sans aucune différence par rapport aux autres jours - jusqu'à la dernière seconde - les équipements avaient été lavés, rangés, et les sacs préparés. Ce soir, c'était le temps d'un barbecue géant, une fête le temps d'une nuit, une parenthèse avant l'effort véritable, ou les prémisses de vacances bien méritées. Chacun y trouvait son compte.

Tous, sauf Kojirô.

Pour le moment, tous étaient regroupés sur la plage, autour du feu de camp et des grilles de cuisson. Une bonne odeur de viande rôtie embaumait l'air estival. Une partie de frisbee déchaînait la moitié de l'assemblée, tandis que l'autre se dandinait plus ou moins mollement au rythme des sons crachés par une chaîne hi-fi diffusant les derniers tubes. Il n'y avait rien en soi de bien répréhensible, mais Kojirô ne pouvait s'empêcher de fusiller du regard Kazuki et Neeve qui dansaient, enlacés. La jeune fille était habillée d'un haut de maillot de bain rouge et d'une micro jupe en jeans, dévoilant des pans entiers de peau sur lesquels Kazuki n'hésitait pas à poser les mains. C'était indécent. Et d'une guimauverie profonde, car les deux se regardaient dans le fond de l'œil depuis quinze minutes. Avec un grognement dégoûté, le capitaine se tourna vers Ken pour un commentaire très ironique, mais dut se rendre à l'évidence que son gardien était profondément atteint du même mal. Bon, dans son cas, c'était encore plus risible, car Ken était, très étonnamment pour quelqu'un ayant sa souplesse, raide comme un piquet quand il s'agissait de danser avec sa tendre et chère.

Le buteur laissa son regard parcourir la scène, se cherchant quelque chose à faire, mais rien n'attira son attention. Il n'avait pas envie de s'amuser. C'était peut-être le stress du tournoi, ou la déception de ne pas avoir brillé comme escompté qui le taraudait, mais il se dégageait de ce camp d'entraînement une odeur finale d'échec. Bien malgré lui, il se reprit à re-re-regarder Kazuki et Neeve. Ils se dévoraient des yeux, c'était clair et net... tout comme il était indéniable qu'ils s'étaient rapprochés considérablement. Ils s'aimaient. Même Kojirô le voyait. Ceci ne faisait que le rendre encore plus pitoyable, car il remettait en question son comportement passé encore une fois.

Il n'avait pas envie de parler, alors même qu'il avait compris qu'il devait se sociabiliser. Mais que dire à des étrangers ? À tous ces jeunes hommes de sa tranche d'âge, qui n'avaient aucun moyen de comprendre ce qui se passait dans sa tête à lui ? Kojirô se savait différent. Réellement différent, et pas juste original. Il n'avait rien à leur dire. Son monde s'était résumé pendant tant d'années à sa famille, les courses et le ménage, et le foot. Il ne connaissait rien aux acteurs, aux chanteurs, à tout ce qui faisait l'actualité d'une vie d'ado. Ainsi, quand il se mêlait à ses camarades, il se sentait hors-normes. La bête de foire. Un sentiment très peu plaisant et à l'heure actuelle, Kojirô n'avait pas besoin d'encore plus de coups de massue sur les épaules. Il voulait du positif.

À défaut de tout autre chose, il tourna les talons et alla se balader sur la plage. De toutes les manières, les étudiants n'allaient pas tarder à débarquer avec leurs bières et autres alcools, et vu comment son corps réagissait, il valait mieux pour lui s'éloigner. Refuser de boire ferait naître une petite polémique et bien que les étudiants n'iraient pas jusqu'à le forcer, Kojirô n'avait aucune envie d'avoir à se justifier ou à passer, encore une fois, pour l'énergumène de service. Forcément, ça allait partir en quenottes, encore plus quand on prenait en compte qu'il avait les nerfs à fleur de peau. Il n'avait pas envie de gâcher la fête pour les autres, pas plus que de s'énerver d'avantage.

L'air iodé le calma un peu. Le vent avait forci en fin d'après-midi, et une fois l'abri qu'offraient les dunes passé, on sentait l'air claquer sur la peau, envoyant les cheveux voler dans tous les sens. La mer était donc agitée, offrant une eau vert-bleu marine profond, avec des vagues nombreuses, écrêtées d'écume. Kojirô s'assit, la veste de survêtement zippée jusqu'au cou, pour regarder le spectacle et assister à l'assassinat du soleil par la nuit. Le ciel était plombé, promesse d'orages si Fûjin (1) ne poussait pas les nuages sombres, projetant sur la scène une luminosité moins flamboyante que d'habitude. Loin d'être ternes ou pâlots, le rouge carmin et le violacé pénétrant s'imposaient par leur sobriété et leur profondeur. Il y avait une certaine violence dans ce paysage mouvant, et cela convenait parfaitement à Kojirô.

Il avait l'impression d'être étriqué, que son corps le confinait. Il avait envie d'exploser, de se répandre. Un peu comme ce soleil, ou cette nuit. Le jeune homme s'étonnait de ce surplus de colère en lui. À vrai dire, il ne comprenait pas. Oui, voir Neeve et Kazuki l'énervait. Oui, ne pas réussir à maîtriser son tir le frustrait. Mais pourquoi éprouvait-il une telle rage, un tel besoin de frapper, jusqu'à s'en faire mal ? Avec un choc qui le laissa un peu blême, il réalisa qu'il se sentait exactement comme à la mort de son père. En colère contre tout et rien, surtout contre lui-même. Car il était impuissant. Il n'avait aucun moyen de canaliser ce qui lui arrivait et avoir à subir le révoltait. Ce n'était pas tant la douleur et le deuil, que l'injustice des faits. Il n'avait rien fait pour mériter de perdre son père et de se retrouver presque miséreux. Ni lui ni sa famille. Oui la vie n'était pas un chemin de roses, mais pourquoi le sort devait-il s'acharner sur eux ? Et pourquoi les Astres, les Puissances, les Dieux ou même la Vie, ne permettaient pas à ceux qui se débattaient d'avoir le pouvoir de changer cet état ? C'était ça, qui soulevait le cœur de Kojirô : il avait beau faire son maximum, cela ne servait à rien.

Et le cycle recommençait. De nouveau, il s'en prenait plein la tronche, et de nouveau, il n'arrivait pas à s'en sortir. Sa petite voix intérieure lui souffla que cette fois, c'était bien de sa faute. Il s'était enfermé tout seul dans sa prison d'impuissance, et surtout, il savait où étaient les clés. Il ne tenait qu'à lui d'aller les chercher. Ça serait douloureux, mais après tout, il était déjà en train de se torturer. Quitte à souffrir, autant endurer en vue d'une fin. Il avait pris la décision de régler ses problèmes, mais il n'avait juste aucune idée de comment faire ça.

Ce fut à ce moment qu'elle apparut. Contrairement à l'année dernière, elle n'était pas en pagne ou autre tenue aguichante. En fait, elle était pour la première fois au plus naturel. Pas maquillée, les cheveux lâchés au vent, avec un jean certes moulant et un pull pour se protéger de la fraîcheur nocturne, Hikari n'avait rien de la vamp qu'elle était habituellement. Elle marchait le long du sentier vers la mer, d'un pas trop plein d'énergie pour qu'il s'agît d'une promenade. D'un autre côté, Hikari n'était pas du genre à se promener le long de la plage avec langueur. Pourtant, c'était ce qu'elle était en train de faire, quelques soirs auparavant. Kojirô grogna, secouant la tête. La comprendrait-il jamais un jour ?

Hikari avait marché jusqu'aux vagues, de telle sorte que l'eau léchait ses chevilles. Le jeune homme grimaça : maintenant que la nuit était tombée, et avec le temps qui se couvrait, l'eau ne devait pas être très chaude. Comment pouvait-elle rester là, plantée à regarder l'horizon ? Vu le manque de lumière, ce n'était pas la vue qui devait la captiver. … Puis il remarqua qu'elle n'avait pas de chaussure. Ni à la main, ni laissées en haut de la jetée. À ce moment, une pensée horrible lui traversa l'esprit, et sans chercher à en savoir plus, il détala vers la mer.

- « Hikari ! » appela-t-il de toute sa voix. Au début elle ne répondit pas, mais finit par se tourner vers lui quand il se rapprocha. « Hikari ! Ne fais pas cette connerie ! »

(1) Fûjin est le dieu du vent de la mythologie japonaise.