Une fois installée dans la chambre bleue tapissée de papillons, Candy faillit renoncer et aller voir Terry dans la sienne. Puis elle écarta sa chemise de nuit, vit sa cicatrice et se traita d'idiote. Elle dormit mal mais Terry ne dormit pas du tout, il réfléchit toute la nuit, souffrit beaucoup mais au matin il avait décidé de l'obliger à une preuve certaine pour trancher. Flanny dormit merveilleusement dans la chambre jaune tapissée d'oiseaux, jamais elle n'avait apprécié autant sa nuit et sans un cauchemar. Et en ouvrant la fenêtre, elle entendit un merle et vit un écureuil escalader très vite le chêne, ce qui la rendit encore plus heureuse. Elle se dit alors que c'était dommage de partir déjà, une semaine de plus ici lui aurait bien plu. Mais ça semblait impossible vu la tête de Candy hier soir avant de se coucher, puis sa réponse à sa question une fois seules toutes les deux:
- Alors, la discussion a été bonne ?
- Elle a été claire en tout cas, maintenant il sait que son rêve est ailleurs.
- Je ne te comprends pas Candy, il est si…
- Ne cherche pas à comprendre Flanny, je sais ce que je fais, ne l'encourage plus s'il te plait, c'est inutile !
Flanny soupira encore en voyant un autre écureuil grimper à l'arbre. Un couple d'écureuils, heureux et insouciants, pas tant compliqués que les humains. Puis elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir et vit Terry sortir et allumer une cigarette. Il avait l'air pensif, elle le regarda et se dit que si un type comme lui avait eu un jour l'idée saugrenue de la regarder comme il regardait Candy, elle aurait une autre idée des hommes. En plus il était très beau, intelligent, cultivé et talentueux, que demander de plus ?
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Candy apprécia un bain chaud et relaxant, à Paris il n'y avait même pas une douche dans leur modeste hôtel, il y avait plus de deux ans qu'elle n'avait pris de bain. Puis elle mit un pull et un pantalon de toile, elle voulait grimper au chêne avant de quitter la maison de Terry. Elle allait sortir de sa chambre quand elle vit une enveloppe à terre, glissée sous la porte. Malgré les années, elle reconnut immédiatement l'écriture élégante de Terry dans son simple prénom sur l'enveloppe. Elle soupira, craignant qu'il soit trop malheureux et préfère lui dire adieu par courrier ou insistant pour qu'elle reste. Elle l'ouvrit, sortit la feuille et lut :
« Candy, avant ton départ, accorde-moi un dernier souvenir, si tu acceptes, je t'attend en haut du chêne. »
Elle rit en regardant par la fenêtre. Il était bien installé sur la plus haute branche de l'arbre, il jouait de l'harmonica comme si souvent à Londres. Elle sourit en se doutant que c'était le même harmonica encore, celui qu'elle lui avait offert pour remplacer les cigarettes. Elle entrouvrit la fenêtre et reconnut son air favori : « ce n'est qu'un au revoir ». Elle soupira en la refermant, si elle acceptait sa demande, qu'allait-il vouloir comme souvenir ? Et si c'était un baiser d'adieu, saurait-elle vraiment lui prouver qu'elle ne l'aimait plus ? Et si elle n'y allait pas pour le décevoir encore plus ? Mais il penserait alors peut-être qu'elle avait eu peur de lui et qu'elle n'avait donc pas tant de certitudes sur ses sentiments pour lui ? Et puis, elle avait envie de monter au chêne, avant sa demande elle l'avait décidé d'où sa tenue. Elle y alla donc et escalada le chêne facilement. Il n'avait pas cessé de jouer tout ce temps mais ses yeux avaient suivi sa silhouette. Il arrêta de jouer aussitôt qu'elle gagna sa branche et lui tendit la main pour qu'elle s'assoit près de lui. Elle n'hésita pas, serra sa main et s'assit sereinement le regard à l'aise.
- Voilà, je suis venue, dis-moi ton souhait Terry.
- Il est exaucé, tu es venue, je ne te demande rien de plus sauf rester un peu encore.
- Tu ne veux que ça ? fit-elle incrédule.
- Tu ne me crois pas encore ? Pourtant, c'est vrai, je ne te demande que de partager ma branche quelques minutes, si tu trouves ça stupide, moi ça me fait plaisir.
- Je ne trouve pas ça stupide Terry et je te crois mais c'est si peu que tu demandes.
- Pourquoi te demanderais-je l'impossible ? Tu as été claire hier, je ne vais pas te demander de faire des choses désagréables avec moi en jouant la pitié, l'adieu inoubliable ou je ne sais quoi, cette fois mon orgueil sait qu'il ne veut pas mendier.
Candy eut un peu honte d'elle, elle avait bien pensé qu'il demanderait un baiser souvenir, elle l'avait encore jugé mal et s'était trahie sans qu'il se vexe encore.
- Pardonne-moi Terry, je suis stupide. Je resterai avec toi ici tant que tu voudras.
- Alors je pourrai t'obliger à ne plus partir si je décide d'y rester toujours ! dit-il d'un clin d'œil qu'elle comprit bien au deuxième degré mais qui lui fit encore douter d'elle tant il était noble.
Elle lui sourit pour se faire pardonner puis le regarda fermer les yeux, inspirer lentement et sembler content de vivre cette expérience. Elle respecta son silence, chercha aussi la paix en elle mais garda les yeux ouverts pour mémoriser le paysage. Elle se sentit vite émue en songeant qu'elle ne reverrai jamais tout ça par choix et pas par obligation cette fois. Pourtant son choix n'était pas un caprice ni un choix totalement voulu, c'était juste le meilleur choix pour ne pas encore plus souffrir et l'entraîner encore dans sa damnation. Elle jeta un nouvel œil sur lui, il semblait si heureux, il était si beau, si lumineux, il n'allait pas s'effondrer par désillusion encore, il était maintenant bien plus fort qu'elle. Alors elle s'offrit aussi un beau souvenir, elle le regarda encore en se sentant de mieux en mieux. Il avait encore ce pouvoir de la rendre légère et confiante, malgré tout, il était vrai qu'avec lui on se sentait protégée. Elle sourit en admirant sa fossette dans son demi sourire en coin. Puis elle sursauta, ayant cru voir quelque chose passer très vite sur une branche à la gauche de Terry. Il garda les yeux fermés mais lui dit :
- N'aies pas peur, ce n'est qu'un de mes pensionnaires, un écureuil, un couple vit dans ce chêne. Regarde plus haut, il y a un trou, c'est leur maison.
- Oh ! Mais c'est vrai ! Comme c'est mignon, ils ont fait comme Capucin, élu le roi des arbres comme domicile ! Tu te souviens de Capucin Terry ?
- Bien sûr ! Vit-il encore ?
- J'espère Terry. Il vivait encore à mon départ, il est resté à la maison Pony dans l'autre chêne sur la colline. Mais tu l'ignorais, tu ne pouvais pas te renseigner aussi pour lui, on verra demain.
- Tu accepterais de me donner de ses nouvelles quand tu seras rentrée, enfin… si ce n'est pas trop demander ?
- Non Terry, je t'écrirai aussitôt que je l'aurai vu ou pas. Et tes écureuils, ils sont là depuis quand ?
- Avant que j'achète la maison. Je les ai vu le jour où je l'ai visitée, ça a rajouté du charme à l'affaire. On aurait dit qu'ils m'examinaient pour savoir s'ils pourraient continuer à vivre en paix ici, je crois qu'ils le savent maintenant car le mâle n'a plus peur de passer près de moi quand je suis dans l'arbre. La femelle est plus timide mais je ne désespère pas de la séduire un jour.
Candy rit, Terry ouvrit les yeux, cette fois elle avait ri comme avant, sans ironie ni retenue, un rire vrai et cristallin. Il la fixa pour le mémoriser, elle comprit qu'il n' avait pas renoncé, il essayait de la séduire par noblesse et poésie. Elle se souvint alors de la malédiction, reprit son air indifférent et blasé. Terry sentit revenir le fossé, son cœur avait pourtant senti une brèche s'ouvrir mais elle l'avait refermée. Il referma les yeux, tenta de pénétrer à nouveau ce cœur perdu mais elle s'était à nouveau blindée. Il s'avoua vaincu. Alors il ressortit l'harmonica et entama une dernière fois « ce n'est qu'un au revoir ». Candy eut honte de l'avoir encore blessé mais résista toujours et quand il cessa de jouer, il la vit encore plus certaine que cette fois c'était un adieu.
- Merci pour ce souvenir Candy, je vais te laisser profiter seule de ce chêne maintenant, j'ai quelques bricoles à faire avant le déjeuner, à tout à l'heure !
Elle hocha la tête. Il sauta souplement sur la branche du dessous puis sur la suivante et enfin de la première à deux mètres du sol. Candy se sentit triste, elle l'avait blessé encore, il semblait bien malheureux cette fois, il n'avait pas su le cacher et sa fuite était claire. Pourtant elle ne bougea pas, il fallait tenir jusqu'au départ. Bientôt il trouverait un nouvel amour, un digne de lui et plus tard, quand elle lirait sur le journal qu'il allait vivre son rêve de se marier et fonder une famille, elle serait fière d'avoir au moins sauvé son dernier prince de cœur.
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Flanny apprit de Martha quelques informations qui la convainquirent que Terry était un homme exceptionnel et digne de Candy. Elle écouta la vieille dame raconter la naissance du fils d'une grande actrice américaine et d'un duc anglais, ses cinq premières années à New York où elle était sa nounou puis le départ du duc à Londres avec l'enfant, son adolescence douloureuse sans sa mère, les collèges religieux, la rencontre avec Candy, la séparation par devoir, le retour à New York, le théâtre, l'accident de Suzanna Marlowe, la deuxième séparation par devoir avec Candy puis l'abnégation du jeune homme envers Suzanna et son but de trouver la voie la meilleure pour elle, Candy et lui même. Martha connaissait bien son patron, elle l'avait éduqué un peu chez Eléonore Baker, puis elle avait continué à tenir la maison de l'actrice à New York, l'avait vu revenir à dix-sept ans et ce fut une joie pour elle qu'il lui demande de tenir désormais sa maison. Martha n'aimait pas raconter la vie privée de son patron chéri mais comme elle avait compris que cette jeune femme blonde était le grand amour de Terry, elle pensa qu'il serait utile que sa meilleure amie en sache assez pour l'aider à réunir à nouveau ces amoureux peu chanceux. Ainsi Flanny comprit à demi-mot que l'acteur n'avait pas eu de relations avec des femmes depuis qu'il était revenu, il n'avait que travaillé avec acharnement au théâtre et consacré tout le reste de son temps à aider Suzanna Marlowe à reprendre goût à la vie. Il avait aussi financé sa prothèse, ses soins de rééducation et d'hôpitaux. Il avait acheté la maison à crédit, il avait bien géré ce qu'il avait gagné car pour lui il ne dépensait guère.
Flanny vit ensuite que Terry n'était plus si optimiste. Le déjeuner fut calme mais il était toujours prévenant et serviable. Candy avait son air détaché, Flanny le supporta difficilement cette fois mais garda ses impressions pour elle. Puis, après le café, Terry déclara qu'il les emmènerai à la gare. Candy ne put encore s'empêcher de dire qu'il ne se dérange pas, elles prendraient un taxi. Terry lui répondit qu'il finirait ce qu'il avait commencé, qu'elle se fasse une raison, Candy haussa alors les épaules et partit faire son sac. Flanny regarda Terry avec désolation. Il lui sourit gentiment, elle décida alors de ne pas obéir à son amie et de s'en mêler encore. Une fois Candy dans sa chambre, elle demanda à Terry si il voulait bien garder un lien d'amitié avec elle, correspondre, car elle l'appréciai vraiment. Terry sourit et lui dit qu'il aimerait aussi mais pas pour lui soutenir des informations sur Candy, juste pour elle. Flanny lui répondit qu'elle ne ferait que d'être amie avec les deux, c'est tout. Puis elle le remercia de cet inoubliable séjour à New York, sa merveilleuse nuit calme et confortable et prise d'un élan, elle l'embrassa sur la joue avant d'aller aussi préparer son sac. Terry la regarda partir en se disant qu'elle était en fait jolie même avec ses larges lunettes, ses yeux noisettes pouvaient être si doux une fois en confiance.
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Candy regarda une dernière fois le chêne de la fenêtre, par miracle les deux écureuils étaient visibles. Elle sourit et grava cette image dans sa tête, enfin elle caressa le petit singe en peluche accroché sur la chaise, Terry ne l'avait pas mis par hasard, une autre évocation au passé comme ces gravures de chevaux, ce tableau du lac Michigan et toutes ces fleurs séchées en plus du papier peint motif papillons. Elle se permit un dernier souvenir, arracha un des myosotis offert hier, dans le langage des fleurs, elle disait : ne m'oublie pas, elle ne l'oublierai jamais mais elle devait poursuivre sa route sans lui. Puis elle reprit son masque blasé et sortit de la chambre.
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Terry avait réussi à se recomposer un visage serein et jovial tout le trajet jusqu'à la gare puis pendant les cinq minutes d'attente. Il était encore plus indifférent aux regards des curieux, refusa deux autographes pour les mêmes raisons qu'hier, mains occupées à porter les sacs et pas le temps. Flanny remarqua mieux comme il était célèbre et pourtant si peu inquiet de son image et des ragots, c'était rare pour un acteur si jeune. Elle imagina, après qu'un homme lui ai demandé s'il rejouerai bientôt Cyrano et qu'il lui dit que c'était possible, qu'elle pourrai alors revenir le voir sur scène, que ça lui plairait bien. Candy resta toujours de marbre mais remarqua comme il plaisait encore plus aux femmes vu les regards parfois jaloux sur elles. Elle se dit que Terry était vraiment aveugle, tant de jolies filles lui tendaient les bras et lui ne semblait vouloir que cette pauvre orpheline maudite. Elle faillit rire de dépit en réalisant qu'elle avait éconduit un des plus beaux partis de New York mais faillit pleurer en voyant comme il la regardait encore en lui tendant son sac. Elle lui sourit mais eut cette fois du mal à paraître indifférente. Alors pour au moins partir sans se sentir ignoble, elle posa le sac à terre, se mit sur la pointe des pieds, l'embrassa sur la joue et le serra un peu contre elle. Terry fut surpris mais accepta ce cadeau sans se faire pour autant d'illusions et apprécia la douceur de ce corps fragile, sa joue tiède, son bras autour de lui. Mais il s'abstint de la toucher pour ne pas encore en vouloir plus. Il lui baisa juste la main ensuite et lui dit d'un sourire encore plein de certitudes et des yeux admiratifs :
- Au revoir Candy, ne t'inquiète pas pour moi, je suis plus solide, j'ai pris modèle sur quelqu'un qui a toujours un courage incroyable, je suivrai mon destin encore. Je te souhaite la paix que tu mérites, si tu revenais malgré tout un jour encore, je serai toujours là. Bon voyage !
- Merci pour tout Terry, je sais que tu vas poursuivre ton destin exceptionnel, tu seras peut-être le plus grand acteur du siècle si ça se trouve ! Profite de la vie, de la jeunesse Terry, elle est si courte, vis à fond et sois heureux. Je ne te dis pas adieu, si je te revois encore un jour je serai contente mais laissons un peu de temps au temps. Prends soin de toi surtout !
Flanny faillit leur dire qu'ils n'étaient que deux idiots mais sut se retenir et fit aussi ses adieux à Terry qui choisit de la serrer également dans ses bras. Puis elles montèrent dans le train. Il resta encore une minute mais dès qu'il les vit entrer dans un wagon et Candy le chercher du regard, il lui fit un dernier signe et repartit sans plus se retourner pour ne pas qu'elle le voit encore pleurer avant de se quitter.
Pourtant, Candy sentit bien que cette fois elle avait détruit elle-même sa dernière chance et en voyant que Terry n'avait plus le courage de la regarder, elle laissa échapper une larme aussi.
- Je ne te comprends vraiment pas ! fit alors Flanny en la voyant larmoyante et crispée sur son sac.
- Je ne pouvais pas faire autrement Flanny, ils meurent tous si je reste avec eux !
- C'est donc ça ? Tu te crois portant la poisse ?
- C'est prouvé Flanny. Anthony, Albert, Terry ! Il a été sauvé par Suzanna sinon il serait mort aussi en me fréquentant. Je préfère qu'il vive même un peu blessé encore que de le voir mourir dans mes bras ! Il trouvera un autre amour, c'est impossible qu'il reste seul, impossible !
Flanny soupira. Toujours la mort, encore la mort comme ennemie, c'était en effet sans fin !
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