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Nous avons tous un passé, une histoire, un conte,

Le mien n'est pas encore fini.

S'il aura une fin heureuse ? Je l'ignore

Mais il n'y a que les rêves qui permettent d'avancer

- Je n'aime pas vraiment la neige… Parce que c'est à cause du froid que nous avons perdu un pan de notre histoire, de notre mémoire. Les médecins appellent ça une amnésie post-traumatique.

« Ces cicatrices, je les ai reçues le jour où mes parents sont morts. La voiture tenait mal sur le verglas ; il suffisait d'un simple geste pour que tout bascule. Au sens propre. La voiture a fait un bond dans les airs, un choc, et tout s'est mit à brûler, à se briser. Nous étions en train de nous vider de notre sang quand les secours sont arrivés. Mes parents étaient morts sur le coup. Tout comme le passé d'avant l'accident, ma conscience a effacé le souvenir de leurs corps. Peut-être parce que c'était atroce à voir…

« Nous sommes restées longtemps, longtemps dans les salles blanches, dans la valse des opérations, des transferts de sang et des insomnies. Nous étions incapables de bouger, incapable de nous serrer dans nos bras pour nous consoler.

« Nous étions seules.

« Personne n'est venu nous voir à l'hôpital. Le peu de famille éloignée et inconnue pour nous, ils ne voulaient pas du poids que nous représentions, financier ou moral. Je ne les déteste pas pour ça, je me fiche pas mal d'eux. Remises sur pieds, nous fûmes placées en famille d'accueil. Mais trois fillettes instables ne pouvaient pas reprendre une vie normale. Pas avec toutes ces cicatrices. Même cachée sous un foulard, ma gorge me rappelait un cauchemar.

« Sais-tu ce qu'est un collège ? C'est un immense bâtiment où l'on parque des centaines d'enfants de 11 à 14 ans, où ils doivent apprendre à survivre en se débrouillant seuls. Il y a des naïfs qui ne le comprennent pas tout de suite et se font prendre au piège, dévorer. Ceux qui sont plus intelligents se contentent de s'effacer, et d'autres utilisent cet avantage pour asseoir leur pouvoir, leur popularité. Je l'avais compris, mais je ne voulais être ni l'un, ni l'autre. Je voulais juste être tranquille. Alors j'ai réfléchi et décidé d'adhérer, du moins en apparence, au moule des filles "sympas, populaires et idiotes". Parce que je ne voyais que ça dans ce bâtiment. Pas un qui osait se rebeller contre ces stéréotypes.

« Lâches. Comme moi.

Crispation.

« J'ai détesté délaisser mes livres au profit de chanteurs commerciaux stupides.

« J'ai détesté m'habiller comme un cliché de la fille canon à la mode, échanger mes robes contre des leggings moulants.

« J'ai détesté parler de futilités, coupant la parole à sa voisine et passant du coq à l'âne.

« J'ai détesté échanger des conseils pour améliorer notre "beauté".

« J'ai détesté emprunter des magazines de mode.

« J'ai détesté m'abîmer les pieds à force de marcher dans les magasins.

« J'ai détesté "glander".

« J'ai détesté apprendre à fumer à la sortie du collège.

« J'ai détesté faire attention à ma ligne pour ne quasiment rien manger.

« J'ai détesté faire mine de ne pas écouter en cours.

« Survie absurde.

« Je voulais lire les livres qu'une enfant de mon âge ne lisait pas. Je voulais danser de tout et n'importe quoi. Je voulais manger à pleines mains les aliments du monde entier. Je voulais mettre des robes colorées qui ne venaient pas de grandes maisons de couture. Je voulais apprendre. Je feuilletais en cachette mes manuels et je ne pouvais m'empêcher d'être curieuse sur tout et n'importe quoi. Je regardais des cours de danse en ligne. Je bâtissais une culture générale que je partageais uniquement avec mes sœurs.

« Mais j'étais trop jeune. Trop inexpérimentée. Je n'ai pas su cacher ce pan de moi-même. Je me suis rendue compte trop tard que mon masque était tombé.

« "Intello". Je n'ai pas tout de suite compris que c'était une insulte.

« Quitter sa trousse des yeux une seconde, et il manquait un stylo.

« Entendre des chuchotis quand je passais, des ricanements.

« Recevoir des boules de papier dans mes cheveux, surgies de nulle part.

« Voir des insultes griffonnées sur ma table, mon casier.

« Se faire bousculer dans des couloirs, recevoir des regards noirs.

« Être seule pour manger à la cantine.

« Prendre des remarques sur mes cicatrices "dégueux".

« Peut-être que c'est pour ça qu'ils m'ont désignée, j'avais l'air d'une proie facile ; elle avait peut-être essayé de se suicider, genre elle est tarée, elle pleurera plus facilement. Elles ne sont doutées de rien, mes sœurs, dans une autre classe, je ne leur ai rien dit, la peur nouait la gorge et rien ne l'enlevait, vidée de tout courage.

« Offrir une autre image de celle que les autres veulent voir, et on devient le mouton noir.

« Bousculades, montrée du doigt, rires mauvais, isolée, injures chuchotées, affaires volées, le regard dans le dos qui pèse. Des micros gestes. Micros gestes de haine. Seuls ils ne sont rien, mais mis bout à bout c'est une chaîne qui étouffe.

« Je pensais que mes sœurs ne comprendraient pas. Je pensais que je devais me débrouiller seule. C'est ce que tous pensent lorsqu'on vit ces scènes.

"Crève"

"Tranche toi les veines encore une fois"

"Petite merde"

"Crève crève crève"

Voix qui tremble.

« Qu'est-ce que j'ai fait, bon sang ? Personne n'a envie de mourir, personne, pourquoi les ai-je tués ? Pourquoi ai-je assassiné les habitants d'ici-bas, comme ils le voulaient en haut, se permettre de décider qui sera le jouet, celui réduit en cendres ? Pourquoi ?

Voix qui se brise.

« Qu'est-ce que j'ai fait ? Personne n'a envie de mourir, ici-bas ils voulaient vivre, ici-haut ils voulaient voir la mort, et je l'ai amenée, pourquoi, pourquoi j'ai été aussi aveugle ?

Larmes. Larmes de honte qui jaillissent.

« Je… Je ne veux plus haïr l'humanité, je ne veux plus regarder l'autre de haut avec froid, plus de masques avec autrui, mais des paroles, rien que des paroles, c'est trop dur de changer, je n'y arrive pas…

« Je ne veux plus souffrir. Plus supporter les regards qui demandent de disparaître. Je ne veux plus les entendre. Je veux seulement le silence. Je veux seulement être tranquille. Je ne veux plus avoir mal et faire mal.

« Il suffisait de prendre la lame froide, et la laisser glisser sur sa peau.


Je me base sur une histoire vraie pour écrire. Il n'y a rien de stéréotypé ou de cliché là-dedans. C'est juste la réalité.

La suite viendra demain ou après-demain, pour bien vous faire mariner :P

À bientôt,

Cao :)