Terry sortit du cabinet de détective l'esprit confiant. Les papiers trouvés dans le coffre-fort, dont le testament d'Albert, étaient légaux. Le notaire avait avoué avoir du obéir aux Legrand en ignorant les volontés d'Albert, seulement contraint et forcé. Il était tenu par le chantage par Sarah Legrand et ses deux enfants à cause d'une liaison avec une dame mariée à laquelle il tenait et voulait éviter un scandale. Mais il avait toujours le double du testament dans son étude et avec ça et d'autres papiers prouvant la malversation des Legrand, qui étaient maintenant dans les mains du détective, ce notaire finit par comprendre qu'il ne pouvait plus se taire et changea de camp.

OoOoOoO

Terry repartit maintenant, grimé en Oliver Spencer, pour son rendez-vous au salon de thé avec cette femme qu'il détestait davantage. Elle s'était pomponnée, elle était vêtue richement, ostentatoirement, elle était radieuse, très amoureuse. Terry joua encore mieux son rôle, elle crut encore à la réciprocité de ses sentiments et ses projets d'avenir. Elle lui annonça qu'elle allait divorcer pour lui, elle l'avait déjà écrit ce matin à son mari, elle serait très bientôt libre et entièrement à lui. Terry jubila intérieurement et lui promit encore monts et merveilles pour l'inciter à accélérer encore les choses pour être plus vite libre. Il lui suggéra d'aller déjà déposer une demande de divorce chez un avocat qu'il lui conseilla, en accusant son mari d'impuissance physique et mentale à pouvoir l'être encore, afin de pouvoir vite porter son nouveau nom et devenir Lady Sarah Spencer. Ses yeux s'agrandirent en entendant ce titre, tout son orgueil, sa suffisance, son égocentrisme, se lisaient en eux. Et elle ne parut même pas choquée de cette demande, elle le prit en preuve d'amour plutôt et Terry ne douta pas qu'elle allait le faire.

Il lui fallait donc tenir son rôle encore un peu, jusqu'à ce que la vie de cette femme soit suffisamment en miettes pour satisfaire sa vengeance. Pourtant, il ne se sentait pas fier de lui, il n'aimait pas ce rôle mais pour Candy, il ferait bien pire même si elle ne l'aimait plus jamais et risquait d'encore moins l'estimer à l'avenir pour ses actes si fourbes.

En attendant, il devait informer Flanny des progrès, il rentra, attendit les dix-neuf heures de leur rendez-vous et appela le numéro de téléphone qu'elle lui avait donné.

OoOoOoO

Flanny repartit dès le lendemain à Chicago revoir Terry, et Candy crut vraiment qu'elle avait un amoureux là-bas. A la fois heureuse pour elle et résignée à se retrouver bientôt seule pour s'occuper des chiens et du dispensaire, elle se dit que ce serait peut-être mieux par la suite de partir aussi pour ne pas avoir trop le blues et finir par affliger mademoiselle Pony, sœur Maria et ses derniers amis. Elle pouvait s'occuper des chiens et chats abandonnés n'importe où, être infirmière pour vivre ou faire n'importe quoi, peu importait, plus le travail était dur, mieux elle s'endurcissait et oubliait ses vieux rêves. Pourtant l'idée de ne plus voir son vieux chêne, sa colline, était cruelle. Elle se demanda si elle ne devrait pas plutôt partir là d'où on ne revient pas, mourir. Terry lui avait demandé pourquoi elle ne se suicidait pas puisque plus rien ne l'intéressait sur Terre, l'indifférence était impossible, la souffrance était toujours là et amenait aigreur et frustration. Terry. Toujours, elle pensait à lui, encore elle souffrait de ne pouvoir le voir, lui parler, l'aimer. Il suffirait de ne plus croire à cette malédiction pour…

Mais non, elle ne pouvait pas jouer aux dés avec sa vie, pas lui, jamais lui. Souffrir après tout, ce n'était rien, sa vie ne serait vraiment insupportable qu'en le détruisant lui aussi. Alors elle chassa ses pensées et décida d'aller à Chicago également. Mais elle, pour aller voir le docteur Martin de l'ancienne clinique heureuse, désormais à la retraite car sa mémoire avait des défaillances importantes hélas. Elle irait aussi voir si madame Smith avait bien reçu le mandat et ne lui en voulait pas trop, sinon elle lui expliquerait mieux son point de vue.

OoOoOoO

Terry confia à Flanny la lettre du notaire avouant toutes les malversations des Legrand et son rôle, afin qu'elle la montre à Archibald Cornwell. Lui, préféra rester aussi dans l'ombre du cousin de Candy ayant été spolié également de son héritage et occupa ce temps seul à se promener enfin en touriste à Chicago. Mais toujours déguisé pour rester anonyme, d'une casquette, un foulard, un blouson comme un ouvrier du peuple. Il revit avec plaisir le théâtre Eléonore baptisé ainsi en l'honneur de sa mère il y a quinze ans. Puis son instinct le dirigea vers l'hôpital Sainte-Johanna où il avait rencontré pour la première fois Flanny quelques années plus tôt. Il rit en se souvenant de cette rencontre explosive et il se dit que comme avec Candy, il débutait souvent ses meilleures amitiés avec des étincelles. Il ne s'éternisa pas devant l'hôpital guère plus gai en plein jour et préféra se diriger vers la petite clinique où Candy travaillait quand il était revenu peu après leur séparation. Hélas, à la place de la petite cabane au milieu d'un carré de verdure, il y avait un building en construction. Il soupira, encore une perte pour Candy, elle avait dû être triste en le constatant aussi, il maudit encore ce sort cruel envers elle. Mais il ne voulut pas rester sur cette déception, il repartit pour trouver l'endroit où Candy avait vécu avec Albert durant son amnésie. Il eut du mal à trouver mais fut ravi de voir que l'immeuble de deux étages était encore là et paraissait accueillant et calme. Il osa franchir la porte, il y avait trois boites aux lettres avec chacune un nom, un nouveau locataire occupait celui où elle avait vécu. Il ressortit et se trouva face à une dame âgée et chargée d'un gros panier. Il la salua et lui proposa de lui porter son panier chez elle. La dame le regarda avec beaucoup d'hésitation mais accepta finalement en disant :

- Ma foi, je veux bien jeune homme, mais je vous préviens, j'habite tout en haut et je ne suis pas empotée pour me défendre au cas où vous voudriez me voler ou me séduire !

Elle finit par un sourire charmant, montrant que c'était pour rire mais Terry éclata bien d'un grand rire en répondant :

- Pour le vol, vous ne risquez rien madame mais je ne vous promets pas de rester insensible à votre charme et votre sens de la répartie, c'est vous qui allez vite me séduire !

Elle rit aussi puis lui tendit son panier et lui ouvrit la porte. Terry choisit donc de la précéder et grimpa les escaliers. Arrivé en haut, il vit que la dame était encore à l'étage en dessous, il l'attendit, elle montait lentement mais sans sembler souffrir. Elle lui sourit encore en le rejoignant et le remercia. Terry s'inclina encore et fut surpris en se redressant, de voir la dame lui retirer d'un mouvement rapide sa casquette.

- Il me semblait bien que c'était dommage de cacher la moitié de votre visage là dessous jeune homme, vous êtes un beau garçon, un très beau garçon même !

- Merci mais…

La dame sourit devant l'embarras de Terry et reprit :

- Je suis à un âge où je peux me permettre de dire ce que je veux, si j'étais bien plus jeune, je n'oserai pas vous dire ça évidemment, pourtant, je le penserai aussi. J'avais donc raison, vous m'avez déjà séduite mais comme je ne suis pas attirée que par le physique, ce n'est pas suffisant pour m'imaginer refaire ma vie.

- Vous avez déjà été mariée alors ? Il était beau ?

- Très. Mais il était blond avec de grands yeux verts et si séduisant, si talentueux. Il était suédois, violoniste et compositeur. Un artiste, un grand artiste… comme vous !

- Alors vous m'avez reconnu depuis que vous avez soulevé ma casquette ?

- Non, j'ai reconnu votre voix dès la première phrase, j'ai l'oreille, mon mari m'a appris aussi à savoir entendre et écouter. Mais je n'ai pas tant de mérite, je vous ai vu et entendu quatre fois sur une scène depuis Le roi Lear, je suis une admiratrice de vous et de théâtre.

- Merci, ça me fait plaisir de rencontrer une admiratrice qui n'aime pas que mon physique et est discrète.

- Je ne suis pas une commère, de toute façon on ne me croira pas si je dis demain à l'épicier que j'ai séduit Cyrano, Roméo, Hamlet et Faust en un seul jour.

Terry rit encore et allait lui dire au revoir mais la dame lui proposa d'entrer et boire un chocolat. Terry hésita, elle insista en lui proposant aussi une part de tarte maison alors il ne put refuser. C'est en pénétrant dans l'entrée et en voyant l'affiche sur le mur, qu'il se rendit compte que cet appartement était celui où avait vécu Candy.

- Quand j'ai loué cet appartement, elle y était déjà, ce n'est pas un hasard n'est-ce pas ? fit la dame en observant l'acteur stupéfait et ému face à l'affiche de Roméo et Juliette.

- Heu… non, une de mes amies a vécu ici il y a quelques années.

- Une amie ?

Il vit son sourire en coin, elle lui montra le nom raturé de l'actrice jouant Juliette, soit Suzanna Marlowe et remplacé par Candy Neige. Il lui sourit alors aussi et avoua :

- Oui, elle était pour moi plus qu'une amie à l'époque mais c'est du passé.

- Dommage ! J'ai tant imaginé sur cette jeune fille. Je me disais que j'avais peut-être repris l'appartement de la Juliette en chair et en os du meilleur Roméo du siècle. Et comme je suis romantique, je n'ai jamais voulu la retirer.

- Désolé de vous décevoir, non, il n'y a aucune Juliette qui m'attend pour l'instant.

- Et qu'est-elle devenue, si je peux être indiscrète ?

Elle désignait à nouveau l'inscription de Candy, il préféra mentir.

- Elle est tombée amoureuse d'un autre et l'a épousé.

- Vous l'aimez toujours ?

- D'une certaine façon oui car elle m'a beaucoup apporté et aidé pendant mon adolescence tourmentée mais je ne l'attends plus, je ne suis pas malheureux sans elle et je ne regrette plus rien.

- Vous avez raison, les regrets ne servent à rien, il vaut mieux encore les remords d'avoir osé, quitte à se faire rejeter ! Moi aussi j'ai aimé un homme qui m'a quittée pour une autre, ce qui a permis que je rencontre mon beau suédois violoniste ! Sinon j'aurais été la femme d'un banquier chauve et bedonnant aujourd'hui car je l'ai revu vingt ans après, il est devenu cet homme guère attirant et apparemment peu généreux et joyeux, donc pas de regrets !

- Mais si vous l'aviez aimé et qu'il ne vous ait pas trahie, vous l'auriez aimé même chauve et gros non ?

- Peut-être mais lui ne m'aimait pas assez de toute façon pour que je m'accroche, ça se mérite tout de même le grand amour.

Terry hocha la tête en l'acceptant aussi pour lui, il n'avait pas mérité non plus son amour. Il accepta ensuite de s'asseoir à la cuisine et savoura cette fameuse tarte et le chocolat promis et autant délicieux. Il écouta Charlotte Svensson, c'était le nom de la dame, quelques minutes encore puis repartit, convaincu que pour n'avoir vraiment aucun regret, il devait encore essayer de convaincre Candy. Il devait lui dire qu'il était maintenant plus fort que les embûches et la mort pour la rendre un peu heureuse à nouveau.

La vieille dame sourit derrière sa fenêtre en le regardant partir. Puis elle retourna devant l'affiche et lui dit :

- Candy Neige, j'espère que votre Roméo était bien le bon, j'ai du mal à imaginer que vous ayez oublié Terrence aussi vite, je vous souhaite de ne jamais avoir de regrets !

OoOoOoO