Printemps 1919
Avril débuta encore sous un peu de neige à New York, mais le douze, un air de printemps succéda.
Terry vit avec plaisir l'écureuil mâle sortir de son trou, l'hibernation finissait. Il grimpa sur la plus haute branche du chêne, l'écureuil ne se sauva pas et accepta même le bout de biscuit tendu. Mais la femelle avait toujours peur, il ne la voyait que de loin. Il décacheta la nouvelle lettre de Flanny, la quatrième qu'elle lui écrivait. Terry apprit que la jeune femme avait eu une mauvaise grippe depuis sa dernière lettre, trois semaines plus tôt mais était désormais guérie et n'avait contaminé personne. Depuis le début de l'année, la maison Pony avait placé quatre enfants dans des familles mais trois autres venaient d'arriver hier, trois frères et sœurs dont le père venait de mourir. Elle regrettait de lui annoncer cette triste nouvelle mais précisa que c'était la seule de désagréable à raconter. Mademoiselle Pony et Sœur Maria se portaient bien, Capucin était toujours vigoureux, les pensionnaires à quatre pattes installés au refuge voisin étaient désormais douze, quatre chiens et huit chats, en plus de Mina, une femelle Saint-Bernard âgée que Candy avait aussi confiée aux sœurs quelques années plus tôt. Les enfants adoraient les chiens et s'en occupaient et ça leur apportaient beaucoup de joie.
Terry sourit en imaginant les enfants. Il relut la phrase puis poursuivit à haute voix, citant Flanny :
« Le dispensaire ouvert avec Candy prend aussi tournure et grâce à un bienfaiteur anonyme, nous avons désormais l'équipement minimum pour assurer. Ce bienfaiteur a légué une somme importante. Candy a bien cherché à savoir qui c'était et quand elle est revenue de Chicago avec la certitude que ce n'était pas toi mais une vieille dame qu'elle avait soignée à la clinique heureuse et qui voulait maintenant l'aider aussi, elle a semblé soulagée et déçue à la fois. En tout cas, elle continue à grimper au chêne tous les matins et même la neige ne l'a pas arrêtée. Elle a repris cinq kilos depuis notre retour, ses cheveux ont repoussé jusqu'aux épaules, elle les garde libre sauf pour cuisiner et faire le ménage. Elle aime de plus en plus préparer des gâteaux et entremets, parfois c'est raté mais parfois c'est succulent comme son cake au chocolat le mois dernier pour mon anniversaire. On a célébré mes vingt deux ans le quinze mars et je t'entends me dire : bon anniversaire Flanny ! Alors merci Terry, je te souhaite aussi un bon anniversaire en retard vu que tu ne m'as pas dit que c'était le vingt-huit janvier et que je peux remercier les coupures de journaux de Sœur Maria et les journalistes curieux de m'avoir informée. Oui, je connais maintenant le péché mignon de sœur Maria, elle est ta grande admiratrice cachée et garde tous les articles et photos sur ta carrière depuis le début. Elle ne les étale plus depuis que Candy est revenue après votre rupture, de peur de la blesser encore, elle ignore bien sûr la suite de l'histoire. J'ai donc eu le privilège de voir l'album de ta carrière, j'ai été impressionnée, je me suis mieux rendue compte que j'écrivais à une star ! Non, je plaisante, tu n'es pas une star, tu es un acteur né qui n'a voulu l'être que pour la passion et pas le prestige, le contenu et pas le contenant et c'est pour ça que tu grandis toujours sans perdre ton but et ta foi. J'espère que ce nouveau projet évoqué dans ta lettre du dix mars a progressé, un de mes plus grands désirs désormais est de voir le prodige sur une scène et ainsi devenir ta deuxième admiratrice secrète.
J'espère aussi que Martha va mieux après son appendicite. Embrasse la bien de ma part, elle me manque beaucoup. Tu me manques Terry, moi qui ai eu tant de mal à me faire des amis, avec toi un seul jour a suffi pour que je sois sûre que tu le sois, que je cesse de me méfier et avoir peur. Et je sais que Candy est devenue comme moi pour les mêmes raisons, la peur. Et puisque moi j'ai pu m'en défaire, elle le pourra aussi, sois patient. Pour l'instant, elle apprend à vivre sans illusions, elle sourit un peu plus souvent, elle se réconcilie peu à peu avec le monde. Ce qui est désolant, c'est que son cousin Archibald n'est pas revenu la voir depuis janvier. Je crois que c'est la honte qui l'en empêche, il a honte de n'avoir pas su agir pour empêcher ces maudits Legrand de mettre Candy à la porte de la famille et de Lakewood à la mort de William Albert André. D'après Annie qui elle, assume tout de même mieux car elle vient une fois par semaine heureusement, son mari a tenté de s'opposer à sa famille mais comme Candy a fui, il n'a rien pu faire, comme pour son frère mort à la guerre. Annie m'a raconté quelque chose de bizarre, il paraît que madame Legrand et sa fille ont profité de l'agonie de William, alors que Candy ne le quittait pas à l'hôpital, pour s'installer très vite à Lakewood, renvoyer tous les domestiques et George Johnson, sous prétexte de faute professionnelle pour une facture non réglée à temps. D'après le notaire, monsieur André n'avait jamais adopté officiellement Candy, il y avait juste un acte où il s'engageait à devenir son tuteur jusqu'à sa majorité et la mort de William a annulé l'engagement. Pourtant William venait de s'installer officiellement à Lakewood alors j'ai du mal à croire qu'il n'ait pas pensé, en six mois, à assurer l'avenir de son héritière. Et surtout après les dernières manigances des Legrand et Elroy, quand ils ont voulu marier de force Candy à Daniel Legrand qui s'était entiché d'elle. C'est cette histoire qui a fait que William s'est fait connaître à tous, pour la protéger, il tenait tant à elle ! Vu comme ces Legrand semblent capables de tout, pourquoi n'auraient-ils pas pu fouiller Lakewood et cacher ou détruire les preuves que Candy devait rester dans la succession ? Je te dis ça sans l'ombre d'une preuve, juste un soupçon d'ancienne méfiante mais si je pouvais trouver une piste, je n'hésiterai pas pour que Candy ait au moins le droit d'aller se recueillir dans la roseraie de son ami Anthony car je sais que ça lui manque. »
Terry cessa sa lecture et réfléchit. Flanny semblait ignorer que les rapports entre Candy et Albert avaient évolué les derniers six mois, l'amitié était devenue amour pour elle, pour lui aussi certainement. Il se souvint du regard d'Albert quand il lui avait dit qu'il n'arrivait pas à oublier Candy après cette cuite dans un bar de Chicago. Sur le coup il n'avait pas compris, mais depuis que Candy lui avait avoué son grand amour, il avait la certitude qu'Albert était déjà amoureux d'elle une fois sa mémoire revenue et donc soulagé qu'elle soit libre, ce qui ne l'avait pas incité à les pousser l'un vers l'autre. Il l'avait encouragé à retourner à New York et poursuivre sa route, Terry ne lui en voulait pas pour autant, il n'avait pas été hypocrite, il n'était pas responsable de leur rupture, il avait juste saisi sa chance et voulu rendre heureuse sa tendre amie. Mais pour Terry, si Albert n'avait pas adopté officiellement Candy, c'était simplement parce qu'il l'aimait d'amour et il comptait l'épouser et pas en faire sa fille. Cependant, l'agonie d'Albert avait duré un mois et il était étonnant qu'il n'ait pas pensé ou pu établir un testament, en se sentant si malade. Flanny avait raison, Les Legrand étaient capables de tout, ils avaient pu substituer le testament pour s'emparer de Lakewood et se débarrasser de Candy. Si c'était le cas, ils devaient être punis de leur crime et jetés dehors de l'héritage de Candy. Son sang ne fit qu'un tour en repensant à tout le mal déversé encore par Elisa dans sa loge du théâtre à Chicago, pour un peu il l'aurait étranglée, quelle punaise ! Il relut le passage concernant une tentative de faire épouser de force Candy à ce minable Daniel Legrand, il ignorait ce fait et se traita d'idiot de n'avoir pas mieux veillé sur elle encore.
Il poursuivit vite la lettre de Flanny. Plus que quelques nouvelles preuves d'amitié, rien de plus sur les Legrand mais si elle lui avait écrit ses doutes c'était forcément pour qu'il s'en mêle. Alors il sauta de l'arbre et partit donner quelques coups de téléphone utiles.
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