1918

Candy crut cette fois que c'était la fin quand la grenade explosa dans la tranchée. Une douleur fulgurante lui traversa la poitrine, elle lâcha son sac de pansements, vit encore un soldat hurler en tenant ses entrailles dans les mains puis ce fut le trou noir.

Quatre jours après, le onze novembre, le docteur Michel se mit à genoux dans la salle d'opération et remercia le ciel.

- Merci mon Dieu de l'avoir sauvée ! Elle a assez souffert maintenant, au moins elle saura à son réveil que la guerre est enfin finie !

- Oui enfin ! Fit Flanny en caressant le front blanc de sa collègue et désormais amie.

« Candy, tu garderas toujours cette cicatrice, celles invisibles aussi hélas mais j'espère que tu vivras de nouveau en souriant. Je t'ai traitée de tête de linotte frivole à une époque et je regrette tant que la vie t'ait rendue comme moi. Reviens Candy, reviens un peu frivole s'il te plait et ensemble nous vaincrons notre destin. Nous serons heureuses enfin, pour leur prouver que même l'enfer n'a pas eu raison de Candy et Flanny ! »

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Terry s'échappa de la foule et grimpa tout en haut de l'immeuble puis il sortit par le toit et put enfin aller jouer de l'harmonica et penser à elle sur la plus haute cheminée. Il contempla le ciel étoilé, joua le « ce n'est qu'un au revoir » encore puis pensa tout haut :

« Tu vois Candy, je suis en haut, j'ai réussi à être un acteur seul, enfin, sans ma mère mais pas sans toi bien sûr ! J'espère que tu es fier de moi ma Juliette, j'ai fait ça pour te plaire surtout. J'imagine à chaque représentation que tu es dans la salle et ça me donne tous les talents et la force. Mais je sais bien que tu n'es jamais dans la salle, que tu n'es jamais venue me voir, que tu ne seras pas non plus le mois prochain à Chicago pour ma première mise en scène seul de Cyrano de Bergerac. Je sais que tu ne me verras pas jouer ce grand poète amoureux au trop long nez. J'aurai aimé apercevoir dans tes yeux la surprise de me voir déguisé en mousquetaire laid, encore malchanceux en amour mais si grand dans son cœur, comme le tien, ma Roxane aux tâches de rousseur. Mais pour ce qui est de Suzanna, je sais que tu me dirais que je n'ai pas encore respecté toute ma promesse. Elle n'est pas encore aussi heureuse qu'il le faut, sa carrière ne veut pas redémarrer et ça m'embête bien pour elle. Mais j'y arriverai ma princesse, sois en certaine car je ne peux pas lui donner plus en sentiments, l'amitié suffira si elle a un but plus grand que celui qu'elle a trouvé par désespoir, moi. J'espère que tu vas bien mon ange, je n'ai pas pu encore trop chercher à savoir ta vie pour garder mon but en tête mais à Chicago, je le ferai un peu, je n'en peux plus de ne pas savoir. »

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Candy observa encore sa vilaine cicatrice dans la glace, elle était encore rouge mais elle rosirait puis blanchirait avec le temps. Elle reboutonna ensuite son corsage et enfila son manteau pour rejoindre Flanny en bas. Elles avaient pris le train jusqu'à Paris mais n'avaient pas embarqué ce matin à Cherbourg avec les autres pour rentrer à New York. Candy avait envie de rester encore quelques jours à Paris, pour voir la tour Eiffel, Montmartre, l'arc de Triomphe, enfin tout ce qu'elle n'avait pu voir à son arrivée et Flanny, trop ravie de la voir désirer à nouveau, la suivit dans ses aventures.

Ce que Flanny ignorait encore c'est que Candy avait très peur de retourner aux Etats-Unis, peur d'apprendre là-bas un nouveau drame. Ici au moins, elle était tranquille du passé, du présent et des fantômes, sauf ceux de la guerre mais ils étaient trop nombreux donc moins tourmenteurs.

Un peintre à Montmartre proposa aux deux femmes un portrait d'elles. Flanny réussit à convaincre Candy de s'offrir ce souvenir mais rien ne put faire sourire Candy. Le portrait reflétait le présent, deux femmes survivantes indifférentes à l'apparence et les futilités. Deux mutilées de guerre, mentale seulement pour Flanny mais aussi physique pour Candy qui avait reçu des éclats de grenade dans le sein gauche, tout prêt du cœur et à jamais enlaidie dans sa féminité. Bien qu'elle se fichait désormais de plaire, ne se savait plus capable d'aimer un homme et avait renoncé à se marier et fonder une famille un jour, c'était tout de même une douleur en plus de ne plus être jolie.

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Terry commença à trouver étrange que Candy André ne travaille dans aucuns hôpitaux, cliniques ou orphelinats de Chicago et ses environs. Il engagea alors un détective qui alla se renseigner à la maison Pony. Il faillit hurler quand celui-ci lui annonça que la jeune fille était partie comme infirmière volontaire sur le front français depuis deux ans et que les deux religieuses n'avaient plus de nouvelles depuis. Une fois remis de son émotion et décidé à la retrouver à tout prix, Terry pensa qu'Annie Brighton, son amie du collège en saurait plus. Le détective l'informa le lendemain qu'Annie Brighton était devenue Annie Cornwell depuis un mois, en épousant Archibald et le jeune couple était en voyage de noces en Californie. En revanche Eliza Legrand vivait près de Chicago, à Lakewood, avec son frère et sa mère et pouvait en savoir plus. Terry pensa qu'il fallait ruser avec ces gens vu les souvenirs qu'il avait du frère et de la sœur à Londres. Il envoya le détective avec une invitation spéciale pour la représentation de ce soir de Cyrano de Bergerac. Trop fière de cet honneur, Eliza vint le voir et Terry entendit des horreurs terrifiantes de la bouche de cette vipère rousse. Il eut du mal à rester impassible dans son rôle tant la terreur l'envahit d'avoir laissé vivre ça à Candy. Mais une fois qu'il sut tout, il chassa cette horrible sorcière et lui prédit un avenir aussi sombre que son âme si elle osait recroiser un jour son chemin. Puis il pleura toutes les larmes de son cœur en imaginant Candy dans l'enfer de cette horrible guerre.

Le lendemain, il retourna à New York prêt à prendre le premier bateau pour l'Europe, quand les journaux annoncèrent l'Armistice. Il choisit alors d'attendre car si elle rentrait bientôt, il la trouverait facilement vu que tous les bateaux arrivaient ici. Chaque matin il se rendit au port, il lisait aussi les listes de disparus américains, priant chaque jour de ne pas lire son nom. Un mois après, elle n'était toujours pas revenue mais son nom ne figurait pas non plus sur les listes. La croix rouge n'avait pas reçu son nom parmi les volontaires médicaux disparus mais lui dit qu'un médecin venait de revenir hier, un médecin franco-américain qui l'avait peut-être connue. Terry courut après cet espoir, le docteur Michel était parti voir de la famille en Virginie pour aussi oublier cette guerre. Terry décida alors d'y aller mais Suzanna qui n'avait pas bronché de le voir courir chaque matin au port lui demanda s'il voulait juste que Candy soit vivante ou plus à nouveau. Il avoua alors franchement à la jeune femme qu'il ne pouvait cesser d'aimer Candy car elle l'avait fait devenir ce qu'il était, elle était sa muse et son soleil. Devant pareil aveu, Suzanna sentit son dernier espoir mourir mais bizarrement, ça la soulagea plus que l'attrista. Alors elle lui dit de reprendre son chemin vers sa muse, son soleil. Elle avait eu deux ans de son amitié, son soutien, son aide financière et morale, c'était assez payé comme prix. Terry la remercia chaleureusement, elle sourit et lui dit qu'elle avait de toute façon de quoi être heureuse ces prochains mois car on lui proposait de jouer Lady Macbeth à Washington. Terry fut soulagé et partit pour la Virginie le lendemain.

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Candy trouva un nouveau prétexte à rester à Paris, une portée de chiots trouvés qu'elle confia à un refuge et vu le manque de bras pour s'en occuper, elle se proposa le temps qu'ils trouvent quelqu'un d'autre. Elle suggéra à Flanny de rentrer sans elle, elle la rejoindrait plus tard mais son amie refusa sachant que si elle la laissait ici, Candy ne reviendrait jamais aux Etats-Unis revoir ceux qui étaient encore enfouis dans son cœur. Alors Flanny aida Candy dans sa nouvelle tâche tout en cherchant de son côté quelqu'un pour leur succéder. Elle trouva par chance, un mois après, deux femmes adorant les chiens, prêtes à donner de leur temps. Mais Candy voulut rester encore un mois de plus pour permettre à la vieille dame fondatrice du refuge de se reposer un peu chez ses enfants en Alsace. Flanny accepta ce mois supplémentaire mais lui rappela que leurs soldes seraient épuisés à ce délai et qu'il faudrait rentrer ou travailler en échange d'un salaire, au lieu d'être bénévoles. Candy admit que bien qu'elles n'avaient que de maigres besoins vu leurs vies austères, il fallait y songer mais ce n'est pas ça qui pouvait l'inquiéter. La seule chose qui l'inquiétait était de revenir à New York et apprendre encore des drames. Ici elle était protégée, elle ne s'attachait plus à personne, préférait soulager les misères animales vu que les humains étaient trop cruels et stupides et les seuls êtres humains qu'elle voulait encore écouter et supporter étaient ceux qui faisaient comme elle ou les enfants encore innocents. Flanny lui avait montré la seule voie réelle, l'amour n'était qu'un leurre. La souffrance venait de là, le détachement permettait la paix. Les religieux vivaient ainsi mais elle ne croyait plus non plus à Dieu, la prière était inutile et les paradis promis un mensonge pour ne pas désespérer. Ne restaient de vrais pour elle que le respect du vivant, la liberté de conscience et la sincérité comme valeurs à garder. La générosité était encore possible mais pas l'abnégation. Ni celle qui soulageait les consciences ni la pitié, juste la générosité gratuite.

Pourtant Flanny n'aimait pas que Candy soit comme elle. Elle l'avait connue joyeuse, pleine de vie, amoureuse et prête à tout pour son amoureux, elle voulait qu'elle redevienne ainsi. Elle savait maintenant que Candy avait encore de la famille de cœur en Amérique. Les dames de l'orphelinat Pony, des amis dans le coin et à Chicago mais elle n'avait pas réussi à lui faire dire encore ce qu'était devenu le jeune homme qu'elle aimait, venu la voir à l'hôpital Sainte Johanna. Elle pensait bien à une rupture mais pas qu'il soit mort comme Anthony et Albert car d'eux elle parlait parfois. Flanny se dit que si ce jeune homme était encore aux Etats Unis, il était possible qu'il aime encore Candy et pouvait peut-être la guérir ou au moins l'apaiser.

Elle patienta encore un mois, fin décembre la vieille dame du refuge revint et Candy ne put prolonger cette excuse. Flanny lui dit alors qu'il y avait un bateau pour New York dans quatre jours, Candy soupira mais ne rejeta pas l'idée.

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Terry repartit de Virginie cinq jours après son arrivée. Il avait eu du mal à obtenir des renseignements du docteur Michel. D'abord très méfiant envers cet étranger prétendument ami de Candy puis touché par l'histoire racontée de Terry qui lui dit tout son passé mais respectueux du mutisme de l'infirmière n'ayant jamais évoqué le sien, il n'avoua le pire que parce que Terry ne voulait pas partir sans savoir et menaçait de camper jusqu'à Noël devant sa maison. Au bout de trois nuits, le médecin, résigné le fit rentrer et lui raconta que Candy avait failli mourir juste avant l'Armistice. Des éclats de grenade avaient traversé sa poitrine côté cœur. Il l'avait opérée, un morceau était plus profondément enfoncé, à cinq millimètres du cœur. Il avait réussi à le retirer mais avec beaucoup de chance et grâce à une autre infirmière, Flanny Hamilton, qui l'avait trouvée à temps dans la tranchée et l'avait assisté avec un sang froid unique. Mais Candy avait maintenant une cicatrice et une petite déformation du sein gauche mais sans autres séquelles sauf les invisibles. Terry souffrit encore de tant d'épreuves pour Candy mais s'inquiéta ensuite bien plus sur ses douleurs mentales que sa cicatrice physique. Le docteur n'avait pas voulu dramatiser mais Terry eut encore mal d'apprendre qu'il n'avait jamais vu rire ni même sourire Candy là-bas. Certains la surnommaient même « mademoiselle de glace et d'ennui » mais le docteur savait qu'elle était surtout fatiguée d'avoir trop vu d'horreur et se protégeait comme elle pouvait.

Terry arriva à New York mi-décembre. Il retourna tout de suite au port, les listes des arrivants étaient toujours vierges de Candy, il consulta les archives pour Flanny Hamilton mais elle n'y figurait pas non plus. Il y retourna à nouveau chaque matin, il ne pouvait rien faire d'autre qu'espérer qu'elle revienne quand elle aurait trouvé la force de le faire. Au port, ça finit par se savoir que le célèbre acteur attendait désespéramment quelqu'un, des journalistes imaginèrent encore tout et n'importe quoi. Terry se fichait de ça, le théâtre était aussi en suspension, tant que Candy ne reviendrait pas, rien ne l'intéressait.

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Le 30 décembre, Candy regarda le paquebot en espérant qu'il ne pourrait partir suite à une avarie, une panne, n'importe quoi. Mais les passagers commencèrent à embarquer et Flanny revint avec une boite de bonbons et lui donna.

- Des bonbons ? Pour moi ?

- Pour les enfants de Pony ou si un ami t'accueille à New York. Sinon pour toi si tu veux, du moment que tu les acceptes !

- Eh bien oui, merci mais je n'ai aucun ami à New York, ce sera pour les enfants Pony. Mais… et si tu y allais la première ? Je te rejoindrais dès que tu m'auras écrit que mes mamans de cœur vont bien ! S'il te plait Flanny ?

- Tu m'as promis de ne pas flancher Candy ! Il faut que tu ais le courage d'affronter l'avenir maintenant, tu ne peux pas vivre toujours dans ce présent vide. Je comprends pour le passé mais l'avenir sera plus beau, tu verras !

- Plus beau ? Mais qu'allons nous faire en Amérique à part encore soigner des malades, soulager la misère, se confronter à la pauvreté ?

- Profiter un peu de notre beau pays Candy, de la nature, des chants d'oiseaux, des rires d'enfants, des vrais gens généreux comme ta maman Pony et ta maman sœur Maria qui, j'espère, m'accueilleront aussi. J'en ai assez Candy, je veux vivre un peu de douceur et de gentillesse moi aussi. Noël vient de passer, je voudrais pouvoir vivre le prochain dans un lieu calme et bienveillant ! Et puisque tout ça existe au moins dans un endroit dans le monde et que cet endroit est en Amérique, allons-y Candy !

- Oui évidemment, vu ainsi ! C'est vrai que ça a existé Flanny mais est-ce que ça existe toujours ?

- On le saura en y allant Candy, allez monte, on le saura bientôt !

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